Confinement : modeste éloge de l’Inutilité

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La nef des fous inutiles (Gouache de l’ami Burlingue-Xavier Bureau)

Que restera-t-il sur la plage mondiale lorsque la marée covidienne se sera retirée ? Aux premières semaines, ce devait être un monde tout neuf, tout solidaire qui devait surgir comme un château de sable édifié par un gigantesque enfant. Ou alors, rien. Rien d’autres que nos sempiternels détritus, triste résultat de la défécation consumériste. Ou encore, un seul trésor : la présence de l’Inutilité.

Depuis que le monde s’est dépouillé des oripeaux de la féodalité – qui faisait primer sur tous sa hiérarchie immuable et divine – pour revêtir le costume-trois-pièces de la société axée sur la productivité, nous vivons dans le monde où l’Utile est le seul Divin Monarque. Les courtisans qui ne servaient à rien ou à si peu – songeons au Porte-Coton, noble torcheur du Royal Anus –, les traineurs de sabre qui rayaient les parquets à Versailles, les prêtres sans foi et les magistrats sans loi, bref, tous ces Chevaliers de l’Inutile, ont été boutés hors de l’Histoire.

Désormais, dans le monde enfanté (mais pas du tout enchanté !) par les révolutions anglaise, américaine et française, tous les humains, tous les animaux, toutes les choses et même chaque objet de la nature devaient servir à quelque chose. Et quelque chose de profitable.

L’oisif ira loger ailleurs

Les nouveaux aristocrates prônaient pour tous l’effort, tout en récoltant la plus grosse part de ses fruits. Exploiteurs certes. Mais exploiteurs actifs. Fi des feignants, même richement dotés de naissance !

 Quant aux prolétaires qui trimaient au bas de l’échelle eux aussi glorifiaient l’utilité et fustigeaient la paresse en chantant La terre n’appartient qu’aux hommes / L’oisif ira loger ailleurs (sixième couplet de L’Internationale).

Au fil des ans, l’utilitarisme – corps même du capitalisme – n’a fait que se renforcer. Exit la poésie, qui ne vend que du vent. Dieu aussi fut évacué. Il a eu son utilité, un temps, pour contenir les foules promptes aux colères. Et puis, avec ce Christ décidément trop anarchiste pour être honnête – qui débordait sans cesse des étroites ornières où les Eglises tentaient de l’y maintenir –, Il commençait à devenir franchement déplaisant.

Changer l’opium de flacon

L’utilitarisme a donc changé son opium de flacon en trouvant d’autres idoles : rock-stars, footeux en lamborghini, vedettes de tous poils luisants, médiacrates toutes cartes. En plus, elles avaient le bon goût de ne pas prêcher la pauvreté mais d’encenser la rapacité. En voilà des divinités utiles !

L’utilitarisme a donc régné sans partage, tuant dans l’œuf tout ce qui pouvait devenir inutile. Les réseaux sociaux, par exemple. Ces lieux virtuels, tout d’abord de libre expression, ont été très vite mis au pas de l’utile. Pose du carcan des algorithmes pour bien engluer les moucherons sur la Toile. Censures imposant à la planète le puritanisme américain.

Et puis, Sa Majesté Covid XIX a débarqué sur la planète la plaçant en état de sidération. Pas très bon pour l’utilitarisme ça !

Heureuses plages de vacuité

Le confinement a aussi eu pour conséquence de laisser des plages de vacuité dans la journée même pour les télétravailleurs ; ils n’étaient plus astreints aux déplacements et pouvaient toujours prétexter d’une bande passante trépassante pour abréger un briefing emmerdatoire.

Bien sûr, les réseaux sociaux, la télé et les jeux vidéo ont été massivement mobilisés. Mais après les écrans du téléboulot, ceux des cyberbidules ont provoqué, par période et pour la plupart des connectés, une sorte d’indigestion oculaire propice à l’éclosion du vide intérieur.

Ah, le vide ! Que serait-on sans le vide ? Rien. Nous lui devons tout. C’est en son sein que fourmillent les entités subatomiques ondes et particules à la fois, unies l’une à l’autre au-delà du temps et de l’espace dans le monde quantique. Il est, pour l’humain, cette usine à songes qui l’extirpe de sa gangue routinière. Il donne aux âmes leurs couleurs quand l’utilitarisme veut tout voir en noir et blanc.

Souveraine inutilité

Cette poésie de la souveraine inutilité, cette foi libre dans la puissance vitale, ce Christ passager éternellement clandestin dont le Royaume n’est ni de ce monde ni de ses Eglises, les voilà qui reviennent le temps d’un confinement.

Bien sûr, l’utilitarisme reviendra avec ses gros souliers cloutés pour fouler les esprits rebelles. Il s’efforcera de reprendre toute sa pesante place. Mais au fond, tout au fond de chacune, de chacun, le souvenir de ces instants vides où fermentait la liberté sera la brèche dans le mur du quotidien. Une brèche qui rendra possible l’évasion.

 Pour transformer l’existence en vie, rien ne nous est plus utile que l’inutile.

Jean-Noël Cuénod

Lien permanent Catégories : Air du temps, social 7 commentaires

Commentaires

  • C'est votre testament Jean-Noël Cuenod?

  • "Pour transformer l’existence en vie, rien ne nous est plus utile que l’inutile."

    Je ne sais trop comment traduire ça. Si l'inutile est utile alors les mots ne sont plus qualifiés pour dire.
    A moins que ce ne soit une forme littéraire, poétique ou Dieu sait quoi.
    Les extrêmes se rejoignent, on peut dire tout et son contraire tout en trouvant son public, c'est même devenu la forme la plus sophistiquée de ne rien dire avec intelligence et sans avouer son ignorance.
    Et si on essayait de se taire un peu ? Juste pour voir.
    Parce que dans ce bruit ambiant incessant je fatigue. Et je comprends que nous passons à côté de l'essentiel dans une distraction permanente depuis que plus rien ne semble faire sens.

  • Ommmmmmm..... Rien de plus plein que le vide, rien de plus vide que le plein.... ommmmmmmmmm.... a propos, t`as pas cent balles, mec ?

  • Q`est-ce qui est utile, qu`est-ce qui est inutile ? Rien de plus utile que l`inutile et rien de plus inutile que l`utile ? Bobonne me dit toujours: "Fais quelque chose, rends-toi utile !", mais des que l`on devient utile ne devient-on pas utilisé ? Et des que l`on est utilisé, n`est-ce pas, on finit par s`user et, des que l`on est usé, on se fait jeter...

  • L'environnement n'est pas pauvre, mais pauvrement regardé.

  • Tellement bien tourné qu'on en viendrait presque à fêter l'avènement du Prince Covid, hardi libérateur des forces de la paresse et des légions du bienheureux Alexandre, celui d'Yves Robert, pas le Conquérant.

    Tout est trop beau dans ce texte, trop vrai et trop juste.

    La réalité malheureuse nous apprend en revanche depuis toujours que du vide surgissent des monstres, et ce n'est pas Lovecraft qui me contredira.

    Si nous voulons la paix des braves il s'agit de préparer la mise au pas des voraces, des sournois et des violents.

    Antique et futuriste paradoxe sans solution onirique.

  • L'humanité a toujours vécu des remises en cause. Les épidémies, les conflits ont permis d'évoluer. Les sciences et les techniques nous ont permis d'avancer toujours pour le meilleur et pour le pire. Joindre l'utile à l'agréable même dans les pires moments, est le réflexe humain. La santé va devenir le pétrole du futur.

    Cela dit, tout n'est pas rose, le réchauffement climatique, l'islamisation de l'Europe, participe à une nouvelle remise en cause. Est-ce utile de laisser faire?

    Le coronavirus et le coran-oh-virus, deux éléments inutiles qu'il faut combattre, l'un disparaîtra avec la science, l'autre générera des conflits très graves. L'inutilité n'est pas ce que l'on croit, ce que l'on biberonne, mais ce que l'ont pense en comment on agit.

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