Genève en Escalade et ses poètes en mémoire

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Y étivé l'an mil si san et dou... (Illustration d'Elzingre)

Comme un drap de lit retiré au réveil, la nuit disparaît derrière le Jura et le Vuache. Sous les premiers rayons du soleil qui se hisse au-dessus des Alpes, Genève et sa Rade se déploient, s’étirent, s’ébrouent. C’est toujours la première fois lorsque cet instant rare et quotidien s’offre à la vue du passant encore embué de sommeil. C’est chaque fois, un tremblement de cœur.

On ne quitte jamais Genève. On s’en éloigne parfois lorsque le cours du temps emporte les vies comme le Rhône charrie les souvenirs. A la Brasserie Hollandaise, la silhouette de Georges Haldas se penche vers la feuille de papier hâtivement couverte de mots qui deviendront des livres comme des chenilles se préparant à renaître papillons. Elle est même plus que penchée, la silhouette. Carrément collée à la table, avec ses lunettes aux verres en cul de bouteille, comme s’il s’agissait de ne pas laisser s’échapper une phrase débarquée sans crier gare des tréfonds de l’écrivain.

Une serveuse pousse vers Georges Haldas un ballon de rouge en le glissant très discrètement sur le marbre de la table. Et s’envole aussitôt vers le comptoir. Le nœud blanc de son tablier est un autre papillon. Tout s’accomplit dans un silence inouï dans une Brasserie. Que voulez-vous, on ne dérange pas un homme en état de poésie.

 Le dernier tram 12

Dans le tram 12, c’est l’image d’un autre poète qui apparaît sur l’inconfortable plateforme centrale qui se meut en fonction du caprice des rails, transformant les voyageurs en danseurs mondains.

Cheveux coupés façon empereur romain, Charles Mouchet, me fait un signe de la main, léger et impératif… Mon vieux prof, celui qui a ouvert tant de regards à la poésie. «J’ai lu ton papier dans la Julie[1] … Pas mal, pas mal. Mais tu écris toujours vraiment, je veux dire, de la poésie ?». Ce sera la dernière fois que je verrai ce regard qui portait déjà au-delà de la crête jurassienne. Je l’emporte avec moi comme un viatique.

Absorbé par l’océan et le soleil

Un front dégarni, décoré de quelques mèches vibrant à la bise, est la première image qui surgit lorsque Jean-Claude Mayor s’extirpe de sa vieille coccinelle. Ecrivain, poète lui aussi. Et le meilleur des localiers de la Julie. Celui qui transforme en épopée la chute d’une feuille de platane sur un trottoir mouillé par novembre. C’était l’époque où les journaux avaient encore, et du temps et de l’espace. Où les poètes du quotidien gardaient toute leur place, la première.

Un matin, Jean-Claude Mayor est parti nager sur une côte africaine et a disparu à jamais, absorbé par l’océan et le soleil. Il nage encore, j’en suis sûr, dans les bras de notre Mer à tous.

Le vieil enfant

Assis dans le bus qui mène à Vésenaz, un homme replet au visage que ses petites lunettes rondes rendent encore plus lunaire semble parler tout seul. Mais Claude Aubert ne soliloque pas, il vit sa poésie. Ses yeux de vieil enfant s’émerveillent et ses lèvres traduisent les émotions toujours premières. Puis, sorti d’un imper froissé, un petit carnet à spirale, est vite garni de pattes de mouche. L’ado assis juste derrière lui est fasciné par le spectacle de la poésie en action. Les autres voyageurs détournent les yeux d’un air gêné.

Vous voilà donc apparus à l’horizon de ma mémoire, défunts poètes de cette Ville-République, insupportable capitale mondiale à la dimension d’un village mais superbe par cette soif d’indépendance et de liberté qui n’ont jamais été étanchées au fil des siècles. Aussi peu suisse que française, tout en étant l’un et l’autre, à son corps défendant.

En ce moment où, contre vents, marées et Covid-19, Genève célèbre la Fête de l’Escalade[2] sans moi, vous restez présents, poètes de mon pays. Comment vous oublierais-je ? Le Rhône oublie-t-il son lit ?

Jean-Noël Cuénod

[1] Sobriquet donné par les Genevois à la Tribune de Genève

[2] Pour les non-Genevois : commémoration festive de la victoire des citoyens genevois contre les troupes du Duc de Savoie dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602.

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Commentaires

  • Merci, Jean-Noël Cuénod, pour ce très poétique billet! J'ai plusieurs fois croisé Georges Haldas en allant déguster un couscous Chez Saïd, au boulevard Carl-Vogt, petit restaurant coincé entre le Café de la Radio et le Musée d'Ethno. J'ai le souvenir d'un petit homme, concentré, penché sur un cahier qui était le réceptacle de son état de poésie!

    Quant à Jean-Claude Mayor, c'est Chez Zinette, à deux pas de la Mairie de Lancy, où j'allais parfois me ressourcer le samedi après-midi, que je le voyais, et surtout l'entendais refaire le monde et Genève, attablé au Stamm avec la patronne et un groupe d'amis, autour d'une picholette de blanc! Je ne me lassais jamais d'écouter, d'une oreille discrète, cette joyeuse et sonore tablée, en sirotant mon ballon de blanc maison!

  • Magnifiques vignettes d'une Genève qui s'en va doucement comme s'estompent les nuages.

    Merci d'un bobonobo genevoué au plouc mélancolique.

  • Tous les matins c'est "l'escalade" à Genève!

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