Rimbaud-Verlaine ? Une panthéonnade !

Imprimer

Rimbaud, Verlaine, Panthéon

Verlaine et Rimbaud, détail du tableau « Un Coin de table » d’Henri Fantin-Latour

Les « semelles de vent » de Rimbaud seront-elles lestées de plomb ? Médiacrates, intellectuels officiels et autres politiciens ont pétitionné pour que le poète entre, avec son éternel complice Verlaine, en grandes pompes au Panthéon. Méprisés ou pis, ignorés, de leur vivant, les poètes deviennent laïquement sanctifiables dès la mort venue. Ce sont les cadavres exquis de la société.

 

Pour tenter d’apprivoiser l’inapprivoisable, rien de tel qu’une ronflante mise en bière au Panthéon, sorte de Quartier de Haute Sécurité pour âmes sublimes. « Ils » avaient déjà tenté le coup avec l’immense Aimé Césaire pour l’arracher à sa terre martiniquaise et le transplanter dans les frimas du Ve arrondissement. Heureusement, « ils » n’y ont pas réussi. Alors, « ils » se sont vengés en lui faisant ériger une fresque adornée d’une plaque. « Ils », ce sont tous ceux que Césaire, Rimbaud, Verlaine et leur lumineuse fratrie ont vilipendés, ridiculisés, voués à toutes les Gémonies de leur Capitole : les puissants et leurs valets de plume et de tous poils.

Certes, pour gagner leur pain ou se tirer d’un mauvais pas, voire par aveuglement propagandiste, des poètes ont dû ensucrer leurs vers de choses gentilles pour leurs protecteurs ; de François Villon à Louis Aragon, ils furent nombreux, en effet.

 Pourtant, la poésie est irréductible. Dès qu’elle suffoque sous le poids de la société, elle meurt. Mais pour renaître aussitôt ailleurs, encore plus fort. Ainsi, de François Villon reste, intacte à travers les siècles, sa Ballade des Pendus alors que son Epître à Marie d’Orléans, composée pour complaire à son mécène Charles d’Orléans, est oubliée. De même, Il revient… pondu par Aragon pour saluer le retour en France de Maurice Thorez, grand patron du Parti communiste, et tous les autres textes de cette eau polluée se sont déversées dans le tout-au-dégoût littéraire ; alors que demeurent et demeureront les splendeurs du Fou d’Elsa ou des Poètes.

Les puissants peuvent contraindre la main des poètes, pour un temps plus ou moins bref, mais jamais la poésie. Elle s’échappe toujours à qui veut la rendre domestique.

La poésie est la mise en émerveillement de la réalité. Démarche insupportable à qui veut la diriger pour en profiter.

Rimbaud et Verlaine, l’un par son génie fulgurant, l’autre, par sa sensibilité offerte à tous les vents, défient notre époque où le dérisoire devient affaire d’Etat. Scandaleux ! A enfermer!

Alors, « ils » peuvent bien jeter les cendres des poètes maudits dans leur Panthéon. « Ils » ne cesseront pas pour autant d’être, par eux, maudits.

Jean-Noël Cuénod

Commentaires

  • Tous les artistes ne sont-ils pas des poetes ? Toute création artistique n`est-elle pas de la poésie ? Si l`on répond oui, on a du coup la réponse a la question "est-ce de l`art ou n`en est-ce pas ?" car, si une création artistique fait vibrer en nous la fibre poétique, peu importent la personnalité, les convictions politiques ou religieuses ou les motivations cachées de l`artiste. Il reste la question de la subjectivité de la sensibilité poétique puisque nous ne vibrons pas tous sur la meme fréquence. En tout cas, je pense qu`un poete (artiste) n`a pas besoin d`etre "maudit" pour faire de la poésie.

  • « Ainsi, de François Villon reste, intacte à travers les siècles, sa Ballade des Pendus alors que son Epître à Marie d’Orléans, composée pour complaire à son mécène Charles d’Orléans, est oubliée. »

    Oh là, on se calme et l’on respire un bon coup… L’œuvre villonesque est courte et ses épîtres à Marie (il en est deux, une pour la naissance, l’autre pour la célébration de ses trois ans qui lui valut un énième élargissement de prison) se trouvent dans les bonnes anthologies. Qu’elles ne vaillent pas les autres ballades ou le Testament, certes, mais on souhaite à vos haïkus sympas et autres poésies la même postérité dans plus de six siècles.
    Détail : Charles d’Orléans n’a été que très brièvement le « mécène » de Maître François en l’accueillant en sa cour de Blois. Villon, à son habitude chicanier et bagarreur, s’étant évidemment brouillé avec un autre invité poète et fait congédier par le seigneur du château.. .

    Et puis l’envoi, en vieux français, cela a de la gueule non ? :

    En priant Dieu, digne pucelle,
    Qu'il vous doint longue et bonne vie
    Qui vous ayme, ma damoiselle,
    Ja ne coure sur luy envie.
    Entiere dame et assouvie,
    J'espoir de vous servir ainçoys,
    Certes, se Dieu plaist, que devie
    Vostre povre escolier FRANÇOYS.

  • "(...) il existe d'un côté un discours capable de nommer les étants de façon univoque, et de l'autre un discours de la théologie négative nous permettant de parler de l'inconnaissable. S'ouvre alors la voie qui même tout droit à la conviction que seuls les poètes peuvent parler de l'inconnaissable, maîtres de la métaphore (qui dit toujours autre chose) et de l'oxymore (qui dit toujours la coprésence des contraires) - une idée qui séduira les poètes et les mystiques, mais aussi le scientifique positiviste, toujours prêts, en ce qui le concerne, à réfléchir rationnellement sur les limites prudentes de la connaissance durant le jour et à organiser des séances médiumniques la nuit".

    "Le pouvoir de révélation reconnu aux poètes n'est pas tant l'effet d'une revalorisation de la poésie que l'effet d'une dépréciation de la philosophie. Ce n'est pas les poètes qui triomphent, ce sont les philosophes qui se rendent".

    "Les poètes font de l'ambiguïté substantielle du langage la matière même de leur travail. Ils cherchent à exploiter cette ambiguïté pour en faire sortir, non un surplus d'être, mais un surplus d'interprétation".

    Umberto Eco, "Kant et l'Ornithorinque"

  • En effet, quelle absurdité, quel manque d’élégance ! Rimbaud doit bien se marrer et nul doute que, s’il avait entre les mains la canne-épée d’Albert Mérat, il surinerait qui de droit ! Quant à Verlaine, il s’en fout, mais alors, il s’en fout, car il est caché parmi l’herbe, Verlaine, et il s’y trouve plutôt bien !

  • Un endroit comme un trou de verdure où chante une rivière accrochant follement aux herbes des haillons d'argent, c'est ça ?

  • Je suis terrifié par les arguments premiers de cette affaire par Frédérique Martel sur France Culture! Le fait qu'ils aient été amants/gays serait pour l'essentiel de cette démarche! C'est comme cette semaine sur Susan Sontag également sur France Culture où on ne met en avant que le fait qu'elle était lesbienne! Je ne veux pas savoir si tel ou tel personne a des attirance pour son propre sexe, c'est pas mon affaire! Verlaine et Rimbaud était de magnifiques écrivains point final, et pour ce qui est du panthéon!!!!!

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel