Esclavage, ce monstre qui en nous persiste

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esclavage, France, Europe, monde

Cap 110, mémorial consacré à l'esclavage sis à l'Anse Caffard, en Martinique, créé par l’artiste martiniquais Laurent Valère. ©Korido via Wikimedia

Les manifs antiracistes continuent à balayer le globe, à la suite du mouvement de protestation Black Lives Matter. A cette occasion, l’histoire de l’esclavage est remontée à la surface entre deux vagues covidiennes. L’Occident est mis en accusation. A raison certes, mais à la condition de faire aussi le procès des autres sociétés qui y ont recouru. Aujourd’hui encore, l'esclavage persiste.

Il est la négation même de l’humanité en réduisant un être humain à l’état de choses. Nulle autonomie de l’individu (qui d’ailleurs n’en est pas un puisqu’il « ne s’appartient pas »). Nulle liberté. Il est l’objet dans la main de son propriétaire. C’est la liberté, y compris celle de transgresser la loi, qui fait l’humain comme le met en lumière le récit fondateur de la Genèse. Sans liberté, point d’humanité.

Tension entre structure et individu

La tension entre nécessité de structurer la société pour faire vivre entre eux ces animaux sociaux que sont les humains et l’aspiration à devenir un individu autonome traversent notre Histoire. La difficulté de concilier le groupe et l’individu a fait que la structure tend à l’emporter sur l’autonomie.

Des hiérarchies de plus en plus complexes se sont instaurées créant un processus inégalitaire dans l’octroi des droits et des devoirs. Par force ou par ruse, souvent les deux à la fois, les humains qui détenaient la puissance, quelle qu’en soit la nature, ont perçu celles et ceux qu’ils tenaient sous leur coupe comme étant d’une espèce autre que la leur. Inférieure, bien sûr. Afin d’élever un mur pour se protéger des couches les plus dépourvues de pouvoirs, les puissants leur ont dénié toute humanité en les ravalant au rang d’objet qui est donc le statut des esclaves.

La braise égalitaire

Mais l’idée d’une égalité fondamentale entre tous les êtres humains est demeurée à l’état de braise cachée sous un épais tapis de cendre. Régulièrement, l’esclavage a été remis en question, voire aboli. Et tout aussi régulièrement, il est réapparu, parfois sous une autre forme. L’homme est né libre et partout il est dans les fers constatait au XVIIIe siècle Jean-Jacques Rousseau en préambule à son Contrat Social. Il serait bien hasardeux de soutenir qu’aujourd’hui ce constat ne serait plus de saison.

La première interdiction dûment documentée de recourir à l’esclavage remonte à 539 avant Jésus-Christ, décision prise par le roi de Perse Cyrus II ; elle est inscrite en akkadien et caractères cunéiformes sur un cylindre d’argile.[1]

En Occident, la position la plus radicale contre l’esclavage remonte sans doute à l’Apôtre Paul, notamment dans son Epître aux Galates : Il n’y a ni juif ni grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus (Galates III, 28). Saint Paul a répété cette formule, à peine modifiée, dans ses Epîtres aux Corinthiens et aux Colossiens. Il ne s’agit donc pas d’un feu de bouche occasionnel. Cette affirmation bouleverse d’autant plus qu’elle apparaît dans un milieu où l’esclavage est pratiqué très largement, sans guère d’état d’âme.

Bien entendu, les chrétiens, du moins ceux qui se prétendaient tels, se sont empressés de ne pas suivre ces principes humanistes et ont continué à pratiquer l’esclavage. La soif d’inégalité est au moins aussi inextinguible que la soif d’égalité.

Néanmoins, l’apôtre Paul a enfoncé dans l’esprit du christianisme l’épine de la mauvaise conscience qui, ponctuellement, fera sentir sa présence. Au XIVe siècle après J.-C., par exemple. Le 2 juillet 1314, une ordonnance de Louis X libère les serfs, toutefois moyennant finance.

Le Code Noir

Les invasions coloniales vont donner un tour particulier à l’usage de l’esclavage. Par ordonnance prise en 1685, Louis XIV instaure ce qui sera appelé par la suite le Code Noir, de sinistre mémoire. Il s’applique aux possessions françaises d’outre-mer. En son article 44, il considère les esclaves des colonies – venus en général d’Afrique sous contrainte – comme des biens « meubles » négociables et transmissibles par héritage.

Retour de balancier lors de la Révolution française. La Convention abolit en 1794 toute forme d’esclavage, y compris outre-mer. Huit ans plus tard, le balancier repart dans l’autre sens. Le Premier Consul et futur Empereur Napoléon Bonaparte rétablit l’esclavage dans les colonies le 20 mai 1802 afin de renforcer la présence française outre-mer, profiter de la manne sucrière et s’appuyer sur les grands colons.

La France abolit définitivement l’esclavage le 25 avril 1848 lors de la brève IIe République, après l’Angleterre en 1833 mais avant la Russie dont le tsar Alexandre II supprime le servage en 1861 (1864 pour les territoires polonais alors annexés par l’Empire russe) et les Etats-Unis qui, à l’issue de la Guerre de Sécession, adoptent le 6 décembre 1865 le treizième amendement interdisant « l’esclavage et la servitude involontaire » sur l’ensemble du territoire étatsunien.

Le dernier pays de la planète à supprimer l’esclavage de type classique et ancien est le Pakistan en… 1992 ! Le Sultanat d’Oman l’avait précédé en 1970, l’Arabie Saoudite et le Yémen, en 1962.

Plus de 40 millions d’esclaves aujourd’hui

Toutefois, la « servitude involontaire » persiste aujourd’hui. L’Organisation internationale du Travail qui siège à Genève estime qu’en 2016, 40,3 millions de personnes sont victimes des formes modernes de l’esclavage, soit 24,9 millions par le travail forcé et 15,3 millions par le mariage forcé. Les femmes et les enfants figurent au premier rang des victimes (lire le document ici). Et cela ne concerne pas que des dictatures plus ou moins exotiques. Comme le spécifie Sylvie O’Dy, présidente du Comité contre l’esclavage moderne (CCEM), sur les ondes de France-Info (10 mai 2018, lire ici) aucun pays d’Europe n’est épargné : « Cet esclavage moderne est à portée de métro de RER ou de TGV. Cela se passe dans le huis clos des domiciles ou le huis clos des ateliers ».

Deux erreurs d’appréciations se font jour. En Europe, fort de nos institutions sociales et politiques démocratiques, nous regardons ce phénomène comme relevant de pays lointains restés coincés dans leur passé. Et nous fermons les yeux sur les ateliers illégaux à deux pas de chez nous.

Formes brutales et douces de l’esclavage contemporain

L’autre erreur est partagée par de nombreux porte-paroles des manifs antiracistes qui font porter sur le seul Occident le poids du crime esclavagiste. Il est évident que nos ancêtres ont profité de l’économie générée par l’esclavage. La responsabilité de l’Occident dans ce processus est évidente. Il n’en demeure pas moins que toutes les civilisations, tous les continents y ont recouru. « Les captifs africains ont été ainsi emmenés par d’autres Africains et vendus à des Européens ou des Arabes. Bon nombre d’entre eux étaient déjà des esclaves dans leur communauté, souvent razziés après des combats », souligne l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur de l’essai Les Traites négrières (Gallimard).

Il ne faudrait pas laisser dans l’ombre d’autres formes d’esclavage, brutales comme les camps de travail chinois (lao-gaï) ou douces, comme celles que tissent les algorithmes des réseaux sociaux qui nous induisent à établir nos choix en fonction des intérêts de grands groupes maîtrisant l’économie numérique.

Cette tendance à réifier ou chosifier son prochain est profondément ancrée dans l’humain. Elle est la pente naturelle que suit tout pouvoir, quel qu’il soit, s’il n’est pas limité par des contre-pouvoirs. Voilà pour ce qui ressortit au domaine économique, social et politique.

Mais, à titre individuel, nous abritons toutes et tous un esclavagiste dans les replis de nos ombres intérieures. Si nous n’en prenons pas conscience, nous sommes conduits à répéter ces errements. Nous n’entrerons en humanité que libres de toutes attaches esclavagistes.

Jean-Noël Cuénod

A ruminer…

…Cette pensée de Jean-Jacques Rousseau (Contrat Social) :

Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution. 

[1] Découvert en 1879 à Babylone par l’archéologie assyrien Hormuzd Rassam et exposé au British Museum de Londres.

Commentaires

  • Courte vidéo sur le sujet à ne manquer sous aucun prétexte. Le chercheur sénégalais Tijane N'dyaye nous explique:

    https://www.facebook.com/franceinfovideo/videos/esclavage-en-afrique-la-part-du-monde-arabe/1898806446829511/

  • Si l`esclavage est un passage obligé dans l`histoire de toute civilisation, la condamnation générale de l`esclavage fait probablement partie des grands jalons du développement moral de toute espece intelligente. Nous venons tout juste de passer ce jalon...

  • Et en complément il faut aussi regarder cette vidéo capitale d'une interview du même chercheur africain, Tijane N'dyaye:

    https://www.youtube.com/watch?v=4AoxRhm44ls

    et aussi la vidéo suivante qui nous parle des trois traites:

    https://www.youtube.com/watch?v=hN3xiggssJ8

    Ces dernières sont:

    1) la traite intra-africaine (avant l'arrivée des européens): 14 millions de victimes

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Esclavage_en_Afrique

    2) la traite transatlantique (qui a duré 4 siècles): 9 à 12 millions de victimes

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Commerce_triangulaire

    3) la traite arabo-musumane qui dura de 650 à 1920 (soit 13 siècles): 17 millions de victimes. Elle représente 40% du total des victimes ce qui en fait le plus grand commerce négrier de l'histoire et la pire des traites, comme le dit Tijane N'dyaye qui la qualifie de génocide, entre autres du fait de la castration systématiques des esclaves noirs par les musulmans.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Traite_arabe

    et

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Traite_orientale

    Cette dernière comprend la traite barbaresque par des razzias (mot arabe) dans les villes européennes de Méditerranée dont le but était de capturer des esclaves chrétiens pour la traite ottomane, ainsi que le marché de l'esclavage musulman en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Souvenez-vous de Ruy Blas et du film la Folie des grandeurs! La France a conquis l'Algérie en 1830 pour y mettre fin:

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Barbaresques

    Il suffit également de relire Terre des Hommes de Saint Exupéry où il sauve un esclave en le rachetant.

    Et aussi, par exemple:

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Tippo_Tip

    Bien entendu les médias, les journalistes et tous les antiracistes ne nous parlent que de la traite transatlantique!

    Y-aurait-il donc à leur yeux un bon et un mauvais esclavage?

  • "Aucun pays d'Europe n'est épargné " : lorsque esclavage il y a, en Europe, c'est généralement le fait d'"employeurs" arabo-musulmans, voir l'affaire Hannibal Khaddafi.
    Le Pakistan a aboli l'esclavage en 1992, on attend toujours que la Mauritanie en fasse autant ! Et ça, personne n'en parle .... On peut bien déboulonner de Pury à Neuchâtel, ça n'éliminera pas l'esclavage dans le monde.
    Qu'on veuille bien noter qu'il n'y a que les pays occidentaux qui ont aboli, il y a fort longtemps déjà, l'esclavage. A mon avis, l'esclavage perdure à Oman, en Arabie Séoudite.... il n'y a qu'a voir le sort des ouvrier au Qatar, le système dit Kafala en fait des biens meubles, propriété de leur employeur. On leur confisque leur passeport, on les entasse dans des logements insalubres, ils sont payés au lance-pierre etc. Mais : on doit renverser le Christ du Corcovado, parce qu'il est blanc ....
    Voir ici : https://www.antislavery.org
    Je n'ai pas encore eu le temps d'étudier ce site, mais je suis relativement certaine que l'esclavage est minoritaire dans les pays occidentaux

  • La traite des Noirs, dans l'histoire de l'esclavage, tient une place particulière en ce qu'elle s'accompagnait d'une théorisation des races et de l'infériorité des Noirs. Cet esclavage était ainsi lié à l'être, et non pas à des circonstances extérieures, comme une défaite militaire (où les vaincus, qui dans la bataille auraient pu perdre la vie, perdaient la liberté). C'est une différence fondamentale.

    Il faut savoir aussi que la théorisation des races est récente dans l'histoire de l'Occident. On s'est certes toujours méfié des étrangers, comme de ce qu'on ne connaît pas, et on s'est toujours fait la guerre pour défendre des intérêts, mais ni l'Antiquité ni l'époque médiévale n'ont connu de théories sur les races comme celles qui ont été élaborées par l'Occident moderne. Et il est très compliqué pour la mentalité moderne d'admettre cela, elle qui a théorisé l'histoire comme un nécessaire progrès, elle qui s'est toujours crue au sommet de la civilisation, et qui se sert constamment du Moyen Âge comme repoussoir. Car il nous fait reconnaître que l'époque moderne constitue, à certains égards, une régression, un recul de civilisation.

    Si les héros de la modernité sont déboulonnés, les tenants de l'Occident classique ne vont certainement pas pleurer. Mais les modernes, eux, voient leur monde s'écrouler. (Quelques réflexions sur ce genre de choses dans Le Pacte des Idoles - trois essais girardiens, Ad Solem, Paris 2019.)

  • L`humanité a plus ou moins vaincu l`esclavage, mais il lui reste du chemin avant de pouvoir rejoindre la grande communauté des especes non seulement intelligentes mais aussi spirituellement adultes. Nous devons encore vaincre les forces du racisme, de l`ethnocentrisme, du nationalisme et du sexisme. Programme chargé donc pour le reste du 21. siecle et peut-etre encore quelques examens de repechage au siecle prochain.

  • Excellent article M. Jean-Noël Cuénod.

    Bravo à la police israelienne qui a agi et qui a déclaré dans un communiqué de presse datant de janvier 2020 avoir arrêté en Israel un rabbin orthodoxe qui dirigeait une «communauté fermée» dans des «conditions d'esclavage».
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    Il est soupçonné d’avoir réduit en « esclavage » 50 femmes que le suspect contrôle de manière absolue la vie d’environ 50 personnes » soumises à son bon vouloir, a indiqué la police israélienne dans ce communiqué . Huit femmes présumées complices arrêtées et des soupçons d'abus sexuels sont évoqués. Cet « homme » est soupçonné de «crimes divers envers les femmes et leurs enfants», dont certains seraient âgés de moins de cinq ans, la Police a ajouté.

    À la mi-novembre 2019 , des femmes ultraorthodoxes avaient lancé une vaste campagne pour lutter contre les violences domestiques dans ces communautés représentant environ 10 % des neuf millions d'Israéliens, vivant souvent en vase clos, selon leur interprétation des préceptes de la religion juive.


    Source:

    https://www.leparisien.fr/faits-divers/israel-un-rabbin-orthodoxe-soupconne-d-avoir-reduit-en-esclavage-50-femmes-13-01-2020-8235396.php

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    Le Matin (suisse) et le Figaro avaient repris le même texte mais je n ai pas mis leurs liens afin de ne pas engorger...

    Bien à Vous M. Jean Noël Cuénod

    NB : Si vous me le permettez M. J.-N. Cuénod, je parlerai en 2 ème temps de l esclavage "traditionnelle" aussi au Qatar et en Saoudie ....où là bas, leurs lois disent avoir aboli l esclavage mais l Esclavage dit Moderne a continué son chemin et pire qu avant...

  • Il faut évoquer l'esclavage mental en islam, abêtissant les soldates au point de leur faire accepter trois collègues femmes pour partager le sexe du mal et du mâle. Ca fume énormément dans les casablanca !

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