Pierre Soulages, le porte-rêves de l’outrenoir (première partie) (21/02/2010)


Portrait_of_Pierre_Soulages__Courtesy_Pierre_Soulages.jpgComment peut-on aimer le peintre Pierre Soulages (photo)? En écoutant avec patience la lumière qui s’exfiltre de ses œuvres au noir. Une lumière d’autant plus éclairante qu’elle franchit la toile à la manière d’une contrebandière par les interstices, les striures pratiquées dans la pâte de la couleur noire.

 


«Le noir est la couleur des objets qui n’émettent, ni ne reflètent aucune part du spectre visible», prétend la définition technique et usuelle. Soulages subvertit cette apparence et par le jeu des ombres, des reflets, fait naître d’autres couleurs aux yeux du regardeur qui prend le temps de se placer devant un tableau, en créant le vide intérieur à la manière d’un méditant.

 


Attention : danger de reproductions photographiques !

 


Et pourtant, Le Plouc et La Plouquette se sont rendus à reculons à Beaubourg, poussés qu’ils étaient par un couple d’amis, Os l’Ours et son Oursonne Attentive, au goût sûr. Le Centre Pompidou consacre actuellement – et jusqu’au 8 mars – une grande exposition à Soulages qui retrace son œuvre de 1946 à 2008. Pourquoi cette réticence initiale suivie d’un éblouissement intérieur? Les reproductions photographiques trahissent et pervertissent les tableaux du maître de l’outrenoir. Il faut donc passer cet obstacle pour se confronter avec la toile en direct. Dehors, les truchements!

 


Pour présenter son travail, Pierre Soulages n’aime pas recourir à la chronologie qui suppose une fin. C’est pourtant le seul moyen pour envisager chaque étape d’une œuvre qui s’est construite pierre après pierre, qui relève d’un cheminement à la fois discursif et méditatif plus que de l’inspiration foisonnante et buissonnante. Les commissaires de l’exposition de Beaubourg, Alfred Pacquement et Pierre Encrevé, ont su respecter l’ordre chronologique comme fil conducteur en évitant la sensation d’enfermement ou l’impression de suivre des sentiers battus.
L’exposition s’articule entre deux parties principales: avant et après 1979, année où Soulages commence à travailler ce quil nomme l’outrenoir. En s’arrêtant dans la salle consacrée à 1979, le regardeur vit le basculement qui s’est opéré à ce moment-là. Cette expérience ainsi offerte bouleverse aussi le regardeur, comme par un effet de contagion.

 


Les premières années, à partir de 1948, illustrent la recherche du peintre qui dialogue entre le blanc du papier et de larges traits au brou de noix, allant d’un brun mâtiné de noir au beige éclairé d’ocre. Ces traits font songer à des canevas sur lesquels trois décennies plus tard, Pierre Soulages construira ces tableaux où le noir régnera en démiurge.

 


Pourquoi le noir ? PARCE QUE !

 


Pourquoi le noir? «La seule réponse, incluant les raisons ignorées, tapies au plus obscur de nous-mêmes et des pouvoirs de la peinture, c’est PARCE QUE», a répondu le peintre en 1986. Cette formule lapidaire ne l’empêche nullement de narrer sa rencontre avec la lumière du noir en janvier 1979 :

 


«Un jour que je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile (…) J’ai vu en quelque sorte la négation du noir, les différentes textures réfléchissant plus ou moins faiblement la lumière. Du sombre émanait une clarté, une lumière picturale, dont le pouvoir émotionnel animait mon désir de peindre. J’aime que cette couleur violente incite à l’intériorisation. Mon instrument n’était plus le noir mais cette lumière secrète venue du noir. D’autant plus intense dans ses effets, qu’elle émane de la plus grande absence de la lumière. Je me suis engagé dans cette voie. J’y trouve toujours des ouvertures nouvelles.»

(A suivre)

Jean-Noël Cuénod

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