Législatives 2022 – La France enfin gouvernable ? (20/06/2022)

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Rachel Keke, une belle hirondelle ne fait pas le printemps. Les cadres forment toujours la couche sociale la plus représentée à l'Assemblée nationale.

Mais enfin, de quoi le président Macron se plaint-il ? Après sa réélection, il voulait instaurer une gouvernance « plus collective », partageant les décisions, écoutant les avis même discordants. Les électeurs français l’ont pris au mot ! Il va devoir composer avec une Assemblée nationale rebelle. Une France ingouvernable ? Et si, au contraire, elle le devenait vraiment, gouvernable ?

Ingouvernable, la France l’était avant les Législative 2022. Les décisions prises du sommet de l’Olympe, sans discussion, sans débat, avalisées par une Assemblée nationale formée en majorité de clones macroniens, ont fait de la France une démocratie à bas bruit.

Mais une démocratie quand même. Dès lors, le peuple a répondu avec les moyens restés à sa disposition : la rue, voire les ronds-points. Résultat : la France bloquée pendant des mois sur tous les plans, économiques, commerciaux mais aussi moraux.

Le faux semblant de l’élection présidentielle

Rien n’est plus déprimant que de subir une avalanche de mesures sans disposer de prise sur elle. Impression humiliante d’être dépossédé de sa qualité de citoyen. Malgré toutes leurs errances et leurs outrances, les Gilets Jaunes ont sonné l’alarme de façon salutaire.

Alors franchement hurler aujourd’hui à un pays désormais ingouvernable paraît ridicule !

Il est vite apparu que la réélection de Macron relevait du faux semblant et ne correspondait pas aux vœux de la majorité des électeurs. C’est moins Emmanuel Macron qui a gagné que Marine Le Pen qui a perdu. Avec une candidate d’extrême droite moins ignare en économie et moins lamentable en choix géopolitique, « les mouches auraient peut-être changé d’âne » pour reprendre une savoureuse expression rugbystique.

Les Législatives 2022 ont donc brisé cette victoire présidentielle ambiguë.

Rachel Keke, la belle hirondelle qui ne fait pas le printemps

La nouvelle Assemblée nationale ressemblerait-elle un peu plus que l’ancienne au pays dont elle constitue la représentation ? Sur le plan social, le compte n’y est pas encore comme le démontre cette étude parue dans Le Figaro (composition sociale)

La réjouissante élection d’une femme de ménage, Rachel Keke[1] ­– qui s’est payé le luxe de battre dans le Val-de-Marne, l’ancienne ministre des sports Roxana Maracineanu – ne doit pas faire illusion. Une belle hirondelle ne fait pas le printemps. Une fois de plus, les cadres, les professions libérales et les retraités dominent les Législatives 2022. En outre, par rapport à 2017, neuf femmes de moins ont été élues.

Ne plus se raconter de jolies histoires

En revanche, sur le plan politique, la représentation paraît plus conforme à la réalité française.

 On peut combattre avec vigueur l’extrême droite et son clan Le Pen, tout en jugeant qu’avec 89 députés, le Rassemblement national atteint le niveau parlementaire qui représente ses forces sur l’ensemble du pays. Impossible désormais de se raconter de jolies histoires : une grande partie de l’électorat français accepte les préceptes défendus depuis toujours par l’extrême droite. Autant en prendre pleinement conscience pour y parer.

La liquidation de la gauche était une autre illusion entretenue par la Macronie. Sous l’égide de Jean-Luc Mélenchon et de sa NUPES, elle s’est reconstituée pour devenir la principale force d’opposition avec 133 sièges sur 577[2]. Pas de quoi obtenir une nouvelle majorité et forcer le président à la cohabitation, ici et maintenant, mais de quoi imposer des débats dérangeants pour le gouvernement. Position parfaite en période de guérilla parlementaire.

Pour ce faire, une condition essentielle : il faut que tienne l’attelage Insoumis (LFI), socialistes (PS), écologistes (EELV) et communistes (PCF). Déjà le chef de file du PCF, Fabien Roussel, vient de lancer cet avertissement à ses camarades dans un touite : L'alliance de la Nupes n'a pas permis d'obtenir une majorité. L'alliance ne parle qu'à une partie de la France, celle des villes et non celle de la ruralité. Autre coup dur pour Mélenchon, sa proposition de ne former qu'un seul groupe parlementaire autour de la Nupes a été rejetée par les socialistes, les écologistes et les communistes.

La Macronie en enfer

Mais pour la Macronie, l’enfer, c’est maintenant. Voilà donc le président Macron presqu’à poil sur le plan parlementaire. A un Sénat qui lui est hostile, s’ajoute désormais une Assemblée nationale récalcitrante. Avec 245 députés d’Ensemble[3], la Macronie se situe fort loin de la majorité absolue (289 sièges). Son gouvernement devra donc partir à la pêche pour faire voter ses projets de loi en enrôlant les 44 députés qui lui manquent. Et où les obtenir ? Le choix n’est pas vaste. Les 22 députés divers gauche, élus hors Nupes, ne constituent pas un vivier pouvant combler ce manque, sinon par épisode en faisant l’appoint.

Les LR déjà divisés

Il reste les rescapés de l’ancienne droite de gouvernement, Les Républicains et leurs alliés centriste de l’UDI, soit 63 sièges. Voilà donc LR tout frétillant de se retrouver en position de faire ou défaire des projets de lois du gouvernement. Cette situation d’apparence enviable sonnera-t-elle définitivement le glas de cette formation ?

D’emblée, des divisions apparaissent en son sein. Jean-François Copé veut proposer un « pacte de gouvernement » au président Macron. Réponse du patron des LR Christian Jacob: « Nous resterons dans l’opposition. L’ « Homo politicus » étant ce qu’il est, on peut présager sans grand risque que le succulent fumet des gamelles ministérielles aiguisera l’appétit de plusieurs LR, réduisant encore plus l’influence de ce parti.

Cela dit, même l’apport de certains LR risque de ne pas suffire. Dès lors, Macron et ses troupes devront tenter d’obtenir au moins la neutralité d’un des deux grands blocs de l’opposition, Nupes et RN, pour faire passer leurs projets de lois.

La « culture du compromis », corvée nécessaire

Ce cliché est régulièrement resservi : « la culture du compromis n’existe pas en France ». Eh bien, il va falloir s’y mettre ! La caste médiatique dans son ensemble n’aime pas le compromis qu’elle associe à la « compromission », en jouant sur la proximité lexicale. Cela demande plus d’effort journalistique pour en expliquer les enjeux et c’est nettement moins sexy qu’une bonne empoignade qui fait du bruit sans rien résoudre.

A l’instar des autres pays de la planète, la France est confrontée à des enjeux colossaux : transition écologique, économique et sociale pour tenter de contrer le dérèglement du climat, positionnement face à la nouvelle donne mondiale provoquée par la guerre en Ukraine et le conflit qui menace entre Chine et Taïwan, migration massive due aux pénuries alimentaires ou aux catastrophes climatiques, inégalités sociales creusées par l’inflation...

Le choix

Les mouvements de menton à la Mussolini, les vociférations sur le mode « la mienne est plus grosse que la tienne », la fulmination des mesures jupitériennes ne sont plus de saison.

Après ces Législatives 2022, se coltiner, l’un après l’autre, ces sujets majeurs devient le lot des politiciens français dans la sueur des réflexions de fond et l’épuisante épreuve des négociations. Dans la douleur, la France deviendra alors enfin gouvernable car le peuple n’aura plus l’impression qu’un seul décide du sort de tous.

Les politiciens peuvent aussi continuer comme avant, jouer des postures et des imprécations, pour parvenir à la dissolution de l’Assemblée nationale, aboutir à un cycle de crises parlementaires et affaiblir encore un peu plus leur pays.

Jean-Noël Cuénod

[1] Rachel Keke avait démontré toutes ses qualités de combattantes lors des 22 mois de grève des femmes de chambre à l’hôtel Ibis-Batignolles.

[2] La répartition interne de la Nouvelle Union de la Gauche Ecologique et Sociale : 72 La France Insoumise (Mélenchon), 26 socialistes, 23 écologistes et 12 communistes.

[3] La répartitions interne d’Ensemble : 170 La République En Marche (LREM-Macron), 46 MoDem (Bayrou), 26 Horizons (Edouard Philippe) et 3 radicaux.

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