Passe sanitaire : la part du feu est éteinte (23/07/2021)

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©JNC

L’actuelle polémique sur le passe sanitaire est inquiétante, compte tenu de son niveau particulièrement médiocre et des tares de notre XXIe siècle balbutiant qu’elle révèle. Pourquoi manque-t-on à ce point de discernement ? Pourquoi ne sait-on plus faire la part du feu entre une action gouvernementale critiquable et une politique totalitaire ?

Que le président Macron exaspère nombre de Français par ses prurits autoritaires suivis de rétropédalages qui sèment la confusion dans des esprits tout prêts à y succomber, cela peut fort bien se comprendre. Que l’on critique l’avalanche de décisions que l’exécutif ne parvient pas à… exécuter faute de les comprendre, voilà qui coule de source. Que l’on vilipende la chafouine démarche macronienne qui cherche à inciter les Français à se faire vacciner par la contrainte mais sans décider franchement de rendre le vaccin anti-Covid obligatoire (alors qu’onze autres le sont), cela paraît des plus légitimes.

 Légitime aussi, le reproche fait au gouvernement d’avoir oublié les victimes possibles d’accidents vaccinaux (voir l’excellent blogue de Rozenn Le Saint en cliquant ici)

En revanche, là où la critique, même acerbe, sort de son cadre pour se jeter dans l’océan des sottises, voire les torrents du délire, c’est lorsque la France est traitée de dictature, Macron de Xi au petit pied, les pro-vaccins de collabos menant les foules vers un Auschwitz vaccinal, et le passe sanitaire assimilé à l’étoile jaune.

La digue aux imbécilités est rompue

Nombre de nos contemporains ne parviennent plus à discerner entre un Etat totalitaire et une démocratie de basse intensité. Les institutions de la Ve République donnent au président des pouvoirs très étendus qui lui permettent de pratiquer une politique autoritaire en reléguant le parlement au second rang, voire à celui d’aimable comparse. Cette autorité, de Gaulle ­– concepteur de l’actuelle République – l’a voulue de plein exercice mais non pas sans limite. Outre les conseils d’Etat et constitutionnel, ce président tout-puissant est soumis au suffrage universel tous les cinq ans lors d’élections dont personne ne conteste la légitimité. Un président-roi certes, mais aisément guillotinable. Ce n’est pas dans une dictature que Giscard d’Estaing et Sarkozy auraient été renvoyés comme des larbins et Hollande, prié de prendre son scooter pour fuir un échec prévu d’avance. On rougit d’émettre pareilles évidences. Mais nous sommes intellectuellement tombés si bas que nous voilà contraint de tirer Monsieur de la Palisse de son repos éternel.

Le discernement ne s’exerçant plus, la digue aux imbécilités est rompue : d’où la profusion d’étoiles jaunes et de panneaux réduisant à Hitler les mesures vaccinales.

Pourquoi cette confusion mentale qui, elle, se révèle de haute intensité ? Le Plouc hasarde cinq pistes cumulables ou non qui sont évoquées ici ou là. La liste est loin d’être exhaustive.

– La Shoah s’éloigne

Au fur et à mesure que les témoins directs décèdent et que leur descendance directe se raréfie, le caractère effrayant de l’Holocauste organisé par les nazis perd de son caractère concret. Il tend à se muer en abstraction que l’on peut utiliser sans vergogne à ses propres petites sauces.

– La bulle algorithmique

La plupart des utilisateurs de rézosociaux, tel FaceBook, se laissent coincer dans leur bulle idéologique et, par le magistère des algorithmes, ne reçoivent que les opinions qui sont les leurs. Ce faisant, ils deviennent persuadés que leur point de vue est largement partagé, voire majoritaire. Les damnés du beuze se lancent alors dans une course sans fin à la radicalité sans frein. C’est à celui qui dira la plus grosse, la plus grasse connerie. Car les algorithmes récompensent toujours par des floraisons de « like», la bassesse de cœur et la vacuité de l’esprit.

– La perte de la langue

A lire et à ouïr nombre de nos contemporains, notamment parmi les plus jeunes, la langue française leur est devenue étrangère. La syntaxe s’évapore et le vocabulaire s’étiole. Or, les mots sont les pierres de la pensée. Plus le vocabulaire est riche, plus le locuteur peut élaborer sa pensée et l’exprimer dans toutes ses nuances. Et c’est la syntaxe qui sert de ciment. A contrario, plus les mots sont rares et plats, plus la pensée sombre vers le néant. Et si la syntaxe est pourrie, où trouver le ciment nécessaire ? Dans ces conditions, c’est la non-pensée la plus brutale, la plus gueularde qui l’emporte. La mauvaise monnaie chasse la bonne, comme l’on disait jadis.

– La compétence contre l’intelligence

L’hypercapitalisme financier et mondialisé a besoin de consommateurs-travailleurs compétents sur un segment réduit de l’activité économique. Quitte à les rejeter lorsque ce segment est dépassé par de nouvelles technologies. En revanche, la forme actuelle du capitalisme n’apprécie guère que ses consommateurs-travailleurs fassent preuve d’intelligence, c’est-à-dire de cette capacité à relier les choses entre elles, à établir des liens entre des entités qui ne partagent pas forcément le même environnement. De tels mouvements de la pensée développent l’esprit critique, faculté particulièrement redoutée, voire honnie, par tous les détenteurs de pouvoirs économiques ou politiques.

Dès lors, en axant la formation plus sur la compétence que sur l’intelligence, notamment par l’abandon ou l’affaiblissement de la culture générale, la société prend le risque mortifère de créer des non-citoyens. Ayant amoindri leur faculté de relier les choses entre elles, ces zombies sociaux se trouvent perdus sitôt sortis de leur petit domaine de compétence. Ce faisant, ils sont prêts à dire et à faire n’importe quoi.

– La confusion entre croyance et connaissance

La connaissance scientifique établit des relations entre les phénomènes et en tire des lois. Elle se base en grande partie sur l’expérimentation qui consiste à tenir pour vrai et prouvé ce qui est démontré par une expérience reproductible. Mais les résultats qu’elle obtient ne forment pas des dogmes intangibles. Ils demeurent contestables voire annulables par d’autres expériences. Le doute en est le moteur.

Pour le philosophe Alain, la croyance est le mot commun qui désigne toute certitude sans preuve.

Mépriser la croyance pour ne prendre en compte que la connaissance est tentant. A cette tentation, il faut pourtant résister car nous avons tous besoin de croyances que l’on soit… incroyant ou croyant ! Même le plus matérialiste des athées dispose dans sa pensée d’un arsenal de croyances.

La croyance nous permet de vivre les mythes qui font agir les sociétés. Le mythe, c’est le cap qui permet de se diriger. Et lorsqu’il est dépassé, d’autres caps, d’autres mythes surgissent.

En revanche, il y a péril en notre demeure lorsque l’on place la croyance sur le même plan que la connaissance. Même si une majorité d’individus exprimaient la certitude que la Terre était plate, il n’en demeurerait pas moins qu’elle est une sphère et non un plateau.

Or, les innombrables polémiques qui tsunamisent notre période pandémique offrent
de multiples exemples de confusion entre croyance et connaissance, surtout en matière de vaccins où nous comptons autant de vaccinologues du dimanche que de sélectionneurs des équipes nationales de foot. Les pires exemples étant le fait des demi-savants qui, persuadés de l’efficience de leur savoir, clament haut et fort de sentencieuses idioties.

Nul vaccin contre la confusion mentale

Que l’on se pose des questions sur l’utilité et les effets des vaccins, c’est non seulement normal mais plutôt sain. Ne rien prendre pour argent comptant. Mais alors que l’on se tourne vers celles et ceux qui savent vraiment et non à moitié. Le demi-savant n’est un ignorant arrogant.

Lorsque l’actuelle période pandémique sera achevée – peut-être remplacée par une autre, qui sait ? – les confusions qui rongent notre société continueront leur coupable industrie. Contre elles, c’est un changement total de paradigme qu’il faudrait entreprendre. Vaste programme. Trop vaste ? Nul vaccin n’a encore été mis au point contre la confusion mentale.

Jean-Noël Cuénod

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