Islamophobie, islamo-gauchisme: confusionisme?(1) (11/03/2021)

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Peu importe la couleur de la volaille à plumer...

A part le règne échevelé de Sa Malgracieuse Majesté Covid XIX, les relations entre les démocraties et l’islam demeurent en tête des soucis publics à en croire les appareils pifométriques mesurant les UBM (Unités de Bruits Médiatiques). En Suisse, après la votation sur la loi anti-burqa. En France avec les sempiternelles polémiques sur l’islamophobie et l’islamo-gauchisme. Et ailleurs en Europe.

Ces deux mots – outre les problématiques liées à l’islam ­– ont pour autre point commun d’être entonnés par les uns et niés par les autres. Ainsi, l’islamophobie serait une notion fantasmatique inventée par les porte-parole, authentiques ou autoproclamés, de l’islam. Et l’islamo-gauchisme, une formulation tout aussi vide de sens et sans contenu scientifique.

Comme les faits sont plus têtus que les analyses les plus fouillées, ces deux mots à maux continuent à être très largement utilisés. Bien ou mal, là n’est pas la question ; la persistance de leur utilisation publique démontre qu’ils recouvrent bel et bien, sinon une réalité, tout au moins une préoccupation récurrente. Leur succès est dans doute dû, au moins en partie, aux ambiguïtés dont ils sont traversés.

Dans cette première partie, commençons par l’islamo-gauchisme. Si l’on en croit Wikipédia, c’est le sociologue Pierre-André Taguieff qui a forgé cette expression en 2002. Mais il s’agissait pour lui de qualifier une situation bien précise, à savoir le rapprochement entre militants d’extrême-gauche et nationalistes palestiniens proches de l’islamisme radical. Depuis, le mot s’est égaré dans les brumes de la polémique. Ainsi, toute association entre des idées classées à gauche et la défense des musulmans est dénoncée comme relevant de l’islamo-gauchisme. Or, on peut fort bien réclamer que justice sociale soit rendue aux citoyens musulmans sans être forcément gauchiste, islamiste ou islamo-gauchiste.

Toutefois, si l’islamo-gauchisme est plongé dans les plus indigestes des sauces, comme l’avait dénoncé Pierre-André Taguieff, il n’en demeure pas qu’il présente quelque consistance. On peut aisément le constater dans la pratique et les écrits des mouvements trotskystes, notamment.

Succédané de prolétariat

Dans cette optique, le prolétariat, classe motrice de la révolution socialiste, s’est trouvé éparpillé façon puzzle par le capitalisme numérique, dilué dans la société de consommation et émasculé au sein d’une pléthorique et confuse « classe moyenne ». Dès lors, l’extrême-gauche n’a eu de cesse de partir en quête du prolétaire perdu. Il a cru le trouver dans la figure de l’immigré, l’élément de loin le plus exploité par toutes les formes de la domination capitaliste.

Malheureusement, cette figure n’existe pas. Il n’y a pas un immigré mais des immigrés dont les origines culturelles et les aspirations politiques sont fort diverses. Alors, l’extrême-gauche s’est focalisée sur les musulmans – immigrés et descendants d’immigrés – qui se sont organisés en communautés solides et bien structurées.

La gênante laïcité

C’est ainsi que le Nouveau Parti Anticapitaliste a tenté de capter ces réseaux pour en faire une force de contestation. D’où la mise à l’écart, dans ces milieux dits gauchistes, d’un des principes fondamentaux de la gauche, à savoir la laïcité. Elle portait à leur yeux une tare rédhibitoire : celle de heurter de plein front l’islam politique farouchement opposé à toute séparation entre Dieu et César, entre le pouvoir politique et le pouvoir divin.

 « Paris vaut bien une messe », disait le protestant Henri de Navarre avant de devenir roi catholique. « La défense du prolétariat vaut bien une mosquée » ajoute en écho l’extrême-gauche, espérant faire front commun avec l’islam politique ou du moins une partie de cette nébuleuse.

Même dans la gauche qui n’est pas extrême, la tentation de mettre un mouchoir sur la laïcité persiste. Ainsi, en Suisse, à Genève plus précisément, les partis socialiste et vert ont-ils fait campagne – en vain Dieu merci ! – contre la Loi cantonale sur la Laïcité de l’Etat.

Pente périlleuse pour la gauche : après le sacrifice de la laïcité sur l’autel de l’entente avec les musulmans, c’est la cause des femmes qui peut être mise à mal. En effet, comment concilier les préceptes du Coran – qui font de la femme un être humain de seconde zone soumis à l’homme ­– avec la lutte pour l’émancipation féminine ?

Si l’on ne saurait nier la présence de l’islamo-gauchisme sur la scène politique actuelle, en faire un danger mortel pour la démocratie serait totalement disproportionné. Les terroristes ne se réclamaient pas de l’islamo-gauchisme moderne mais d’une conception obscurantiste d’un islam renvoyé à ses origines médiévales.

Parlons un peu de l’islamo-droitisme…

D’ailleurs, on pourrait, tout aussi à bon droit, parler d’islamo-droitisme. A l’instar des paroisses catholiques, de nombreuses collectivités musulmanes ont organisé des transports en car pour participer aux manifs contre le mariage gay. Une partie des revendications de la droite et de son extrême est partagée par les porte-parole de l’islam, notamment la défense du patriarcat et le retour à l’ordre moral.

La réaction anti-féministe et l’homophobie peuvent aisément servir de passerelles entre extrémistes droitistes et islamistes. De même, à l’instar de certains de leurs confrères de gauche, des élus de droite ont contourné la Loi de 1905 (séparation de l’Etat et des religions) pour aider à la construction de mosquée.

Peu importe la couleur de la volaille

En fait, l’islam politique cherche des alliés à droite, au centre et à gauche pour tenter de faire pièce à la laïcité et n’a aucune préférence quant à la couleur de la volaille à plumer.

Dès lors, ne fustiger que l’islamo-gauchisme, c’est masquer toutes les compromissions consenties pour capter l’électorat musulman par les partis politiques qui ont pignon sur rue.

 En revanche, sous-estimer son influence, c’est s’aveugler sur la dégénérescence d’une gauche qui abandonne ses repères pour conserver une hypothétique influence. Résultat : elle continuera à perdre son influence tout en égarant ce qui faisait sa raison d’être : lutter pour l’émancipation des femmes et des hommes de toutes les tutelles, économique, sociale, politique et confessionnelle.

Jean-Noël Cuénod

Prochain blogue cette fois-ci sur l’islamophobie : « Islamophobie, islamo-gauchisme: confusionisme?(2) »

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