31/05/2018

Babtchenko : le journaliste de Schrödinger

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Il y avait le chat de Schrödinger, du nom d’Erwin Schrödinger qui a mis en scène un félin pour illustrer les problèmes liés à la mesure dans la physique quantique. En très gros, tant qu’il se trouve dans boîte, le chat est à la fois mort et vivant. Ce n’est qu’en l’ouvrant, que l’on peut se rendre compte de son état. Aujourd’hui, est apparu le journaliste de Schrödinger, à la fois mort et vivant, mort puis vivant, en la personne d’Arkadi Babtchenko.

Après avoir annoncé que ce journaliste russe réfugié à Kiev avait été assassiné par des agents au service de Poutine, le SBU (Service de sécurité ukrainien) a présenté à la presse un Arkadi Babtchenko tout ce qui a de plus vivant, comme le matou du physicien sorti tout vif de sa boîte après l’effondrement, du bon côté, de la fonction d’onde.

Comme le FSB, son homologue et adversaire russe, le SBU est un avatar du KGB de l’ère soviétique. C’est dire qu’en matière de désinformation toxique, nous avons à faire à des artistes dotés d’une imagination fertile. Mais c’est tout de même la première fois qu’un service dit secret met au grand jour une sienne manipulation de cette envergure. Cela cacherait-il une autre manipulation ? Une manipulation dans la manipulation qui elle-même cacherait une autre manipulation dans la manipulation ? Vertige de la mise en abyme version ex-soviétique.

Par conséquent, personne ne sait ce qui s’est passé réellement, à part Babtchenko et les agents du SBU – et encore ! Inutile de gloser plus longtemps sur ce conte à mourir debout.

En revanche, il nous dit beaucoup de chose sur le statut de la vérité. Avec Rudyard Kipling, on sait que la vérité est la première victime de la guerre. Le conflit russo-ukrainien n’a rien inventé. Mais en temps de paix aussi, la vérité devient dans les mains du pouvoir aussi malléable que de la pâte à modeler. Après tout, c’est l’entourage de Trump – élu en grande partie grâce à l’infox[1]– qui a mis au point la théorie des faits alternatifs. Un fait n’est pas un fait, c’est un récit. Autant de récits, autant de faits. Le vrai et le faux se diluent dans un relativisme général et déprimant où tout se vaut. Ce statut branlant de la vérité n’est sans doute pas pour rien dans cette impression de dépression nerveuse qu’éprouve un nombre croissant d’humains, contemplant d’un air désolé les débris de leur boussole fracassée.

Or, ce point de vue trumpesque et cyniquement débile, n’est pas sans quelque fondement, sans jeux de mots scabreux.

 En effet, l’objectivité absolue ne saurait être atteinte par nous autres humains, puisque nous ne pouvons pas saisir en direct les objets qui nous sont extérieurs. Notre cerveau les interprète par le truchement de nos sens plus ou moins en bon état de fonctionnement (si je suis enrhumé, la réalité parfumée de la rose m’échappera). Dès lors, toute interprétation de cette réalité fait l’objet d’une reconstruction sous forme de récit. Sur le plan scientifique, ce qui est appelé vérité relève d’un consensus qui indique qu’à ce stade de la connaissance, la plupart des savants tombent d’accord pour formuler telle ou telle loi. Quitte à la remettre en cause, si d’ultérieures recherches la contredisent d’une manière ou d’une autre. Le doute reste la meule qui aiguise la science. La vérité est donc forcément relative puisqu’elle peut être remise en cause.

Mais si l’on se tient à ce constat, on peut dire n’importe quoi. La société humaine risque alors de sombrer dans la folie, puisque le délire a le même statut que la pensée. Il faut donc tenter de trouver des issues à cette impasse.

Première issue : choisir les récits de la réalité en fonction de leur nature. Certains enferment l’humain dans un circuit mortifère ; d’autres l’ouvrent vers un horizon vital. Toutefois, on ne saurait s’en contenter. Certains récits d’ouverture peuvent se révéler mortifère à l’usage, même si l’inverse ne se vérifie guère, semble-t-il.

Deuxième issue : le consensus sur le réel. Si plusieurs instances tombent d’accord sur un récit de la réalité, c’est plutôt bon signe. Néanmoins, la majorité peut se tromper et parfois, très lourdement. Un grand nombre d’Allemands avaient adhéré au récit élaboré par les nazis. On a vu le résultat.

Troisième issue : le doute systématique. Dès qu’un récit est proposé, il convient de le renifler, avec un soupçon de méfiance tout en maintenant ouvertes les écoutilles de l’intelligence, comme le fait votre chat lorsque vous avez fréquenté une autre maison que la sienne. Cette méfiance doit encore être redoublée lorsque le récit a été conçu par des êtres de pouvoir dont le mensonge demeure l’un de leur principal outil de travail.

Lorsque l’on tient compte de ces trois éléments, à savoir nature du récit, consensus sur le réel et doute systématique, on a mis toutes les chances de son côté. Cela dit, même avec ces élémentaires précautions, il est possible de se faire duper tant la perversité des humains se révèle créatrice.

Cette démarche faite de discernement et de doute ne contredit nullement la foi en une force suprême et créatrice. Cette foi, on peut ou non l’éprouver. On peut en témoigner. Mais on ne saurait en aucun cas l’imposer. Elle ne relève pas du domaine de la démonstration probante mais d’une forme d’intuition qui transcende la raison. Confondre le domaine de la raison avec celui de la foi est aussi un récit. Mais il peut mener aux pires extrémités. Se souvenir de l’avertissement du Christ : « Mon Royaume n’est pas de ce monde ». La certitude non plus.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Le premier qui dit fake news sera condamné à assister à une séance de l’Académie française.

16:53 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : babtchenko, russie, poutine, ukraine, fsb, sbu | |  Facebook | | |

07/04/2017

Après la Syrie, l’Ukraine ?

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Trump avait promis de désengager les Etats-Unis au Proche-Orient et en Europe. C’est l’inverse qu’il est en train de faire, en frappant la base syrienne de Shayrat. C’est de cette base que Bachar al-Assad a lancé l’attaque aérienne aux gaz sarin contre son propre peuple, dans la petite ville de Khan Cheikhoun. Poutine est placé au pied du mur : protestation diplomatique ou extension de la guerre ?

Sur le plan intérieur, l’opération aérienne du président américain atteint tous ses objectifs. Il relègue son prédécesseur au rang d’acteur pusillanime. Obama avait tracé sa fameuse ligne rouge en menaçant le tyran syrien d’intervenir militairement au cas où il utiliserait des armes chimiques contre son peuple. Ce fut le cas en août 2013 lorsque Bachar al-Assad a déclenché les armes chimiques dans la banlieue de Damas. Or, Barak Obama avait renoncé à riposter, laissant ainsi champ libre au dictateur syrien et à ses mentors russes, iraniens et libanais (du Hezbollah). Trump lui, sans ligne rouge, a sèchement répliqué. Alors qu’il vient d’accumuler une série d’échecs qui menaçait sa propre majorité au Congrès, il contraint les élus républicains à faire bloc derrière lui et même les démocrates à le soutenir, au moins à propos de cette frappe aérienne. C’est son premier succès en tant que président des Etats-Unis.

Sur le plan militaire et diplomatique, cela risque d’être plus compliqué. En employant le gaz sarin contre la population civile, Bachar al-Assad a voulu tester Trump. D’autant plus que le président américain avait multiplié les signes de désengagement en Syrie. Pourquoi un tel test ? Il relève, sans doute, de la politique du pire que le tyran a toujours suivie pour se maintenir au pouvoir. Dans cette optique, il faut intensifier la guerre, quitte à provoquer un affrontement direct entre les divers protagonistes. Tant que la guerre sévit, le régime syrien persiste.

Sur ce point, Bachar a gagné un point : la Russie a suspendu son accord d’octobre 2015 avec les Etats-Unis sur les échanges d’informations entre forces aériennes en opération dans le ciel syrien. Dès lors, faute de cet échange des plans de vol, un avion russe risque d’abattre un appareil américain et vice-versa, avec tous les risques d’escalade foudroyante que cela suppose.

 Il est difficile de concevoir que Poutine – qui soutient le régime syrien à bout de bras – n’était pas au courant de l’attaque au gaz sarin. Dès lors, la Russie a dû se préparer à la riposte américaine. Poutine ayant mis son point d’honneur à rétablir la puissance militaire russe, on le voit mal faire profil bas au premier coup de semonce américain. Outre le renforcement de sa présence militaire en Syrie, Moscou peut aussi viser un autre théâtre d’affrontement avec l’Occident : l’Ukraine. Si Poutine durcit ses opérations dans ce pays, que fera l’imprévisible Trump ? Il est douteux que les généraux américains qui surveillent de très près leur président accepte qu’il abandonne l’Europe en laissant la Russie avancer ses pions en Ukraine.

Le nouveau président américain jugeait « obsolète » l’OTAN. Elle semble plus que jamais d’actualité.

Jean-Noël Cuénod

19:35 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : syrie, ukraine, poutine, trump | |  Facebook | | |

27/02/2014

Ukraine : pourquoi Poutine utilise le mot «fasciste» (Les Jeudis du Plouc)

 

 

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Poutine use du principe oratoire stalino-tsariste: pour peser, la parole du Maître doit se faire rare. A propos de la révolution de Kiev, il laisse donc son entourage lâcher les missiles médiatiques. Les insurgés de la place Maidan sont associés aux «fascistes». Certes, parmi les révoltés ukrainiens figurent des militants d’extrême-droite nationalistes. Mais les revendications principales du mouvement ­– lutter contre une corruption monstrueuse, pour établir un Etat de droit et tisser des liens étroits avec l’Union européenne ­– ne sauraient être qualifiées de programme «fasciste», même après une absorption gargantuesque de vodka. 

 

En l’occurrence, il ne s’agit pas de proférer des insultes à l’emporte-pièce. L’emploi du terme « fascisme» a une connotation bien précise. Poutine est un requin des eaux froides. Ses insultes ne sont jamais gratuites et visent un but particulier. Il existe d’ailleurs un répertoire d’injures en russe très élaboré et beaucoup plus subtil qu’il n’y paraît à nos oreilles occidentales. On peut même parler d’un «code des injures».

 

Lorsque le procureur de Staline, Andreï Vychinski, qualifiait un prévenu de «vipère lubrique» lors des procès de Moscou, chaque auditeur comprenait qu’il s’agissait d’un responsable bolchevique accusé d’avoir trahi le Parti. Ledit Parti ayant réchauffé en son sein cette vipère dont la lubricité violait la virginité de la cause stalinienne.

De même, l’épithète «rat visqueux» était plutôt  destinée aux prétendus «saboteurs», ingénieurs et techniciens traînés au Goulag parce qu’ils n’avaient pas atteint les quotas irréalistes de productions fixés par un Plan démentiel.

 

C’est donc bien ce «code des injures»  qui est aujourd’hui employé par les petites mains et grandes bouches de Poutine. En qualifiant l’insurrection ukrainienne de «fasciste», les poutiniens s’adressent surtout à leur propre opinion. Depuis plusieurs années, l’actuel Maître de toutes les Russies réhabilite la figure de Staline, en tant que vainqueur de Hitler, et reprend la terminologie soviétique pour qualifier le second conflit mondial : la Grande Guerre patriotique. Et il a d’ailleurs rétabli pour la Fédération de Russie, l’hymne soviétique décrété par le Petit Père des Peuples en 1944. Le qualificatif de «fasciste» ou de «fascisme» s’inscrit donc dans ce contexte.

 

D’autant plus, qu’il fait référence à la situation en Ukraine. Sous-entendu: «Les Ukrainiens de l’Ouest qui veulent se joindre à l’Europe occidentale sont les héritiers des nationalistes ukrainiens qui, dans la même région, se sont alliés aux troupes fascistes de l’Allemagne, contre nos aînés de l’Armée rouge». En réalité, si une partie des indépendantistes ukrainiens s’étaient engagés dans les troupes allemandes, ce n’était pas le cas de tous, loin de là. Et les résistants antinazis ont été nombreux dans toutes les régions de l’Ukraine.  Mais qualifier tout le mouvement ukrainien de «fasciste» est un bon moyen pour Poutine de réveiller le nationalisme russe, afin de faire oublier l’affront qu’il a subi avec la chute de Ianoukovytch.

 

On notera qu’à l’instar de Staline, Poutine utilise peu le terme de «nazi» qui serait pourtant plus approprié que le mot «fascisme», créé par l’Italie mussolinienne. C’est que «nazi» vient de la contraction allemande de «national-socialisme». Staline, régnant sur une nation autoproclamée «socialiste», ne pouvait donc l’utiliser dans sa propagande qu’avec parcimonie. Alors, que «fascisme», ne renvoyant pas directement au «socialisme», était plus aisément utilisable. Poutine a suivi cette tradition soviétique.

 

Que cherche-t-il par ses invocations ? Montrer ses muscles ? Menacer l’Ukraine de partition ? Encourager la sécession de la Crimée ? Peut-être, mais ses marges de manœuvres restent étroites. Il a besoin de tranquillité pour écouler, via l’Ukraine, ses hydrocarbures vers l’Europe occidentale.

Il s’agit aussi pour lui, de donner un signal d’unité nationale au sein de la Fédération de Russie et de force à l’endroit des autres nations de l’ancien empire soviétique. A cet égard, le rappel des grandes heures de la victoire contre l’Allemagne est un élément de propagande qui peut rencontrer un écho certain au sein de la population russe et de son «étranger proche». 

 

Jean-Noël Cuénod


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23/02/2014

Ukraine : le moment magique des révolutions avant les trahisons

Dans toutes les révolutions, il y a un moment magique. Les individus qui ne formaient jusque là qu’un assemblage disparate font corps. Naissance du peuple qui devient un être autonome et fait basculer l’Histoire dans le sens qu’il veut lui donner. Impression éprouvée par chacun de ses atomes de conduire son  destin.

 

Moment magique, le 4 juillet 1776 à Philadelphie, lorsque les délégués des régions alors colonisées par la couronne britannique proclament la Déclaration d’Indépendance de  ce qui deviendra les Etats-Unis d’Amérique.

Moment magique, le 20 septembre 1792 à Valmy, lorsque 32 000 citoyens français en armes, bourgeois, sans-culottes et va-nu-pieds triomphent des armées coalisées de la noblesse européenne.

Moment magique, le 27 février 1917 à Petrograd (l’actuelle Saint-Pétersbourg) lorsque la foule en feu depuis de nombreux jours de défilés contre la faim et la guerre  fraternisent avec l’armée pour abattre le tsarisme.

 

C’est un semblable moment que les Ukrainiens ont vécu samedi, place Maïdan à Kiev, lorsque le parlement a éjecté de président corrompu Ianoukovitch et que les foules devenues peuple ont entonné l’hymne national.

 

Et puis, à ces moments magiques succède le temps des trahisons et des déceptions. Les Etats-Unis ont longtemps toléré la discrimination raciale sur leur territoire. L’unité forgée au feu de Valmy a été éteinte par les massacres de Vendée et la Terreur. Le bonheur du peuple russe libéré a été dissipé par la nuit totalitaire.

Les Ukrainiens seront-ils trahis et déçus, à leur tour ? Sans doute. Mais ce moment magique qu’ils ont vécu, ils le garderont en eux. Cet instant de grâce, personne ne pourra le leur voler.

 

L’étincelle qui s’est allumée un jour sera étouffée. Mais elle ne sera jamais éteinte et s’enflammera à nouveau. L’étincelle de Philadelphie a brillé lorsque les Etats-Unis ont barré la route à la barbarie nazie. L’étincelle de Valmy a éclairé la France lorsque tout semblait perdu en 1940. L’étincelle de Pétrograd a réchauffé les cœurs dans les Goulags.

 

«L’Ukraine n’est pas encore morte», chante l’hymne de ce pays.  Que vive, malgré tout, l’espérance.

 

Jean-Noël Cuénod

 

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