27/10/2011

Violences entre la France et l’Algérie, mémoire en double aveugle

Il y a cinquante ans, le 17 octobre 1961, une manifestation d’indépendantistes algériens était réprimée à Paris, dans le sang. Et en silence. Ce massacre a été occulté pendant des lustres, jusqu’au procès de Maurice Papon (1998) qui a dirigé la police parisienne entre 1958 et 1967. Cité à la barre des témoins, l’historien Jean-Luc Einaudi a saisi l’occasion de cette tribune pour réveiller la mémoire collective.

La manif de ceux que le langage de l’administration policière groupe alors sous le sigle FMA (Français musulmans d’Algérie) commence pacifiquement avec femmes, enfants et hommes endimanchés. Ils protestent contre le couvre-feu que Maurice Papon a décrété envers les musulmans de la région parisienne.

 Dans le climat de tension créé par les attentats de l’OAS (les Français d’Algérie opposés à l’indépendance) et du FLN (les indépendantistes qui prendront le pouvoir à Alger en 1962), les policiers se déchaînent. La répression dégénère en massacre. Le préfet de police Papon jettera le voile sur ces exactions en affirmant dans un communiqué que les agents ont été contraints de tirer, causant la mort de deux personnes.

Tout sera mis en œuvre pour cacher la vérité. Aujourd’hui encore, on ignore le nombre exact de victimes. Mais on sait à quel point le communiqué de Papon était mensonger. Les estimations les plus basses font état de 30 à 50 morts et les plus hautes dépassent les 200 cadavres.

Du massacre de Sétif le 8 mai 1945 à celui de Paris il y a un demi-siècle, la France éprouve une peine infinie à faire parler sa mémoire algérienne. Mais ce constat, on doit aussi le dresser à l’égard de l’Algérie indépendante. Les mouvements progressistes des années 60 ont vu un seul aspect — essentiel — de la guerre de libération menée par le FLN, à savoir la victoire sur le colonialisme. Mais les indépendantistes présentaient d’autres facettes, moins sympathiques.

 Ainsi, il est impossible de qualifier autrement que de «purification ethnico-religieuse» la politique du FLN visant à expulser les «pieds noirs» de leur terre natale, ainsi que les Juifs qui vivaient dans ce pays depuis 2000 ans.

Pour les convaincre de choisir entre «la valise ou le cercueil», les indépendantistes se sont eux aussi livrés à des massacres, comme celui du 5 juillet 1962 à Oran où un nombre encore indéterminé d’Européens d’Algérie ont été tués. De même, des attentats ciblés contre des Algériens juifs ont convaincu ces derniers qu’il fallait partir. Ainsi, lorsque le plus Algérien des musiciens traditionnels, cheikh Raymond Leyris, un Juif de Constantine, a été abattu d’une balle dans la nuque le 22 juin 1961, ses coreligionnaires — et parmi eux son gendre Enrico Macias — ont compris que le temps de l’exil était venu.

La France et l’Algérie vivent leur mémoire en double aveugle. Lorsque ces deux pays étrangers et si proches accepteront enfin de se confronter à ces ombres, leurs relations ne seront plus parasitées par les non-dits. Les nombreux Algériens qui vivent en France ne s’en porteront que mieux.

(Ce texte a paru jeudi 27 octobre 2011 en page Opinions, rubrique Perspective de la Tribune de Genève et de 24 Heures, rubrique Réflexion


Jean-Noël Cuénod

Pour mieux comprendre les rapports entre les Juifs et l'Algérie, voici une émission de France-Inter évoquant le travail d'historien de Benjamin Stora, l'un des meilleurs spécialistes français de cette question.

 

 

 

 

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