19/05/2011

Les médias ont-ils protégé Dominique Strauss-Kahn?

Après la sidération, la flagellation. L’arrestation de Dominique Strauss-Kahn traumatise la France au-delà de ce que l’on pouvait imaginer. C’est plus qu’un futur président de la République qui est tombé. C’est aussi une façon de concevoir les rapports politiques et même humains qui s’est déchirée. Au pays de la gauloiserie, les turpitudes galantes des dirigeants provoquaient l’admiration plus que la réprobation. A part de Gaulle — figure marmoréenne du Père de la Nation— tous les maîtres de l’Elysée et de ses boudoirs ont reçu leur lot de murmures égrillards. A la puissance politique, répondait la puissance sexuelle. Vieux souvenir d’une monarchie absolue et dissolue.

Mais le marivaudage est une chose. L’agression en est une autre, fort différente. Après Feydeau, James Ellroy. Dès lors, une polémique a éclaté en France sur le rôle des médias qui n’auraient pas voulu dessiner la frontière entre la drague adultère et la prédation sexuelle. «Tout le monde savait» titre à la «une» France-Soir d’hier, en évoquant l’attitude, disons offensive, de Strauss-Kahn dès que fleurissait un jupon sur son champ de... vision.

 Dans une tribune publiée mardi par Le Monde, le journaliste Christophe Deloire évoque le livre qu’il a écrit en 2006 avec son confrère Christophe Dubois. Son titre est éloquent: Sexus politicus (Albin Michel). Un chapitre était consacré à DSK et à son comportement «hors norme» à l’égard des femmes. «Les scènes racontées ne relevaient pas que de la séduction de salon», souligne Deloire qui accuse ses confrères: «Les médias, quoique disert sur l’ensemble du livre, se sont montrés plus que discrets sur les informations concernant Dominique Strauss-Kahn». Prenant à son tour le fouet confraternel, un autre journaliste, Jean Quatremer, rappelle qu’en 2007 dans son blogue, il avait tenté, en vain d’attirer l’attention sur les risques qu’il y avait à propulser DSK à la tête du FMI.

Le Canard Enchaîné paru hier prend le contre-pied et n’entend pas se faire fouetter: «DSK courait les jupons et les boîtes échangistes. La belle affaire! C’est sa vie privée et elle n’en fait pas un violeur en puissance (...) Pour le «Canard», l’information s’arrête toujours à la porte de la chambre à coucher».

Malheureusement, la chambre à coucher tend aujourd’hui à envahir tout l’espace de notre maison commune. Pédomanie au sein des églises, frasques des gouvernants, la sexualité devient une sorte de passage obligé de l’actualité. Comme si le vernis des idéologies ayant éclaté, surgissait à la surface politique cette force éternelle que la société était parvenue à canaliser dans le combat entre opinions partisanes.

 Les médias devront désormais faire avec cette tendance lourde. Tout en ne perdant jamais de vue la dignité humaine qui en subit un méchant coup. L’équilibre est encore à trouver. Il sera, de toute façon, fragile.


Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 19 mai 2011 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et en rubrique "Réflexion" de 24 Heures)


Si vous désirez prolonger ce débat en voici un qui met aux prises des journalistes français dont l'excellent spécialiste des médias Daniel Schneidermann

09:50 | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : dsk, sexualité, politique, vidéo | |  Facebook | | |