23/07/2013

Hitler, nomades et fausse bourde de Bourdouleix

 Le dérapage reste la principale activité des politiciens, même l’été. Si la route des vacances est sèche, le boulevard des médias demeure glissant. Mais le mot « dérapage » convient-il ? Nullement. C’est un de ces termes fourre-tout que les médiacrates utilisent par paresse et manque de temps.

 

Penchons-nous donc sur la dernière fausse bourde, celle commise par le bien nommé Bourdouleix. Rappel des faits : une communauté évangélique de nomades campe de façon sauvage sur la commune de Cholet dans l’Ouest de la France. Le député-maire Gilles Bourdouleix déboule sur les lieux pour exiger le départ des évangélistes en roulottes. On s’invective. On échange des noms d’oiseaux. Les nomades ont-ils fait le salut nazi devant le maire?  En tout cas le micro d’un journaliste capte ce soupir de l’illustre Bourdouleix : « Comme quoi, Hitler n’en a peut-être pas tué assez… ». Bien entendu, le député-maire criera au « bidouillage » ourdi par un « petit merdeux de journaliste ». Mais personne ne croît à ses dénégations, même pas son parti, l’Union des démocrates indépendants (UDI). Ses dirigeants, horrifiés par ce propos, l’ont exclu de leurs rangs manu militari, avant de se rendre compte qu'une éviction aussi prompte n'était pas conforme aux statuts de leur parti. Une démarche a donc été lancée afin de mettre Bourdouleix à la porte. Quant à la justice, le procureur de la République a ouvert une enquête préliminaire pour "apologie de crime contre l'humanité" afin de mieux connaître les détails de cet échange. 

 Il est sans doute nécessaire, hélas, de rappeler que le nazisme a développé une politique systématique d’extermination des Tziganes, Roms, Gitans et autre peuples nomades. Plus de 500 000 d’entre eux ont été massacrés.

 

Alors, Bourdouleix a-t-il « dérapé » ? Notons tout d’abord qu’il ne s’agit sans doute pas d’une provocation à la Jean-Marie Le Pen, qui préparait de façon savante ses prétendus « écarts de langage » lorsque les médias ne parlaient pas suffisamment de lui. Mais Le Plouc hésite à qualifier de « dérapage » la bourdouleixerie.

  Ne serait-elle pas plutôt l’expression d’une opinion enfouie que le politicien prenait soin d’occulter afin de ne pas nuire à sa précieuse carrière ? La chaleur estivale, l’énervement, les insultes ont alors fait sauter ce barrage pour laisser couler le fond de sa pensée, si on ose user d’un terme aussi noble en de si méprisables circonstances. N’oublions pas que ce député-maire est obsédé par les nomades contre lesquels il multiplie recours et démarches.

Sa référence à Hitler n’est pas une bourde, c’est une panne temporaire de surmoi.

 Politiquement, Bourdouleix-sed-lex ne vient pas de nulle part. Sa participation aux centristes très modérés de l’UDI dirigée par Jean-Louis Borloo ne doit pas faire illusion. Sa véritable formation est le Centre national des indépendants et paysans (CNIP) qu’il préside depuis 2009. Ce petit parti s’est fondu récemment au sein de l’UDI. Créé en 1949, le CNIP a longtemps servi de sas de décontamination pour politiciens d’extrême-droite soucieux de faire carrière dans les grandes formations de la droite gouvernementale.

 

 Après la Libération, le CNIP a réuni des conservateurs venant de l’aile droite de la Résistance et d’autres ayant participé à la collaboration. Cette présence d’authentiques résistants au Centre des Indépendants a permis aux pétainistes de se retremper dans des eaux plus républicaines que celles de Vichy. Par la suite, le CNIP a continué sa fonction de machine à laver les anciens extrémistes de droite. Après sa rupture avec Poujade (le défenseur du petit commerce), Jean-Marie Le Pen a été député du CNIP de 1958 à 1962.

 

 Plus récemment, Hervé Novelli, secrétaire d’Etat durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, est passé par le Centre national des Indépendants et paysans après avoir milité à l’extrême-droite et avant de rejoindre des partis plus intéressants pour participer aux sphères nutritives du pouvoir, c’est-à-dire l’UDF de Giscard, puis l’UMP de Sarkozy. Le remugle qui émane du « centrisme » façon CNPI n’est donc pas sans rappeler celui qui s’exhale de l’Union démocratique du Centre de notre pays.

 

Il faut se garder de toute illusion : Bourdouleix recevra moult messages d’encouragements après sa « sortie » sur Hitler et les gens du voyage. L‘antagonisme entre peuples sédentaires et nomades est sans doute le plus ancien de l’histoire humaine. Il sévit à toutes les époques et sous toutes les latitudes. Il prend aujourd’hui une ampleur particulière avec la montée de la pauvreté. Car le plus souvent, les conflits entre nomades et sédentaires opposent des pauvres entre eux. Ceux qui cherchent un coin pour se loger et ceux qui entendent ne pas s’en faire déloger.

 

 Les nantis, eux, sont fort loin d’en être affectés. Ce qui ne les empêche pas de mettre un plein jerrican d’essence sur ce feu lorsque cela sert leurs intérêts. Avocat au Barreau de Paris, chargé de cours en droit constitutionnel à l‘Université d’Angers, député et maire, Gille Bourdouleix fait, de toute évidence, partie des nantis. Sa sortie médiatique va lui valoir sans doute maints suffrages dans sa ville de Cholet. Monsieur Bourdouleix est bien dans le sale air du temps.

 

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

Voici la vidéo qui a diffusé la bourdouleixerie. Tendez bien l'oreille, à la fin.

19:32 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : racisme, roms, france | |  Facebook | | |

01/10/2010

Le nomade d’en haut et le nomade d’en bas

John et Janos ne se connaissent pas. Et ils ne risquent guère de se rencontrer. Tous deux, pourtant, sont des nomades. John, le courtier. Janos, le vannier.

John court ou plutôt vole de capitale en capitale. Un jour à Shangaï, le lendemain à Singapour, dans une semaine à New-York après une escale à Bombay. Mais il ne fait pas que se déplacer physiquement. En pianotant sur son ordinateur portable dans un palace de Tokyo, le voilà qui achète des obligations brésiliennes à la bourse de Francfort.

Janos, lui, voyage autant mais moins vite et moins loin. Avec femme et enfants, il taille la route en compagnie de son cousin Radu qui a réussi — Dieu sait comment — à mettre la main sur une Mercédès hors d’âge. Pour Janos et les siens, il n’est plus question de rester à Csavas, ce village de la transylvanie roumaine où les Roms comme eux sont parqués à l’écart de la bourgade, sur une pente qui charrie des torrents de boue à chaque averse. Ce n’est pas en vendant ses paniers au marché que Janos fera bouillir la marmite. Sortir de Csavas relève de l’urgence.

 


John veut également quitter son domicile londonnien de Kensington. La nouvelle taxe qui frappe les «bonus» des courtiers — pardon, des «traders» — le met hors de lui. Et hors de l’Angleterre. Il hésite entre Genève et la Riviera vaudoise. Certes, y dénicher un logement où se poser entre deux jets ne se fait pas d’un claquement de doigts. John n’est pas le seul «businessman» à choisir les rives enchanteressses du Léman pour s’y réfugier. Mais avec son matelas de «stock-option», il trouvera bien un toit à sa mesure.

«Genève», «Lausanne», ces villes sonnent agréablement aux oreilles de Janos qui veut persuader Radu de se diriger vers ces cités où coulent l’or et les diamants. Franchir la frontière entre la Haute-Savoie et Genève est facile. Y rester, c’est autre chose. Radu, en râclant son violon dans les Rues-Basses, s’est fait pincer par les flics. Et voilà donc Janos, son cousin et sa famille sur les routes françaises. A peine ont-ils posé leurs fesses sur une aire de stationnement que d’autres flics les chassent ailleurs.

John, de son côté, a pris rendez-vous avec son avocat. Un procureur de New-York lui cherche des poux dans le «brushing». Bien sûr, qu’il a refilé à ses clients des actifs pourris dans le contexte des «subprimes»! Il a fait comme tout le monde. Son avocat à 4000 francs l’heure la rassure: pour un seul Madoff embastillé combien de «traders» blanchis…

Janos traficote aussi. Un vol à la tire par ci. Une revente de ferraille volée par là. Janos n’est pas un ange. La sainteté est un luxe impayable. Stupidement, il tombe en fourgant une montre dérobée la veille. Il nie l’évidence. Les policiers haussent les épaules, signent des papiers. Le nomade d’en bas est jeté dans une cellule. Les gardiens lui ont laissé la photo de son petit Babik, 4 ans, qui mendie à Paris avec sa mère.


John vient de recevoir un courriel de son ex-femme Marylene avec, en fichier attaché, la photo de son fils Kevin, 20 ans. En regardant les Alpes par la fenêtre, le nomade d’en haut songe: «Je ne l’ai pas vu grandir".

 

Jean-Noël Cuénod

17:50 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : roms, nomades, gens du voyage | |  Facebook | | |

22/09/2010

Ces mauvais chemins qui mènent aux Roms

Ainsi, la France est accusée de discriminer les Roms, qui forment ce peuple de lointaine origine indienne, naguère nomade et sédentarisé de force sous le régime communiste en Roumanie, notamment. La commissaire européenne à la Justice Viviane Reding a employé – en anglais, pour bien remettre une couche d’opprobre – les mots qui fâchent vis-à-vis de Paris. L’objet de son ire: la circulaire ministérielle désignant les Roms comme cible prioritaire de la destruction des camps illégaux.

Ici, les moulinets

Et la commissaire — une Luxembourgeoise sociale-chrétienne d’ordinaire fort modérée — de tracer un parallèle avec la Seconde guerre mondiale. La comparaison fait hurler Paris. Se rendant jeudi à Bruxelles pour participer au sommet de l’Union européenne, Nicolas Sarkozy s’est pris de bec avec le président de la Commission Barroso. Le président français a ensuite provoqué un incident avec la chancelière  Angela Merkel en prétendant que Berlin allait également prendre des mesures anti-Roms, ce qui lui a valu un cinglant démenti. Sarkozy a donc mouliné ses petits bras et bombé son bréchet de moineau persuadé d’avoir  gagné des voix pour l’élection présidentielle de 2012 en insultant ses partenaires européens.

 L’éternel candidat, une fois de plus, ne parvient pas à devenir président. Sans doute son cas est-il désespéré. Et désespérant.

Basse politique

Même si elle obéit à des raisons de basse politique, on peut comprendre la réaction du gouvernement français. Lorsque les nazis et leurs collaborateurs français ou d’autres Etats occupés expulsaient des Roms, ce n’était certes pas pour les ramener dans leur pays d’origine mais afin de les exterminer. Et il n’était vraiment pas question de leur donner — comme le fait la France actuellement — un pécule de 300 euros par adulte et de 100 euros par enfant. En l’occurrence, comparaison est déraison.

Nazisme à toutes les sauces

Brandir à tout bout de champ le nazisme et la collaboration pour illustrer le présent provoque deux effets pervers: on brouille le réel et on banalise l’horreur.
 
Si la commissaire Viviane Reding a déraillé, le gouvernement français lui a tout de même offert un fagot de verges pour se faire fouetter. Le ministre de l’immigration Eric Besson et le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères Pierre Lellouche avaient expliqué fin juillet à Bruxelles que les expulsions d’Européens clandestins en France s’effectueraient sans discrimination contre tel ou tel groupe ethnique. Or, un mois et demi plus tard, la commissaire Reding apprend en lisant la presse l’existence de circulaire du ministère de l’Intérieur qui ordonne clairement de prendre des mesures discriminatoires vis-à-vis d’un groupe particulier, les Roms. On comprend la colère de la commissaire européenne devant cette attitude, pour le moins, légère.

Circulaire indéfendable

Ensuite, la circulaire ministérielle est indéfendable sur le fond. Il y aurait donc en France, plusieurs sortes de clandestins et il faudrait les soumettre à une manière de tri en fonction de leur appartenance ethnique. On expulserait ainsi les Roms en priorité. Pourquoi les Roms? Parce que les chemins de l’opinion publique mènent à eux actuellement? Pour le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, c’est une nouvelle bévue qui s’ajoute à son impressionnante collection. Le premier responsable de cette situation n’est autre que le président Sarkozy. Quelle idée de nommer Gaston Lagaffe à un poste aussi sensible, où le doigté doit toujours s’associer à la fermeté!

Cela dit, la France n’a pas le monopole de la «romophobie» qui affecte nombre d’autres nations, y compris la nôtre. Dans les pays de l’Europe riche, les Roms se sont «nomadisés» à nouveau, en quête de ce pain qu’ils ne trouvent pas dans leurs pays d’origine. Ils ont ainsi réveillé le vieil antagonisme qui les oppose aux sédentaires.

L’Europe doit désormais apprendre à maîtriser cette question de façon intelligente. Et les feux de bouche n’apporteront aucune lumière.

Jean-Noël Cuénod

Pour donner une autre image des Roms, voici cet extrait du film de Tony Gatlif "Latcho Drom".

15:07 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : roms, sarkozy, hortefeux, europe, vidéo | |  Facebook | | |