02/03/2012

Du désir d’être républicain en France

Le Suisse qui vit en France est frappé par l’usage constant – parfois un brin abusif – de l’adjectif «républicain». Un bon débat ne saurait être que «républicain». Traduisons: les échanges entre adversaires politiques se sont révélés vifs, tout en restant dans les limi- tes de la courtoisie. Doit-on comprendre qu’un débat «monarchiste» tournerait forcément à la foire d’empoigne?

Telle attitude est célébrée comme «républicaine», notamment lorsqu’un maire socialiste reçoit le président Sarkozy. Ce qui relève moins de l’exploit surhumain que de la simple application des institutions dont les deux protagonistes sont, à leur échelle respective, les magistrats.

Il y a aussi les partis «républicains» – l’UMP, le PS, les diverses formations centristes, le Front de gauche – et les autres, principalement le Front national. Certes, le parti de la famille Le Pen comprend dans ses rangs quelques monarchistes. Mais il ne prétend pas installer le comte de Paris sur le trône de France. On peut contester sa vision, dénoncer son racisme et sa violence sous-jacente. Toutefois, il fait partie du paysage politique de la république, et l’en exclure ne réduit nullement sa nocivité.

Pourquoi cette obsession «républicaine»? En quoi le régime actuel serait-il menacé? La France des rois paraît bien lointaine… Lointaine? Vraiment? Pas autant qu’il n’y paraît. Depuis le premier roi chrétien des Francs, Clovis Ier, en 481, jusqu’au dernier empereur, Napoléon III, déchu le 4   septembre 1870, la France a vécu 1373 ans en régime monarchique sous des dynasties et des formes diverses, avec deux parenthèses républicaines de 1792 à 1804 puis de 1848 à 1852. En revanche, elle n’a connu la république que durant 153 ans.

En France, la république ne va donc pas de soi. D’où la persistance de comportements politiques et sociaux qui restent imprégnés d’esprit monarchique. Passons sur les fastes élyséens, ils sautent aux yeux. Mais on relève ces attitudes monarchisantes à de plus modestes échelons. Ainsi, même socialistes, certains présidents de Conseils généraux (départements) ou maires de grandes villes se voient en vicomtes poudrés.

Cette particularité recèle plusieurs avantages. Elle fait naître un «désir de république» qui semble s’étioler en Suisse. La tension entre l’idéal républicain et la persistance du comportement monarchique se révèle stimulante en ce qu’elle induit les Français à répondre à la question que nous autres, Suisses, ne nous posons plus: que signifie «être républicain»?

Au moment où le capitalisme mondialisé et son exploitation des nouvelles technologies favorisent l’individualisme et la séparation des humains en micro-unités, il est essentiel de comprendre les mécanismes qui font vivre ensemble une pluralité d’individus. Le roi symbolisait cette unité dans sa personne. La république la représente dans son esprit. Encore faut-il le faire vivre, cet esprit.

 

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 1er mars en rubrique "Réflexion" à 24 Heures et, en version un peu plus courte, en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève) 

 Et voici en vidéo un chant des plus républicains avec la place de la République sous toutes ses contures. Son titre est-il prémonitoire?

09:30 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : république, suisse, france, politique, vidéo | |  Facebook | | |

22/07/2010

Sarkozy signe-t-il la fin de la Ve République?

sarko-grimace.jpgL’actuelle Constitution, base de la Ve République, a permis à la France de se sortir des guerres coloniales qui, de 1945 à 1962, ont fait perdre à ce pays des milliers d’hommes. La caste militaire française — assoiffée de revanche et de gloriole — avait précipité cette nation dans de ruineux conflits perdus d’avance. Il fallait l’immense figure du général de Gaulle pour venir à bout de cette camarilla en képi. La faiblesse des institutions de la IVe République — avec sa valse des gouvernements aussitôt nommés, aussitôt déchus — ne le permettait pas. D’où cette constitution gaullienne qui réconcilie la lettre républicaine avec l’esprit monarchique.

 

Après la disparition du Général, la Ve République a tenu le coup mais en s’étiolant un peu à chaque changement de président. Georges Pompidou est décédé trop tôt pour que l’on tire un enseignement de sa présidence. Giscard d’Estaing a — déjà! — voulu marquer une rupture avec le style empesé du gaullisme traditionnel. Avec l’insuccès que l’on sait. Par l’élection de François Mitterrand, la Ve a prouvé qu’elle pouvait être présidée par un socialiste qui, grand procureur de la Constitution lorsqu’il était dans l’opposition, s’en est fait l’habile avocat durant ses quatorze ans de règne.

 

Ses deux premières années de présidence ont été marquées par des trains — que dis-je? Des TGV! — de réformes qui se sont écrasés sur le mur de l’économie. Surnage de ces années de mitterrandisme à dose concentrée, la suppression de la peine de mort, qui a valeur historique. Dès 1983, après son «tournant de la rigueur», le président socialiste a adopté cette tactique que son successeur Jacques Chirac a élevée au rang des beaux-arts: en faire le moins possible pour durer le plus longtemps possible. Mission accomplie dans les deux cas.

Rompre avec l'omnipotence impuissante

Nicolas Sarkozy a voulu rompre avec l’oxymore chiraco-mitterrandien, l’omnipotence impuissante, en piétinant de ses talonettes courroucées la couronne des Rois fainéants. Il a donc concentré sur sa personne tous les pouvoirs. Mises à part quelques heureuses exceptions comme Christine Lagarde, Pierre Lellouche ou Bruno Le Maire, les ministres étaient choisis en fonction de critères médiatiques, voire télégéniques plus que pour leurs compétences.

 

 Quant aux corps constitués, le nouveau président a d’emblée saccagé leurs plates-bandes, comparant les magistrats «à des petits pois», humiliant le plus haut gradé de l’armée, traitant les préfets comme des larbins à son service, méprisant les diplomates. Il s’est aussi transformé en prince des médias, nommant les dirigeants des chaînes publiques, intervenant auprès des patrons de presse, réclamant souvent des têtes et les obtenant parfois.

 

Les jouets du pouvoir sont usés

Sa modeste réforme du Parlement, sa désignation de deux socialistes à la direction de la commission des finances de l’Assemblée nationale et de la Cour des comptes ne suffisent pas à briser son image d’autocrate «criseux». Comme un enfant grisé par l’avalanche de jouets à Noël, il a usé de tous les pouvoirs, directs et indirects, que lui offre la Constitution. Même de Gaulle s’est bien gardé de tomber dans ce travers en se consacrant à l’essentiel.
Par cet emploi frénétique, ces jouets paraissent aujourd’hui esquintés. La magie de l’hyperprésidence s’efface. Dès lors, Nicolas Sarkozy n’est-il pas en train de signer la fin de la Ve République? La France devra éviter de recourir aux errements de la IVe République. Mais en donnant trop de pouvoirs à un seul homme, l’actuelle Constitution a atteint ses limites. Les Français, à court ou moyen terme, se reposeront la question de leurs institutions.

13:26 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : sarkozy, de gaulle, république, pouvoir | |  Facebook | | |