05/06/2014

François Hollande reconstruit la France façon puzzle (Les Jeudis du Plouc)

 

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Plus un pays est centralisé, plus il est doté de sous-ensembles qui s’enchevêtrent. La France en offre l’illustration avec son mille-feuilles administratif devenu indigeste même pour les estomacs technocratiques qui doivent digérer régions, départements, cantons, communautés de communes, communautés de pays, communautés urbaines, syndicats intercommunaux, agglomérations, métropoles, communes. Le plus hallucinant est que les départements et régions bénéficient d’une clause de compétence générale qui leur permet d’intervenir dans à peu près n’importe quel domaine.

 

 C’est ainsi que Le Plouc a dû se taper deux aller-retour entre son village périgordin et le chef-lieu du Département, Périgueux, puis deux autres, entre son coin et le chef-lieu de la région Aquitaine, Bordeaux, pour tenter (en vain d’ailleurs) de résoudre une question d’ordre bureaucratique. Périgueux lui disait d’aller se faire voir à Bordeaux et Bordeaux lui rétorquait de retourner à Périgueux pour voir si Bordeaux y était. Après une telle expérience, on ne sait plus où on habite, que voulez-vous! En tout, Le Plouc a dû parcourir 828 kilomètres pour ne pas régler un problème.  

Que le président François Hollande s’empare de ce mille-feuilles coûteux pour le réduire à l’état de crêpe rapportant de la galette, voilà qui part d’une bonne intention.

 

L’ennui avec Hollande, c’est que les bonnes intentions sont souvent suivies de mauvaises décisions. Il a commencé par la réforme des régions, alors qu’elles ne constituent pas le niveau administratif le plus budgétivore. Il aurait été plus urgent et plus lucratif – mais il est vrai plus compliqué politiquement – de régler le sort des départements et de mettre de l’ordre dans les intercommunalités.

Toutefois, ce péché est véniel en regard de la démarche générale. Elle consiste à redécouper ces régions façon puzzle, dans l’arbitraire le plus complet, en écoutant plus certains que d’autres, en fonction des pouvoirs de nuisances :

«Tiens, je vais mettre le Poitou-Charentes présidée par Ségolène avec l’Aquitaine. Ah non, c’est impossible ! Mon ex ne veut pas faire région commune avec le Duc de Bordeaux Juppé qui lui porterait ombrage. Mais c’est qu’elle a de l’appétit Ségo ! Elle veut maintenant fusionner Poitou-Charentes avec les Pays de Loire. Oui, mais là, c’est Ayrault qui refuse et projette de s’aboucher avec la Bretagne. Contre l’avis de mon pote Le Drian qui n’est pas un facile… »

 Résultat : comme le relève Le Canard Enchaîné, lundi à 20 h. 40, l’Elysée envoyait un communiqué sous embargo aux rédactions en laissant en blanc le nombre de régions sur la nouvelle carte. Ce n’est qu’à 21 h. 10 que cette information a été donnée. On imagine les coups de fils de dernière minute qui ont dû crépiter sur la ligne présidentielle. C’est dire aussi le caractère improvisé de l’exercice. D’ailleurs, les maires, pourtant les premiers concernés, n’ont même pas été consultés et n’ont pris connaissance de la nouvelle carte à 14 régions (au lieu de 22 actuellement) qu’en lisant la presse, comme tout le monde. 

 

En France, c’est toujours d’en haut que l’on dessine la carte d’en bas. Depuis les Jacobins et l’instauration de leur République, Paris se méfie du sentiment d’appartenance locale qu’il perçoit comme un reliquat des provinces de l’Ancien Régime.

Sous la monarchie, les provinces, aux contours parfois assez flous, disposaient de statuts tout à fait différents, avec des prérogatives attachées aux unes mais pas aux autres, des hiérarchies qui ne correspondaient pas et des administrations qui, déjà, se chevauchaient. Le « mille-feuilles » français ne date pas d’aujourd’hui!

A la Révolution, les provinces ont fait place aux départements, de dimensions plus réduites et formés par le même moule. Il s’agissait de mettre de l’ordre dans le fouillis d’Ancien Régime pour libérer des échanges économiques entravés par ces inextricables buissons de particularités, de rapprocher le citoyen du pouvoir, mais aussi de permettre à ce même pouvoir de garder un œil sur le dit citoyen et ses capacités fiscales.

 

La suppression des provinces obéissait également à un autre but plus idéologique. Ces pays provinciaux avaient été formés par l’histoire et la géographie, ce qui a fait naître en leur sein une culture, voire une langue, des mœurs, des coutumes partagées par leurs habitants qui, de ce fait, éprouvaient un sentiment d’appartenance collective. Or, pour la Révolution, il fallait que tous ces sujets d’origines diverses devinssent des citoyens d’une même nation. Les Bretons, les Normands, les Provençaux, les Bourguignons et tant d’autres ne devaient n’avoir qu’une seule identité, française. L’égalité devait l’emporter sur les différences. Car la contre-révolution monarchiste pouvait utiliser ces différences comme autant de coins à enfoncer dans les positions d’une République qui venait de naître.

 

Cette méfiance du Centre parisien vis-à-vis des particularismes provinciaux a perduré lorsque la République s’est installée. Au XIXe et jusqu’à la Libération, l’influence du courant monarchiste – incarné par l’intellectuel antisémite Charles Maurras et son journal «L’Action française» – irriguait encore la vie politique, culturelle et sociale de la France. Or, Maurras prônait le retour des provinces, représentant le «pays réel» contre le «pays légal» illustré par les institutions républicaines. Ce qui ne pouvait que renforcer les républicains dans l’idée qu’il fallait réduire le plus possible les pouvoirs locaux au profit du Centre.  

 

La défiance républicaine a même repris de la virulence à la Libération, le régime de Pétain ayant tenté de rétablir les provinces afin d’achever la République. Dès lors, des gaullistes aux communistes, un consensus a été vite trouvé: retour au centralisme.

Cela explique, par exemple, pourquoi Nantes et son département de Loire-Atlantique n’ont pas été réunis à la Bretagne, contre toute logique historique et culturelle, lors des premières tentatives pour créer les régions, dès 1955. Derrière les arguments d’ordre technocratique, il est difficile de ne pas voir la persistance de cette vieille méfiance républicaine à l’égard d’une Bretagne reconstituée, ayant une forte identité culturelle et pouvant parasiter le dogme fondateur de la «République une et indivisible». Le même processus explique sans doute la réunion des deux départements savoyards dans cette construction artificielle qu’est la région Rhône-Alpes.

 

Au lieu de prendre en compte le fait que, désormais, personne n’aurait l’idée de mettre à bas la République pour la remplacer par un trône royal, François Hollande a repris la vieille démarche jacobine. Et le voilà avec sa paire de ciseaux en train de redécouper en solitaire, mais non sans pression de ses amis, des régions formées par une longue histoire, sans demander l’avis des populations concernées. Dans une démocratie, cette attitude est indigne et génératrice de troubles futurs. La révolte des bonnets rouges de cet hiver a pour origine le sentiment d’être dépossédé de sa vie collective au profit d’entités technocratiques. Mais Hollande reste sourd et aveugle. Jusqu’à la prochaine révolte.

 

Jean-Noël Cuénod 

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06/05/2014

François Hollande et la fabrique des nains

 

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Franchement, vous feriez président de la République française, vous ? Sifflets, huées, injures, lynchage médiatique, mépris, haine de la part du camp adversaire, coups de poignard portés par les amis. Voilà le lot quotidien de François Hollande qui, chaque jour que Satan fait, doit ceindre sa couronne d’épines. Le voilà réduit à se cacher pour aller visiter un centre d’apprentissage à Villiers-le-Bel, mardi.

Vous allez me dire que Sarkozy aussi, devait subir son lot d’impopularité. Mais il avait au moins Le Figaro pour le consoler et le caresser dans le sens du poil, même si celui-ci était quelque peu roussi par les feux de bouche.

Hollande, lui, ne peut même pas compter sur Le Monde ou Libération pour lui remonter le moral. Si un journaliste voulait se montrer original, il pondrait un papier favorable au président le plus détesté de la Ve République. Mais cela ne risque pas d’arriver. La moindre tentation hollandophile est aussitôt réprimée. La meute a ses exigences.

 

A croire que le masochisme a été conçu pour lui et par lui ! Non content de subir des avalanches d’avanies, François Hollande en redemande. Ainsi, il a accepté d’être le premier président à répondre en direct à des auditeurs de radio et de télévision. La chose s’est déroulée mardi matin, sur les ondes de RMC (Radio Monte-Carlo) et BFMtv. Auparavant, Hollande a dû se coltiner une interview avec Jean-Jacques Bourdin qui n’est pas du genre onctueux (voir notre vidéo).

 

Inutile de s’attarder sur les réponses de François Hollande qui ont aussitôt fait l’objet d’une pluie de salive et d’encre, virtuelle ou non. Le plus intéressant peut-être se niche dans les questions. Ou plutôt LA question. Car toutes les interventions des auditrices (massivement représentées, les hommes devaient encore roupiller) aboutissaient à cette interrogation :

« Que faites-vous pour ma retraite/me trouver un emploi/ augmenter mon salaire/ baisser mes impôts / réduire mes charges ? (Rayer les mentions inutiles).

En d’autres temps et d’autres lieux, John Kennedy disait à ses concitoyens : « Ne vous demandez pas ce que l’Amérique peut faire pour vous, mais ce que vous, vous pouvez faire pour l’Amérique ». Aujourd’hui, en France, la célèbre interpellation de JFK tomberait dans un océan d’oreilles sourdes.

 

Cette réaction traduit surtout l’obsolescence des institutions de la Ve République. Taillée dans le moule d’un géant, Charles de Gaulle, elle ne fabrique plus que des nains, comme il l’a déjà été relevé dans ce blogue.

 L’élection présidentielle est la seule consultation décisive, en fin de compte. Tous les cinq ans, le peuple choisit son monarque, lui confie tout le pouvoir en exigeant des résultats, non pas pour le pays, mais pour sa propre boutique. Comme il est impossible de satisfaire une clientèle aussi variée et aux intérêts aussi opposés, les récriminations ne cessent de croître au guichet du service après-vente, pardon, après-élections.   

 

Si les politiques doivent se remettre en cause, il en va de même pour les citoyens qui se contentent trop souvent d’être les clients grincheux du pouvoir. A cet égard, la meilleure solution pour les responsabiliser est d’introduire une dose de démocratie directe au sein de la République française. Non pas à la manière suisse où le peuple est consulté sur tout et parfois sur rien. Mais en choisissant une voie française qui permettent aux citoyens de ce pays de voter en fonction de la question posée et non pas avec l’arrière-pensée de faire un bras d’honneur au pouvoir en place.

Cela provoquerait un changement considérable dans la manière qu’ont les Français d’envisager le pouvoir. Mais sans une profonde réforme de ses institutions, cette République est vouée à fabriquer des nains que leur omnipotence rend impotents.

 

Jean-Noël Cuénod


ESPACE VIDEO

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02/03/2012

Du désir d’être républicain en France

Le Suisse qui vit en France est frappé par l’usage constant – parfois un brin abusif – de l’adjectif «républicain». Un bon débat ne saurait être que «républicain». Traduisons: les échanges entre adversaires politiques se sont révélés vifs, tout en restant dans les limi- tes de la courtoisie. Doit-on comprendre qu’un débat «monarchiste» tournerait forcément à la foire d’empoigne?

Telle attitude est célébrée comme «républicaine», notamment lorsqu’un maire socialiste reçoit le président Sarkozy. Ce qui relève moins de l’exploit surhumain que de la simple application des institutions dont les deux protagonistes sont, à leur échelle respective, les magistrats.

Il y a aussi les partis «républicains» – l’UMP, le PS, les diverses formations centristes, le Front de gauche – et les autres, principalement le Front national. Certes, le parti de la famille Le Pen comprend dans ses rangs quelques monarchistes. Mais il ne prétend pas installer le comte de Paris sur le trône de France. On peut contester sa vision, dénoncer son racisme et sa violence sous-jacente. Toutefois, il fait partie du paysage politique de la république, et l’en exclure ne réduit nullement sa nocivité.

Pourquoi cette obsession «républicaine»? En quoi le régime actuel serait-il menacé? La France des rois paraît bien lointaine… Lointaine? Vraiment? Pas autant qu’il n’y paraît. Depuis le premier roi chrétien des Francs, Clovis Ier, en 481, jusqu’au dernier empereur, Napoléon III, déchu le 4   septembre 1870, la France a vécu 1373 ans en régime monarchique sous des dynasties et des formes diverses, avec deux parenthèses républicaines de 1792 à 1804 puis de 1848 à 1852. En revanche, elle n’a connu la république que durant 153 ans.

En France, la république ne va donc pas de soi. D’où la persistance de comportements politiques et sociaux qui restent imprégnés d’esprit monarchique. Passons sur les fastes élyséens, ils sautent aux yeux. Mais on relève ces attitudes monarchisantes à de plus modestes échelons. Ainsi, même socialistes, certains présidents de Conseils généraux (départements) ou maires de grandes villes se voient en vicomtes poudrés.

Cette particularité recèle plusieurs avantages. Elle fait naître un «désir de république» qui semble s’étioler en Suisse. La tension entre l’idéal républicain et la persistance du comportement monarchique se révèle stimulante en ce qu’elle induit les Français à répondre à la question que nous autres, Suisses, ne nous posons plus: que signifie «être républicain»?

Au moment où le capitalisme mondialisé et son exploitation des nouvelles technologies favorisent l’individualisme et la séparation des humains en micro-unités, il est essentiel de comprendre les mécanismes qui font vivre ensemble une pluralité d’individus. Le roi symbolisait cette unité dans sa personne. La république la représente dans son esprit. Encore faut-il le faire vivre, cet esprit.

 

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 1er mars en rubrique "Réflexion" à 24 Heures et, en version un peu plus courte, en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève) 

 Et voici en vidéo un chant des plus républicains avec la place de la République sous toutes ses contures. Son titre est-il prémonitoire?

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22/07/2010

Sarkozy signe-t-il la fin de la Ve République?

sarko-grimace.jpgL’actuelle Constitution, base de la Ve République, a permis à la France de se sortir des guerres coloniales qui, de 1945 à 1962, ont fait perdre à ce pays des milliers d’hommes. La caste militaire française — assoiffée de revanche et de gloriole — avait précipité cette nation dans de ruineux conflits perdus d’avance. Il fallait l’immense figure du général de Gaulle pour venir à bout de cette camarilla en képi. La faiblesse des institutions de la IVe République — avec sa valse des gouvernements aussitôt nommés, aussitôt déchus — ne le permettait pas. D’où cette constitution gaullienne qui réconcilie la lettre républicaine avec l’esprit monarchique.

 

Après la disparition du Général, la Ve République a tenu le coup mais en s’étiolant un peu à chaque changement de président. Georges Pompidou est décédé trop tôt pour que l’on tire un enseignement de sa présidence. Giscard d’Estaing a — déjà! — voulu marquer une rupture avec le style empesé du gaullisme traditionnel. Avec l’insuccès que l’on sait. Par l’élection de François Mitterrand, la Ve a prouvé qu’elle pouvait être présidée par un socialiste qui, grand procureur de la Constitution lorsqu’il était dans l’opposition, s’en est fait l’habile avocat durant ses quatorze ans de règne.

 

Ses deux premières années de présidence ont été marquées par des trains — que dis-je? Des TGV! — de réformes qui se sont écrasés sur le mur de l’économie. Surnage de ces années de mitterrandisme à dose concentrée, la suppression de la peine de mort, qui a valeur historique. Dès 1983, après son «tournant de la rigueur», le président socialiste a adopté cette tactique que son successeur Jacques Chirac a élevée au rang des beaux-arts: en faire le moins possible pour durer le plus longtemps possible. Mission accomplie dans les deux cas.

Rompre avec l'omnipotence impuissante

Nicolas Sarkozy a voulu rompre avec l’oxymore chiraco-mitterrandien, l’omnipotence impuissante, en piétinant de ses talonettes courroucées la couronne des Rois fainéants. Il a donc concentré sur sa personne tous les pouvoirs. Mises à part quelques heureuses exceptions comme Christine Lagarde, Pierre Lellouche ou Bruno Le Maire, les ministres étaient choisis en fonction de critères médiatiques, voire télégéniques plus que pour leurs compétences.

 

 Quant aux corps constitués, le nouveau président a d’emblée saccagé leurs plates-bandes, comparant les magistrats «à des petits pois», humiliant le plus haut gradé de l’armée, traitant les préfets comme des larbins à son service, méprisant les diplomates. Il s’est aussi transformé en prince des médias, nommant les dirigeants des chaînes publiques, intervenant auprès des patrons de presse, réclamant souvent des têtes et les obtenant parfois.

 

Les jouets du pouvoir sont usés

Sa modeste réforme du Parlement, sa désignation de deux socialistes à la direction de la commission des finances de l’Assemblée nationale et de la Cour des comptes ne suffisent pas à briser son image d’autocrate «criseux». Comme un enfant grisé par l’avalanche de jouets à Noël, il a usé de tous les pouvoirs, directs et indirects, que lui offre la Constitution. Même de Gaulle s’est bien gardé de tomber dans ce travers en se consacrant à l’essentiel.
Par cet emploi frénétique, ces jouets paraissent aujourd’hui esquintés. La magie de l’hyperprésidence s’efface. Dès lors, Nicolas Sarkozy n’est-il pas en train de signer la fin de la Ve République? La France devra éviter de recourir aux errements de la IVe République. Mais en donnant trop de pouvoirs à un seul homme, l’actuelle Constitution a atteint ses limites. Les Français, à court ou moyen terme, se reposeront la question de leurs institutions.

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