20/07/2017

Macron Centralisator met au pas les manants élus

Macron,politique,france,décentralisation

Après l’avoir vilipendée dans son brillant pamphlet « Le coup d’Etat permanent », François Mitterrand avait endossé les habits de la Ve République sans y faire un pli. Emmanuel Macron, lui, ne se contente pas de s’en revêtir. Il taille la présidence à sa mesure. Voire à sa démesure (dessin original de l'artiste Bernard THOMAS-ROUDEIX).

Au fil de ses premières décisions, il apparaît que loin de changer les institutions actuelles, PrésidentToutNeuf va en renforcer le caractère autocratique, autoritaire et centralisateur. L’apparent coup de jeune qu’Emmanuel Macron a donné à la France est aussi vieux que la Sicile du « Guépard » de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, lorsque Tancredi (interprété par Alain Delon dans le film de Visconti) lance à son oncle, le prince Salina (Burt Lancaster) : « Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change. » Installation de nouveaux rideaux, dépoussiérage des meubles, bouleversement au sein de la domesticité, mais renforcement des fondations du château-fort.

Les élus des collectivités territoriales ont été vite mis au pas par Macron-l’Araignée (lire aussi le précédent papier) et son attrape-mouches barbu Edouard Philippe. Pour participer à la première « Conférence nationale des territoires », lesdits élus ont dû « monter » à Paris. Compte tenu de la nature de ce raout, on aurait pu imaginer que, pour une fois, cette conférence se tiendrait dans une métropole régionale, histoire de faire une com’ sympa. Mais voilà, la com’ horizontale, c’était bon pour la campagne électorale. Maintenant, c’est à la verticale du pouvoir de s’exprimer. Finie la com’ sympa. Place à la com’ du Chef. Et un Chef, un vrai, pas un faux mage de Hollande, ça marque son territoire. Donc, c’est en sa Capitale que les manants sont convoqués pour y recevoir les directives de Jupiter Centralisator. Seule petite concession, cette conférence nationale s’est déroulée au Sénat, palais des notables provinciaux. Mais l’élu territorial de base a su d’emblée que son rôle se limitait à enregistrer les volontés présidentielles, la tête basse et en roulant son béret entre ses grosses mains calleuses.

Dans son allocution dite de « bienvenue », la Barbe-attrape-mouches a aussitôt refroidi ses interlocuteurs en leur signifiant que la France devait désormais se montrer économe et à ce titre, « les collectivités territoriales doivent prendre leur part à cet effort et cet effort sera globalement important ». Le gouvernement a d’ores et déjà fixé à 13 milliards d’euros d’ici à 2022, le montant dudit effort à fournir par les collectivités territoriales. Voilà, c’est ainsi. Pas le choix. Passez à la caisse.

Macron-l’Araignée, bien installé au centre de sa toile, a pris le relai en rappelant aux manants convoqués que 80% des personnes assujetties à la taxe d’habitation en seront exonérées dans trois ans. « Elle est injuste ! » clame l’Araignée. L’ennui, c’est que la générosité de l’Etat central envers les contribuables locaux se fera au détriment des collectivités territoriales dont la taxe d’habitation constitue l’une des principales ressources financières. Selon le quotidien Sud-Ouest (19 juillet), « exonérer, comme l’a annoncé le gouvernement, 80% des ménages revient à amputer de 8,5 milliards les revenus des villes ».

Imaginerait-on, en Suisse, le Conseil fédéral imposer une telle purge aux cantons et aux communes sans véritables concertations ? Le sort de Berne serait très vite réglé !

Macron, Centralisator mais bon Prince

#Macron, #Régions,#France

Bon prince, Jupiter Centralisator promet de consentir auxdites collectivités un « pacte girondin [1]» leur accordant des libertés nouvelles en guise d’onguent pour adoucir leurs plaies financières (photo). Elles pourraient se regrouper plus ou moins librement, tenter des expériences dérogeant à la loi. Selon Les Echos (17 juillet) le président « s'est dit aussi ouvert aux demandes des présidents de régions de leur transférer de nouvelles compétences étatiques, voire un droit réglementaire. » Mais tout cela reste bien flou et relève de la « parole verbale » chère au Canard Enchaîné. Surtout, comment utiliser sa liberté avec des ressources en décroissance constante ? Le seul critère qui vaille pour déterminer si une entité est autonome ou non réside dans son pouvoir de lever des impôts à l’intérieur de sa sphère de gouvernance. Ce qui relève du fédéralisme. En France, cela n’est pas du tout à l’ordre du jour. Et encore moins sous Macron

Les manants élus sont donc repartis vers leurs provinces le cœur lourd et la besace allégée. Les promesses qu’ils ont reçues n’ont rassuré que les ravis de la crèche, comme celle-ci : « les collectivités seront indemnisées de leurs efforts à l’euro près ». Mais alors pourquoi leur prendre des sous de la main gauche, si c’est pour les leur rendre de la main droite ? Voilà un argument aussi crédible que la pub d’un opérateur de téléphonie mobile. Ces braves élus seront consultés, écoutés, consolés. Il y aura même des négociations. Si, si ! Mais sur quoi négocier si les grandes décisions sont déjà prises ?

Comme il l’a fait vis-à-vis des militaires en poussant à la démission le général de Villiers, –­ chef de l’Etat-Major des Armées coupable de crime de lèse-Araignée ­– Emmanuel Macron a rappelé aux collectivités territoriales la centralité de son pouvoir.

« En même temps », pour user de la Macronlangue, l’Etat central tarit les ressources fiscales des collectivités territoriales (communes, départements, régions, métropoles) – avec la suppression, sous Nicolas Sarkozy, de la taxe professionnelle et la réduction massive de la taxe d’habitation – et il baisse fortement ses dotations et subventions à ces mêmes collectivités.

Certes, la gestion des deniers publics par certaines d’entre elles relève trop souvent du copinage et du clientélisme. Mais alors que l’Etat central fasse son travail de supervision, au lieu de les mettre toutes au pain sec et à l’eau.

La commune, le département, la région, c’est l’essentiel du service public que Macron cherche à remplacer le plus possible par l’ubérisation de l’économie. Etrangler ces collectivités, c’est agrandir les déserts ruraux, c’est creuser encore plus les ornières dans lesquelles s’enfoncent les banlieues.

L’ère Macron ne changera donc rien au système centraliste qui alourdit la France encore plus que son Code du Travail. La décentralisation restera toujours ce qu’elle a toujours été : une vaste blague.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Référence aux Girondins, groupe parlementaire de la Révolution française dont de nombreux membres venaient du département de la Gironde. Ils étaient favorables à un régime décentralisé, en opposition aux Jacobins. Pour en savoir plus sur ce « pacte girondin » lire cet article des Echos. Cliquez ici.

12:27 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : macron, régions, décentralisation, france | |  Facebook | | |

05/06/2014

François Hollande reconstruit la France façon puzzle (Les Jeudis du Plouc)

 

4096309.jpg

 

Plus un pays est centralisé, plus il est doté de sous-ensembles qui s’enchevêtrent. La France en offre l’illustration avec son mille-feuilles administratif devenu indigeste même pour les estomacs technocratiques qui doivent digérer régions, départements, cantons, communautés de communes, communautés de pays, communautés urbaines, syndicats intercommunaux, agglomérations, métropoles, communes. Le plus hallucinant est que les départements et régions bénéficient d’une clause de compétence générale qui leur permet d’intervenir dans à peu près n’importe quel domaine.

 

 C’est ainsi que Le Plouc a dû se taper deux aller-retour entre son village périgordin et le chef-lieu du Département, Périgueux, puis deux autres, entre son coin et le chef-lieu de la région Aquitaine, Bordeaux, pour tenter (en vain d’ailleurs) de résoudre une question d’ordre bureaucratique. Périgueux lui disait d’aller se faire voir à Bordeaux et Bordeaux lui rétorquait de retourner à Périgueux pour voir si Bordeaux y était. Après une telle expérience, on ne sait plus où on habite, que voulez-vous! En tout, Le Plouc a dû parcourir 828 kilomètres pour ne pas régler un problème.  

Que le président François Hollande s’empare de ce mille-feuilles coûteux pour le réduire à l’état de crêpe rapportant de la galette, voilà qui part d’une bonne intention.

 

L’ennui avec Hollande, c’est que les bonnes intentions sont souvent suivies de mauvaises décisions. Il a commencé par la réforme des régions, alors qu’elles ne constituent pas le niveau administratif le plus budgétivore. Il aurait été plus urgent et plus lucratif – mais il est vrai plus compliqué politiquement – de régler le sort des départements et de mettre de l’ordre dans les intercommunalités.

Toutefois, ce péché est véniel en regard de la démarche générale. Elle consiste à redécouper ces régions façon puzzle, dans l’arbitraire le plus complet, en écoutant plus certains que d’autres, en fonction des pouvoirs de nuisances :

«Tiens, je vais mettre le Poitou-Charentes présidée par Ségolène avec l’Aquitaine. Ah non, c’est impossible ! Mon ex ne veut pas faire région commune avec le Duc de Bordeaux Juppé qui lui porterait ombrage. Mais c’est qu’elle a de l’appétit Ségo ! Elle veut maintenant fusionner Poitou-Charentes avec les Pays de Loire. Oui, mais là, c’est Ayrault qui refuse et projette de s’aboucher avec la Bretagne. Contre l’avis de mon pote Le Drian qui n’est pas un facile… »

 Résultat : comme le relève Le Canard Enchaîné, lundi à 20 h. 40, l’Elysée envoyait un communiqué sous embargo aux rédactions en laissant en blanc le nombre de régions sur la nouvelle carte. Ce n’est qu’à 21 h. 10 que cette information a été donnée. On imagine les coups de fils de dernière minute qui ont dû crépiter sur la ligne présidentielle. C’est dire aussi le caractère improvisé de l’exercice. D’ailleurs, les maires, pourtant les premiers concernés, n’ont même pas été consultés et n’ont pris connaissance de la nouvelle carte à 14 régions (au lieu de 22 actuellement) qu’en lisant la presse, comme tout le monde. 

 

En France, c’est toujours d’en haut que l’on dessine la carte d’en bas. Depuis les Jacobins et l’instauration de leur République, Paris se méfie du sentiment d’appartenance locale qu’il perçoit comme un reliquat des provinces de l’Ancien Régime.

Sous la monarchie, les provinces, aux contours parfois assez flous, disposaient de statuts tout à fait différents, avec des prérogatives attachées aux unes mais pas aux autres, des hiérarchies qui ne correspondaient pas et des administrations qui, déjà, se chevauchaient. Le « mille-feuilles » français ne date pas d’aujourd’hui!

A la Révolution, les provinces ont fait place aux départements, de dimensions plus réduites et formés par le même moule. Il s’agissait de mettre de l’ordre dans le fouillis d’Ancien Régime pour libérer des échanges économiques entravés par ces inextricables buissons de particularités, de rapprocher le citoyen du pouvoir, mais aussi de permettre à ce même pouvoir de garder un œil sur le dit citoyen et ses capacités fiscales.

 

La suppression des provinces obéissait également à un autre but plus idéologique. Ces pays provinciaux avaient été formés par l’histoire et la géographie, ce qui a fait naître en leur sein une culture, voire une langue, des mœurs, des coutumes partagées par leurs habitants qui, de ce fait, éprouvaient un sentiment d’appartenance collective. Or, pour la Révolution, il fallait que tous ces sujets d’origines diverses devinssent des citoyens d’une même nation. Les Bretons, les Normands, les Provençaux, les Bourguignons et tant d’autres ne devaient n’avoir qu’une seule identité, française. L’égalité devait l’emporter sur les différences. Car la contre-révolution monarchiste pouvait utiliser ces différences comme autant de coins à enfoncer dans les positions d’une République qui venait de naître.

 

Cette méfiance du Centre parisien vis-à-vis des particularismes provinciaux a perduré lorsque la République s’est installée. Au XIXe et jusqu’à la Libération, l’influence du courant monarchiste – incarné par l’intellectuel antisémite Charles Maurras et son journal «L’Action française» – irriguait encore la vie politique, culturelle et sociale de la France. Or, Maurras prônait le retour des provinces, représentant le «pays réel» contre le «pays légal» illustré par les institutions républicaines. Ce qui ne pouvait que renforcer les républicains dans l’idée qu’il fallait réduire le plus possible les pouvoirs locaux au profit du Centre.  

 

La défiance républicaine a même repris de la virulence à la Libération, le régime de Pétain ayant tenté de rétablir les provinces afin d’achever la République. Dès lors, des gaullistes aux communistes, un consensus a été vite trouvé: retour au centralisme.

Cela explique, par exemple, pourquoi Nantes et son département de Loire-Atlantique n’ont pas été réunis à la Bretagne, contre toute logique historique et culturelle, lors des premières tentatives pour créer les régions, dès 1955. Derrière les arguments d’ordre technocratique, il est difficile de ne pas voir la persistance de cette vieille méfiance républicaine à l’égard d’une Bretagne reconstituée, ayant une forte identité culturelle et pouvant parasiter le dogme fondateur de la «République une et indivisible». Le même processus explique sans doute la réunion des deux départements savoyards dans cette construction artificielle qu’est la région Rhône-Alpes.

 

Au lieu de prendre en compte le fait que, désormais, personne n’aurait l’idée de mettre à bas la République pour la remplacer par un trône royal, François Hollande a repris la vieille démarche jacobine. Et le voilà avec sa paire de ciseaux en train de redécouper en solitaire, mais non sans pression de ses amis, des régions formées par une longue histoire, sans demander l’avis des populations concernées. Dans une démocratie, cette attitude est indigne et génératrice de troubles futurs. La révolte des bonnets rouges de cet hiver a pour origine le sentiment d’être dépossédé de sa vie collective au profit d’entités technocratiques. Mais Hollande reste sourd et aveugle. Jusqu’à la prochaine révolte.

 

Jean-Noël Cuénod 

11:21 | Lien permanent | Commentaires (26) | Tags : france, régions, république, province, bonnets rouges | |  Facebook | | |