30/06/2015

Que ce soit « oui » ou « non », les Grecs devront apprendre l’Etat

 Le référendum voulu par Tsipras à au moins un immense mérite, celui de mettre enfin en première ligne l’aspect politique de la crise grecque. Obnubilés par les exercices comptables, l’Epicière Berlinoise et ses commis bruxellois avaient passé jusqu’à maintenant cette dimension, pourtant essentielle, par pertes et profits. Surtout pertes, d’ailleurs.

Si la Grèce s’est trouvée aspirée par le vortex d’une dette astronomique, c’est en partie dû au fait que les Grecs ont toujours considéré l’Etat comme un corps étranger. Sous la domination ottomane, l’Etat était tout naturellement considéré comme extérieur au peuple grec. De façon clandestine ou par la révolte ouverte, il fallait donc s’opposer à lui. Après une sanglante guerre d’indépendance et de nombreux essais d’autonomie au sein de l’Empire, la Grèce est devenue officiellement « indépendante »  en 1830. Les guillemets s’imposent en effet. Car cette indépendance de façade était un cache-misère. Ou plutôt un cache-dette! Le pays se trouvait alors, non plus sous la coupe des Ottomans mais sous celle de ses « puissance protectrices », la France, la Russie et l’Empire britannique, la Grèce ayant dû leur emprunter à tour de bras pour s’acheter des armes lors de sa lutte contre les Ottomans. Eh oui, la dette publique abyssale, c’est une longue histoire !

 

-Othon_with_the_Decree_Founding_the_National_Bank_of_Greece-_(c._1898-1899)_-_Nikiphoros_Lytras.jpgEt ce sont ces mêmes puissances qui ont imposé leurs rois aux Grecs. Des rois bien étrangers : le Bavarois Othon 1er, puis le Danois Guillaume. S’il y avait eu un noble inuit sur le marché des couronnes, il ne fait aucun doute que les Grecs en auraient hérité ! Comment incarner l’Etat hellène avec de tels monarques venus du froid ? (illustration: noble bavarois déguisé en roi grec – Othon 1er)

Par la suite, les Grecs ont tâté de la République de 1924 à 1935. Puis, sont revenus à la monarchie et ont goûté à une première dictature (celle du général Metaxas) de 1936 jusqu’à l’invasion nazie. Celle-ci a ravagé le pays ­– d’où le lourd contentieux entre la Grèce et l’Allemagne – causant la mort de plus de 300 000 Grecs. Dès la fin de l’occupation  nazie, la Grèce a connu jusqu’en 1949, une guerre civile particulièrement sanglante, le bilan en pertes humaines s’élevant à 200 000 morts. Entre 1939 et 1949, les deux conflits ont donc provoqué la disparition de plus d’un demi-million de personnes, ce qui, pour un pays qui comptaient 7 222 000 habitants en 1939 est considérable. De plus, la guerre civile entre communistes et non-communistes a durablement divisé le peuple.

 Considéré par les Grecs au mieux comme un ectoplasme, au pire comme une calamité, l’Etat n’a pas trouvé grand monde pour le défendre, si ce n’est quelques puissantes familles qui en ont fait leur propriété quasi personnelle, tissant des réseaux de suzeraineté et de clientélisme. A cet égard, les dynasties Papandréou, Karamanlis et Mitsotakis décrochent le pompon (celui qui garnit les souliers des evzones). Et ce n’est pas la dictature des colonels (1967 à 1974) qui a réconcilié peuple et Etat.

Dans ce contexte, la fraude fiscale, les petits arrangements, les grosses combines et les rentes-cadeaux deviennent la règle. Les familles régnantes se goinfrant de biens publics et les armateurs grecs ayant pour patrie d’élection les paradis bancaires, pourquoi se gêner ?

 La Grèce est donc entrée dans l’Union européenne et la zone euro sans Etat digne de ce nom, avec des habitudes qui devaient forcément entrer en contradiction avec les règles à observer en matière budgétaire. Mais cela, chacun pouvait d’emblée le constater à Bruxelles, Paris, Londres et Berlin. Cela n’a pas empêché l’Allemagne, la France et les autres d’accepter ce nouveau maillon qui ne cachait guère sa faiblesse.  Les pays européens doivent aussi payer les conséquences de leur… inconséquence. S’asseoir sur une partie au moins de la dette serait la moindre des choses.

Quant aux Grecs, quelle que soit l’issue du référendum, ils vont vivre des années de vaches anorexiques. Mais cette rude épreuve peut aussi leur permettre de construire cet Etat qu’ils n’ont jamais eu la possibilité de bâtir selon leurs propres plans. C’est le bon moment, puisque les grandes familles qui ont pourri leur pays ont été balayées.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

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25/02/2012

Le présimonarque Nicolas Sarkozy saisi par la référendite

Nicolas Sarkozy a passé tout son premier – et peut-être dernier – quinquennat à éviter les référendums. Car, en France, c’est le chef de l’Etat qui décide si le peuple peut ou non se prononcer sur un sujet majeur de la vie nationale.

La gauche en voulait un pour s’opposer à la privatisation de la poste française. Refus immédiat. Les eurosceptiques en souhaitaient un autre afin que le peuple ratifiât le Traité de Lisbonne, qui modifiait les institutions de l’Union européenne. Pour l’Elysée, pas question de risquer un nouveau vote négatif après celui qui avait causé la mort prématurée de la Constitution européenne lors du référendum de 2005. Les syndicats en exigeaient un troisième sur la réforme des retrai- tes. Ils ont voté, mais avec leurs pieds, en manifestant, sans le moindre succès d’ailleurs.

Et puis, voilà, dès l’annonce de sa candidature le «présimonarque» est foudroyé par une crise de référendite aussi soudaine qu’aiguë! Il placera son second quinquennat – si second quinquennat – sous le signe de la parole enfin donnée au peuple, en usant du référendum comme d’un talisman destiné à le réconcilier avec le succès.

Dans l’esprit du candidat président, le référendum serait une arme en sa possession pour surmonter les obstacles dressés par les syndicats sur la route de ses réformes. Il veut ainsi jouer les «élites» – parmi lesquelles Sarkozy range les organisations ouvrières – contre le peuple.

Cette tactique pourrait se révéler payante dans un pays qui dispose d’une longue expérience de la démocratie directe. Ce n’est pas du tout le cas de la France. A part quelques exemples bien particuliers, les rares référendums organisés outre-Jura se sont conclus de la même manière: les électeurs ont voté pour ou contre le gouvernement, sans égard pour la question qui leur était posée. Compte tenu des institutions actuelles, il ne peut guère en aller autrement, quel que soit le président.

En effet, il y a en France confusion entre le plébiscite et le référendum. Dans le premier cas, l’exécutif pose une question au peuple. Dans le second, c’est le peuple qui – par la récolte d’un nombre de signatures donné – se pose une question à lui-même. A l’évidence, ce que l’on nomme en France «référendum» est, en fait, un plébiscite. Or les électeurs ne répondent pas de la même manière dans l’un ou l’autre cas. Lorsque le «haut» questionne le «bas», le «bas» a tendance non pas à répondre à la question posée, mais à interpeller le «haut». Lorsque le «bas» se pose à lui-même une question, en bonne logique, il y répond.

L’Hexagone peut fort bien instiller de la démocratie directe dans ses rouages. Mais cela ne se fera pas de but en blanc. Il faudra, auparavant, procéder à une profonde réforme des institutions pour créer un véritable référendum, en trouvant des modalités d’application qui soient conformes au génie particulier de la France.

Jean-Noël Cuénod

(Texte paru jeudi 23 février 2012 dans cette version en rubrique "Réflexion" de 24 Heures et en version plus courte en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève)

 VIDEO: France-Soir a promené son micro sur les trottoirs de Paris pour connaître l'opinion des passants (réfrigérés) sur le référendum sauce Sarko