07/04/2011

Les deux faces de l'extrême-droite

Tout au long de son histoire, l’extrême-droite présente deux faces. Ou plutôt, il existe deux extrêmes-droites d’origine différente.

doriot.jpgEn France, l’extrême-droite de Charles Maurras (photo à droite) et de l’Action Française n’avait guère de points communs avec celle du principal parti fasciste de l’entre-deux-guerres, le PPF de Charles-Maurras.jpgl’ex-communiste Jacques Doriot (photo à gauche). Maurras avait réuni autour de lui moult représentants de l’aristocratie intellectuelle, Maurice Barrès, Jacques Bainville, Léon Daudet. On y cultivait la fleur de lys. Le style était élégant et la moustache, cirée.

Pendant ce temps, sur une autre galaxie, le chef du PPF Doriot turbinait en usine et possédait pour quartiers de noblesse ceux de Saint-Denis, cette ville de la banlieue ouvrière de Paris dont il fut le maire. Un écrivain passé comme lui de gauche à l’extrême-droite, Ramon Fernandez, le décrit ainsi: «Doriot est grand, gros et fort; il sue beaucoup» (cité par Dominique Fernandez dans «Ramon» paru aux Editions Grasset). Chez Maurras, personne n’aurait eu l’idée de suer.

Ces deux extrêmes-droites qui se méprisaient se retrouveront dans la collaboration durant l’occupation nazie de la France, non sans que plusieurs maurrassiens refusent le nazisme pour s’engager à Londres aux côtés du général de Gaulle.

marine-le-pen2.jpgToutes proportions gardées, le congrès de Tours du Front national en janvier dernier a fait émerger au grand jour ces deux extrêmes-droites. D’un côté, les partisans de Bruno Gollnisch, des jeunes gens aux crânes rasés, à la mise coûteuse, portant souvent des noms à particules. De l’autre, plus nombreux mais moins bien organisés, les supporteurs de Marine Le Pen, à l’allure nettement plus prolétarienne. Dans les discours aussi, la différence se fait sentir, alors que Gollnisch salue le souvenir de l’émeute antirépublicaine du 6 février 1934, Marine Le Pen célèbre la République. L’un en appelle à la tradition chrétienne, l’autre à la laïcité. La tendance «sociale» l’a donc emporté sur la mouvance «traditionnelle».
 Si Marine Le Pen parvient à réunir ces deux extrêmes-droites, le Front national deviendra, de façonbruno-gollnisch.jpg durable, une force politique majeure. Mais cette cohabitation est prête à voler en éclats aux premiers coups de Trafalgar, car ses bases demeurent fragiles du fait même de cette hétérogénéité sociale.

On retrouve aussi, sous d’autres formes, ces deux extrêmes-droites à Genève, avec le MCG au discours nettement plus social que celui de l’UDC qui reste fort soumis aux intérêts économiques.
Malgré leurs différences d’origine, les deux extrêmes-droites partagent une idéologie commune, celle qui privilégie un cercle humain contre les autres, perçus comme des entités à rejeter. Cercle aristocratique ou élitaire pour l’une, cercle nationaliste et populaire pour l’autre. Quand les deux cercles se superposent, l’extrême-droite unie devient un adversaire redoutable pour la démocratie. Mais dès qu’ils ne coïncident plus, elle implose.

 

Jean-Noël Cuénod

09:18 | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : extrême-droite, fascisme, populisme, le pen | |  Facebook | | |

03/12/2010

Pourquoi l’extrême droite est innommable

Au sens premier, l’extrême droite de ce début de XXIe siècle est innommable. Toutes les désignations dont on l’affuble demeurent insatisfaisantes. Populiste? Ce nom vague ne signifie rien. Est populiste celui qui s’adresse au peuple et cherche à le satisfaire. C’est le lot de tous les démocrates. Nationaliste? Ses appels à l’identité nationale pourraient incliner à lui choisir ce qualificatif. Mais il demeure trop restrictif. L’extrême droite, c’est plus que le simple retour à la nation.

Comme son ascendant direct de l’entre-deux-guerres, peut-elle être appelée fasciste? Non, même si elle emprunte certains aspects du fascisme. L’enfant ressemble un peu à son père, mais il a sa personnalité propre et ne saurait être confondu avec lui.

Certes, l’extrême droite actuelle accomplit une besogne semblable à celle du fascisme. Face à une crise provoquée par les déréglementations financières, la cupidité des groupes financiers, la rapacité des «marchés», les extrêmes droites passée et présente détournent la colère du peuple vers des boucs émissaires, les Juifs hier, les immigrés aujourd’hui.

Dans cette optique, ces boucs émissaires ont un avantage sur les acteurs réels de la crise, ils présentent un visage quotidien, facilement identifiable. Se défouler sur un Juif ou un immigré est plus aisé que sur un «marché financier» ectoplasmique. Ce qui explique pourquoi les mouvements d’extrême droite ont toujours trouvé de puissants appuis financiers auprès des milieux fauteurs de troubles économiques. Et si l’ire que ces prédateurs ont provoquée allait se diriger contre eux? Vite, un bouc émissaire!

Mais, à part ces traits communs, il manque à l’extrême droite du XXIe siècle un élément fondamental pour devenir un mouvement fasciste ou même néofasciste. Elle n’organise pas de milices armées, ne tente pas de prendre le pouvoir par la force, et reste dans les bornes de la démocratie. Pour l’instant, le suffrage universel lui convient à merveille.

La force de l’actuelle extrême droite ne résiderait-elle pas dans cette impossibilité à la nommer exactement, à lui donner un nom? Le fascisme se faisait reconnaître par ses drapeaux et ses uniformes. L’extrême droite du XXIe siècle préfère le flou et le passe-partout. Son action est d’autant plus inquiétante. Petit à petit, elle enlève des pans de ce qui faisait la morale démocratique, à savoir l’égalité s’opposant à la discrimination, le respect de la dignité de chaque humain, quel qu’il soit.

L’exemple le plus parlant de cette décomposition de la morale démocratique a été offert par l’Amérique de Bush qui n’a pas eu besoin d’une dictature pour légaliser la torture. L’extrême droite d’aujourd’hui, c’est cela: l’Etat de droit en lente décomposition, la haine au compte-gouttes, le racisme à doses homéopathiques, mais régulières.


Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et "Réflexion" de 24 Heures)

10:08 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : fascisme, racisme, populisme, nationalisme | |  Facebook | | |