14/10/2016

TAFTA, CETA C’est tassé… C’est assez !

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Deux Traités transatlantiques genre mammouth se dandinent sous les projecteurs. Deux Traités d’un type nouveau. Il s’agit, certes, de régler les droits de douane – même s’ils sont devenus quantité négligeable dans le commerce international – mais surtout de lever le maximum de barrières administratives entre l’Amérique et l’Europe, en harmonisant les normes, en ouvrant les marchés publics des deux côtés de l’Atlantique et en protégeant juridiquement les investissements. C’est dire l’importance de ce genre d’accord sur le plan économique et l’ampleur de ses conséquences en matière sociale, sanitaire et écologique.

  TAFTA[1], c’est le Traité de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats-Unis. Il est en cours de négociation mais des voix gouvernementales s’élèvent en France (Matthias Fekl, Secrétaire d’Etat socialiste au commerce extérieur) et en Allemagne (le ministre de l’Economie social-démocrate Sigmar Gabriel) pour le jeter aux oubliettes. Aux Etats-Unis, il ne soulève guère les passions. La grande gueule de Trump n’en veut pas (mais l’abominable homme des vestiaires qui puent a-t-il bien saisi de quoi il retourne ?) et cette fine mouche d’Hillary Clinton fait la fine bouche.

CETA[2], c’est aussi un traité transatlantique de libre-échange mais cette fois-ci entre le Canada et l’Union Européenne. Il se porte un peu mieux que l’autre puisque que mardi prochain, le Conseil de l’UE devrait l’approuver mardi et le 27 octobre, le premier ministre Justin Trudeau est invité à Bruxelles pour le signer à Bruxelles avec grand renfort de cymbales et de clairons.

Il se porte un peu mieux, le CETA, disions-nous, mais ce n’est pas la grande forme non plus. Il faut dire que le processus de ratification dudit Traité relève de l’usine à gags. Après avoir été approuvé par le Conseil de l’Union européenne, le CETA doit encore recevoir l’aval des dix provinces du Canada et des vingt-sept Etats membres de l’UE. Attendez, ce n’est pas fini ! Certains pays européens consulteront leurs provinces, ce qui est le cas de la Belgique. Or, aujourd’hui même, le Parlement wallon vient de mettre son veto à l’approbation par la Belgique du Traité euro-canadien. Nous voilà dans un joli petchi, pour causer suisse. Le premier ministre Trudeau junior est aussitôt intervenu pour lancer des SOS en agitant le spectre de la crise économique, tant au Canada qu’en Europe, si ce traité transatlantique sombrait dans les eaux glacées de la Mer du Nord.

Alors, Kaputt le CETA ? Que nenni ! L’une de ses clauses prévoit que, même en cas de rejet par l'un des parlements, il s'appliquera pendant trois ans à titre provisoire. Un provisoire qui risque bien de devenir définitif. On voit mal un traité de cette envergure être abandonné au bout de trois années. Trop de liens économiques auront été noués, trop d’habitudes auront été prises. On demande donc l’avis de tous les parlements, y compris celui de Namur. Mais c’est pour faire joli et démocratique.

Le CETA, cheval de Troie du TAFTA ? Certains, comme Nicolas Hulot, le pensent. Ils n’ont pas forcément tort. Certes, le CETA semble plus soucieux que le TAFTA de préserver les intérêts des agriculteurs européens. Ce qui explique sans doute pourquoi il est moins vilipendé. Il n’empêche que l’application du CETA au sein de l’UE va développer un type d’économie encore plus ultracapitaliste que celle qui règne aujourd’hui. Ainsi, les Etats européens seront mûrs pour, ensuite, accepter le Traité avec les Etats-Unis.

Le ras-le-bol populaire du libre-échange sans frein. Les dirigeants européens et américains qui poussent à la roue pour appliquer les Traités CETA et TAFTA veulent ignorer la vive résistance – qui apparaît sur les deux rives de l’Atlantique – des peuples à ce libre-échangisme sans borne. Ce faisant, tout à leurs calculs économiques et dévoués aux intérêts de leurs pourvoyeurs de fonds électoraux, ils fournissent de solides arguments aux partis d’extrême-droite et aux mouvements nationalistes abusivement nommés « populistes »

Certes, les mesures protectionnistes ont démontré toute leur nocivité durant la grande crise de 1929. Mais l’ultracapitalisme actuel est en train de vider les institutions démocratiques de leur substance, notamment par le biais de ce genre de Traité qui prévoit le recours aux arbitrages privés pour régler les litiges entre Etats et investisseurs, en lieu et place des tribunaux ordinaires. Une sorte de justice à la carte qui a déjà démontré dans la réalité la rigueur de ses effets pervers, comme l’illustre cet exemple.

La procédure arbitrale fait partie de l’Alena, l’Accord de libre-échange nord-américain. Début 2016, la firme TansCanada l’a mise en branle. Elle réclame aux Etats-Unis la somme himalayesque de 15 milliards de dollars pour la dédommager de l’abandon, par le gouvernement Obama, du projet d’oléoduc géant Keystone XL. C’est au titre de la préservation de l’environnement que le président étatsunien avait pris cette décision. Dès lors, chaque fois qu’un Etat voudra adopter une mesure pour protéger la nature ou pour tout autre sujets, il sera tenté de l’abandonner afin d’éviter de passer à la caisse et de perdre ses forces dans les procédures

Sauvegarder le peu de souveraineté qui reste aux peuples. Entre un hypercapitalisme sans foi, ni –surtout – loi et un protectionnisme néfaste, il reste tout de même un brin d’espace pour faire une politique économique intelligente. Mais cela passe par l’abandon des Traités CETA et TAFTA tels qu’ils sont actuellement, quitte à les renégocier en tenant compte des impératifs écologique et sociaux ainsi qu’au droit des peuples à ne pas être écrasés par la machinerie multinationale.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Transatlantic Free Trade Area

[2] Comprehensive Economic and Trade Agreement

18:06 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (30) | Tags : ceta.tafta, bruxelles, peuple | |  Facebook | | |

06/05/2010

Allons-nous vers la Grèce générale?

grèce.jpgAprès la crise de la «finance casino», l’économie joue maintenant à la roulette russe. Ou plutôt la roulette grecque. Après Athènes, à qui le tour? Lisbonne? Madrid? Dublin? Rome? Même Paris se met à trembler. Allons-nous vers la «Grèce générale»?

Aujourd’hui, l’Etat grec est obligé d’emprunter sur les marchés financiers à près de 9%, alors que la France, pourtant lourdement endettée, n’emprunte qu’à 3,28% sur dix ans et à moins de 1% sur deux ans. La situation de la Grèce est donc intenable. Impossible d’assurer les finances courantes d’une nation avec un taux d’intérêt aussi élevé. D’où le plan de sauvetage adopté par les pays de la zone euro et le Fonds Monétaire International (FMI) qui prêteront 110 milliards d’euros sur trois ans à Athènes à un taux de 5%. Le but est d’éviter la contagion.

Charité bien ordonnée…

Ajoutons en passant que ce coup de main ne saurait  être considéré comme un don. C’est bien d’un prêt qu’il s’agit, au taux, à peine aimable, de 5%. Les trois principaux contributeurs européens, l’Allemagne (22,32 milliards d’euros), la France (16, 80 milliards) et l’Italie (14,72 milliards) empocheront donc quelques centaines de millions d’euros dans cette opération. Charité bien ordonnée...

Bien entendu, ce plan a un corollaire: l’assainissement drastique et rapide des finances publiques grecques. Sinon autant verser des milliards d’euros dans le tonneau des Danaïdes. L’effort demandé aux Grecs sera donc massif et brutal. Ils devront s’acquitter d’une TVA à 23% contre 21% actuellement. A titre de comparaison, le taux de TVA en Suisse sera fixé à 8% dès l’an prochain. Les retraités verront leurs rentes amputées jusqu’à 35%. Les fonctionnaires perdront autant. Bref, d’ici fin 2014, la Grèce devra faire des économies à hauteur de 30 milliards d’euros, soit 43 milliards de francs.

A quand la « génération 300 euros » ?

Or, si les médias étrangers se sont moqués des treizième et quatorzième mois versés aux fonctionnaires grecs, il faut savoir que les salaires versés dans ce pays ne sont pas comparables aux nôtres. En 2008, la jeunesse grecque avait multiplié les manifs violentes en se proclamant «génération 600 euros», allusion à la paie mensuelle moyenne d’un jeune salarié. Devra-t-elle s’appeler «génération 300 euros»?

L’effort réclamé aux Grecs risque de paraître d’autant plus insupportable qu’il a été imposé par des instances extérieures (l’Union européenne, le FMI) et à cause d’une classe politique nationale, traversée par les scandales et la corruption. L’idée de demander son avis au peuple qui va subir ces restrictions n’a effleuré personne.

Certes, avant la Grèce, d’autres pays comme la Suède, le Canada et la Nouvelle-Zélande ont fourni des efforts semblables pour dégonfler leurs dettes publiques. Mais l’économie de ces Etats reposait sur des bases solides et leur classe politique n’était pas minée par le clientélisme corrupteur. Les dirigeants pouvaient donc entamer un discours pédagogique pour expliquer les raisons des restrictions sans que leurs citoyens ne leur rient au nez. Rien de tel, hélas, en Grèce, comme le démontre l’ampleur de la grève générale de mercredi 5 mai et des violences de rue.
Dans cette crise, tous les paramètres ont été pris en considération. Mais on a oublié le peuple. Cette tendance n’est pas propre qu’à la Grèce. Et chaque fois que les gestionnaires politico-économiques le prennent pour quantité négligeable, le peuple se rappelle à leur mauvais souvenir. En usant de la violence comme à Athènes ou en votant pour des démagogues, comme en Suisse, en Italie et en France.

 La leçon grecque n’est pas seulement financière. Elle est avant tout politique.

 

Jean-Noël Cuénod

09:43 | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : grèce, crise, grève, manifs, peuple, union européenne, fmi | |  Facebook | | |