12/07/2016

Chroniques du purin ou la mémoire fertile 

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Au moment où le chemin s’incline vers la plaine, l’humain marche avec ses morts. Ils sont là qui lui parlent – les mots des morts traversent la membrane de nos multivers – au rythme de ses pas. Ils ont tellement hâte de parler, les morts, qu’ils se bousculent dans la tête du marcheur. Ils ont tant à dire sur ce XXe siècle dont le cadavre n’en finira donc jamais de puer.

Pour qu’ils cessent de s’agiter ainsi dans sa tête pleine d’images et de sensations, le poète Marc Delouze (photo) leur a prêté sa parole. Venu de Paris, l’écrivain apprivoise son coin de campagne ; la terre tassée ou remuée fait surgir en lui les espoirs trahis, les illusions crevées comme des bulles de savon, les souvenirs, nés de la vie ou de la lecture, et les réminiscences de ce siècle de sang et de camps.

Dans ses Chroniques du purin, paru récemment aux Editions L’Amourier, Marc Delouze nous fait partager le pain vivant des morts. Ses expériences personnelles et ses lectures s’entremêlent en une trame serrée, chaque fil de mémoire vécue ou lue se révélant à la fois distinct et solidaire. Une trame où la séparation entre les vivants et les morts a perdu toute raison d’être.

C’est Le Chant du peuple juif assassiné qui s’élève tout d’abord. Marc Delouze évoque l’auteur de ce poème, Yitskhok Katzenelson, tué dans l’une des chambres à gaz d’Auschwitz le 1er mai 1944. Il avait participé à l’insurrection du Ghetto de Varsovie et a réussi à s’en extirper, avant d’être rattrapé par la Gestapo. Katzenelson avait rédigé Le Chant du peuple juif assassiné lors de son internement dans le camp de Vittel en France, juste avant qu’il ne soit déporté dans le camp d’extermination. A travers lui, Marc Delouze évoque tous les poètes tués dans les camps qui, à leur tour, donnent de la voix. Le grand vide laissé par l’extermination des Juifs dans leur Yiddishland est décrit, avec une sobriété désespérée, par celui qui est sans doute le plus grand écrivain du XXe siècle, Vassili Grossman.

Le journal intime et les lettres d’Etty Hillesum leur répondent en écho. Au paysage de la campagne française, à la paix du village se superposent les scènes du camp de transit de Westerbork ainsi que les rêves, les peines et la détermination d’Elly Hillesum de vivre en être humain malgré la machinerie nazie qui veut la réduire à l’état de chose.

Margarete Buber-Neumann a connu les deux rives du totalitarisme. Militante communiste allemande, elle s’est réfugiée à Moscou en 1935. Trois ans après, elle a été happée par les purges de Staline et envoyée en camp à régime sévère. Après la signature du pacte de non-agression entre l’Union soviétique et le IIIe Reich, Staline a remis aux nazis de nombreux réfugiés communistes, dont Margaret Buber-Neumann qui est passée du Goulag au camp de concentration de Ravensbrück. Devant l’avancée de l’Armée rouge, la direction du camp relâche des prisonnières. A elles de se débrouiller, en tentant d’échapper aux nazis et aux agents de Staline, dans une Allemagne en flamme. Margaret Buber-Neumann est parvenue à revenir vivante des deux grandes broyeuses nazie et stalinienne. Ses témoignages sont indispensables pour tenter de comprendre l’incompréhensible XXe siècle.

Varlam Chalamov est, avec Soljenitsyne, l’écrivain qui est parvenu à faire entendre les cris des zeks, les prisonniers politiques de Staline, à un Occident atteint jusqu’alors de surdité. Son livre Récits de la Kolyma constitue l’une des pièces essentielles pour appréhender le système Goulag qui a permis à la dictature stalinienne de perdurer même après la mort du «Petit Père des Peuples». A propos de ce témoin venu de l’extrême froid, Marc Delouze écrit : «Varlam Chalamov n’a pas cessé depuis de cogner le permafrost. Ses coups de pioche ébranlant mes tranquillités».

Le monstre nazi jouait, si l’on ose dire, cartes sur table. En lisant Mein Kampf, chacun sait à quoi s’en tenir. L’idéologie nazie n’avait que haine en gueule. Le stalinisme, lui, est parti d’une idéologie généreuse, le communisme, pour en faire l’un des plus systèmes les plus totalitaires de l’Histoire. L’accusait-on ? C’était la puissance de feu du capitalisme qui forgeait ces réquisitoires. On sait aujourd’hui, ce qu’il en est.

Cette idéologie généreuse, Marc Delouze l’a partagée comme tant d’autres. Et puis, le temps de la désillusion est venu. Quand j'étais jeune on me racontait que bientôt viendrait la victoire des anges / Ah comme j'y ai cru comme j'y ai cru puis voilà que je suis devenu vieux, écrit Aragon dans son poème-testament Epilogue qui fait partie du recueil Les Poètes. Aragon qui fut le préfacier d’un jeune poète, Marc Delouze.

Ces élans de jeunesse, Marc les retrace dans les Chroniques du purin, en se remémorant sa participation au Festival de la Jeunesse à Helsinki, lors de l’été 1962. La première étape avait conduit la délégation des jeunesses communistes françaises à Berlin-Est. Marc revit cet été où tout semblait possible, au café panoramique de la Tour de la Télévision qui domine tout Berlin aujourd’hui réunifié. Il revit aussi d’autres visites à ce Berlin sur lequel plane, non seulement les nuages de l’Histoire, mais aussi l’ombre enfumée d’une certaine Dorothea.

D’autres ombres s’imposent, celles des poètes Imre Kertész et Pier-Paolo Pasolini. Entre eux, aucun point commun, si ce n’est de vivre en état d’insatisfaction permanente. Les rêves survivent-ils à ceux qui les rêvèrent ? demande Marc Delouze. Pour ceux de Kertész et Pasolini, cela ne fait aucun doute.

Ces Chroniques du purin fertiliseront la mémoire de ceux qui ont vécu les mêmes espoirs et les mêmes déceptions. Et qui sait ? Sur le fumier, des fleurs poussent encore.

 Jean-Noël Cuénod

 Le livre – Marc Delouze. Chronique du Purin. Editions L’Amourier. 159 pages.

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18:50 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : mémoire, récit, xxe siècle, stalinisme, nazisme | |  Facebook | | |

19/06/2013

Sous Hitler, des blagues qui en disent long

Evoquer les «blagues chuchotées» qu’échangeaient les Allemands sous la dictature de Hitler paraît d’une insoutenable indécence, compte tenu de la Shoah. Pourtant, le rire est révélateur d’un comportement collectif qu’il est utile de décrypter, au moment où le courant brun qui a empoisonné le XXe siècle ressurgit sous des formes diverses.

 

 Les éditions Michalon à Paris viennent de sortir un livre document fort éclairant dans ce contexte: «Rire et résistance, humour sous le IIIe Reich» du cinéaste allemand Rudolph Herzog (le fils du réalisateur Werner Herzog). Cet ouvrage est tiré d’un film documentaire qui a remporté un grand succès outre-Rhin.

 

Dès son arrivée à la Chancellerie allemande, par les voies légales, le 30 janvier 1933, Hitler a détruit la démocratie et instauré sa tyrannie en quelques semaines. Aussitôt, les «blagues chuchotées» ont fleuri. Parmi bien d’autres éléments, ce phénomène met en évidence deux aspects.

 

Tout d’abord, le pouvoir nazi utilisait souvent ces plaisanteries à son profit. Elles «n’étaient pas une forme de résistance active et servaient plutôt de soupape permettant à la colère refoulée du peuple de s’exprimer (…) Tout cela ne pouvait que convenir au régime nazi (…)», note Rudolph Herzog. Bien entendu, selon les événements, cette tolérance très relative se muait aussitôt en féroce répression.

 

Ensuite, ces «witze» démontrent le caractère fallacieux de l’argument avancé par nombre d’Allemands après la chute du IIIe Reich, comme le relève le livre de Herzog: «La génération de ceux qui avaient vécu la guerre persista à soutenir qu’elle ne s’était doutée de rien. Les blagues de l’époque de la prise de pouvoir prouvent au contraire que cette affirmation était déjà fausse en ce qui concerne les premières années de domination nationale-socialiste».

 

L’autre leçon à tirer de ce livre est que le fait d’être conscient de l’horreur consubstantielle à tout régime totalitaire n’est pas suffisant pour se soulever contre lui. «De larges cercles de la population devinaient déjà à l’époque quelle escroquerie Goebbels et consorts tentaient de leur faire gober. Cela ne changea toutefois rien au fait que leur pays fut emporté dans un tourbillon criminel en l’espace de quelques années seulement», souligne «Rire et résistance, humour sous le IIIe Reich».

 

Lorsque le pouvoir totalitaire a étendu sa toile, il est trop tard pour le contrer. Il suit alors sa pente inexorable vers l’inhumain. C’est avant qu’il faut agir, ne serait-ce qu’en refusant de confier les clés du pouvoir à n’importe qui.

 

Jean-Noël Cuénod

 

ESPACE VIDEO

 

Le philologue juif Viktor Klemperer a décortiqué la langue utilisée par les nazis pour asseoir leur pouvoir. Son journal a été présenté par Arte au cours d'un documentaire  de Stan Neumann "La langue ne ment pas".


LA LANGUE NE MENT PAS - 1/4 par ESTETTE  

11:28 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : nazisme, vidéo, dictature | |  Facebook | | |

05/12/2012

Les mémoires d'un procureur éclairé: le XXIe siècle sera juridique ou ne sera pas

 


Si vous n’avez plus foi en l’homme, lisez les «Mémoires de Ben» qui viennent de paraître à Paris aux Editions Michalon (traduction: Cécile Nelson). L’avocat américain Benjamin B. Ferencz, âgé de 92 ans, y retrace sa vie pleine de rebondissements et d’espoirs, malgré les horreurs traversées.

 

A l’heure où les immigrés clandestins sont poursuivis dans tous les pays d’Europe, il est utile d’apprendre que le futur procureur en chef au procès de Nuremberg est entré sur sol américain sous une fausse identité, à l’âge de 10 mois. Ses parents fuient alors la misère et les persécutions réservées aux Juifs hongrois de cette Transylvanie qui vient d’être annexée à la Roumanie. Ben passe son enfance dans un quartier de New-York pauvre et gangrené par le crime, le bien nommé «Hell’s Kitchen» (cuisine de l’enfer).

 

Cet enfant de divorcés, fils d’un cordonnier borgne qui survit de petits boulots, parvient à entrer dans la prestigieuse Faculté de droit de Harvard, après avoir effectué un parcours scolaire à la fois chaotique et brillant. Il y fait une rencontre qui changera le cours de son existence. Ben Ferencz devient l’assistant d’un professeur qui prépare un livre sur les atrocités perpétrées par l’armée allemande durant la Première Guerre mondiale. L’étudiant doit absorber tous les ouvrages de la bibliothèque de Harvard traitant des crimes de guerre.

Le deuxième conflit mondial éclate. Voilà le jeune juriste transformé en artilleur qui participe au débarquement en Normandie. Durant la bataille des Ardennes, il enquête sur les crimes de guerre commis par les Allemands, puis le sergent Ferencz est démobilisé et rejoint New-York. Mais la guerre va le reprendre, sous une autre fonction. Les Alliés décident, pour la première fois dans l’Histoire, de juger à Nuremberg les fauteurs de guerre et de massacres. Les compétences en la matière sont rares. La science acquise à Harvard dans ce domaine par le jeune Benjamin Ferencz se révèle fort précieuse.

 

A 27 ans, le petit Juif de «Hell’s Kitchen» devient procureur en chef au procès de Nuremberg. C’est lui qui mène l’instruction et présente les charges contre les chefs nazis, notamment ceux qui ont commandé les Einsatzgruppen, responsables du génocide de Juifs et de Tziganes. Il ressort de cette plongée dans la mort industrialisée plus convaincu que jamais de la nécessité de lutter pour instaurer l’Etat de droit sur la planète. Il en fera l’axe de sa vie et sera l’un des créateurs de la Cour pénale internationale. A ceux que la CPI laisse sceptique, Ben Ferencz répond:

 

 «Les criminels responsables de telles horreurs savent désormais qu’ils risquent de faire face aux juges».

 

Pour lui, le XXIe siècle sera juridique ou ne sera pas. La tâche est rude mais du haut de ses 92 ans, le procureur Ferencz nous montre les progrès considérables qui ont été accomplis sur le chemin, toujours tortueux, vers la justice.

 

 Jean-Noël Cuénod

 

ESPACE PHOTO

Cette photo a été prise le 12 avril 1945 dans une mine de sel près d'Ohrdruf en Allemagne. Le caporal Ben Ferencz, qui mène ses premières enquêtes sur les crimes nazis, figure à gauche, portant casquette. A droite, on reconnaît le général et futur président des Etats-Unis Eisenhower. Les soldats américains viennent alors de découvrir un trésor de guerre des SS.

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15:59 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : justice, deuxième guerre mondiale, nazisme, benjamin b. ferencz | |  Facebook | | |

29/04/2011

Vertigineuses confidences d’un juge de la Wehrmacht

portrait-de-werner-otto-muller-hill-dr.jpgHaïssant Hitler et ses brutes brunes, Werner Otto Müller-Hill (ci-contre son portrait dessiné par son fils) occupait la charge de juge militaire à la Wehrmacht durant toute la Deuxième Guerre mondiale. De 1944 jusqu’à la défaite allemande de mai 1945, cet officier et magistrat a confié à son journal personnel ses sentiments et ses ressentiments. Ces chroniques d’une débâcle annoncée sont désormais accessibles à tous et en français grâce aux Editions Michalon qui viennent de publier ce « Journal de guerre d’un juge militaire allemand 1944-1945 », traduit et annoté par Jean-Paul Colin.

Ce vertigineux témoignage nous offre, au moins, trois leçons. Tout d’abord, Werner Otto Müller-Hill confirme une fois de plus que l’extermination des Juifs n’est pas passée inaperçue en Allemagne, même sous Hitler. Le juge militaire ne peut pas écouter les radios étrangères, ne lit que la presse du régime – qu’il ne cesse de vomir. Pourtant, le 30 septembre 1945, il écrit : «Le capitaine S., qui avait sous ses ordres, en Pologne, la Kommandantur d’une gare, me racontait que, dans la localité en question, arrivait chaque jour un train de marchandises d’à peu près 50 wagons remplis de Juifs qui étaient ensuite gazés et brûlés. Ces trains, sur ordre du Führer, avaient la priorité sur les transports militaires.»

Ensuite, le comportement du juge militaire Müller-Hill illustre la force de l’obéissance, ce long fleuve tourmenté. Cet ancien avocat n’a jamais adhéré au NSDAP, le parti inique devenu unique. Défenseur de nombreux Juifs, il perdra sa clientèle qui s’est retrouvée interdite d’accès aux tribunaux, avant d’être déportée en vue de la «solution finale». C’est donc par nécessité alimentaire qu’il deviendra magistrat militaire dans un Conseil de Guerre de l’armée allemande, dès le début du conflit mondial. Son travail se borne à juger des soldats. Toutefois, ce juriste en uniforme fait partie des mécaniciens de cette grande machine qu’il abhorre et dont il sait qu’elle roule à tombeaux ouverts contre tous les murs. Mais dans un régime totalitaire aussi perfectionné, nul n’est maître de son destin. Une démission serait considérée comme une désertion – douze balles dans la peau – et la fuite condamnerait sa famille à la misère et aux persécutions. Sans doute, s’est-il trouvé bien d’autres Allemands forcés, comme lui, de servir ceux qu’ils méprisaient et dont ils savaient, en parfaite lucidité, la déchéance prochaine. S’ils avaient pu échanger leurs colères par Internet, facebook ou twitter, le nazisme aurait-il duré aussi longtemps ?

Enfin, lorsque l’officier de justice décrit son travail au sein du Conseil de Guerre et l’usage qu’il fait de la procédure pour contrer les décisions inhumaines prises par ses supérieurs, même contre leurs propres hommes, des zones de droit apparaissent au sein d’un monde de non-droit. Ces zones semblent dérisoires au regard de la monstruosité nazie. Elles serviront, cependant, de fondation pour bâtir une véritable démocratie et un Etat de droit digne de ce nom, au sein de la République fédérale.

 

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 28 avril 2011 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et en rubrique "Réflexion" de 24 Heures.)

 

09:09 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, deuxième guerre mondiale, nazisme, hitler | |  Facebook | | |