30/07/2017

Mimos (3):la voie des sans-voix

 

THOMAS MONCKTON-Only Bones � Gemma Tweedie_03.jpg

Mimos, le Festival international du mime et du geste, a remisé ses costumes samedi soir. Durant cette semaine quelque 82 000 spectateurs ont ri, pleuré, rêvé au cours des 24 spectacles offerts par le «in» et les 124 proposés par le «off» dans de nombreux espaces publics de Périgueux. Cette fréquentation est semblable à celle constatée l’an passé. Le succès de ce Festival ne se dément pas.

Pourtant, le mime reste le petit poucet que les Hautes Instances de la Culture contemplent d’un œil indifférent du sommet de leurs majuscules. Elles n’accordent à cet art sublime qu’une aumône distraite. Il est vrai que le mime, par son authenticité et sa prise directe sur le public, paraît bien éloigné de la «sphère Bling-Bling» au sein de laquelle évoluent lesdites Instances. Ainsi, Mimos ­–plus grand festival du mime d’Europe ­– doit se débrouiller avec un modeste budget de 425 000 euros. Les collectivités locales sont de plus en plus pressurées par l’Etat central qui – gâteau sur la cerise – tarit leurs ressources fiscales ; elles éprouvent donc des difficultés croissantes à aider un festival qui, pourtant, fait connaître Périgueux et la France dans le monde entier.

Le mime doit d’autant plus être soutenu qu’il permet des échanges culturels intenses sans qu’ils soient arrêtés par la barrières des langues. C’est un art de toutes les époques, franchissant tous les espaces. C’est la voie des sans-voix.

THOMAS MONCKTON-Only Bones © AurÈlia Tassafi_03.jpg

Mimos tombe sur un os. Et même plusieurs.

Dans ce troisième et dernier billet sur Mimos 2017 nous retiendrons deux prestations, celle du Néo-Zélandais de Finlande Thomas Monckton (Only Bones, photos Gemma Tweedie et Aurélie Tassafi)) et de la compagnie grenobloise Tout en vrac avec sa pétulante performeuse Noémie Ladouce (La Cuisinière).

Une scène d’un mètre carré, une lampe aux éclairages de couleurs. Et voilà l’univers de Thomas Monckton. On comprend rapidement le choix du titre – Only Bones – en voyant les doigts immenses du mime se mouvoir sous une lumière bleu-électrique comme s’il s’agissait de squelettes de poissons nageant dans des abysses impénétrables. Le corps n’est pas seulement un instrument, c’est un être en soi, qui n’est pas rattaché à Thomas Monckton mais qui vit sa propre existence, autonome. Il est tout ce que l’on veut animal, plante, jeu vidéo. Le son est aussi sollicité; la rencontre entre le bruit et le geste produit des effets hilarants. Le mime joue de façon fascinante sur la mobilité de ses traits et élève la grimace au rang des beaux-arts. On aimerait redevenir enfant pour grimacer avec lui. Mais voilà, il nous manque quelque chose pour remonter en enfance. Ce «quelque chose», Monkton le possède. C’est un artiste.

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Mimos : une Noémie pas si Ladouce que ça !

Elle en a de l’énergie, Noémie Ladouce ! (Photo Jean-Noël Cuénod) Et pas si douce que ça… Elle est La Cuisinière de la compagnie Tout en Vrac qui possède une technique de plateau et des artificiers de première force.  La scène évoque la molle ambiance de la fin des années 1950, lorsque la société consommation commençait à répandre ses gadgets crétins mais sans pour autant libérer la femme, contrairement à la «réclame» de feu Moulinex. La meilleure partie de l’humanité s’en trouvait donc doublement aliénée.

La Cuisinière tente de réaliser la recette qu’un transistor éructe entre deux publicités. Elle n’est pas douée mais pleine de bonne volonté. Ce mélange entre l’incompétence et la volonté, – même bonne, surtout bonne ­– développe une mécanique de la catastrophe tout à fait réjouissante. Entre les jets d’eau, les flammes, les pétards, c’est toute la cuisine qui s’effondre dans un éclat de rire général. Mais la Femme reprend le dessus. Jetée, la robe sage. Dénouée, le chignon gnian-gnian. Voici la vamp qui, cigarette au bec, défie le monde du haut des ruines de sa cuisine. Ouf, le désordre est rétabli !

Jean-Noël Cuénod  

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29/07/2017

Mimos (2): Baccalà…et le verbe se fait chair 

I

COMPAGNIA BACCALA_Pss Pss � Otto Moretti_01.jpg

ll y a tout juste un an, disparaissait le clown suisse Dimitri dans son canton d’origine, le Tessin. Lui qui a donné à son art une dimension poétique jamais été atteinte auparavant aurait été heureux de voir deux de ses anciens élèves – sa compatriote Camilla Pessi et le Sicilien Simone Fassari – recevoir une telle ovation debout, vendredi soir, au Festival Mimos à Périgueux.

Ce n’est certes pas la première fois que ces deux artistes de la compagnie suisse Baccalà reçoivent un tel accueil; ils «tournent» sur les cinq continents et douze prix ont couronné leur talent. Toutefois, l’ovation à l’Odyssée de Périgueux avait une saveur particulière puisqu’elle était déclenchée par les spectateurs qui suivent Mimos – dont la belle édition 2017 touche à sa fin – et, par conséquent, apprécient tout particulièrement le mime.

Le couple italo-suisse a fondé en 2004 la Compagnia Baccalà, en souvenir peut-être des origines de Simone, la «baccalà alla siciliana» étant le plat de morue iconique de son île. Depuis 2008, Camilla Pessi et Simone Fassari se sont adjoints les conseils du musicien-comédien Valerio Fassari, devenu leur régisseur. Pour le spectacle qu’ils ont présenté à Mimos cette année – Pss Pss – la mise en scène a été réglée par Louis Spagna.

Pss, pss, c’est l’onomatopée chuchotée pour attirer discrètement l’attention. C’est aussi l’invitation à participer au grand jeu de l’humanité, celui du couple: complicité, contradiction, bouderie, colère, bonheur, trahison, retrouvailles, pardons réciproques avec, parfois, la présence de tiers qui servent plus à souder le couple qu’à le détruire. Toute cette gamme sans fin, le duo la parcourt par bonds et gambades, sans parole mais avec des gestes tellement éloquents qu’ils en deviennent des mots bien plus originaux que ceux qui tapissent le bruit de fond quotidien. Avec Baccalà, le verbe se fait vraiment chair.

Rien n’est plus difficile que d’évoquer la tendresse, la pudeur, l’espièglerie, la douceur des sentiments tout en provoquant le rire. Pas le rire chichiteux qui n’agite que les culs de poule en forme de bouche. Non, le vrai rire désopilant. Le rire explosif de l’enfant.

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Dimitri (photo) savait, ô combien, réunir tous ces paramètres. Mieux : il a réussi à transmettre cette maîtrise. Camilla Pessi et Simone Fassari en apportent la démonstration. Le couple fait donc partie de ces nombreux artistes formés par la célèbre Scuola Teatro Dimitri que le grand clown a créée à Verscio en 1975 avec sa femme Gunda et qui a permis à la Suisse italophone de progresser en matière, non seulement de cirque, mais aussi de théâtre professionnel, tout en l’ouvrant sur le monde.

Réglée, la mise en scène, disions-nous. C’est l’épithète qui convient car les pas, les gestes, les mimiques, les hallucinantes acrobaties au trapèze s’enchaînent comme des rouages complexes dans le ventre d’une horloge. Pourtant, il n’y a rien de mécanique dans les échanges entre les deux mimes qui laissent toujours leur spectacle ouvert à la spontanéité. Une spectatrice rit-elle de façon inhabituelle? Un incident survient-il? Baccalà l’incorpore aussitôt dans le spectacle. Cette synergie entre improvisation et préparation méticuleuse donne à Pss, Pss une saveur incomparable.

Après de nombreux rappels et l’ovation debout, le public a lentement gagné la sortie, à regret, encore émerveillé. Dans les coulisses, on a cru entendre le rire de Dimitri.

Jean-Noël Cuénod

 Pour vous donner une petite idée, cette vidéo du spectacle Pss Pss

 

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31/07/2016

A Mimos, la Compagnie Pyramid au sommet

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 Mimos, Festival international des arts du mime et du geste, s’est terminé samedi soir à Périgueux sur un spectacle enthousiasmant au Théâtre Odyssée. En présentant « Index », la Compagnie Pyramid a démontré à quel point le hip-hop est en passe de devenir la danse classique du XXIe siècle.

Fondée en Charente-Maritime, cette compagnie cherche à sortir des clichés qui réduisent le hip-hop en simple composante chorégraphique de la culture rap.

Les puristes de la culture de rue hurleront à la trahison, démontrant ainsi que les plus rebelles d’apparence n’échappent pas toujours aux pesanteurs du conservatisme. Eh oui, on peut être enfermé dans la rue ! Et parfois, il faut chercher à en sortir.

Tout mouvement artistique d’importance connaît cette évolution : transgression, extension de la transgression et classicisme, lorsque les normes sont fixées. On peut protester contre cette «récupération» par le système culturel majoritaire. C’est aussi attendrissant qu’inutile, comme la nostalgie des lampes à huile et de la marine à voile, pour reprendre l’expression du général de Gaulle.

Il est préférable de choisir un autre pari qui est celui de conserver les éléments de transgression dans une œuvre devenue un classique. Molière a été «récupéré» depuis belles lurettes mais, mises en scène correctement, ses œuvres demeurent subversives. C’est donc ce défi, celui de conserver au hip-hop son cœur subversif sous un corps classique, que la Compagnie Pyramid a relevé.

Avec « Index », Pyramid a poussé la provocation fort loin, puisqu’il s’agit de jouer avec des livres et des bibliothèques, symboles de cette culture élitaire honnie par la culture rap. Ils vont se faire encore des amis chez les « rapeurs », les gars de Pyramid ! Provocation aussi vis-à-vis des tenants de la culture dominante pour lesquels les bouquins sont objets de vénération. Pensez donc, des livres qui explosent, qui brûlent, qui se lancent, qui se mangent, qui se lèchent, des livres-jeux, des livres-danse, des livres-passions… Mais quelle horreur, quelle indécence !

Pourtant, la Compagnie Pyramid, grâce à « Index », a rendu à l’écrit le plus beaux des hommages en mouvement. Le public de l’Odyssée – salle comble – l’a bien compris en offrant aux danseurs une ovation debout fort méritée.

Danseurs : Youssef bel Baraka, Mustapha Ridaoui, Rudy Torres, Tony Baron. Chorégraphie de Youssef bel Baraka, Mustapha Ridaoui, Jamel Feraouch.

Cinq jours sous haute surveillance

Pendant cinq jours, 29 compagnies françaises ont participé à Mimos, plus une vingtaine au off. Les représentations se sont succédées chaque jour, de 11 à 23 heures dans les rues de Périgueux, au sein des théâtres et autres lieux. D’après les organisateurs, les spectateurs sont restés fidèles à ce Festival, malgré les attentats. Et malgré les mesures de sécurité prises pour filtrer le public, avec tireurs d’élite sur le toit du Théâtre de l’Odyssée et infirmerie de campagne dans le hall d’entrée.

Le terrorisme ambiant a rendu nécessaires ces dispositifs. Cela dit, il est tout de même étonnant de constater que les filtrages sur l’esplanade Robert-Badinter n’ont été organisés qu’au moment des spectacles, alors que ce vaste espace situé devant l’Odyssée était laissé libre le reste du temps. Les spectateurs ont ainsi dû passer au moins deux points de contrôle avant de gagner le théâtre, mais un terroriste aurait fort bien pu s’y rendre sans grande difficulté en dehors des heures de spectacles.

Il faudra désormais vivre avec ce genre de situation. Puisse l’art du mime qui surmonte toutes les frontières, celles des pays et celles des langues, ne pas en pâtir.

Jean-Noël Cuénod

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04/08/2012

Quand le geste prend corps au Festival Mimos

 

Chaque année depuis 1983, Périgueux consacre une semaine au Festival du mime et du geste - appelé Mimos - qui attire dans la capitale du Périgord quelque 50 000 spectateurs et 250 artistes. L'organisation y est exemplaire et l'ambiance, détendue mais concentrée (le mime est un art exigeant). Cette année, il s'est déroulé du 30 juillet au 4 août. Comme en Avignon, Mimos possède son «in» - spectacles dans des théâtres et sous chapiteau - et son «off», réservé aux scènes de rue.

Le plouc y a ses habitudes et interrompt son régime à base de foie gras, de Monbazillac et de promenade dans le Périgord Vert pour suivre plusieurs de ces spectacles «in» et «off».

theatre_du_mouvement_02.JPGCommençons par le «in». Le comédien Yves Marc a présenté un curieux objet théâtral, à savoir un spectacle en forme de conférence - à moins que cela ne soit l'inverse - intitulé «Ce corps qui parle». Le résultat est enthousiasmant. Yves Marc  (photo) démontre à quel point le langage n'est pas réservé qu'à la parole et précise que notre visage recèle 240 000 possibilités différentes d'expression. C'est même tout le corps qui s'exprime, parfois à notre insu, quitte à révéler à l'interlocuteur des secrets que le langage s'acharnait à recouvrir sous des amas de mots. Yves Marc s'appuie à la fois sur son expérience de mime et de comédien mais aussi sur de solides connaissances médicales et scientifiques. Joignant la parole au geste, Yves Marc prend diverses postures pour expliquer son propos, provoquant chez son public un rire attentif.

Afin d'illustrer la force du geste en politique, le plouc convoque un souvenir qui remonte à la fin des années 60 ou au début des années 70, lors d'un débat de la télévision française opposant Jean Lecanuet - démocrate-chrétien, plusieurs fois ministre, «troisième homme» de la présidentielle de 1965 et chaud partisan de l'Europe unie - à Maurice Couve de Murville - ancien ministre des Affaires étrangères, ultime premier ministre du général de Gaulle et eurosceptique.

Devant les caméras, Lecanuet ne cesse d'arborer ce sourire à la Kennedy qui enchante les sacristies et énamoure  les bonnes sœurs. Couve de Murville, lui, a revêtu sa mine HSP (haute société protestante) et son costume à fines rayures de coupe londonienne. Lecanuet chante les louanges de l'Europe. Son adversaire le... couve d'un air légèrement dégoûté, le laisse dire, puis incline sa tête vers son épaule gauche et d'un revers de main en balaie quelques minuscules poussières. Tout est dit. Voilà Jean Lecanuet et son babil réduits à l'état de molécules insignifiantes.

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C'est dans un tout autre monde que la compagnie «Système Castafiore» - de la danseuse Marcia Barcellos et du musicien Karl Biscuit - nous propulse avec «Les chants de l'Umaï» (photo). Un monde aux figures étranges et qui semblent correspondre aux quatre éléments plus un cinquième - la quintessence chère à Rabelais. Seule en scène, Marcia Barcellos s'intègre dans un dispositif vidéo complexe formé de deux écrans qui mélangent formes familières (rochers, montagnes, plaines...) et images fantastiques. Elle danse, chante de curieuses mélopées et créé un univers où le rêve devient l'essence suprême, la quintessence, qui enrobe toutes les autres. Le monde ne serait-il donc qu'illusion, comme le dit la sagesse hindoue? Peu importe, l'important est la vie sous toutes ses formes et dans tous ses états.

Ce spectacle offre des moments de beauté bouleversante; toutefois, il mériterait d'être resserré. Ses longueurs nuisent à l'envoûtement.

Point de beauté chez la chorégraphe Erna Omarsdottir, mais beaucoup de bouleversements avec son délire islandais intitulé «Teach us to outgrow our madness» (apprenez-nous à dépasser notre folie). Une folie exprimée par cinq furies scandinaves qui hurlent, se contorsionnent, sautent, s'étreignent, se battent, palabrent dans un micro sous une avalanche de décibels. D'ailleurs, les spectateurs reçoivent des tampons auriculaires afin d'épargner leurs tympans. Voilà donc un spectacle où il faut se boucher les oreilles pour écouter des sons et où les mimes bavardent dans les micros! Que dire de cette épreuve scénique? Rien, si ce n'est que pour aborder la folie mieux vaut lire ou relire Antonin Artaud.

Les plus belles surprises de Mimos, le plouc les a dénichées dans le «off», loin des effets spéciaux et des paires de baffles qui se perdent. Les artistes de la rue ont opportunément rappelé que le mime exprime un maximum d'intensité avec un minimum de moyens.

Le couple anglais du «Circle of two» a séduit un public qui s'est massé en nombre place du Marché au Bois. Un montreur d'automate sort de sa caisse une poupée dont il est amoureux. Sa partenaire donne la parfaite illusion d'un pantin de bois qui lui joue mille tours. Les enfants rient mais fuient sous les jupes de maman lorsque la poupée, déréglée, se précipite vers eux avec son sourire figé et inquiétant et ses yeux qui ne clignent jamais. Ce spectacle intitulé «Bambolina & Dodo» a conjugué humour, poésie et magie pendant vingt minutes de retour à l'enfance.

La plus belle expérience nous a été offerte par une saisissante danseuse japonaise, Barbara Murata Tomomi qui est venue d'Asie, à ses frais. Dans « Katawaré », elle joue avec son double, un masque confectionné à son effigie, et entreprend cette quête du moi vers le soi, de l'ego vers son être, qui passe par l'amour, la haine et tous les états intermédiaires. La danse dépasse, après les avoir réunis, tous les éléments épars et opposés qui s'agitent en nous.

A la fin, un chant en appelle à la révolution. Laquelle? Celle qui marque l'Histoire ou celle à conduire pour parvenir à cette unité d'être, qui fait de chacun un humain vraiment libre et non plus le jouet de ses contradictions?

 

Jean-Noël Cuénod

Voici un extrait vidéo du spectacle « Katawaré » et retenez ce nom : Barbara Murata Tomomi.

 

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