29/05/2014

Les amanites blondes et le grand vertige (Les Jeudis du Plouc)

amanita-phalloides.jpg

geert-marine_2703868b.jpg

 

Tout s’écroule. Devant nos pas, un grand vide s’ouvre. Un grand vide sans fond. Fascinés, nous chutons. Affolés, nous nous tentons de nous accrocher aux branches. Des branches situées à main droite (extrême). Certains pays, comme l’Allemagne, semblent épargnés, en raison de leur bonne santé économique. Mais pour combien de temps ? D’ailleurs, la prospérité du Danemark et de la Suisse n’empêche nullement leurs partis nationalistes de s’imposer.  Car la cause du mal n’est pas qu’économique. Il n’y a que François Hollande pour croire qu’en faisant baisser le chômage ­–  la France en est bien loin ­– on éradiquera ipso facto le nationalisme. Ou plutôt les nationalismes, tant ils paraissent divers dans leurs origines et leurs programmes.

 

Les partis nationalistes n’ont pas surgi dans la forêt comme champignons après l’ondée. C’est toute la forêt qui s’est effondrée, laissant apparaître les amanites blondes, genre Marine Le Pen et Geert Wilders. Cette forêt était constituée par les partis qui privilégiaient la raison plutôt que l’émotion.

 

Ces partis de la raison étaient constitués de deux grandes familles : le libéralisme et la social-démocratie. C’est de leur camp respectif que l’un et l’autre ont subi les premiers coups, ceux qui leur ont causé des dégâts irréversibles.

 

L’infernal couple anglo-saxon Reagan-Thatcher a détruit, au nom du libéralisme, ce qui constituait un élément fondamental dudit libéralisme, à savoir la régulation. Le libéralisme avait pour principe de ménager le plus possible d’espace à la liberté d’entreprendre et prônait la libre concurrence. Mais, conscients qu’un laisser-faire absolu allait créer des désordres sociaux considérables, les libéraux de jadis ont encadré cette liberté par la loi et l’Etat de droit. Pour reprendre une vieille image, le renard disposait certes d’une grande liberté dans le poulailler, mais il lui était interdit de tuer toutes les poules. L’ultralibéralisme à la Reagan-Thatcher a fait voler en éclat ce vieux libéralisme permettant au renard de se lancer dans tous les carnages qu’exige son appétit sans frein.

 

Le libéralisme s’efforçait – sans forcément y parvenir – à ce que le meilleur l’emporte en fixant les règles du jeu. Avec l’ultralibéralisme, ce n’est pas le meilleur qui triomphe, mais le plus pervers, celui dont la course folle n’est entravée par aucun scrupule, aucune limite. L’industrie du porc breton paie-t-elle ses ouvriers au salaire minimal ? L’industrie porcine allemande réplique en rémunérant ses ouvriers roumains au lance-pierre pour vendre sa cochonnerie à vil prix. Les tisserands pakistanais des multinationales chinoises et occidentales demandent-ils quelques grains de riz supplémentaires dans leur bol? Leurs collègues bangladais sont prêts à prendre la relève. Le phénomène a été mille fois rabâché. Après la crise des «subprimes» – un sommet dans l’immondice ultralibérale – les partis libéraux ont promis que, cette fois-ci, on allait dresser le renard capitaliste. Qu’a-t-on vu ? Rien.  Ces formations «raisonnables» se sont montrées incapables de faire entendre raison à ce renard enragé.

Et l’on voudrait que le peuple vote pour eux?

 

Côté social-démocrate, ce n’est pas plus brillant, au contraire. Après la chute du Mur de Berlin, les partis socialistes démocratiques ont été privés de leur épouvantail favori : l’Empire rouge. Ils ne pouvaient plus l’agiter au nez des dirigeants économiques et des partis libéraux en leur disant : «Laissez aux travailleurs une part de votre gâteau, sinon ils se tourneront vers le Kremlin qui vous bouffera tout cru.» Au lieu de faire leur aggiornamento idéologique pour s’adapter à la nouvelle donne, les sociaux-démocrates ont continué comme si de rien n’était. La classe ouvrière, qui formait leur base, a été éclatée dans les miroirs brisés de l’individualisme induit par le capitalisme nouveau et ses stupéfiants technologiques. Or, sans conscience de classe, il n’y a pas de classe du tout, disait un certain Marx. Au lieu de parer au danger pour reconstituer cette conscience – ce qui est le boulot d’un parti de gauche ­– nombre de formations socialistes ont préféré s’investir dans les sujets de société, plus à la mode communicante. Certaines d’entre elles ont même abandonné leur camp en suivant docilement les traces du renard ultralibéral.

Et l’on voudrait que les travailleurs leur en soient reconnaissants?

 

A cela s’ajoute la sensation d’être emporté par le magma mou de la sous-culture américaine. Dans la pub, dans les conversations, partout, ce sabir américanolâtre s’insinue pour formater ce qui reste de nos neurones aux produits technologiques qu’il est chargé de promouvoir. Cet aspect est loin d’être secondaire, car il fait partie de la sensation d’être dépossédé.

 

 Pour que l’angoisse ainsi créée perde de sa virulence, nous cherchons à lui trouver un point ce fixation. Ayant mille visages, l’ultralibéralisme n’en a aucun. C’est donc l’autre le plus proche qui transformera l’angoisse en colère, à savoir l’immigré, le Rom, le frontalier, le bronzé, celui qu’on ne peut plus sentir. Le racisme devient ainsi un moyen d’expression qui trouve sa traduction politique dans les partis nationalistes qui ont la raison pour ennemie.

 

Or, si le nationalisme permet d’assouvir les passions, de tout temps il n’a créé que guerres et désolations. Ce qui fut vrai en 1914 et en 1939, entre autres, se vérifiera demain, sous d’autres formes.

 

Le libéralisme et la social-démocratie sont morts. Le temple de la raison politique et humaniste est à reconstruire sur leurs ruines. Le défi est à la mesure du grand vertige qui saisit le monde. Mais voilà, nous reste-t-il encore assez de temps? Commençons tout de suite par dresser l’acte de décès des partis de la raison, afin de ne pas se contenter de rafistoler un vieux moteur qui ne tiendra plus la route, et par dénoncer les impostures des partis nationalistes.

 

Jean-Noël Cuénod

16:10 | Lien permanent | Commentaires (33) | Tags : front national, marine le peen, wilders, extrême-droite | |  Facebook | | |