16/03/2018

Justice–Triste tropisme des procureurs de la Toile

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Très forts sont-ils, les procureurs de la Toile! Ils n’ont nul besoin de connaître un dossier de justice pour hurler leurs réquisitoires sur les réseaux sociaux. Moins ils connaissent une affaire et plus sonore devient leur colère.

Sans doute, s’emmerdent-ils dans la vie, ces Fouquier-Tinville du clic vengeur.  L’indignation reste l’une de ces passions tristes qui donne des teintes rougeâtres à la grisaille des jours étroits. Mais à s’indigner tout seul dans son coin, on s’encolère en rond. On se fatigue. On se lasse. C’est en meute que l’indignation se nourrit et qu’elle prospère. Les aboiements se répondent et entrent en synergie, sont absorbés par une spirale qui se propulse vers les sommets de l’émotion.

Jadis, les forts en gueule énonçaient leur verdict sans appel, accoudés au comptoir du bistrot. Leur rayon d’action s’en trouvait bien limité. Aujourd’hui, twitter, facebook et autres réseaux leur offrent l’univers sur un smartphone. Leurs sentences d’après boire font vibrer l’univers. Elles ont plus d’échos et d’éclats que les vrais jugements, tout empêtrés de nuances, qui tombent dans l’oreille des sourds, hélas non muets.

La récolte patiente des indices, les interprétations des témoignages souvent contradictoires, les méandres des rapports sociaux, les angoisses des victimes, les échappatoires des suspects, les réflexions pour tenter d’approcher une vérité qui s’éloigne comme la ligne d’horizon, l’effrayante complexité des comportements humains, tout cela forme l’humus où pousse, tant bien que mal, cette plante fragile appelée justice. Mais les procureurs du beuze n’en ont strictement rien à faire. Pour eux, la douleur des victimes n’a d’autre but que de mettre en appétit leur jouissance colérique.

Nous sommes désormais bien préparés mentalement à mener les pires des chasses aux sorcières.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO

L’éternelle Billie Holiday chante la célèbre chanson dénonçant le lynchage des Afro-Américains, Strange Fruit. Mise en musique du poème d’Abel Meeropol en 1937.

17:12 Publié dans social | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : justice.médias, lynchage | |  Facebook | | |