16/07/2016

Turquie : sale coup (d'Etat) pour la laïcité

02187197372.jpg

«Laiklik», tel est le nom utilisé en Turquie pour qualifier la laïcité et qui figure encore à l’article 2 de la Constitution établie par Kemal Atatürk en 1924 et confirmée en 1982. Après la tentative de coup d’Etat, il est à redouter que le peu qui subsistait de laïcité dans ce pays soit vidé de sa substance.

Au moment où ces lignes sont écrites, la partie de l’armée qui s’était soulevée paraît battue. Le président Recep Tayyib Erdogan (photo, en brandissant le Coran) a triomphé d’autant plus que ses partisans sont descendus en masse dans les rues pour le soutenir. Les militaires, une fois de plus, ont une guerre de retard. Certes, l’armée turque a une certaine habitude des coups d’Etat : 1960, 1971 et 1980. Mais voilà, les temps ont changé.

La Turquie post-Guerre froide

Tout d’abord, les militaires turcs ne peuvent plus compter sur le soutien logistique des agences de renseignements américaines. D’ailleurs, le président Obama s’est empressé de soutenir Erdogan dans son bras-de-fer avec les insurgés en uniforme. Durant la Guerre froide, l’armée turque tenait un rôle capital au sein de l’OTAN, son pays gardant pour l’Occident la frontière avec l’URSS. Donc, pas question de laisser un tel pays batifoler dans l’errance politique. Les militaires turcs ayant des liens très étroits avec leurs confrères américains, ils pouvaient compter sur leur appui.

Or, si depuis l’effondrement de l’empire soviétique, la Turquie est restée un élément géostratégique important pour l’Occident, elle a perdu son caractère vital pour les intérêts américains. D’autant plus, que le président Erdogan a mis fin à sa complicité avec l’Etat Islamique et qu’il a normalisé ses relations avec Israël. Washington n’allait pas se mouiller dans une nouvelle aventure militaire, alors que son allié est en train de retrouver le droit chemin.

La castration politique de l’armée

Plus important encore : en s’appuyant habilement sur ses interminables négociations avec l’Union européenne, Erdogan a réussi à ôter à son armée sa légitimité de gardienne de la Constitution que lui avait conférée le fondateur de la Turquie moderne et «laiklik», Kemal Atatürk. Cette légitimité avait permis à l’armée turque de «vendre» à l’extérieur et à l’intérieur ses coups d’Etat de 1960-71-80. Mais depuis les réformes de juillet 2003, elle a perdu ce caractère politique. Erdogan et son parti islamiste AKP ont réussi à faire rentrer les militaires en caserne avec prière de ne plus en sortir, sinon sur ordre présidentiel.

Ce recentrage de l’armée sur ses tâches uniquement militaires a été intériorisé par une grande partie de ses officiers supérieurs, d’autant plus qu’Erdogan a pris soin de promouvoir ceux qui pouvaient servir sa politique. Dans ces conditions, l’échec de ce soulèvement des opposants militaires à Erdogan n’a rien d’étonnant.

«Sultanisation» de la Turquie 

 Si ces insurgés ont voulu donner un coup d’arrêt à l’autoritarisme d’Erdogan et à sa politique islamiste contre la laïcité, alors ils ont vraiment raté leur coup dans les grandes largeurs. Leur autogoal risque plutôt de conforter le pouvoir personnel de ce président qui se rêve sultan. Il a démontré qu’une large partie du peuple n’hésite pas à descendre dans la rue pour le soutenir. L’image des manifestants bloquant les chars d’assaut, armés de leurs seuls bâtons, restera l’icône de la propagande des islamistes turcs (vidéo ci-dessous).

Nanti de ce soutien apporté à la fois par les urnes et par la rue, Erdogan n’hésitera pas à donner un coup d’accélérateur la «sultanisation» de la Turquie  et à démanteler ce qui reste encore de laïcité dans les institutions. Le mot «laiklik» risque fort d’être effacé des dictionnaires turcs.

Néanmoins, tout espoir laïque n’est pas forcément perdu. La Turquie des villes comprend des classes moyennes qui restent attachées à la liberté de conscience. Même si les médias sont mis au pas par le pouvoir, les Turcs disposent des réseaux sociaux et de leurs liens avec l’étranger pour s’informer et échanger. La réaction d’une partie des militaires contre le régime de «démocrature» d’Erdogan démontre que l’opposition n’est pas morte. Même si elle sort très affaiblie par ce coup d’Etat manqué.

 Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

17:01 | Lien permanent | Commentaires (37) | Tags : turquie, vidéo, laïcité, erdogan, islamisme | |  Facebook | | |

25/05/2016

Les écoliers musulmans devront serrer la main de leur enseignante

le-refus-de-deux-eleves-musulmans-de-serrer-la-main-des-enseignantes-d-une-ecole-secondaire-du-canton-de-bale-campagne-provoque-un-tolle-en-suisse-photo-l-alsace-thierry-gachon-1459890407.jpg

 Rappelez-vous, l’affaire avait fait grand bruit à Therwil, en Suisse et même au-delà. Le 7 avril dernier, Le Plouc commentait la décision prise par la Commission scolaire de cette petite ville de Bâle-Campagne d’exempter deux collégiens musulmans de la traditionnelle poignée de mains entre profs et élèves au début des cours. Ces deux adolescents de 14 et 15 ans avaient refusé ce salut sous le prétexte que l’islam leur interdisait de « toucher la main d’une femme ».

Or, ce mercredi, les autorités cantonales de Bâle-Campagne ont annulé cette exemption en décidant qu’une enseignante peut exiger d’un élève qu’il lui serre la main. En cas de refus, les parents risquent un avertissement et, en cas de récidive, une amende pouvant atteindre 5000 francs (4520 euros).

Voilà qui est clair. L’islam n’est pas un motif pour refuser de serrer la main de son enseignante. Et les premiers à se féliciter de cette salutaire décision bâloise sont les nombreux démocrates musulmans suisses, comme le signale cette interview, parue dans la Tribune de Genève, de Saïda Keller-Messhali, présidente du Forum pour un Islam progressiste (pour la lire cliquer ici).

Voilà qui est clair, disions-nous. En effet, c’est de clarté dont nous avons besoin dans les rapports entre musulmans et non-musulmans au sein des pays européens. Les musulmans ont le droit de pratiquer leur religion, d’exprimer leur foi publiquement en respectant la paix publique. Mais dans les relations entre citoyens, ils doivent se plier aux us et coutumes de ceux qui les ont précédés. Chez nous, on serre la main des profs en guise de respect mutuel. Qu’ils soient hommes ou femmes. Point final.

Jadis, nos contrées reléguaient la femme à un rang de mineure. Aujourd’hui, elles rejettent cette discrimination. Que d’aucuns exigent un retour en arrière en infligeant à la femme des marques de mépris est inacceptable. Et qu’ils obéissent à des mobiles religieux ne rend pas leur comportement moins odieux.

Cette clarté, seule la laïcité est à même de la porter dans nos sociétés. Or, Bâle-Campagne, comme la plupart des cantons suisses – à la notable exception de Genève et de Neuchâtel – n’est pas laïque. Il reconnaît comme collectivités de droit public, l’Eglise protestante et les deux Eglises catholiques (romaine et chrétienne ou vieille-catholique). En revanche, les autres institutions religieuses ne disposent pas de cette reconnaissance officielle[1]. Dès lors, sans un mur séparant la religion de l’Etat, le flou s’installe là où devrait régner la clarté. Ce déséquilibre entre les communautés religieuses risque fort de susciter un sentiment de frustration chez les citoyens qui professent une confession non-reconnue. Et cette sorte de « mise à l’écart » ne concerne pas que les musulmans. Les pratiquants d’autres religions mais aussi les athées seraient en droit de douter de la neutralité d’un canton qui aurait « ses » Eglises officielles.

Perpétuer le système des religions d’Etat (ou de canton), c’est perpétuer une configuration malsaine par essence.

 Jean-Noël Cuénod

 

[1] Plusieurs cantons reconnaissent aussi la Communauté juive comme collectivité de droit ou d’intérêt public. Mais aucun d’entre eux n’accorde cette reconnaissance à l’islam, au bouddhisme ou au christianisme orthodoxe, pourtant bien représentés en Suisse.

19:42 | Lien permanent | Commentaires (51) | Tags : islam, ecole, laïcité, etat | |  Facebook | | |

12/05/2016

Laïcité et Ville de Genève ou quand le bon sens met les voiles

police_minneapolis.jpg

Agente de police musulmane dans le Minnesota

En France, à Genève et ailleurs, les élus éprouvent moult peines à mettre le curseur au bon endroit lorsqu’ils abordent les mesures liées à la laïcité, entre le laxisme – qui permet aux communautarismes sectaires de se développer au mépris du bien commun – et la répression – qui vise à empêcher toute expression publique du religieux. Et comme le bon sens est une vertu de moins en moins partagée par la gent politique, ce positionnement de curseur dérape vers la cacophonie.

Ainsi, la conseillère administrative socialiste Sandrine Salerno veut autoriser les fonctionnaires de la Ville de Genève à porter des signes religieux durant leur travail. Voici ses propos rapportés par la Tribune de Genève de mardi 3 mai : « Mon positionnement ne porte pas sur le voile mais plus largement sur les attributs religieux. Ce qui compte, c’est que le fonctionnaire délivre la prestation de manière indifférenciée, quelle que soit la personne à qui elle s’adresse. »

 Or, les fonctionnaires cantonaux, eux, ont l’interdiction de porter des signes religieux distinctifs. Si Mme Salerno est suivie par ses collègues de l’exécutif de la Ville, les fonctionnaires municipaux pourraient porter foulard islamique, kippa ou croix ostensible, contrairement à leurs collègues du canton. A Genève, où le Canton et la Ville sont si imbriqués, on imagine l’incohérence ainsi générée. D’ailleurs, si l’Etat de Genève a interdit le port des signes religieux par ses fonctionnaires durant leur travail (en dehors, ils s’habillent comme ils le veulent), c’est à la suite d’une décision avalisée par le Tribunal fédéral puis la Cour européenne des droits de l’homme dont les jurisprudences s’imposent à tous.

Rappelons qu’une enseignante de l’école primaire de Châtelaine convertie à l’islam avait été interdite de porter le foulard propre à sa religion pendant son enseignement. La Cour européenne avait soutenu la mesure prise par le gouvernement genevois en excipant, entre autres, de cet argument :

La décision attaquée est en droite ligne du principe de la neutralité confessionnelle de l’école, dont le but est, non seulement de protéger les convictions religieuses des élèves et des parents, mais également d’assurer la paix religieuse qui sous certains aspects reste fragile. A cet égard, il faut relever que l’école risquerait de devenir un lieu d’affrontement religieux si les maîtres étaient autorisés par leur comportement, notamment leur habillement, à manifester fortement leurs convictions dans ce domaine.

Il existe donc un intérêt public important à interdire à la recourante de porter le foulard musulman.

 Mme Salerno s’assied donc sur cette jurisprudence pourtant clairement motivée. Prétendre que l’arrêt ne concerne que des fonctionnaires cantonaux et non municipaux relève de l’argutie juridique. C’est le fond qui importe en l’occurrence, c’est-à-dire la neutralité confessionnelle que doit observer tout agent de l’Etat au sens large du terme et à tous les niveaux de l’action publique.

Dans sa déclaration, Mme Salerno précise que ce qui compte pour elle, c’est que le fonctionnaire municipal délivre sa prestation correctement. Or, un fonctionnaire n’est pas que distributeur de prestations, il est aussi producteur de symboles. Dans le strict contexte de ses missions, il représente les autorités genevoises et agit en leur nom. Or, sur le plan municipal comme sur le plan cantonal, lesdites autorités sont strictement séparées des institutions religieuses. La proposition de la conseillère administrative est source de confusions, de troubles et de dangers potentiels. La jurisprudence de la Cour européennes des droits de l’homme nous a pourtant mis en garde.

 Jean-Noël Cuénod

17:20 | Lien permanent | Commentaires (27) | Tags : laïcité, genève | |  Facebook | | |

06/05/2016

La laïcité, ce n’est pas forcément ce que vous croyez !

107817267.jpg

Ci-dessous, le texte de la conférence prononcée par le soussigné lors d'une conférence publique qui s'est tenue le 27 avril 2016 à l'hôtel Dante à Lugano. Elle était organisée par les Loges Il Dovere et Brenno Bertoni; cette réunion était ouverte à tous, maçons et non-maçons.

La laïcité, ce n’est pas forcément ce que vous croyez, tel est le titre de cet entretien. Mais tout d’abord, d’où vient le mot laïcité ?

Il est d’invention récente puisqu’il apparaît en France pour la première fois en 1871, soit aux premières heures de la IIIe République. Ce néologisme a été forgé dans le contexte de la lutte entre les républicains anticléricaux et la puissante Eglise catholique française qui soutenait la monarchie. Les autres langues n’ont utilisé ce vocable qu’à partir du français et ont encore bien du mal à l’introduire dans leur appareil lexical, comme l’arabe. Il faut dire que la notion d’une séparation entre la reli-gion et l’Etat est difficilement saisissable par la théologie musulmane. Par exemple, lorsque le régime d’Atatürk a imposé la laïcité en Turquie durant l’entre-deux-guerres, les juristes turcs ont dû s’inspirer directement du français pour former dans leur langue le terme de laiklik.

En français, le terme « laïcité » dérive de l’adjectif « laïc » qui est, lui, beaucoup plus ancien et provient du grec laïkos signifiant «peuple» par opposition à klericos désignant les détenteurs du pouvoir sacré.

Toutefois, si ce mot est de création récente, la notion qu’il désigne est, elle, vieille comme les Évangiles. On retrouve l’idée de séparation entre le temporel et le spirituel dans la célèbre réponse de Jésus dans Marc au chapitre XII, verset 17 : Rendez à Dieu ce qui lui appartient et à César ce qui lui revient.

Voilà pour l’origine du mot. Mais que signifie-t-il vraiment ? Je vous propose cette définition établie par le Groupe de travail sur la laïcité (GTL), qui a rédigé un rapport au Conseil d’Etat genevois en vue d’inscrire ce principe dans les textes législatif et réglementaire :

 «La laïcité est un principe séparant l’Etat des communautés religieuses; celles-ci n’interviennent pas en tant que telles dans les affaires de l’Etat ; celui-là n’intervient pas dans les affaires des institutions religieuses, sauf à faire respecter la loi, comme pour n’importe quelle autre personne morale».

La définition précise ensuite que la laïcité ménage «un espace où les fidèles des différentes communautés religieuses, les personnes professant l’athéisme, celles choisissant l’agnosticisme ainsi que les tenants de systèmes de pensée ou philosophiques de toute nature peuvent échanger, débattre, évoluer en tant que citoyens, sans chercher à imposer leurs convictions par la contrainte, la menace ou le harcèlement».

 La laïcité sous ses formes les plus diverses comprend donc au moins deux éléments de base indissociables : d’une part, la séparation entre l’Etat et les institutions religieuses ; d’autre part, la liberté de conscience. Si l’un des deux manque, il n’y a pas de laïcité. Toutefois, même en régime séparé, quelle que soit la forme de l’Etat et quelle que soit la forme de l’institution religieuse, les deux interagissent puisqu’ils sont l’un et l’autre des composantes essentielles de la vie sociale.

 Comment un Etat laïque doit-il entretenir ses relations avec les communautés religieuses établies sur son territoire? Les situations sont si nombreuses qu’il faudrait plusieurs tomes pour répondre de façon complète. En tout cas, ces relations réclament du doigté, de la part de tous les protagonistes. Comme le signale le rapport du Groupe genevois de travail sur la laïcité, sur le plan pratique, «où placer le curseur de la laïcité? Trop de rigidité suscite de multiples oppositions au nom de la liberté d’expression; trop de souplesse encourage les intégristes à occuper l’espace public pour tenter d’imposer leur croyance.»

Quatre principes au moins doivent être respectés impérativement, à savoir :

- que l’Etat ne partage pas son pouvoir avec une ou des communautés religieuses;

- que celles-ci conservent leur liberté vis-à-vis de l’Etat avec le droit pour seule limite;

- que l’Etat respecte sa neutralité vis-à-des communautés religieuses en les considérant toutes de façon égale;

- que la loi commune s’impose aux coutumes particulières.

 La délicate étape des définitions étant passée, j’aborderai quatre autres points :1. De fausses idées sur la laïcité, 2. Les paradoxes de la laïcité, 3. La Suisse et sa Constitution incohérente, 4. L’extension de la liberté de conscience.

 1. De fausses idées sur la laïcité

 Le sociologue français Jean Baubérot, distingue la laïcité légale de la laïcité narrative. La première se réfère directement aux textes législatifs, réglementaires ou jurisprudentiels; la seconde est une reconstruction plus ou moins fantasmagorique de cette notion par les médias et la rhétorique des politiciens.

Ainsi, sont nées de nombreuses fausses idées et autres confusions qui tendent à rendre la laïcité illisible. En voici un florilège.

 Sécularisation. Ce terme est souvent confondu, à tort, avec la laïcité. La sécularisation signifie la perte d’influence de la religion sur la vie collective. L’Angleterre ou le Danemark, par exemple, ne sont pas laïques, dans la mesure où ces deux pays vivent sous le régime de la religion d’Etat (l’anglicanisme pour l’une, le protestantisme luthérien pour l’autre). En revanche, ils connaissent le même processus de sécularisation que leurs voisins européens.

 Athéisme. La lettre d’un lecteur français de l’hebdomadaire Marianne (25 février 2006) illustre fort bien cette confusion qui fait de la laïcité une arme au service de l’athéisme. Elle est ainsi rédigée : (…) C’est le devoir des démocrates laïques de lutter contre l’emprise des religions et même contre l’idée de Dieu. Avant de pouvoir étendre la démocratie, il faut déreligionniser la planète. Eh bien, non! Le but de la laïcité n’est pas – et n’a jamais été – de promouvoir l’athéisme. Elle n’a, vis-à-vis de l’existence ou de la non-existence de Dieu, aucune position; son propos n’est pas d’intervenir dans un débat philosophique; elle n’est pas l’arbitre des élégances théologiques ou athéologiques.

 Un moyen de lutte contre l’islam. C’est la confusion préférée du Front national en France. Alors que ce parti d’extrême-droite comprend de nombreux intégristes catholiques et qu’il ne défendait guère la laïcité républicaine, le voilà qui parsème ses discours de considérations laïques et même laïcardes depuis l’arrivée à sa tête de Marine Le Pen. Mais, en ce cas, la laïcité est pervertie en argument islamophobe. Il s’agit de lutter contre la présence en France de la religion musulmane. Et par islamophobie, il faut entendre moins la critique d’une religion – qui reste légitime – que l’expression déguisée d’un racisme anti-arabe.

 Un prétexte pour ignorer le phénomène religieux. La tentation peut être grande pour un fonctionnaire de prendre prétexte de la laïcité afin de ne pas entrer en matière avec des communautés religieuses. Mais la laïcité n’invite pas l’Etat à tout ignorer du fait religieux. On a vu d’ailleurs à quel point les autorités cantonales et fédérales en Suisse ont été prises au dépourvu par les massacres de la secte OTS commis, notamment, à Cheiry (FR) et Salvan (VS) en 1994.

Il n’y a pas de rapport de subordination entre Etat et religion, mais cela ne signifie pas l’absence de tout rapport entre eux! L’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme garantit la liberté d’expression religieuse. Dès lors, pour permettre cette libre expression, sans que cela ne trouble l’ordre public ou la paix confessionnelle, l’Etat doit bien prendre langue avec les communautés religieuses et ne saurait se confiner dans une superbe ignorance ombrée d’indifférence.

 2. Les paradoxes de la laïcité

 La laïcité, comme toute activité humaine, fourmille de paradoxes. En voici quelques uns qui contredisent les clichés qui la déforment.

 La France et ses entorses à la laïcité. La Constitution française fait sienne la laïcité dès son article premier : La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

Comme nous l’avons constaté au début de cette conférence, le mot «laïcité» a  été créé en France dès 1871, au moment de la chute du Second Empire et des premiers balbutiements de la IIIe République. Ce néologisme a été forgé dans le contexte de la lutte entre les républicains anticléricaux et la puissante Eglise catholique française qui soutenait la monarchie. En 1905, la France s’est dotée de la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Loi remarquable, à la fois par sa clarté, sa cohérence et sa souplesse.

Car elle n’en manque pas, de souplesse! Ainsi, contrairement à la Suisse et à Genève, la France dispose d’un ministère des Cultes, fonction dévolue au ministre de l’Intérieur, chargé de la sécurité. Ce titre n’est pas que symbolique. En 2003, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy a participé très activement à la création du Conseil français du culte musulman (CFCM), l’idée initiale venant d’un autre ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, en 1999. Il reste à savoir si cette intrusion de l’Etat dans l’organisation d’une religion était vraiment une bonne chose ! En tout cas, le gouvernement français était nettement sorti du cadre de la laïcité à cette occasion.

Alors même que la Loi de séparation des Eglises et de l’Etat, adoptée en 1905, prévoit que l’Etat ne salarie ni ne subventionne aucun culte (article 2), la France a maintenu le régime concordataire (qui ressemble à celui en vigueur dans plusieurs cantons alémaniques) en Alsace-Moselle pour des raisons historiques. Dès lors, la France laïque y reconnaît les cultes catholiques, protestants et juifs et… y salarie leurs officiants.

Mais il n’y a pas que l’Alsace-Moselle. En Guyane, l’Etat français prend aussi en charge le salaire des ministres du culte, mais uniquement au profit de l’Eglise catholique.

A Mayotte, il rémunère les cadis (juges musulmans).

A Saint-Pierre-et-Miquelon, en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie, l’Etat français finance également les différentes communautés religieuses présentes sur ces territoires.

Sur un plan plus général, l’Etat accorde des subventions à l’enseignement privé qui est principalement d’essence religieuse et très majoritairement catholique. Il salarie aussi les aumôniers civils (hôpitaux, prisons) et militaires appartenant aux principales religions en présence sur sol français (catholicisme, islam, judaïsme, protestantisme, et même bouddhisme).

Dès lors, le modèle français n’est pas aussi laïque que l’image que nous en avons. Une fois de plus, constatons que la «laïcité légale» est une chose et que la «laïcité narrative» en est une autre, fort différente.   

 Les Etats-Unis, plus laïques que la France? Alors, que la France politique aime à proclamer son anticléricalisme, les politiciens américains ne cessent de mettre Dieu à toutes les sauces rhétoriques. Ils mâchent du divin comme s’il s’agissait d’un chewing-gum. Voilà pour l’apparence. Mais en réalité, les Etats-Unis sont incontestablement un pays laïque au regard de ses lois. 

Certes, les Pères fondateurs de la Constitution fédérale n’ont pas inventé le mot «laïcité» mais, 114 ans avant la France, ils ont garanti la séparation des Églises et de l’État fédéral en adoptant en 1791 le premier amendement qui prévoit cette mesure. Outre la séparation, cet amendement consacre la pleine liberté de conscience et confirme l’absence de toute religion d’Etat. Thomas Jefferson, le troisième président des Etats-Unis, considérait que ce premier amendement érigeait «un véritable mur de séparation entre l'Église et l'État». Pour faire respecter ce «mur», les juges de la Cour suprême ont toujours refusé la prière à l'école, les subventions étatiques aux écoles confessionnelles – contrairement à la France – et la présence de symboles religieux dans l'espace public.

De même, à son article 6, la Constitution américaine de 1787 a d’emblée exclu la discrimination religieuse en matière d’emplois publics: Aucune déclaration religieuse spéciale ne sera jamais requise comme condition d’aptitude aux fonctions ou charges publiques sous l’autorité des Etats-Unis»

Certes, l’Amérique a pris, elle aussi, ses libertés vis-à-vis de sa laïcité originelle en choisissant pour devise In God we Trust. Elle ne figure pas dans le texte fondateur des Etats-Unis et a été adoptée fort tardivement par le Congrès, en 1956. De même, les télévisions ont popularisé la scène montrant le nouveau président américain en train de prêter son serment d’investiture sur la Bible. Toutefois, comme le remarque dans une interview au Point (12 mars 2012) le politologue français Daniel Lacorne[1], cela n'est pas prévu par la Constitution des Etats-Unis. C'est une coutume empruntée au parlementarisme anglais et inaugurée par George Washington, le premier président de la nouvelle République fédérale. John Quincy Adams, le sixième président des États-Unis, ne prêta pas serment sur la Bible, mais sur un recueil de lois. Un autre élu, le représentant démocrate du Minnesota, Keith Ellison, a prêté serment en 2007 sur un exemplaire du Coran. Chacun fait ce qui lui plaît.

 La Turquie, un pays pas si laiklik que ça! Lorsqu’en 1923, la révolution emmenée par Mustafa Kemal Atatürk fonde la République turque sur les décombres de l’Empire ottoman, la laïcité fait partie de l’arsenal destiné à moderniser le pays. La Constitution de 1937 définit la Turquie comme un Etat «républicain», «national», «populaire», «étatiste», «laïque» et «réformateur». Les juristes turcs ont dû s’inspirer directement du français pour former dans leur langue, le terme de laiklik. Dès lors, – du moins jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan dès novembre 2002 et de son parti islamo-conservateur AKP –, la Turquie était présentée comme «l’autre pays de la laïcité». Toutefois, avant même le règne d’Erdogan, la laïcité turque présentait des traits tout à fait spécifiques.

Dès le début de la nouvelle République, la politique de son fondateur Atatürk consistait à donner à l’Etat les instruments pour maîtriser la sphère religieuse, qui était encore tout imprégnée par les fumées ottomanes et demeurait très influente au sein de la population. La maîtriser, la soumettre s’il le faut, mais sans se séparer d’elle, ce qui constitue une différence de taille par rapport à Genève et à la France. Il existe depuis 1924 une «présidence des affaires religieuses» (Diyanet Işleri) de l’Etat turc qui contrôle étroitement les activités des imams et leur formation. Donc, si l’on conçoit que la laïcité a pour base la séparation entre l’Etat et la religion, on peut légitimement se demander si la Turquie kémaliste répond à cette définition.

De plus, après l’accession d’Erdogan à la tête du gouvernement, puis à la présidence de la République, cette «laïcité légale» ne cesse d’être vidée de sa substance. Laiklik, la Turquie? Mais pour combien de temps encore? En effet, lundi soir (25 avril 2016) le président du parlement turc, Ismail Kahraman, a demandé l’abandon de la laïcité, dans le contexte de la réforme constitutionnelle souhaitée par le président Erdogan.

 3. La Suisse et sa Constitution incohérente

 En Suisse, les relations entre l’Etat et la religion ressortissent à la compétence des cantons. Par conséquent, notre pays dispose de presque tous les cas de figure possibles en matière de relations entre autorités publiques et communautés religieuses. Seuls Genève et Neuchâtel vivent sous le régime de la séparation et peuvent être considérés comme laïques. Tous les autres cantons ne le sont pas puisqu’ils reconnaissent de deux (généralement les Eglises catholique-romaine et protestante) à cinq (outre ces deux Eglises, la catholique-chrétienne et les deux communautés juives, dont la libérale, comme à Zurich) communautés religieuses. Le bouddhisme comprend 52,2% de fidèles de nationalité suisse et l’islam figure au troisième rang des religions recensées sur notre sol. Malgré cela, aucun canton ne les reconnaît.

Sur le plan fédéral, la Confédération ne s’occupe donc pas de religion. En principe. Mais le préambule de notre Constitution commence par ses mots : Au nom de Dieu Tout-Puissant[2]. Et il y a nettement plus gênant. Les relations entre l’Etat et les communautés religieuses sont régies par l’article 72; trois alinéas le composent :

1 – la réglementation des rapports entre l’Eglise et l’Etat est du ressort des cantons ;

2 – dans les limites de leurs compétences respectives, la Confédération et les cantons peuvent prendre des mesures propres à maintenir la paix entre les membres des diverses communautés religieuses ;

3 – la construction des minarets est interdite.

 Cet alinéa 3 tranche singulièrement sur le caractère général des deux autres. Faut-il rappeler qu’il a été ajouté à la suite du succès de l’initiative populaire contre les minarets le 29 novembre 2009, adoptée par 57% des votants? D’un côté, la Constitution dit que les religions ne la concerne pas : «voyez avec les cantons». Et de l’autre, elle interdit à une confession particulière, l’islam en l’occurrence, de ne pas utiliser un élément de son architecture traditionnelle. Où est la logique? La volonté populaire est sacrée, certes. Mais elle a introduit dans la Constitution un élément religieux, alors que, justement, ce texte voulait éviter d’intervenir dans ce domaine. La porte est ainsi laissée ouverte à l’introduction d’autres normes de ce type. Ce n’est certes pas le meilleur moyen de préserver la paix confessionnelle à laquelle ce pays, longtemps partagé entre deux confessions antagonistes, ne cesse d’aspirer.

 Au Tessin, le crucifix dans les écoles publiques avait soulevé naguère maintes polémiques.

Rappelons que si les cantons disposent d’une large compétence en matière de rapport entre l’Etat et les institutions religieuses, il y a néanmoins des limites comme l’explique le professeur genevois de droit public François Bellanger, dans l’un de ses travaux :

« Les écoles publiques, placées sous la responsabilité de la Confédération, des cantons et des communes doivent appliquer strictement le principe de la neutralité confessionnelle (...).L’enseignement religieux à l’école ne peut être que facultatif. Pour ces motifs, la présence d’un crucifix dans une salle de classe est contraire à la neutralité confessionnelle de l’école, car celui qui la fréquente peut voir dans ce symbole la volonté de se référer à des conceptions chrétiennes dans le cadre de l’enseignement »

D’ailleurs Le Tribunal fédéral avait en 1990 décroché le crucifix qui ornait les salles de classe d’une école publique tessinoise de la commune de Cadro.

Le Tessin a aussi retenu l’attention sur un autre point, la délicate question des rapports avec l’islam.

En septembre 2013, les Tessinois ont accepté à 65,4 % une initiative populaire qui reprenait presque mot pour mot la loi française interdisant le port de la burqa et du niqab (voile intégral) dans l’espace public. Pour l’instant, cette loi reste de portée avant tout symbolique, car aucun cas de musulmanes voilées intégralement n’avait été constaté au Tessin qui ne comprend que 6000 personnes de confession isla- mique sur 335 720 habitants. Les rares exemples étaient offerts par quelques touristes de passage à Lugano. On compte sans doute plus de soccoli à Ryad que de niqab à Lugano! De l’aveu même des initiants, il s’agissait d’agir à titre préventif, notamment à l’endroit des musulmans installés dans l’Italie voisine.

Je ne sais pas ce qu’il en est au Tessin, mais depuis que la burka est interdite, je n’en ai jamais vu autant à Paris, surtout aux alentours de la Gare du Nord ou dans certaines cités de banlieue. Si l’on adopte une loi, alors appliquons-la. La non-application des lois par l’Etat entraîne l’inobservance des lois par les citoyens !

En outre, je crois que l’enseignement de l’Histoire des religions dans les écoles est aussi un sujet de préoccupation dans votre beau canton.

Même laïque, le pouvoir politique ne saurait se désintéresser des religions qui, directement ou indirectement, influencent le comportement collectif des citoyens. Si l’Etat – du moins dans la conceptiongenevoise de la laïcité – ne saurait financer, même partiellement, des écoles religieuses, il n’en demeure pas moins que se pose la question de l’enseignement du fait religieux dans l’enseignement public.

C’est ainsi qu’à Genève, on n’enseigne pas l’Histoire des Religions, on enseigne l’histoire du fait religieux. Il y a là plus qu’une nuance. Pour savoir de quoi, il retourne, voici une explication donnée par deux anciens députés au Grand Conseil genevois, François Thion et Vesca Olsommer :

L’enseignement du fait religieux doit permettre de comprendre les autres systèmes de pensée, comme la pensée scientifique, le scepticisme ou l’athéisme, par exemple. Exposer une pluralité de points de vue, dans le cadre de l’enseignement scolaire permet de mieux connaître l’autre, de dépasser les préjugés pour intégrer d’autres critères et d’autres comportements. Il s’agit d’établir une distinction entre ce qui relève de la conviction, de la doctrine et, respectivement, de la connaissance. Mieux les identifier permet de mieux les défendre, d’éviter les comportements sectaires et les dérives religieuses.(...) Il s’agit d’enseigner des savoirs et non des religions (...)

4. L’extension continue de la liberté de conscience

La laïcité se trouve donc souvent là où on ne l’attend pas et parfois elle ne se trouve pas là où on l’attend. Ainsi, il n’existe pas une laïcité «substantielle», intemporelle, pur produit du ciel des idées mais des enjeux politiques et sociétaux qui interpellent continûment les aménagements des régimes de laïcité, comme l’explique Jean Baubérot dans son ouvrage Laïcité sans frontières paru aux éditions du Seuil.

 La laïcité est tout le contraire des intégrismes. Et ceux qui, se réclamant d’elle, veulent imposer leur vision antireligieuse du monde sont des imposteurs. Certes, la vision antireligieuse et athée du monde est aussi légitime, au regard de la laïcité, que les croyances religieuses. Elle doit d’ailleurs être défendue lorsqu’elle est attaquée, comme dans certains pays dominés par l’intégrisme musulman. Mais elle n’est pas la laïcité. L’athéisme mérite protection et considération, comme les autres formes de pensée. Ni plus ni moins.

De même, ceux qui transforment la laïcité en arme de combat contre l’islam la trahissent et cherchent à la pervertir. L’islam en Europe et en Suisse doit aujourd’hui s’adapter à un environnement où il entre en concurrence avec d’autres religions, avec l’athéisme, avec l’indifférence religieuse. La laïcité peut l’y aider, à la condition bien sûr, que ses fidèles l’acceptent comme une chance et non pas comme une contrainte à éviter dès que possible.

La laïcité, c’est avant tout l’extension continue de la liberté de conscience.

 Jean-Noël Cuénod

 

[1] Il est l'auteur, entre autres, du livre De la religion en Amérique. Essai d'histoire politique, (Gallimard, 2007).

[2] Au nom de Dieu Tout-Puissant! Le peuple et les cantons suisses, conscients de leur responsabilité envers la Création, résolus à renouveler leur alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde, déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité, conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures, sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres, Arrêtent la Constitution que voici

18:47 | Lien permanent | Commentaires (32) | Tags : laïcité, religion, etat | |  Facebook | | |

25/07/2013

A Trappes, le voile islamiste!

 Le contrôle d’identité d’une musulmane portant le voile islamiste a provoqué une émeute à Trappes, ville de la banlieue parisienne qui est le fief de l’acteur Djamel Debbouze. Il était patent que l’application de loi contre la bourka et le niquabe provoquerait des troubles de ce type, tant les tensions entre communautés s’échauffent dans les cités françaises. Fallait-il pour autant que le parlement renonçât à la voter?

 

Relevons tout d’abord que le couple qui se trouve à l’origine de cette flambée s’est converti à l’Islam; ni le mari ni l’épouse ne sont nés dans une famille musulmane. Le schéma est d’un classicisme évident, les convertis en font souvent trop dans la bigoterie afin de se sentir introduits dans leur nouveau cercle. Nombre d’islamoterroristes sont d‘ailleurs des musulmans de fraîche date. Leur connaissance de l’Islam risque fort d’être élémentaire et réduite aux clichés dont le voile intégral est la plus flamboyante et médiatique figure. Les musulmans feraient bien de se méfier de ces convertis qui rendent détestable leur religion aux yeux des autres citoyens.

 

Revenons à nos brebis intégralement voilées. Deux visions s’affrontent en Occident vis-à-vis de cette prison ambulante pour femmes. L’une, inspirée du libéralisme protestant et de la culture anglo-saxonne, l’autre, suscitée par les principes républicains et laïques qui croissent sur le terreau du monarchisme absolu centré sur le catholicisme. Pour la première, l’Etat n’a pas à légiférer sur le port d’un bout de tissu et n’a pas à dicter sa loi aux communautés religieuses; chacun est libre de s’habiller comme il l’entend. Pour la seconde, l’Etat doit préserver l’espace public (au sens large du terme) de toute invasion religieuse.

 

Ces deux visions ont leur ambiguïté et leurs limites. Le libéralisme communautaire des Anglo-Saxons n’a évité ni le 11-Septembre ni les attentats sanglants de Londres. Quant à la loi anti-bourka, son application est empreinte d’une hypocrisie qui la déconsidère. Des policiers ont donc interpellé une femme voilée dans une cité défavorisée de la banlieue parisienne. Mais promenez-vous avenue Montaigne, haut lieux des boutiques de luxe parisiennes. Vous y verrez maintes Séoudiennes et Quataries intégralement niquabées claquer chez Dior et Boucheron les pétrodollars de leurs cheikhs (bien provisionnés). Aucun policier n’aurait l’indécence de soulever leur voile et de contrôler leur identité, sous peine de se retrouver laveur de paniers à salade dans un commissariat de Forbach ou d’Issoudun. La loi s’applique aux pauvres mais pas aux riches. C’est peut-être «populiste» comme constat. Mais il est bien réel. Que vaut donc une loi dont l’exécution provoque une émeute dans une banlieue et que l’on s’ingénie à ignorer lorsque cela complaît au grand commerce?

 

Pourtant, à écouter la remarquable Elisabeth Badinter dans la vidéo que Le Plouc vous réserve ci-dessous, on en conclut que cette loi doit être conservée. Ce que la philosophe dit de la réciprocité est particulièrement convainquant: en me voilant, j’interdis la vision de mon visage mais moi, je peux contempler celui de mes interlocuteurs. Or, toute la société est fondée sur la réciprocité. Sans elle, il n’est point d’humanité possible.

 

Alors, comment appliquer cette loi avec le maximum de justice et d’efficacité? Il n’y a pas de recettes magiques. Les ambiguïtés, les malentendus persisteront. On peut espérer les limiter par une meilleure formation des policiers mais aussi par l’enseignement des religions. Non pas l’enseignement religieux prodigué par un ecclésiastique mais l’explication donnée aux enfants des multiples formes que prennent la foi et l’athéisme. Dans ce contexte, les responsables religieux de l’Islam ont un rôle essentiel à jouer. C’est à eux qu’incombe le devoir de rappeler que le port du voile intégral est une coutume ne relevant nullement des prescriptions coraniques. S’ils ne fournissent pas cet effort collectif, la bigoterie et la superstition rongeront, en premier lieu, leur propre religion.

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO


mission parlementaire sur le voile intégral... par noop

11:22 | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : islam, laïcité, intégrisme, vidéo | |  Facebook | | |

21/05/2012

L'athée François Hollande bientôt fait chanoine

C'est le quotidien «La Croix» - il le tient sans doute des sources les plus célestes - qui l'annonce. Deux jours après l'élection de François Hollande, le Chapitre de la basilique Saint-Jean-de-Latran a envoyé une lettre au nouveau président de la République française l'invitant à Rome pour y prendre possession de son titre de «Premier et Unique Chanoine honoraire de l'Archibasilique majeure de Saint-Jean-de-Latran» et déposer son fessier républicain laïc sur la stalle qui lui est réservé. Depuis Henri IV, tous les chefs d'Etat français reçoivent cette charge. 

Chacun se rappelle l'usage médiatique que fit son prédécesseur de cette installation papiste, en aspergeant les médias de son Kärcher d'eau bénite.

Hollande ayant d'autres chanoines à fouetter, on ignore s'il archihonorera de son archiprésence l'Archibasilique. Ce serait dommage qu'il nous fasse rater l'occasion de voir un athée déclaré, partisan du mariage des gays et vivant dans le péché avec une créature journalistique elle-même divorcée, devenir Chanoine de Latran. Cela nous ferait archirigoler, surtout en imaginant la tête de Christine Boutin, archigrenouille de bénitier, qui en avalerait de rage le Saint-Suaire.

Lorsqu'il fut intronisé Chanoine de Saint-Jean-de-Latran, Nicolas Sarkozy avait lancé cette homélie papelarde:

«Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé».

Son successeur ‑ en célébrant la mémoire de Jules Ferry qui a créé, en France, l'école laïque, obligatoire et gratuite ‑ lui a répondu à un quinquennat de distance, le jour de son installation à la tête de la République (voir ci-dessous la vidéo):

«Si le savoir n'est pas le monopole du maître, celui-ci  ‑ le maître, le professeur, l'enseignant ‑ doit garder la responsabilité d'en ordonner le sens».

Ainsi, l'Eglise se voit-elle remise au milieu du village mais ôtée du centre de l'Etat.

 

Jean-Noël Cuénod


19:25 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : religion, laïcité, vidéo | |  Facebook | | |

08/03/2012

Nicolas Sarkozy mange de la viande halal enragée

SarkoHalal.jpg

 

 

Ragoût rituélique ou vache folle? En tout cas, Nicolas Sarkozy est en train de bouffer de la viande halal enragée. Courant avec toute la fougue de ses petites jambes derrière les grosses bottes de Marine Le Pen, le candidat à sa succession a donc lui aussi réclamé du gouvernement - mais n'est-ce pas le sien? - qu'il procède à «l'étiquetage des viandes en fonction de la méthode d'abattage». Il y a quinze jours, le même Sarkozy affirmait que la polémique sur la viande halal (abattue selon le rite musulman) «n'avait pas lieu d'être».

 

 Pourquoi ce revirement? Le candidat-président explique que désormais, cette question figure au premier rang des préoccupations de ses électeurs. Le chômage qui grimpe, les salaires qui stagnent, les entreprises qui se font la malle, les scientifiques qui font la leur, le moral qui plonge, la dette qui enfle, tout cela n'est que de la gnognotte comparé à ce sujet qui met la France sur le grill: la viande halal.

 

Certes, dans les banlieues autour des grandes villes françaises, trouver une boucherie qui ne soit pas musulmane relève de la mission sinon impossible, du moins difficile. Mais à qui la faute? Au boucher qui est parti? A celui qui lui a succédé? Aux clients? Ou aux autorités qui ont concentré l'immigration d'origine musulmane dans les cités de la périphérie?

 

De plus, il est probable que les consommateurs non-musulmans aient pu acheter, sans le savoir, de la viande abattue selon le rituel islamique, un jour ou l'autre. Comme les musulmans ont ingurgité, ici ou là, de la gélatine de porc en mangeant des yaourts. Les uns n'ont pas soudainement récité des sourates du Coran après l'ingestion d'une entrecôte halal; les autres ne sont pas devenus subitement athées en avalant leur yoghourt matinal.

 

Dans cette infâme bouillie électoraliste, le pire est venu du premier ministre François Fillon, d'ordinaire plus mesuré dans ses propos. Il a demandé aux autorités religieuses musulmanes, mais aussi juives, d'abandonner leurs «traditions ancestrales» d'abattage des animaux qui correspondaient «dans le passé à des problèmes d'hygiène» aujourd'hui résolus.

 

 Tout d'abord, cette déclaration primo-ministérielle traduit une abyssale inculture en matière religieuse. Les raisons hygiéniques sont secondaires en matière de prescriptions juives ou musulmanes. Elles ont surtout pour but de conduire le fidèle à se concentrer sur le Dieu unique dans toutes les dimensions de son être et de ses activités les plus quotidiennes. Dès lors, demander aux musulmans ou aux juifs d'abandonner la nourriture halal ou casher, équivaut à leur proposer de s'amputer d'une partie essentielle de leur identité

 

Ensuite, la «sortie» de François Fillon dénote un manque étonnant de sens tactique. Après s'être mis à dos les musulmans, le clan Sarkozy prend le risque de froisser la communauté juive de France, la plus importante en Europe.

 

Avant de parler religion, les politiciens feraient bien de se mettre un bœuf - halal, cachère ou laïc - sur la langue.

 

Jean-Noël Cuénod

11:39 | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : campagne présidentielle, musulmans, juifs, laïcité | |  Facebook | | |

27/01/2011

Epuration religieuse et folie de la pureté

 

C’est fou comme les politiciens adorent les termes hygéniques... Un mot surtout revient de façon — si l’on ose écrire! — récurrente: «épuration».

Sous le nazisme, l’ «épuration raciale» était prônée sur les ondes jusqu’à la transformer en obsession nationale. Staline, lui, a rempli ses Goulags avec «l’épuration de classe». A la Libération, les pays qui avaient été occupés par l’Allemagne hitlérienne ont recouru à l’ «épuration des collabos» qui a parfois conduit à l’exécution sommaire d’innocents par des résistants de la dernière minute. Durant les guerres de l’ex-Yougoslavie, c’est «l’épuration ethnique»—l’adjectif «racial» étant trop connoté— qui a prévalu.

Aujourd’hui, la tendance est à l’ «épuration religieuse». Le 7 janvier dernier, après l’attentat islamiste contre l’église copte d’Alexandrie qui a causé la mort de 21 chrétiens égyptiens, le président français Sarkozy a utilisé cette formule en stigmatisant «un plan particulièrement pervers d’épuration du Moyen-Orient, d’épuration religieuse».

Nicolas Sarkozy n’exagère pas. Les persécutions antichrétiennes se multiplient à un tel rythme, qu’il faut désormais qualifier d’ «épuration religieuse», cette vague de «christianophobie» qui submerge les nations arabes. Le site «missionchretienne.net» constate pour la seule année 2009: «Sur cinquante Etats où les chrétiens sont le plus persécutés, trente-cinq sont des pays où l’islam est majoritaire». Ainsi au Yémen, neuf travailleurs humanitaires ont été kidnappés par des hommes armés. Six d’entre eux n’ont toujours pas été retrouvés. Les corps des trois autres ont été découverts, atrocement mutilés. En Somalie, toujours en 2009, onze chrétiens ont été sauvagement assassinés. L’Iran en a emprisonné 85.
Dès lors, les critiques acerbes des Etats musulmans contre la votation suisse sur les minarets ou la loi française interdisant le port de la burka sur la voie publique rappellent la célèbre interpellation du Christ rapportée par les Evangiles: «Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans le puits de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton puits à toi, tu ne la remarques pas!»

Cela dit, dans une mesure bien moindre qu’au Proche-Orient, «l’épuration religieuse» apparaît aussi comme une tentation dans les pays d’Europe. Tant Blocher que Marine Le Pen veulent bannir les mosquées de nos paysages. On commence par les minarets, et après?

Toute «épuration» déclinée sur le mode politique et religieux relève de cette folie de la pureté qui a conduit l’humanité aux pires horreurs de son Histoire. La blancheur immaculée tourne souvent au rouge sang. Le seul rempart contre l’ «épuration religieuse» est l’instauration de la laïcité comme espace de neutralité confessionnelle. Les pays de l’islam ne sont pas forcément condamnés à ignorer cette notion.

 Après tout, la Turquie, même avec un parti musulman conservateur au pouvoir, a cantonné le religieux dans sa sphère. Demain, si la Tunisie réussit sa révolution démocratique, elle pourra, espérons-le, traduire pour ses voisins le mot «laïcité» en arabe.

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru dans cette version en rubrique "Réflexion" de 24 Heures et en version légèrement raccourcie en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève.)

 

11:35 | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : religion, cheristianisme, islam, sarkozy, laïcité | |  Facebook | | |

29/04/2010

Le voile islamique, masque de l'impuissance politique

Il n’y a donc pas sujet d’actualité plus brûlant que l’interdiction sur la voie publique du voile islamique en version intégrale et intégriste.
La Belgique assiste à l’implosion de son Etat. Mais ses parlementaires viennent d'interdire la burqa à leur ordre du jour.
La dette publique italienne atteindra sans doute 112% du produit intérieur brut (PIB) en 2010. Et la Ligue du Nord concocte un projet de loi antivoile islamique assorti de lourdes peines. Sans parler de la Suisse et de sa «minaretophobie».
En France aussi, les difficultés ne manquent pas. Les paysans crient leur angoisse. Le chômage reste élevé. Le médiateur de la République lui-même, Jean-Paul Delevoye, dénonce la «fatigue psychique» des Français assaillis par le stress et la peur du lendemain. Toutefois, ces thèmes paraissent bien secondaires devant l’ampleur de ce débat sans fin sur l’interdiction du voile intégral.

 

Nous avons eu droit à divers épisodes depuis juin 2009, lorsqu’à l’initiative du député communiste André Gerin, l’Assemblée nationale a mis le voile sur le tapis, au plus vif plaisir du gouvernement, trop heureux de disposer ainsi d’un moyen de faire diversion. Les «idiots utiles» de Lénine aurait-il changé de camp?

 

Le dernier chapitre met aux prises le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux à un sous-sultan de la banlieue nantaise, qui disposerait d’un harem voilé — et socialement assisté — en son logis. Et voilà le moulin à sornettes qui repart de plus belle.
Il aurait été possible de régler rapidement cette affaire textile, en interdisant de cacher son visage sur la voie publique pour des raisons de sécurité. L’attaque en février dernier de la poste d’Athis-Mons (près de Paris) par deux malfrats dissimulés sous des burqas aurait pu servir d’illustration.

 

Mais le président Sarkozy et le chef de sa majorité Jean-François Copé ont choisi la voie compliquée, celle d’une interdiction générale du voile intégral en tant que tel. Il s’ensuit des avis juridiques, politiques, théologiques divers et contradictoires qui alimentent la pompe à bruits médiatiques.

 

En fait, la burqa sert de voile à l’impuissance politique qui est le véritable nœud de l’angoisse sociale dans toute l’Europe. Les Etats-nations n’ont plus la taille nécessaire pour infléchir les politiques économiques et sociales. A cette échelle, on peut essayer toutes les recettes que l’on veut, — socialistes, sociales-démocrates, libérales, ultralibérales — elles n’aboutissent à rien et ne règlent, au mieux, que des problèmes isolés et ce, de façon temporaire.

 

Quant à l’Union européenne, ses institutions démontrent leur incapacité à offrir des perspectives de sortie de crise. Une organisation fédérale aurait sans doute mieux convenu par sa répartition rationnelle des compétences, de la base au sommet. Mais aucun des Etats-nations composant l’Union n’a accepté cette solution, par souci de conserver des pouvoirs qui, pourtant, perdent chaque jour de leur substance. Dès lors, on ne voit pas comment l’angoisse sociale qui monte pourrait être apaisée.
Avant d’entreprendre quoi que ce soit, il faudrait d’abord affronter cette réalité-là, sans voile.

Jean-Noël Cuénod

Vidéo ci-dessous: débat entre deux musulmanes, l'une voilée et l'autre non, sur France5

08:26 | Lien permanent | Commentaires (26) | Tags : niqab, burqa, voile intégral, islam, laïcité, vidéo | |  Facebook | | |