18/03/2014

La Russie, cet ennemi que nous aimons tant détester

 

 

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Le retour de la Guerre froide sonne dans les médias comme ces vieux refrains qui nous énervaient tant jadis, mais sans lesquels la vie nous paraissait si fade. Il faut dire que le maître de toutes les Russies (et un poil au-delà) a tout fait pour nous rappeler le réfrigérant passé. Tout d’abord, un bon coup de force et après un petit coup de référendum pour faire passer le tout. Un bortch bien gras et après, hop, une lampée de vodka ! Tout ça vous tient bien au corps.

 

La question posée aux Criméens était un petit bijou de manipulation digne du Grand Staline lui-même. Les votants n’avaient pas à choisir entre la Russie et l’Ukraine mais entre la Russie et un statut d’autonomie tellement large que de toute façon, l’Ukraine aurait perdu, de fait, la Crimée. Le choix entre «oui» et «oui» voilà qui nous ramène aux listes uniques de la démocratie version tchékiste. Avec une superbe invention moderne, le portage des urnes au domicile des votants.

Le résultat de cette consultation – 96,77% en faveur de la Russie – nous rappelle aussi quelque chose. Surtout, le taux de participation semble aussi sincère que celui des consultations brejnéviennes : 86% alors que les minorités ukrainienne et tatare (37%) avaient appelé au boycott.

Toutefois, Moscou n’aurait même pas eu besoin d’artifices pour l’emporter (mais que voulez-vous ? On ne se refait pas !), les Russes étant majoritaires en Crimée ; ils s’étaient réveillées Ukrainiens le 20 février 1954, sans que Khrouchtchev, alors patron du Parti soviétique, ait songé à demander leur avis. Dans les Républiques populaires, le peuple n’est là que pour faire adjectif.

 

Ces apparences ­– car il ne s’agit que de cela – d’un passé récupéré ont semé chez nous autres Européens, un drôle de sentiment : à l’angoisse de découvrir une situation de guerre à nos portes, s’est ajouté le soulagement de compter à nouveau avec un ennemi connu. Après la chute de l’Empire soviétique, nous nous sommes sentis dépourvus. Contre qui se construire? A qui se comparer pour pouvoir se rassurer et se dire qu’en ce miroir, l’Europe est toujours la plus belle? Sur quelle poupée vaudoue planterions-nous nos aiguilles?

 

Certes, l’islamoterrorisme s’est inscrit comme ennemi de substitution. Mais il demeure à l’état gazeux. Il peut couver ses vapeurs dans une cité des banlieues européennes, au fond des grottes du Sahel, sur les sommets afghans. Il est toxique, bien sûr, mais insaisissable. Il a le visage de Mohammed Merah qui pourrait être n’importe quel voisin de métro. Il n’a ni lieu bien circonscrit ni frontière et ses chefs paraissent interchangeables sous leur turban. On en tue un au Pakistan et son clone surgit à l’autre bout de la planète. Ce n’est pas du jeu, a-t-on envie de crier à ces ectoplasmes sanguinaires!

 

Alors qu’avec Poutine, c’est du solide, du charpenté. Il joue le jeu, lui, avec sa tronche d’espion qui venait du froid et ses gros sabots garnis de chenilles tankistes. C’est un ennemi d’Etat qui a l’obsession des frontières. Il veut les élargir, bien sûr, mais justement, en visant ce but, il en respecte le principe, contrairement aux islamoterroristes. L’agressivité russe a même quelque chose de rassurant. L’Europe se dit qu’avec Poutine, il est possible, en fin de compte, de lire ses desseins et de parler la même langue.

Et puis, ce retour de l’ennemi moscovite entrainera celui des kréminologues qui nous manquaient tellement. Les plus anciens d’entre nous avaient la nostalgie de ces savants politologues qui – rien qu’en scrutant sur l’estrade du 1er Mai la position de tel membre du Bureau politique par rapport au Secrétaire général du Parti ­– pouvait prédire son avenir. Une place plus loin par rapport au précédent 1er Mai, et la disgrâce voire le goulag se profilaient. Une place plus près, et le nirvâna bolchevique s’illuminait.

 

Aujourd’hui bien sûr, plus de 1er Mai à Moscou. Pour exercer leurs talents, les nouveaux kréminologues choisiront plutôt les cérémonies officielles qui se tiennent en la Cathédrale  de l’Annonciation lorsque le Patriarche de toutes les Russies, Sa Béatitude Kirill, accueille et glorifie le Pouvoir temporel. Quel ministre est-il plus proche de Poutine? Quel autre stagne derrière ses collègues? Qui reçoit la bénédiction juste après que Sa Présidence a baisé la croix tendue par le Patriarche ? Pour les kréminologues, c’est une véritable résurrection.

 

L’annexion de la Crimée nous a donc offert le retour de notre vieil ennemi bien aimé. L’ennui, c’est que l’autre, le fantôme islamoterroriste, continuera à nous hanter.

 

Jean-Noël Cuénod

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