27/10/2016

L’inquiétant divorce entre l’Etat et ses forces de l’ordre

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Des policiers qui manifestent en cagoule contre le gouvernement comme des activistes du Black Block… Ce spectacle s’est déroulé à Paris et dans d’autres villes françaises. Lorsqu’une scène de divorce éclate entre l’Etat et les détenteurs par procuration de sa violence légitime, il y a toujours de quoi s’inquiéter.

Certes, par le passé, les fonctionnaires de police ont déjà défilé dans la rue, notamment lorsque Robert Badinter et Christiane Taubira étaient gardes des Sceaux. Mais leur grogne se tournait principalement vers un ministre représentant la justice, dénoncée de façon sempiternelle comme « laxiste ». Aujourd’hui, si les policiers en colère visent aussi le « laxisme des juges », ils fourrent dans le même sac d’opprobre le gouvernement, leur hiérarchie et même leurs syndicats qui s’efforceraient plus de les calmer que de les défendre. En France, ce phénomène s’est déjà constaté dans d’autres secteurs avec les « coordinations » émanant de la base et débordant les syndicats.

La réaction classiquement complotiste à ce genre de phénomène est d’y voir la main, ou plutôt « la patte » – pour reprendre l’expression du premier secrétaire socialiste Jean-Christophe Cambadélis – du Front national comme organisateur de la révolte. Naguère, le patronat dénonçait le Parti communiste comme source des troubles sociaux. Jadis, l’Eglise catholique vilipendait la Franc-Maçonnerie coupable d’avoir dirigé la Révolution française. Réaction dangereuse dans la mesure où, désignant un bouc émissaire agissant ex machina pour semer le désordre, elle occulte les véritables maux qui ne viennent pas de l’extérieur mais de l’intérieur. Le Front national va certainement récolter les raisins de la colère policière. Mais il n’a pas attendu les mouvements policiers de cet automne pour en tirer sa piquette. Une étude du CEVIPOF (Sciences-Po à Paris), publiée en décembre 2015, démontrait que 51,5% des policiers et militaires ont voté FN l’an passé contre 30% en 2012.

La colère des policiers couvait depuis plusieurs années : travaillant dans des conditions souvent indignes, mal payés, peu considérés par la hiérarchie qui leur donne des ordres contradictoires (à méditer en France, cette formule de l’Armée suisse : ordre + contrordre= désordre !), taillable et corvéable à merci et désormais cibles, non seulement des terroristes, mais des voyous qui cherchent à les assassiner en leur tendant des guets-apens. Nul besoin du FN pour se mettre en colère !

La grande faute du gouvernement socialiste est d’avoir cru qu’oindre les policiers de belles paroles et leur faire miroiter d’émouvantes promesses suffiraient à les rendre patients. Hélas, les améliorations ont bien du mal à descendre jusqu’à la base, freinées qu’elles sont par un appareil hiérarchique pesant. Dès lors, agacés par ces discours lénifiants qui ne trouvaient aucune traduction sur le terrain, les policiers ont explosé. C’était couru d’avance.

Gonflé, Sarkozy !

Toutefois, à la source des maux actuels, on ne trouve ni François Hollande, ni le premier ministre Valls, ni le ministre de l’Intérieur Cazeneuve mais le ci-devant président Nicolas Sarkozy. L’ancien « premier flic de France » tente, avec sa frénésie coutumière, de profiter de la situation pour se poser en défenseur de la police. Vraiment, Sarko ose tout, et c’est d’ailleurs à ça qu’on le reconnaît ! Quelles sont les principales revendications des policiers, outre l’anonymat dans certaines procédures et la mise au même niveau que les gendarmes en matière de légitime défense ? L’augmentation des effectifs et l’arrêt de l’absurde politique du chiffre. Or, dans les deux cas, l’ancien chef de l’Etat français est en cause.

Sarkozy et Cazeneuve se sont jetés des statistiques à la tête concernant le nombre d’emplois supprimés dans la police. Qu’en est-il vraiment ? L’estimation la plus fiable est tirée d’un rapport de l’Assemblée nationale daté du 9 octobre 2014 que l’on peut lire en cliquant ici. Il en ressort que durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy les effectifs policiers ont baissé de 6 093 postes. C’est surtout, sa « culture du résultat », sa « politique du chiffre » qui ont exercé leurs  ravages dans la police. Certes, il est fort légitime d’améliorer le taux d’élucidation des affaires. Mais en fixant des objectifs « d’en haut », à la française, sans tenir compte de la base, le président Sarkozy a abouti à la déplorable situation actuelle.

Les échelons supérieurs de l’usine à gaz hiérarchique reçoivent les objectifs fixés par le gouvernement et les font descendre vers les échelons inférieurs sans trop s’en préoccuper. L’important, à ce haut niveau, étant de participer à la lutte des places et non de se soucier de la piétaille. Dès lors, les policiers de base sont accablés d’objectifs souvent incohérents, compte tenu de la réalité du terrain. Que se passe-t-il souvent ? Les responsables des commissariats demandent à leur troupe de cibler les affaires faciles « qui font du chiffre » au détriment d’autres plus longues, plus difficiles à élucider ; il s’agit alors de dissuader les victimes de porter plainte. Résultat : mécontentement de la population et frustration des policiers. « La justice poursuit le crime mais en boîtant » pour reprendre l’expression de feu Raymond Foëx, procureur général genevois.

Police-justice, le lieu des malentendus

Il existe un autre mal policier, plus profond et bien plus ancien que l’époque « SarkHollande », à savoir l’incompréhension entre policiers et magistrats. Depuis la nuit des temps, les premiers accusent les seconds de « laxisme » en sortant ici ou là moult chiffres ébouriffants. S’il convient de prendre les statistiques en général avec circonspection, il faut d’autant plus s’en méfier en matière pénale ; les situations y sont tellement complexes qu’elles ne sont guère quantifiables. Ces chiffres-là ne donnent que des idées toujours vagues et souvent fausses.

Avec cette prudente réserve que nous venons d’invoquer, constatons que les prisons françaises sont pleines à craquer (106% de taux d’occupation). Entre 2000 et 2012, le nombre de condamnations pour violences volontaires a augmenté de 62% selon l’Observatoire français de la délinquance et des réponses pénales. Il ajoute que cette hausse n’est pas due à une explosion des méfaits mais plutôt à une meilleure prise en compte par la société et à une réponse pénale plus ferme qu’auparavant.

L’impression de « laxisme » semble surtout provoquée par le fait que nombre de jugements pénaux ne sont pas exécutés. Ainsi, au 1er avril 2016 ­– nul poisson à l’horizon, rassurez-vous ! –  7.300 peines fermes prononcées au Tribunal de grande instance de Bobigny étaient en attente d'exécution, faute de personnel. On comprend dès lors, la rage des policiers qui sont nargués par les délinquants qu’ils ont arrêtés, qui ont été condamnés et qui, malgré cela, restent en liberté. Mais c’est bien à tort que leur rage est dirigée contre les magistrats. Ils sont les premières victimes d’un système complexe qui réclamerait, pour avoir un semblant d’efficacité, un personnel bien plus nombreux.

En fait, cette incompréhension entre policiers et magistrats trahit l’hypertrophie centralisatrice de l’Etat en France qui multiplie les rouages administratifs. Dans d’autres pays, les corps intermédiaires entre police et justice sont moins nombreux. L’une et l’autre connaissent donc mieux leurs missions respectives et leurs problèmes spécifiques.

La révolte policière est, au sens premier du terme, une affaire d’Etat.

Jean-Noël Cuénod

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11/02/2016

L’écrivaine Huguette Junod : « Plus qu’assez des initiatives de l’UDC ! »

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Une fois n’est pas coutume, Le Plouc cède sa plume pour un tour. A l’excellente écrivaine genevoise Huguette Junod, en l’occurrence. Elle a rédigé pour le courrier des lecteurs de la Tribune de Genève un texte remarquable contre l’initiative de l’UDC dite de mise en œuvre. Il s’agit d’appliquer le renvoi des étrangers en situation d’illégalité. Une fois de plus, l’extrême droite suisse instrumentalise la justice pour s’attaquer à son véritable « mouton noir » (animal qu’elle affectionne dans ses affiches ) : les droits des humains.

Comme Le Plouc en a lui aussi plus qu’assez de pondre des trucs sur les obsessions séniles des blochériens, il remercie Huguette de s’être acquittée de cette tâche, voilà donc son texte. Et pour ceux qui veulent se documenter, voici deux liens :

http://www.humanrights.ch/fr/droits-humains-suisse/interi...

https://www.admin.ch/ch/f/pore/vi/vis433t.html

 J’en ai assez de courir après les initiatives de l’UDC, de plus en plus venimeuses, lancées comme des missiles qui, pour la plupart, attaquent non seulement les étrangers, mais l’Etat de droit. Je ne comprends d’ailleurs pas qu’on autorise une initiative ne respectant pas nos propres lois, ni notre fonctionnement démocratique.

  •  L’UDC a lancé sa 2e initiative de mise en œuvre en 2012, alors que le Parlement était en train de travailler en vue de l’élaboration de la loi de mise en application de la 1e (de 2010, prête fin 2015), qui donnait précisément 5 ans pour cela. L’UDC a donc court-circuité les travaux parlementaires.
  • En fait, la 2e initiative UDC est un durcissement de la 1e, et non sa « mise en œuvre ». Elle met sur le même plan les crimes et les délits. Un père ou une mère de famille, né-e à Genève, y travaillant, y payant des impôts, serait renvoyé-e d’office au 2e « délit » commis en dix ans. Seules les personnes possédant un titre de séjour seraient concernées. Cette 2e initiative n’aurait donc aucun effet sur les délits commis par les délinquants qui traversent les frontières.
  • Elle enlève également leur pouvoir aux juges, le renvoi serait automatique, en contradiction avec le droit suisse et les droits humains. Prétendre qu’un pays peut édicter les lois qu’il veut, sans tenir compte de la Déclaration des droits humains, c’est ouvrir la porte à toutes les dérives, jusqu’à la dictature. La Hongrie, la Pologne et la Croatie, pour ne parler que de l’Europe, montrent de bien mauvais exemples. C’est en effet le dernier étage de la fusée UDC : ne plus reconnaître la validité de la Cour européenne des droits de l’Homme, ce qui réduirait les droits de chaque individu. La Suisse ne pourrait alors plus défendre ses intérêts économiques ni sa politique sécuritaire. Ce serait se tirer une balle dans le pied, comme le peuple suisse l’a fait le 8 février 2014.
  • Pour diffuser sa haine des étrangers, l’UDC dispose de moyens financiers quasiment illimités, grâce aux milliards de Blocher, comme les tous-ménages envoyés récemment. Cette disproportion de moyens déséquilibre le débat démocratique.

 Tout en stigmatisant les étrangers, coupables de tous les maux (cela ne vous rappelle rien ?), l’UDC s’oppose systématiquement à l’aide économique aux pays du Tiers Monde et à la naturalisation facilitée.

 Aux éructations xénophobes des Blocher, Le Pen, Trump et autres, je préfère les propos de Montesquieu : « Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime. »

 Huguette Junod, écrivaine

 Photo : troupeau de blochériens attendant la prochaine initiative xénophobe.

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11/05/2013

Esclavage: Comment réparer l’irréparable?

 

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Comment indemniser les descendants d’esclaves? Comment réparer l’irréparable? Ces questions ont surgi, hier, en France, à l’occasion de la Journée nationale consacrée à la mémoire de l’esclavage et son abolition. La tendance impulsée par les Etats-Unis à saisir la justice comme lieu de réparation des injustices historiques a ses limites. Avec le génocide, l’esclavagisme est l’un des pires crimes que l’humain puisse commettre contre ses semblables. Dès lors, aucun arrêt de Cour ne saurait servir à l’horreur d’attestation de solde pour tout compte.

La justice n’est pas un substitut à l’action politique et à l’enseignement historique; toutefois, elle est capable de tenir son rôle lorsque les crimes de masse ont été commis à une époque point trop reculée. Les responsabilités peuvent encore être établies et les faits mis au jour; les témoins ou leurs descendants directs sont encore vivants.

Mais il existe un certain niveau de dilution dans le temps qui rend l’action en justice inopérante. Imaginerait-on les descendants suisses des huguenots réclamer des indemnités à la France? Dans le cas de l’esclavage, cette responsabilité se révèle particulièrement diluée. La traite humaine n’a pas été le fait que de la France, de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. Toutes les nations ont participé à cette économie de l’esclavagisme, en Europe mais aussi en Asie, aux Amériques, dans le monde musulman. Dès lors, rechercher des responsabilités, au sens juridique du terme, ne ferait qu’ouvrir la boîte de Pandore des haines réciproques.

Vouloir réparer l’irréparable, c’est se donner bonne conscience pour éviter de réparer ce qui peut l’être ici et maintenant, en menant une politique active contre les discriminations à l’embauche et en contrant systématiquement la propagande de l’extrême droite.

Jean-Noël Cuénod

 

NB :

L’illustration en tête du texte est tirée de ce site : http://compilhistoire.pagesperso-orange.fr/servitude.htm

ESPACE VIDEO

Le président François Hollande célèbre la Journée du 10 mai au Jardin du Luxembourg et explique sa position sur l'indemnisation par la France des victimes de l'esclavage (FranceTV Info).

 

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05/12/2012

Les mémoires d'un procureur éclairé: le XXIe siècle sera juridique ou ne sera pas

 


Si vous n’avez plus foi en l’homme, lisez les «Mémoires de Ben» qui viennent de paraître à Paris aux Editions Michalon (traduction: Cécile Nelson). L’avocat américain Benjamin B. Ferencz, âgé de 92 ans, y retrace sa vie pleine de rebondissements et d’espoirs, malgré les horreurs traversées.

 

A l’heure où les immigrés clandestins sont poursuivis dans tous les pays d’Europe, il est utile d’apprendre que le futur procureur en chef au procès de Nuremberg est entré sur sol américain sous une fausse identité, à l’âge de 10 mois. Ses parents fuient alors la misère et les persécutions réservées aux Juifs hongrois de cette Transylvanie qui vient d’être annexée à la Roumanie. Ben passe son enfance dans un quartier de New-York pauvre et gangrené par le crime, le bien nommé «Hell’s Kitchen» (cuisine de l’enfer).

 

Cet enfant de divorcés, fils d’un cordonnier borgne qui survit de petits boulots, parvient à entrer dans la prestigieuse Faculté de droit de Harvard, après avoir effectué un parcours scolaire à la fois chaotique et brillant. Il y fait une rencontre qui changera le cours de son existence. Ben Ferencz devient l’assistant d’un professeur qui prépare un livre sur les atrocités perpétrées par l’armée allemande durant la Première Guerre mondiale. L’étudiant doit absorber tous les ouvrages de la bibliothèque de Harvard traitant des crimes de guerre.

Le deuxième conflit mondial éclate. Voilà le jeune juriste transformé en artilleur qui participe au débarquement en Normandie. Durant la bataille des Ardennes, il enquête sur les crimes de guerre commis par les Allemands, puis le sergent Ferencz est démobilisé et rejoint New-York. Mais la guerre va le reprendre, sous une autre fonction. Les Alliés décident, pour la première fois dans l’Histoire, de juger à Nuremberg les fauteurs de guerre et de massacres. Les compétences en la matière sont rares. La science acquise à Harvard dans ce domaine par le jeune Benjamin Ferencz se révèle fort précieuse.

 

A 27 ans, le petit Juif de «Hell’s Kitchen» devient procureur en chef au procès de Nuremberg. C’est lui qui mène l’instruction et présente les charges contre les chefs nazis, notamment ceux qui ont commandé les Einsatzgruppen, responsables du génocide de Juifs et de Tziganes. Il ressort de cette plongée dans la mort industrialisée plus convaincu que jamais de la nécessité de lutter pour instaurer l’Etat de droit sur la planète. Il en fera l’axe de sa vie et sera l’un des créateurs de la Cour pénale internationale. A ceux que la CPI laisse sceptique, Ben Ferencz répond:

 

 «Les criminels responsables de telles horreurs savent désormais qu’ils risquent de faire face aux juges».

 

Pour lui, le XXIe siècle sera juridique ou ne sera pas. La tâche est rude mais du haut de ses 92 ans, le procureur Ferencz nous montre les progrès considérables qui ont été accomplis sur le chemin, toujours tortueux, vers la justice.

 

 Jean-Noël Cuénod

 

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Cette photo a été prise le 12 avril 1945 dans une mine de sel près d'Ohrdruf en Allemagne. Le caporal Ben Ferencz, qui mène ses premières enquêtes sur les crimes nazis, figure à gauche, portant casquette. A droite, on reconnaît le général et futur président des Etats-Unis Eisenhower. Les soldats américains viennent alors de découvrir un trésor de guerre des SS.

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17/11/2012

L’ado qui a tué sa famille est jugé irresponsable: un verdict juste et incompris

Il a fallu six longues heures de délibérations au jury de la Cour d’assises des mineurs d’Ajaccio pour déclarer Andy pénalement irresponsable, samedi à deux heures du matin. Ce garçon de 19 ans a d’ores et déjà rejoint un hôpital psychiatrique afin d’y recevoir des soins. Personne ne sait quand il en sortira. Alors qu’il n’avait que 16 ans, Andy a tué dans la maison familiale sise en Corse, sa mère, son père et ses deux petits frères avec le fusil à pompe paternel. L’adolescent a immédiatement avoué ses crimes mais n’a jamais été capable d’expliquer les raisons de son acte. Premier de classe, parents aimants, Andy avait tout pour être heureux, du moins si l’on se contente d’un regard superficiel. Mais il avait une faille dans laquelle la folie s’est engouffrée durant un bref instant de sa vie.

 

Pendant cinq jours, les jurés d’Ajaccio ont écouté les experts psychiatres qui ont démontré, une fois de plus, leur incapacité à expliquer ce qui ne peut relever que de l’inexplicable… Cortège de Diafoirus tricotant des théories dont la complexité n’a d’autre fin que de remplir du vide. Cette incapacité s’étend à tous, y compris à Andy lui-même: «J’aimais mes parents, j’aimais mes frères. Je les aime encore. Je sais que c’est moi qui ai fait ça mais je ne le voulais pas.»

 

Dès lors, la Cour d’assises a pris la seule décision légitime en déclarant qu’Andy ne relevait pas des juges mais des médecins. Bien entendu, ce verdict a soulevé des torrents d’indignation. Pourtant, tout autre jugement aurait trahi ce qui forme l’essence de la justice.

 

L’action des tribunaux a pour objet d’interrompre le cycle de la vengeance en imposant l’autorité de la raison sur les diverses expressions de la passion. Un monde sans tribunaux, c’est un monde où chacun règle ses comptes dans un chaos sanglant qui se répercute de génération en génération. Mais la justice a ses limites. Née de la raison et la déployant tout au long de son action, la justice ne peut pas traiter de la folie. Elle doit s’imposer à la passion, mais celle-ci n’est pas la folie. L’humain passionné dispose encore de son entendement. La justice a besoin d’un accusé qui possède les capacités d’utiliser le même langage qu’elle, quitte à la contester. L’humain fou, lui, se situe dans un autre monde où la justice humaine ne peut pas nouer avec lui cet indispensable débat.

 

Ceux qui ne connaissent pas grand-chose à la justice affirment qu’il «est trop facile d’éviter les foudres des tribunaux en mimant la folie». C’est ignorer à quel point il est périlleux de troquer la raison et ses rassurants repères contre la folie et ses souffrances indicibles. On ne joue pas au fou impunément. Dans le cas d’Andy, celui-ci s’est constitué prisonnier, a tout de suite avoué ses crimes et n’a nullement tenté de se faire passer pour un malade mental. Au contraire, il a demandé à suivre des cours par correspondance et réussi son bac avec mention avant d’étudier la médecine dentaire. Serait-ce le comportement d’un comédien de la folie?

 

La société doit admettre que dans le cas d’Andy l’incompréhensible s’est produit. Pendant un court instant, la folie l’a pénétré avant que l’intellect du garçon ne reprenne possession de son être. En d’autres temps, le diable aurait été convoqué sur le banc des accusés. Aujourd’hui, nous ne disposons plus de cet alibi.

 

Il n’en demeure pas moins que ce jeune homme reste potentiellement dangereux pour les autres. Qui dit que la folie ne reviendra-t-elle pas le hanter? Il est donc légitime que la société cherche à s’en protéger. Mais la prison – qui fixe un temps donné à l’enfermement – est le lieu le moins approprié pour assurer cette protection. Certes, la médecine ne constitue pas la panacée, comme l’ont démontré les experts psychiatres. Elle n’est pas encore outillée pour parer à ce surgissement de la violence insensée. Mais elle seule peut nous faire espérer qu’un jour Andy disposera de toutes les forces nécessaires pour quitter ses démons.

 

Jean-Noël Cuénod

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10/11/2011

Carlos: «Le Chacal» est devenu roquet

Le Plouc a donc traîné ses bottes sur le parquet de la Cour d’assises spéciales de Paris qui juge les terroristes. Pas de jury. Sept magistrats de carrière. Une forte odeur de juridiction d’exception s’en dégage. Toutefois, lorsqu’elle juge le terroriste Carlos, les yeux du Plouc restent secs.

Illich Ramirez Sanchez, dit Carlos, alias «le Chacal» n’a plus de croc pour mordre. Le chacal est devenu roquet. Son système de défense est pitoyable. Dans un entretien accordé au quotidien vénézuélien El Nacional, il se vante  d’avoir tué entre 1500 et 2000 personnes. Mais dès qu’il s’agit d’une victime identifiée, Carlos clame son innocence. Côté macho: «Regardez, j’en ai une plus grosse que tout le monde avec ma montagne de cadavres». Côté tribunaux: «Ce n’est pas moi qui ai fait ça, Monsieur le Juge». Le soutien que lui apporte le comique Dieudonné ajoute au caractère pathétique de cette chute dans l’insignifiance.

Ses défenseurs sont au diapason et mènent contre la Cour une guérilla mesquine et puérile. Un exemple parmi d’autres: des juges veulent prendre des notes sur leurs ordinateurs portables; les avocats de Carlos s’y opposent au motif que leur client n’a pas de PC. Na! Ils font du Vergès, mais sans le talent, hélas.

Ambiance d’une audience (celle de mercredi 9 novembre) relatée par Le Plouc: «Confit en vanité, l’accusé se montre heureux de participer à son interrogatoire de personnalité mené par le président Olivier Leurent, dont la patience relève de l’apostolat. Mais il jaillit de la barbe blanche de Carlos un fleuve de paroles précipitées charriant un sabir franco-espagnol difficilement compréhensible». De toute façon, ce que l’on extrait de son discours politique sonne creux et sent la naphtaline.

L’ex-ennemi public de la planète n’est plus qu’un fantôme ventripotent d’avant la chute du Mur de Berlin ; il récite son léninisme rudimentaire comme un mantra qui aurait perdu toute efficacité.


Jean-Noël Cuénod

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23/09/2011

La Ve République est-elle une machine à fabriquer des fous et des tordus?

 
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La Ve République est-elle une machine à fabriquer des fous et des tordus? En exerçant le tri sélectif dans les poubelles de l’actualité française, on serait tenté de répondre par un «oui» las et agacé.
 
Certes, l’Hexagone ne détient nullement le monopole des casseroles. En Suisse aussi, nous avons nos vilains petits tas de secrets collectifs qui ressortent lorsqu’un coin de tapis est soulevé par inadvertance ou malignité journalistique. Et ne parlons pas de Berlusconi qui a transformé l’Italie en batterie de cuisine complète avec accessoires. Mais ce qui étonne en France, c’est le nombre et la variété des affaires qui émergent de façon quotidienne. Les épisodes illustrant cette déraison d’Etat où les fous utilisent les tordus et réciproquement sont abondants.
 
Les tordus jouent les intermédiaires entre la politique et l’économie. Leur fonction: aider les uns à parvenir ou à rester au pouvoir, et les autres à défendre leurs intérêts. Les belles envolées morales glissent sur eux sans mouiller leur plumage. L’humanité n’a pas encore inventé de système politique pour s’en passer complètement. Les tordus savent se rendre indispensables. Mais si leur place devient trop envahissante, c’est tout l’équilibre social qui peut s’effondrer dans une corruption généralisée qui transformerait la société en espace destiné aux règlements de comptes.
 
Quant aux fous, ils ne sont certes pas indispensables. Mais on les voit souvent au sommet de l’Etat. C’est d’ailleurs à ces altitudes que la tête leur tourne tellement qu’ils sentent pousser sur elle une couronne.
 
 Le danger est de voir les fous utiliser un nombre croissant de tordus pour financer leur soif de pouvoir. Ce qui rend les tordus encore plus actifs et encore plus nécessaires.
 
Si cette synergie paraît particulièrement intense en France, c’est dû, en partie, aux institutions de la Ve République. Dans nulle autre démocratie un seul homme est nanti d’autant de pouvoirs que le président français. En ajoutant les mille ans de monarchie qui ont fait cette nation, chacun comprend qu’il y a de quoi se prendre pour un Louis XIV en costume trois-pièces lorsqu’on foule en propriétaire les tapis de l’Elysée.
 
La Ve République a bien rempli son rôle, en permettant au général de Gaulle de sortir son pays du sanglant bourbier colonial. Aujourd’hui, ce pouvoir exorbitant est devenu néfaste, transformant les présidents en rois fainéants – ne rien faire pour durer – ou en empereurs capricieux, fascinés par leur sentiment de toute-puissance.
 
Dès lors, la question des institutions ne saurait être considérée comme un débat superflu quand gronde une crise financière sans précédent. Les oripeaux monarchiques entravent la France dans sa marche. Il est temps que les tordus retournent à leur arrière-boutique et que les fous redescendent sur terre.
 

Jean-Noël Cuénod
 
(Ce texte a paru jeudi 22 septembre 2011 dans cette version en rubrique « Réflexion » de 24 Heures et en version légèrement raccourcie en rubrique « Perspective » de la Tribune de Genève.)

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05/08/2011

Affaire Lagarde-Tapie: la France malade de son élite politique

Certes, les deux affaires sont de nature fort différente. Mais tout de même! Au nom de la France, Nicolas Sarkozy propulse Dominique Strauss-Kahn à la tête du Fonds monétaire international (FMI). Patatras! Voilà DSK accusé de viol à New-York. Pour le remplacer, le président français parvient à persuader le FMI de nommer sa ministre Christine Lagarde. Caramba, encore raté! Depuis hier, elle est visée par une enquête pénale en «complicité de détournement de biens publics» et «de faux». L’Elysée prend soin de claironner que cette accusation n’empêchera pas la directrice du FMI de poursuivre ses activités.

Sur le plan technique, le pouvoir français a raison. Cette instruction ne remet pas en cause la présence de Mme Lagarde à la tête des finances mondiales. Sur le plan politique, il se moque du monde.

Si Christine Lagarde est mise en examen, comment peut-on soutenir que cette position lui permettra d’être au meilleur de sa forme pour venir au secours d’une économie mondiale qui menace d’exploser à tout moment? L’avocat de Christine Lagarde se veut rassurant: l’enquête durera longtemps avant d’aboutir à un résultat. C’est bien là le problème.

Au lieu de consacrer tout son temps et toute son énergie à piloter les finances de la planète, Mme Lagarde devra régulièrement se mobiliser pour assurer sa défense. Sa nomination à la direction du FMI a été conclue avec une insoutenable légèreté.

Cet épisode démontre aussi à quel point la France est malade de son élite politique. Entre affaires à connotation sexuelle et dossiers politico-financiers, nombre de ses responsables doivent répondre de leurs actes devant la justice. Ils se placent tous au bénéfice de la présomption d’innocence, oubliant que, selon l’adage romain, la femme de César doit être irréprochable.

 C’est encore plus vrai lorsque Mme César dirige les finances mondiales!

(Ce texte est paru en éditorial dans la Tribune de Genève de vendredi 5 août 2011 et en commentaire dans 24 Heures du même jour).

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Le 10 mai 2011 au micro d'Europe 1, Bernard Tapie affirme qu'il n'est pas inquiet et l'ancien président de l'OM passe le ballon judiciaire à Christine Lagarde.

 

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01/07/2011

Dominique Strauss-Kahn et la justice américaine : entre brutalité et loyauté

Dans son blogue, Le Plouc s’était montré dubitatif concernant la justice américaine et la guerre qu’elle suscite entre l’accusation et la défense. Il doit aujourd’hui souligner un autre de ses aspects qui n’enlève d’ailleurs rien à sa brutalité intrinsèque : la loyauté.

Si l’accusation agit, au cours des premiers jours de la procédure, comme un char Patton qui écrase tout sur son passage, elle n’en demeure pas moins contrainte à respecter certains principes.

L’un d’entre eux bénéficiera peut-être à Dominique Strauss-Kahn. Le district attorney (procureur chargé de soutenir l’accusation) Cyrus Vance junior aurait trouvé des indices mettant en doute la fiabilité de la femme de chambre qui accuse DSK de viol. En effet, l’accusation a l’obligation de donner au jury tous les éléments de l’enquête, y compris ceux déchargeant l’accusé. Si le procureur cache un atout dans sa manche, il perdra la partie, le procès étant annulé.

Le rôle du procureur est de convaincre le jury – au-delà du « doute raisonnable » - que les preuves qu’il a récoltées démontrent la culpabilité de l’accusé. Dans l’Etat de New-York en tout cas, si un seul des vingt-trois jurés doute de la culpabilité de l’accusé, celui-ci est alors acquitté. L’accusation doit donc se présenter au tribunal avec un dossier « bétonné » comme l’Empire State Building et éviter les témoins ou plaignants douteux.  Le poste de district attorney étant soumis à élection populaire, ce magistrat ne saurait accumuler les échecs devant le jury. Ils feraient très mauvais genre.
Dans l’affaire DSK, le procureur Vance multiplie les actes d’enquête afin d’éviter d’être « explosé » en audience publique par le talentueux et très cher Benjamin Brafman, défenseur de Strauss-Kahn, ce qui pourrait lui coûter sa réélection. Si la plaignante présente des failles dans sa personnalité ou ses propos, il vaut mieux alors réduire la voilure de l’accusation et transiger avec la défense.

Cette « obligation de loyauté » est-elle toujours respectée ? Il existe des affaires où la police d’un Etat américain n’a pas fourni les preuves qu’elle détenait et qui se sont achevées par un verdict entaché d’erreur judiciaire. Mais dans la plupart des cas de ce genre, la faute en revient à l’avocat de la défense qui a manqué d’énergie, de talent ou de motivation pour accomplir son travail de façon satisfaisante. On retrouve ainsi l’inégalité que secrètent les procédures américaines. Les pauvres qui ne peuvent pas  payer les honoraires d’un bon défenseur risquent plus que les autres de tomber dans le piège de l’erreur judiciaire.

 « Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir ». Depuis La Fontaine, il n’y a rien de nouveau sous le soleil voilé de la justice.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

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24/06/2011

Quand les paroles d'un enfant jettent un innocent en prison

Justice est faite. Mais à quel prix! Et quel temps elle a mis pour venir, la garce! Vendredi peu après midi, la Cour d'assises d'appel de Paris acquitte Loïc Sécher de l'accusation de viol qui pèse sur lui depuis onze ans (lire les textes précédents). Un acquittement qui sonne comme un réquisitoire contre la justice elle-même lorsque la présidente Nadia Ajjan, magnifique d'humanité, s'adresse à l'homme qui a subi sept ans et demi de réclusion criminelle à tort: "La Cour et le jury ont acquis la certitude de votre innocence. Ce n'est pas un acquittement au bénéfice du doute".  Vendredi matin, Le Plouc s'était rendu dans le labyrinthe du Palais de Justice parisien afin d'écouter les dernières paroles de Loïc Sécher en tant qu'accusé: "Mesdames et Messieurs les jurés, je vous renouvelle ce cri d'innocence que j'ai poussé depuis le 27 novembre 2000."

27 novembre 2000. Loïc Sécher, 40 ans, sort de son anonymat d'ouvrier agricole au chômage, mal dans son identité sexuelle et mal dans sa vie, pour revêtir son personnage de coupable idéal. Un autre être humain, aussi mal dans sa peau, Emilie, 14 ans, a murmuré "oui" lorsque ses parents, inquiets de la voir meurtrie, l'ont pressée de questions: "Dis, ça ne serait pas Loïc Sécher qui t'a fait ça?"ça, c'est à dire le viol qu'elle aurait subi.

Loïc n'a jamais cessé de clamer son innocence. Mais sa parole ne passait pas les murs de sa cellule dont il ne pouvait sortir de crainte de se faire tabasser par les autres détenus. Une première Cour d'assises l'a condamné à 16 ans de réclusion criminelle. Une deuxième a confirmé la peine. Il est alors devenu ce mort vivant dont le numéro matricule serait la seule épitaphe. Et puis, huit ans après les faits, Emilie devenue adulte livre la vérité: Sécher est innocent. Le procès est révisé. Une troisième Cour d'assises est convoquée à Paris. Cette fois-ci sera la bonne. L'ancien ouvrier agricole a jeté sa défroque de coupable idéal. Le temps de sa renaissance est arrivé. Il n'en veut pas Emilie et salue même son courage. Mais que dire de tous les gendarmes, magistrats et experts qui l'ont enfoncé dans sa geôle!

Pour comprendre à quel point la parole d'un enfant peut se révéler dangereuse, Le Plouc a interviewé l'avocat parisien Dominique Inchauspé inchauspe.JPG(photo). Il est l'auteur d’un livre qui fait référence, «L’erreur judiciaire» paru aux PUF.  

A l’heure où la police scientifique a progressé de façon spectaculaire, les accusations d’agressions sexuelles émanant d’enfants pèsent encore dans les décisions de justice…

Même si elles sont incohérentes quand on les considère dans leur ensemble, ces accusations formulées, en règle générale, de façon répétitive, fourmillent d’une masse de détails qui font oublier cette incohérence. Et, même si elles sont contredites par des éléments matériels, le personnel judiciaire – policiers, juges, procureurs, avocats – privilégiera le plus souvent les paroles accusatrices des enfants. A cet égard l’affaire d’Outreau est exemplaire. Il y avait dans le dossier tous les éléments matériels pour arrêter le processus judiciaire. En particulier, des enquêtes de voisinage contredisant les accusations portées. Or, la parole des mineurs a eu systématiquement le dessus, même dans l’esprit des avocats qui n’ont pas tous cru à l’innocence de leurs clients.

Mais pour quelle raison?

La première pensée qui vient est: «Il est impossible que cet enfant invente tout ceci». Car dans les affaires de mœurs, de très jeunes mineurs développent devant le juge et les experts un vocabulaire sexuel d’une abondance ahurissante. Les enfants d’aujourd’hui grandissent dans une société du «tout-sexuel» et sont confrontés très jeunes aux terminologies liées au sexe. Les adultes, qui n’ont pas été élevés dans un tel climat, l’oublient. Ils ne parviennent même pas à l’admettre.

Comment un enfant en vient à accuser quelqu’un?

Les enfants, mais aussi les adolescents, cherchent à faire plaisir aux adultes et à ceux qui sont revêtus d’une charge impressionnante comme celle d’un juge. Ils vont lire dans les yeux, sur le visage de leur interrogateur la réponse qui lui ferait plaisir. Lorsque l’interrogateur donne le nom d’un suspect, le jeune sera induit à confirmer le soupçon. De plus, le mineur fait peu la différence entre la réalité et un monde de fiction. «Il joue» toujours plus ou moins. L’erreur judiciaire en matière d’infractions sexuelles est constituée d’un ensemble de mécanismes psychologiques qui ne sont pas du tout compris par le personnel judiciaire. Il faut donc craindre la répétition d’erreurs judiciaires dans ce domaine.

Existe-t-il une spécificité des affaires à caractère sexuel?

Incontestablement. Par leur caractère particulier, ces affaires sollicitent les fantasmes ce qui décuple les capacités de mentir, tant de la part des prétendues victimes que de celles des témoins. Cette capacité au mensonge prend des proportions que les personnels judiciaires mesurent mal. Par exemple, une étude menée récemment au Canada estime que la moitié des accusations en matière sexuelle formulées par des mineurs serait fausse, ce qui est énorme. Une telle proportion serait impossible dans des cas d’homicide. Cela dit, il ne faut non plus exagérer dans l’autre sens et croire que toute parole d’enfant est mensongère.

Comment faire? Changer de procédure?

Dans tous les systèmes judiciaires, il y a des erreurs. Ainsi, les Etats-Unis ont connu de spectaculaires «affaires d’Outreau» dans les années 1980. Ce sont surtout les mentalités qui doivent changer grâce à l’information du public sur ce genre de risques et surtout la formation des acteurs judiciaires afin que tous reçoivent la parole des enfants avec discernement.

 

Jean-Noël Cuénod

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20/06/2011

La dernière étape du calvaire de Loïc Sécher

VERSION COMPLETE DE LA CHRONIQUE JUDICIAIRE A PARAITRE EN VERSION PAPIER MARDI 21 JUIN 2011 DANS LA TRIBUNE DE GENEVE ET 24 HEURES

 

«Dans cette affaire, les gendarmes se sont pris pour des experts psychiatres et les experts psychiatres pour des gendarmes». Avec ses mines d’ours lorgnant sur un baril de miel, Me Eric Dupont-Moretti résume fort bien le drame de cette horreur judiciaire dont Loïc Sécher est la victime. Son calvaire: sept ans et demi de prison – «2655 jours, exactement», rectifie-t-il   subis dans les pires conditions. Battu par d’autres détenus en raison des accusations de viols sur une adolescente de 14 ans, Loïc Sécher a failli perdre son seul œil valide. Il a donc préféré ne pas quitter sa cellule plutôt que de risquer d’être aveugle en sortant pour la promenade quotidienne.

Il commence aujourd’hui l’ultime étape de son supplice qui remonte au 27 novembre 2000 lorsque des gendarmes lui ont mis les menottes aux poignets. Lundi s’est ouvert son troisième procès, cette fois-ci devant la Cour d’assises d’appel de Paris. Les deux autres avaient conclu à sa culpabilité de viols sur la jeune Emilie, commis dans un village près de Nantes en Loire-Atlantique, et prononcé contre lui 16 ans de réclusion criminelle. Mais la Cour de Révision a annulé cette condamnation, fait rarissime, puisque depuis 1945, seuls huit verdicts ont été révisés. Le 13 avril 2010, ce quinquagénaire au chômage a été mis en liberté, mais provisoire. Il attend donc d’être acquitté définitivement vendredi.

Ses chances paraissent évidentes. Emilie, son accusatrice (née en 1980) affirme aujourd’hui qu’elle l’avait accusé à tort et souffre de savoir un innocent prisonnier par sa faute. «Elle est très fragile sur le plan psychiatrique», assure son avocate Me Cécile de Oliveira. Emilie n’explique guère son geste. Voulait-elle innocenter des camarades de classe qui l’avaient piégée dans des jeux sexuels? Peut-être en dira-t-elle plus, mardi, devant les juges et les jurés qui l’interrogeront à huis clos.

Mais la justice a tellement commis d’erreurs dans cette affaire que les deux «rois de l’acquittement» qui assurent sa défense   le Français Eric Dupont-Moretti et le Genevois François Canonica –, ne seront pas de trop.

Pas la moindre trace ADN qui accablerait Loïc Sécher, pas la plus petite poussière accusatrice ne vient conforter le ministère public. Ce monstrueux et brinquebalant échafaudage ne repose que sur les seules déclarations d’Emilie, alors adolescente mal dans sa peau. Mais quatre experts psychiatriques ont décrété, des hauteurs divines de leurs diplômes, que sa parole était d’Evangile. Cela a suffi pour faire exploser la vie d’un homme.

Ouvrier agricole besogneux, il a mené de front l’exploitation de la ferme familiale et le jardinage d’un golf près de Nantes : «J’ai souffert de dépression pour plusieurs raisons. Trop de travail, la mésentente avec mon supérieur au golf et ma difficulté d’assumer mon homosexualité. Alors, oui, j’ai bu trop d’alcool et fumé parfois de la résine de cannabis, mais pas autant que certains témoins à charge l’ont prétendu». Cette personnalité en souffrance a fait de lui un coupable idéal aux yeux des pandores de Loire-Atlantique, d’autant plus qu’il fréquentait souvent les parents d’Emilie et connaissait bien la jeune fille.

«Comment expliquez-vous les accusations d’Emilie?» demande, lundi, la présidente de la Cour d’assises parisienne Nadia Ajjan.

Loïc Sécher: «Je me suis cogné la tête contre les murs pour essayer de comprendre. Mais je n’y suis pas parvenu…»

La présidente pose la même question aux parents d’Emilie.

Le père: «Ma fille a fait une déclaration, il y a onze ans. Et puis une autre, maintenant. Où est la vérité? Je ne sais pas. On attend de la justice qu’elle nous dise où elle se trouve».

La mère acquiesce et ajoute : «On est là pour aider notre fille…»

La vérité? La justice? Plutôt que de se payer de mots devant tant de maux, les juges devraient se contenter de limiter les dégâts.

 

Jean-Noël Cuénod

VIDEO. LE DEBUT DU PROCES (AFP).

20:32 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : vidéo, justice, viols, dupont-moretti, canonica | |  Facebook | | |

17/05/2011

Dominique Strauss-Kahn accusé d'agression sexuelle: à qui profite le scandale? VERSION ACTUALISEE

Dans l'avant-dernier texte de son blogue, Le Plouc évoquait la Porsche grand style qui transportait Dominique Strauss-Kahn. Il avait un peu vite écrit: "Pour DSK, il eût mieux valu qu’il fût surpris le pantalon sur les chevilles – une situation qu’il connaît assez bien et qui, finalement, ne lui a pas porté préjudice". Erreur, une nouvelle affaire de sexe risque fort, cette fois-ci, de le tuer politiquement. Il est accusé par la justice new-yorkaise d'agression sexuelle, ce que le directeur français du Fonds monétaire international (FMI) conteste (voir la vidéo).

Est-il tombé dans un piège? Sera-t-il finalement innocenté? Peu importe. Il doit désormais se défendre et n'aura plus le temps, ni l'énergie pour se présenter à l'élection présidentielle. Son image "bling-bling" en faisait, de toute façon, un candidat fragile. L'amour du luxe insupporte les Français. C'est nouveau, certes. Mais ce sentiment va fortissimo.

Alors, à qui profite le scandale DSK?

Nicolas Sarkozy voit son principal adversaire être éliminé. Mais, pour autant, il ne roule pas sur un boulevard, avec ou sans Porsche. Tout d’abord, c’est lui qui a fait nommer DSK à la tête du FMI. L’actuel président porte donc sa part de responsabilité dans cette humiliation que subit la France sur la scène internationale. Ensuite, nombre d’électeurs vont ranger Sarkozy et ses amis du Fouquet’s dans la même catégorie des politiciens «bling-bling» dont Strauss-Kahn était l’une des plus rutilantes figures.

Martine Aubry avait déclaré que si DSK ne se présentait pas à l’investiture du Parti socialiste pour la présidentielle, elle se porterait candidate. Fera-t-elle le pas? Seule son aversion pour François Hollande pourrait l’y pousser. Car la première secrétaire du PS doit maintenant se mobiliser à fond pour préserver son parti qui, une fois de plus, est secoué de toutes parts. Cette rude mission semble difficilement compatible avec une épuisante campagne électorale.


Prétendant déclaré à la primaire du PS, François Hollande paraît l’un des principaux bénéficiaires. Sa cote dans les sondages ne cesse de grimper. Désormais, il devient la meilleure chance socialiste pour remporter l’élection de 2012. Habilement, Hollande a récemment déclaré: "Il faut que le Parti socialiste présente un candidat normal". Sous-entendu, "ma bonne pomme, avec mon scooter, ma présidence de la Corrèze, mon allure de type sympa et malin, je suis vachement normal". Il sait que la plupart des Français commencent à en avoir ras le béret de tous ces supermen de la politique, ces êtres extra-ordinaires, ces hommes providentiels et providentiellement inefficaces.

 Les premiers sondages enregistrés après l'arrestation de Dominique Strauss-Kahn démontrent que François Hollande est soutenu par 49% des sympathisants socialistes interrogés (sondage Harris International) et dépasse largement Martine Aubry (23%) et Ségolène Royal (10%). 

Mais la haine de Martine Aubry envers François Hollande pourrait profiter à Laurent Fabius qui dispose d'une longue expérience gouvernementale, contrairement au président de la Corrèze qui n'a jamais décroché le moindre ministère.L'ancien premier ministre socialiste avait conclu un "pacte à trois" avec DSK et Martine Aubry aux termes duquel aucun d'entre eux ne se ferait concurrence lors de la primaire du PS. Ce acte lie toujours Martine Aubry et Fabius. Or, ce dernier voue la même animosité envers Hollande que la première secrétaire du PS. Pourquoi cette phobie? Durant les dix ans que François Hollande a passés à la tête du Parti socialiste, il a eu le temps de se créer bien des ennemis dans cette formation où grouillent les egos surdimensionnés. D'autant plus qu'il a roulé plus d'un "éléphant" dans la farine, grâce à son talent de manoeuvrier. Et ça laisse des traces dans les mémoires! Dès lors, Martine Aubry, si elle ne se porte pas elle-même candidate, pourrait bien pousser Fabius sur la route de François Hollande. Fabius qui a publiquement déclaré à propos de son "camarade" Hollande devant les étudiants de Sciences-Po de Bordeaux: "Franchement, vous l'imaginez président de la République? On rêve!"

Le radical Jean-Louis Borloo peut lui aussi tirer les marrons du feu. Une partie des électeurs modérés de DSK se reportera sans doute sur sa candidature à la présidentielle. Si le centriste dispose, lui aussi, d'une jolie surface financière et d'un plantureux carnet d'adresses, il sait la jouer modeste en peaufinant son apparence de type avec lequel on descenderait volontiers le petit beaujolpif du patron sur un coin de comptoir.


Enfin, Marine Le Pen est, une nouvelle fois, la grande gagnante. Elle trouvera encore plus d’oreilles pour écouter son discours «tous pourris, sauf moi». Devant la prudence affichée par les sarkozystes dans l'affaire DSK - ils mettent systématiquement en avant la présomption d'innocence, comme les socialistes -  elle n'hésite pas à dénoncer la «collusion UMPS».

 

Jean-Noël Cuénod

 

Voir le Dossier consacré à l'affaire Strauss-Kahn

15:02 | Lien permanent | Commentaires (28) | Tags : dsk, justice, sexe, politique, ps, vidéo | |  Facebook | | |

07/03/2011

En marge du procès Chirac : les « satellites allumés »

Nous réserverons à la partie « papier » de la Tribune de Genève et de 24 Heures, les aspects sérieux du procès de Jacques Chirac - accusé, lorsqu’il était maire de Paris, d’avoir rémunéré des permanents de son parti, le RPR, avec les sous de ses contribuables. Dans son blogue, Le Plouc s’intéressera aux « satellites allumés » qui tentent d’accrocher l’orbite de cette affaire.


Parmi les parties civiles – c’est-à-dire les personnes lésées – figurent des associations qui luttent contre la corruption ou défendent les citoyens. Mais deux particuliers très particuliers sont parvenus à se glisser sur ce banc. Pourquoi ne se constitueraient-ils pas parties civiles puisque ces deux « satellites allumés » sont contribuables de la Ville de Paris ? Et à ce titre, ils se déclarent lésés. Heureusement pour les nerfs du président Pauthe qui dirige les débats, les 2 211 295 autres Parisiens n’ont pas suivi cet exemple. La loi française se révèle fort laxiste en la matière. A peu près n’importe qui, disant n’importe quoi, pour aboutir n’importe où, peut se parer du titre de partie civile et participer au procès.


Visiblement, les deux zozos en question ne cherchent qu’une seule chose : disposer de leur quart d’heure de célébrité promis par Andy Warhol. Le spectacle qu’ils ont offert, lundi en ouverture du procès Chirac, relève donc du théâtre de l’absurde. Ainsi, ces énergumènes se sont-ils prononcés sur la « question prioritaire de constitutionnalité » posée par Me Leborgne, l’avocat de l’ancien directeur du cabinet de Jacques Chirac. Un sujet ardu et d’une rare technicité. Imaginez un quidam n’ayant jamais lu une partition de solfège de sa vie et encore moins touché un piano qui, soudain, veut interpréter une sonate d’Alban Berg. Et vous aurez une idée de la prestation de nos contribuables.


Mais les « satellites allumés » n’ont aucune peur du ridicule. Ils pérorent,  jacassent, cacardent et caquettent accrochés au micro, trop heureux de savourer ce moment où la France les regarde. Lassé, le président veut les interrompre. Les « satellites » clignotent de rage et hurlent à la censure. Deux gendarmes les saquent de la salle d’audience, au soulagement général. L’un d’entre eux se laisse tomber. Et les agents doivent se mettre à plusieurs pour le traîner à terre hors du prétoire.  Le spectacle est terminé. Mais les deux compères promettent de revenir.


 Le ridicule n’a jamais tué. Mais il peut nous faire mourir d’ennui.

 

Jean-Noël Cuénod

 

20:11 | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : chirac, procès, justice, politique | |  Facebook | | |

18/11/2010

La grâce refusée à Bernard Rappaz : les bonnes raisons et l'impératif de la vie

 

Sans surprise, le Grand Conseil valaisan a donc rejeté la grâce de Bernard Rappaz par 113 voix contre 14. Les députés disposent de toutes les bonnes raisons du monde pour prendre une telle décision.

 

- Comment développer un Etat de droit cohérent si un condamné utilise la grève de la faim pour contester un jugement ?

 

- Si tous les justiciables se mettaient ainsi à contester les décisions des tribunaux, le retour à la loi de la jungle serait assuré.

 

- Attenter à sa vie pour éviter les rigueurs des lois démocratiquement établies relève du chantage à la collectivité.

 

- Un chantage qui consacre l’inégalité entre les citoyens, puisque les uns se plient au bien commun alors que d’autres s’y dérobent.

 

Toutes ces excellentes et légitimes raisons, pourtant, s’effacent devant l’impératif d'une vie humaine à sauvegarder.

 

Jean-Noël Cuénod

18:45 | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : rappaz, grève de la faim, justice | |  Facebook | | |

02/07/2010

Procès Bettencourt-Banier: les impressions d'audience du Plouc

Metzner2.jpgKiejman.jpgPar bonheur, la fraîcheur règne sur salle d’audience au Tribunal correctionnel de Nanterre. A l’extérieur, la fournaise attise ses 34 degrés à l’ombre des tours de La Défense. A l’intérieur, les feux de bouche des avocats font suer les juges.


En ce jeudi matin, les « bavards » sont, en effet, remontés comme des lapins Duracell, les honoraires en jeu agissant à la façon des piles qui ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas. A l’ouverture du procès Banier-Bettencourt, les robes noires s’agitent en tous sens pour complaire aux médias. Deux « divas » de l’avocature française, égaux en ego, font leur cinéma en jouant le grand air de l’Indignation Outrée.

 


A ma droite, Olivier Metzner, l’avocat de toutes les causes à la mode. A ma gauche, Georges Kiejman, ancien ministre délégué à la Justice sous la présidence de François Mitterrand. Le premier défend Mme Bettencourt fille – qui accuse François-Marie Banier d’avoir exploité la faiblesse de sa mère Liliane. Le second représente cette milliardaire âgée de 87 ans – qui affirme avoir donné en claire conscience un milliard d’euros en cadeaux à l’ami Banier.

 


Ils se haïssent depuis de chaudes lurettes. Et s’étaient entre-dévorés après la mort tragique de l’actrice Marie Trintignant. Me Metzner défendait le chanteur de « Noir Désir », Bertrand (et non pas Bruno, quel plouc, ce Plouc!) Cantat, qui avait mortellement frappé la jeune femme. Me Kiejman menait la contre-attaque pour le compte de la mère de Marie, la cinéaste Nadine Trintignant. Plusieurs jours avant le procès Banier-Bettencourt, les deux avocats se sont copieusement accusés des pires vilenies par médias interposés.

 


 L’audience de jeudi n’a pas encore commencé. Flanqué de ses assistants éblouis d’admiration qui lui portent bouteilles d’eau et dossiers, Me Georges Kiejman s’installe juste sous le pupitre de la presse où Le Plouc vient de s’asseoir. Me Olivier Metzner pénètre royalement dans la salle d’audience, suivi par le brouhaha des porteurs de caméras. La tension monte. Il doit prendre place à côté de son ennemi. Prudent, Me Huc-Morel, le collaborateur de Me Metzner, s’interpose entre les deux. D’emblée, les échanges venimeux fusent après un « bonjour » réciproque mais grinçant.

 


Me Olivier Metzner, faisant allusion à l’un des qualificatifs que lui a réservé son adversaire dans la presse : - Alors, on salue les mufles, maintenant ?
 Me Georges Kiejman : - Mais oui, on salue les mufles. Et même les voyous!

 

 

L’avocat de l’octogénaire aux milliards fouille dans une chemise de dossier et en sort un chèque de 1 euro. Il le jette sur la place d’Olivier Metzner : « Voilà, votre cliente a réclamé contre François-Marie Banier un euro de dommages-intérêts pour son prétendu préjudice moral. Le voici ! »
Sans un mot, Me Metzner, lentement, déchire le chèque en petits morceaux et les lance comme de tristes confettis qui s’en viennent mourir dans le prétoire. Puis, il se tourne vers l’Ennemi : « Ainsi, même pour un euro, Banier fait appel à Mme Bettencourt mère ! »

 


La présidente Isabelle Prévost-Desprez ouvre les débats. Les avocats se prononcent sur l’éventuel renvoi du procès en raison des enregistrements captés clandestinement par le majordome de Mme Liliane Bettencourt.

 


Me Metzner prend la parole et ne peut s’empêcher d’égratigner la partie adverse.
 Mû par un ressort tendu à l’extrême, Georges Kiejman se dresse prêt à étrangler l’Indigne : - Mais il me cherche ? Ah, il ne faut pas qu’il me cherche où ce sera terrible pour lui !
Me Olivier Metzner : - Des menaces maintenant ? Madame la greffière veuillez acter ces menaces, je vous prie !
Me Kiejman : - Madame la présidente, dite à Me Metzner de ne plus me chercher car mon revers du gauche est terrible !
La présidente Isabelle Prévost-Desprez : - Maîtres, je vous signale que nous n’avons pas prévu d’infirmerie. Bon, nous allons suspendre l’audience quelques minutes, le temps nécessaire pour que les fûts de canon se refroidissent.

 

 

Dépêché par le Bâtonnier de Paris pour empêcher que les deux avocats n’en viennent aux mains, Me Jean-Paul Lévy se lève, le regard angoissé de celui qui doit accomplir une périlleuse corvée. Mais les deux antagonistes se calment aussitôt, arborant l’un et l’autre l’air satisfait de deux duettistes ayant parfaitement réussi leur numéro

.


 Quant au procès, la présidente l’a suspendu jusqu’à la fin de son enquête sur ces enregistrements qui font trembler la République en général et le ministre Eric Woerth en particulier.

 

Jean-Noël Cuénod

13:11 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : bettencourt, banier, metzner, kiejman, woerth, justice, tribunal, nanterre | |  Facebook | | |

14/06/2010

Kadhafi et libération de Max Göldi : comptes et mécomptes

 
 kadhafiportierhotel.jpg
L’affaire Kadhafi est loin d’être terminée. Tout d’abord, l’Hirsute des Sables (notre photo, en costume estival de portier de prison avec balayettes à poussière incorporées) ayant obtenu un succès complet après le retour en Suisse de Max Göldi, la tentation sera grande pour lui de céder à son délire mégalomaniaque en inventant une nouvelle provocation.

Ensuite et surtout, l’heure des comptes a sonné en Suisse. On ne saurait imaginer désastre diplomatique plus spectaculaire. Il est vrai que nous autre Helvètes, persuadés que seuls les comptes comptent, nous avons négligé la diplomatie au seul profit des échanges commerciaux. A privilégier l’économique au détriment du politique – à l’instar de cancres qui auraient parcouru les œuvres de Marx trop hâtivement – le conseil fédéral est pris à son propre piège. Jadis, le Département des affaires étrangères se nommait « Département politique fédéral ».
Ce n’était pas si mal vu.

Le calamiteux cas Kadhafi démontre aussi à quel point nos institutions apparaissent inadaptées au monde actuel. Les contradictions internes au Conseil fédéral ont éclaté au grand jour. Chaque ministre mène sa propre barque sans souci de conduire le paquebot « Suisse ». Au premier coup de vent, les marins se dispersent tous azimuts. On le savait déjà. La confirmation est cruelle.

Certes, les réformes institutionnelles deviennent indispensables mais elles réclament du temps. Certaines mesures sont donc à prendre dès maintenant. La plus symbolique et la moins chronophage serait la démission du conseiller fédéral Rudolf Merz.

Pour notre plus grand malheur, Merz s’est pris pour un vrai président en voulant négocier avec l’Hirsute des Sables comme s’il avait en face de lui un « landamann » glaronais. Ne demandant aucun avis éclairé, mettant la ministre des affaires étrangères Calmy-Rey devant le fait accompli – ou plutôt inaccompli -, prenant en solo les initiatives les plus inopportunes, Merz n’a plus sa place dans le gouvernement fédéral.
Et qu’il ne fasse pas porter le chapeau à Genève ou à la « Tribune ». Il ferait mieux de manger le sien.

Jean-Noël Cuénod
 
 

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10/06/2010

Procès Kerviel:quelles responsabilités ?

kerviel_2.jpgLe procès Kerviel est bien celui de la «finance-casino». Les pratiques à risques des courtiers ne s’appelaient-elles pas des «spiels», selon le jargon des salles de marché? Des «spiels» où l’on joue à qui perd gagne et à qui gagne perd. Des «spiels» fous qui échappent à leurs concepteurs apprentis sorciers, drogués à la complexité mathématique.

Derrière ces chiffres aussi irréels que les années-lumière de l’astronomie, se cache la crise provoquée par ces constructions nées du délire cupide. Et avec elle, la destruction d’usines, les faillites à la chaîne, la pauvreté qui monte, la délinquance qui gronde, les suicides professionnels et les vies détruites.

« Spiels » de massacre

Une grande partie des banques de la planète se sont livrées à ces «spiels» de massacre. Il n’est donc pas question de faire porter le sombrero aux deux protagonistes du procès qui vient de s’ouvrir à Paris, le courtier ou trader Jérôme Kerviel et son ex-employeur, la Société Générale.

Cela dit, ces débats s’annoncent fort instructifs dans la mesure où ils mettent en scène la confrontation entre la responsabilité collective et la responsabilité individuelle.

Pour mesurer l’une par rapport à l’autre, il faut essayer de se représenter l’ambiance qui régnait dans ces établissements durant les premières années du XXIe siècle. Une ambiance faite d’addiction au travail et de fascination pour l’univers de la virtualité. Kerviel entrait dans la salle de marché à la Société Générale à 7 heures. Il n’en ressortait qu’à 22 heures. Et encore, une fois rendu à son domicile, le trader se précipitait sur son ordinateur pour suivre les dernières informations — pardon, «news» pour reprendre le sabir kervélien — de cet empire boursier sur lequel le soleil ne se couche jamais… Comme Kerviel. Certes, un de ses supérieurs a bien noté que le courtier «devrait faire attention à la surchauffe», mais rien n’a été fait pour la refroidir! Au contraire, il s’est senti grisé par les encouragements de sa hiérarchie.

Les nobles de la performance, les roturiers du contrôle

Dans un tel contexte, les lettres de noblesse sont attribuées par la performance. Tout ce qui a trait au contrôle est considéré comme une activité subalterne. D’ailleurs, Kerviel a travaillé au «middle office» — chargé des vérifications — avant d’être adoubé dans le saint des saints de la chevalerie boursière: le «front office», là où se donnent les ordres sur les marchés et ou s’arbitrent les positions.

L’ambiance ainsi créée relève de la responsabilité collective. Ainsi, la Société Générale a été blâmée en juillet 2008 par la Commission bancaire qui lui a infligé une amende de quatre millions d’euros pour «carences graves du système de contrôle interne», carences qui, selon cette commission, «ont rendu possibles le développement de la fraude et ses graves conséquences financières».

Quelle est la responsabilité individuelle de Jérôme Kerviel? Le courtier affirme avoir agi au vu et au su des dirigeants de la banque qui tant qu’il gagnait de l’argent ne se plaignaient nullement.
Mais alors pourquoi a-t-il produit des faux, si ce n’est pour tromper son employeur et profiter des failles? C’est la principale question de ce procès. Kerviel a trois semaines pour y répondre.


Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 9 juin 2010 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et "Réflexion" de 24 Heures)

08:39 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : kerviel, trader, crise, bourse, banque, justice | |  Facebook | | |