16/07/2016

Turquie : sale coup (d'Etat) pour la laïcité

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«Laiklik», tel est le nom utilisé en Turquie pour qualifier la laïcité et qui figure encore à l’article 2 de la Constitution établie par Kemal Atatürk en 1924 et confirmée en 1982. Après la tentative de coup d’Etat, il est à redouter que le peu qui subsistait de laïcité dans ce pays soit vidé de sa substance.

Au moment où ces lignes sont écrites, la partie de l’armée qui s’était soulevée paraît battue. Le président Recep Tayyib Erdogan (photo, en brandissant le Coran) a triomphé d’autant plus que ses partisans sont descendus en masse dans les rues pour le soutenir. Les militaires, une fois de plus, ont une guerre de retard. Certes, l’armée turque a une certaine habitude des coups d’Etat : 1960, 1971 et 1980. Mais voilà, les temps ont changé.

La Turquie post-Guerre froide

Tout d’abord, les militaires turcs ne peuvent plus compter sur le soutien logistique des agences de renseignements américaines. D’ailleurs, le président Obama s’est empressé de soutenir Erdogan dans son bras-de-fer avec les insurgés en uniforme. Durant la Guerre froide, l’armée turque tenait un rôle capital au sein de l’OTAN, son pays gardant pour l’Occident la frontière avec l’URSS. Donc, pas question de laisser un tel pays batifoler dans l’errance politique. Les militaires turcs ayant des liens très étroits avec leurs confrères américains, ils pouvaient compter sur leur appui.

Or, si depuis l’effondrement de l’empire soviétique, la Turquie est restée un élément géostratégique important pour l’Occident, elle a perdu son caractère vital pour les intérêts américains. D’autant plus, que le président Erdogan a mis fin à sa complicité avec l’Etat Islamique et qu’il a normalisé ses relations avec Israël. Washington n’allait pas se mouiller dans une nouvelle aventure militaire, alors que son allié est en train de retrouver le droit chemin.

La castration politique de l’armée

Plus important encore : en s’appuyant habilement sur ses interminables négociations avec l’Union européenne, Erdogan a réussi à ôter à son armée sa légitimité de gardienne de la Constitution que lui avait conférée le fondateur de la Turquie moderne et «laiklik», Kemal Atatürk. Cette légitimité avait permis à l’armée turque de «vendre» à l’extérieur et à l’intérieur ses coups d’Etat de 1960-71-80. Mais depuis les réformes de juillet 2003, elle a perdu ce caractère politique. Erdogan et son parti islamiste AKP ont réussi à faire rentrer les militaires en caserne avec prière de ne plus en sortir, sinon sur ordre présidentiel.

Ce recentrage de l’armée sur ses tâches uniquement militaires a été intériorisé par une grande partie de ses officiers supérieurs, d’autant plus qu’Erdogan a pris soin de promouvoir ceux qui pouvaient servir sa politique. Dans ces conditions, l’échec de ce soulèvement des opposants militaires à Erdogan n’a rien d’étonnant.

«Sultanisation» de la Turquie 

 Si ces insurgés ont voulu donner un coup d’arrêt à l’autoritarisme d’Erdogan et à sa politique islamiste contre la laïcité, alors ils ont vraiment raté leur coup dans les grandes largeurs. Leur autogoal risque plutôt de conforter le pouvoir personnel de ce président qui se rêve sultan. Il a démontré qu’une large partie du peuple n’hésite pas à descendre dans la rue pour le soutenir. L’image des manifestants bloquant les chars d’assaut, armés de leurs seuls bâtons, restera l’icône de la propagande des islamistes turcs (vidéo ci-dessous).

Nanti de ce soutien apporté à la fois par les urnes et par la rue, Erdogan n’hésitera pas à donner un coup d’accélérateur la «sultanisation» de la Turquie  et à démanteler ce qui reste encore de laïcité dans les institutions. Le mot «laiklik» risque fort d’être effacé des dictionnaires turcs.

Néanmoins, tout espoir laïque n’est pas forcément perdu. La Turquie des villes comprend des classes moyennes qui restent attachées à la liberté de conscience. Même si les médias sont mis au pas par le pouvoir, les Turcs disposent des réseaux sociaux et de leurs liens avec l’étranger pour s’informer et échanger. La réaction d’une partie des militaires contre le régime de «démocrature» d’Erdogan démontre que l’opposition n’est pas morte. Même si elle sort très affaiblie par ce coup d’Etat manqué.

 Jean-Noël Cuénod

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06/01/2016

De l’état d’urgence à l’Etat policier, fausses et vraies polémiques

 

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La présidence Hollande et le gouvernement Valls, usant de leur babil ligneux, ont forgé un nouvel oxymore, l’urgence permanente. Si cette figure de style est appropriée au langage poétique, traduite en jargon politique, elle cache de périlleux projets sous un voile d’ambiguïté.

Depuis les attentats de novembre, l’exécutif français cherche à pérenniser l’état d’urgence en l’inscrivant dans les lois et la Constitution. Nous sommes en guerre contre l’islamoterrorisme. Il faut donc s’adapter à la situation nouvelle. Peu importe, les fioritures juridiques. Les libertés individuelles passent au second plan.

 Sur ce train de mesures qui s’enfonce à tombeaux ouverts dans le tunnel, les professionnels de la polémique ont, une fois de plus, visé les mauvais wagons. Ils s’acharnent sur la déchéance de nationalité que François Hollande veut graver dans la Constitution. La nationalité française serait enlevée aux terroristes qui auraient retourné leurs armes contre leur propre pays.

Les socialistes sont particulièrement divisés sur cette question. Pour les uns, cette mesure ne concernerait que les binationaux, puisque les textes internationaux interdisent à un pays de créer des apatrides. Faux, rétorquent d’autres en s’appuyant sur le professeur de droit constitutionnel Michel Lascombe. La France a signé – mais non pas ratifié – les deux textes internationaux concernés (la Convention de l’ONU de 1961 et la Convention du Conseil de l’Europe de 1997). Ne les ayant pas ratifiées, l’Etat français n’a donc pas à les appliquer et pourrait enlever leur passeport au « mono-nationaux ». Mais l’aile qui bat le plus à gauche ne se soucie pas de ses nuances ; elle refuse toute déchéance de nationalité au nom de l’idéal républicain.

La droite est moins partagée et soutient, sans trop le clamer, la déchéance pour les binationaux. Mais de cette rive politique, des voix se sont élevées contre le projet, comme celles de Patrick Devedjian, Hervé Mariton et Benoît Apparu, tous élus LR peu suspects d’angélisme gauchiste. Il n’y a que l’extrême droite qui est unanime pour réclamer une déchéance de nationalité « appliquée plus largement » à en croire Florian Philippot. Appliquée à tous les binationaux, même innocents ?

Pour rendre encore plus embrouillé ce projet fumeux, des voix éparses tentent de remplacer la déchéance de nationalité par l’ « indignité nationale », une vieille disposition qui s’appliquait aux collabos de Vichy à la Libération. C’est dire si elle ne colle pas aux réalités du XXIe siècle.

 Ils s’en tamponnent le kamis!

 La vigueur de cette polémique est pour le moins exagérée. La déchéance de nationalité ne concernerait que des terroristes qui, de toute façon, ont brûlé leur passeport français. Quant à l’indignité nationale, ils s’en tamponnent le kamis. L’efficacité de ces mesures contre le terrorisme est donc à égale au zéro absolu.

 Mais de là à crier à l’assassinat de la République, il y a un abîme. Après tout, la déchéance de nationalité est déjà prévue dans les lois actuelles à l’encontre de ceux qui sont devenus Français par naturalisation. On ne saurait dire que cette mesure a mis en péril la démocratie. D’autant plus que la gauche de la gauche avait proposé, naguère, le retrait du passeport français aux exilés fiscaux.

 Ce tintamarre cache d’autres mesures gouvernementales qui, elles, sont autrement plus dangereuses pour l’Etat de droit et qui ne concernent pas qu’une poignée de terroristes mais pourraient atteindre chaque citoyen.

 Le gouvernement socialiste envisage de rendre permanentes plusieurs mesures qui ne sont prévues qu’en état d’urgence. Certes, ces projets de lois ne sont pas tous à rejeter ; certains s’imposent même, compte tenu de la situation. Mais d’autres donnent au pouvoir politique et à la police des prérogatives dangereuses pour la liberté individuelle. Elles offrent aux représentants de l’Etat – préfets et procureurs – des pouvoirs exorbitants au regard des normes démocratiques et ce, au détriment des juges.

 Ainsi, jusqu’à maintenant seul un juge – indépendant du gouvernement – avait le droit d’ordonner des perquisitions domiciliaires pendant la nuit. Désormais, un procureur – soumis au gouvernement – pourra procéder à ces perquisitions. L’exécutif invoque la sécurité et la rapidité pour expliquer cette mesure. Calembredaine ! Les juges peuvent faire des permanences de nuit tout comme les procureurs. C’est une question d’organisation interne au sein des juridictions qui n’a pas besoin d’être résolue par la loi.

 De même, selon ces projets législatifs, les policiers pourront fouiller bagages et voitures s’ils ont « des raisons sérieuses de penser » qu’il pourrait y avoir, peut-être, un vague soupçon de terrorisme. Un conseil aux barbus : rasez-vous ! De même, les policiers auront le droit de contrôler l’identité de n’importe qui, n’importe quand, sans qu’il y ait la moindre présomption d’infraction. Conséquence : les contrôles au faciès vont se multiplier, ce qui ne manquera pas d’encourager les jeunes ainsi visés à écouter les semeurs de djihad d’une oreille complaisante.

 Plus de pouvoirs à l’Etat, moins aux juges

 D’une manière générale, ces dispositions augmentent les pouvoirs des agents du gouvernement – préfets, procureurs, policiers – au détriment des magistrats indépendants. Or, la France ne laisse à ces derniers qu’une part de plus en plus réduite et seuls les contre-pouvoirs sont à même d’endiguer la puissance de l’autorité politique. L’état d’urgence nous a montré que les représentants de l’Etat ne sont pas tous animés par le sens du bien commun, voir par le bon sens tout court. Souvenons-nous que les perquisitions et assignations à résidence permises par l’état d’urgence ont été trop souvent utilisées pour museler les militants écologistes pendant COP 21. Des « suspects » qui n’avaient pas le moindre lien avec le terrorisme.

Les islamoterroristes cherchent avant tout à abattre la démocratie et l’Etat de droit considérés comme œuvres impies. En transformant l’état d’urgence en Etat policier, nous leur facilitons le travail et leur donnons raison.

Tout détenteur d’un pouvoir ne résiste jamais longtemps à la tentation d’en abuser.

 

Jean-Noël Cuénod

15:54 | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : terrorisme, france, nationalité, islamisme | |  Facebook | | |

03/02/2013

François Hollande et l'hirondelle malienne

 

Pour François Hollande, une hirondelle, même malienne, ne fait pas le printemps. Samedi à Bamako, le président français a été acclamé par une foule reconnaissante. Mais son prédécesseur Sarkozy avait connu pareille liesse en septembre 2011 à Benghazi, après l’intervention française en Libye. Huit mois plus tard, il mordait la poussière à l’élection présidentielle.

 

Certes, même ses détracteurs sont obligés de l’admettre, François Hollande a démontré à l’occasion de la guerre au Mali toutes ses capacités à prendre des décisions vitales, avec efficacité et rapidité. Il est désormais entré dans cet habit de président que Nicolas Sarkozy, même après la chute du despote libyen, n’avait jamais su revêtir.

 

Cela dit, le quinquennat de Hollande sera jugé à l’aune sociale et non pas malienne. Les succès militaires ne font pas le poids face à l’effondrement de l’industrie française, aux fermetures d’usines quasi quotidiennes, à la pauvreté qui s’étend et s’installe.

 

Si au Mali, le président peut user des impressionnants pouvoirs que la Constitution française lui confère en tant que chef des armées, ils ne lui sont guère d’utilité sur les plans économique et social. Dans ce domaine, le volontarisme politique se heurte à la dure réalité du monde globalisé. Goodyear, Mittal et les autres grands groupes financiers et industriels sont autrement plus puissants que les terroristes, même aguerris et bien armés.

 

Les dirigeants français de tous les bords politiques se sont raconté de jolis contes pendant des lustres, en proclamant qu’ils pouvaient tout faire dans leur pré carré. Or, seule l’Europe dispose de la taille critique nécessaire pour tenir sa partie dans l’économie globalisée. C’est donc vers l’Europe que le président Hollande devrait diriger son action et faire œuvre de pédagogie vis-à-vis des Français, plutôt que de les bercer d’illusions perdues d’avance.

  

Jean-Noël Cuénod

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Le discours de Bamako dans son intégralité

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26/07/2012

L'Iran poursuit méthodiquement ses persécutions religieuses

Les persécutions religieuses ne cessent de croître en Iran. L'actuel régime nazislamiste use de la force brutale et procède aussi à l'éradication culturelle des groupes et communautés qui lui déplaisent. La plus récente victime connue a pour nom Aziz Samandari, un informaticien de 40 ans, qui a été arrêté le 7 juillet dernier. Il est incarcéré à la prison d'Evin, sise au nord de Téhéran, pénitencier réservé aux prisonniers politiques. Son père l'avait précédé il y a juste vingt ans, avant d'y être pendu le 18 mars 1992. Les Samandari père et fils ont commis un «crime» impardonnable aux yeux des damnés du turban: professer la foi baha'ie, une religion qui a la non-violence pour principe d'action. Les ayatollahs lui reprochent d'avoir été créée en Iran par Baha'u'llah au XIXe siècle. Or, pour les musulmans, Mohamed clôt le cycle de la prophétie et aucune religion révélée ne peut légitimement apparaître à la suite de l'islam. Dès lors, si les juifs et les chrétiens sont - théoriquement - tolérés en Iran, il n'en va pas de même pour les baha'his qui sont systématiquement poursuivis.

 

Cela dit, fort de 300 000 fidèles en Iran (chiffre communiqué par la communauté internationale de cette religion), le baha'isme  ne peut être aisément effacé par la dictature chiite. Dès lors, la tyrannie cléricale tente de l'éradiquer culturellement en interdisant aux baha'his l'accès aux universités. Pour leur permettre de recevoir tout de même un enseignement supérieur, le père d'Aziz Samandari a participé à la fondation d'un institut. Il l'a payé de sa vie. Impliqué, lui aussi, dans cet «Institut baha'i pour l'enseignement supérieur», son fils a donc été incarcéré pour le même motif. En outre sept baha'is, au moins, ont été condamnés, il y a peu, à des peines de 4 à 5 ans de prison, à la suite d'une descente de police dans les locaux de cet institut. (Le site ci-joint donne de plus amples renseignements).

 

En outre, les persécutions du régime s'abattent aussi sur des communautés qui, selon la loi islamique, devraient être «protégées». Ainsi, les protestants iraniens sont-ils visés. Leur pasteur Youssef Nadarkhani attend depuis octobre 2009 d'être exécuté pour avoir quitté l'islam et converti des musulmans au christianisme. Sa condamnation à mort a été suspendue. Il devra repasser en jugement le 8 septembre prochain.

 

Les confréries ésotériques, comme les «tariqa» soufies, sont également pourchassées car l'islam qu'elles proposent est considéré comme «déviant» par le clergé chiite. S'attachant à l'esprit plus qu'à la lettre, les ordres soufis ne peuvent que déplaire au pouvoir qui considère la religion, non comme une voie vers la vérité, mais en tant qu'instrument destiné au bourrage de crâne. Accusés de penser trop librement, quelque cent derviches gonabadi ont été arrêtés durant l'automne 2011.

 

D'une manière plus générale, ce rapport 2012 d'Amnesty International décrit l'étendue de la répression en Iran.

 

Les moyens pour s'opposer à la dictature nazislamiste restent limités. Mais Téhéran est soucieux de son image, comme la plupart des pays dans un monde globalisé. C'est là le point faible de la dictature enturbannée. Dès lors, la circulation de plus en plus intense de ce genre d'informations devient l'une des rares armes pour entamer, ne serait-ce qu'à long terme, sa superbe.

 

 

Jean-Noël Cuénod

15:56 | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : ayatollah, islamisme, dictature, baha'is | |  Facebook | | |