29/04/2011

Vertigineuses confidences d’un juge de la Wehrmacht

portrait-de-werner-otto-muller-hill-dr.jpgHaïssant Hitler et ses brutes brunes, Werner Otto Müller-Hill (ci-contre son portrait dessiné par son fils) occupait la charge de juge militaire à la Wehrmacht durant toute la Deuxième Guerre mondiale. De 1944 jusqu’à la défaite allemande de mai 1945, cet officier et magistrat a confié à son journal personnel ses sentiments et ses ressentiments. Ces chroniques d’une débâcle annoncée sont désormais accessibles à tous et en français grâce aux Editions Michalon qui viennent de publier ce « Journal de guerre d’un juge militaire allemand 1944-1945 », traduit et annoté par Jean-Paul Colin.

Ce vertigineux témoignage nous offre, au moins, trois leçons. Tout d’abord, Werner Otto Müller-Hill confirme une fois de plus que l’extermination des Juifs n’est pas passée inaperçue en Allemagne, même sous Hitler. Le juge militaire ne peut pas écouter les radios étrangères, ne lit que la presse du régime – qu’il ne cesse de vomir. Pourtant, le 30 septembre 1945, il écrit : «Le capitaine S., qui avait sous ses ordres, en Pologne, la Kommandantur d’une gare, me racontait que, dans la localité en question, arrivait chaque jour un train de marchandises d’à peu près 50 wagons remplis de Juifs qui étaient ensuite gazés et brûlés. Ces trains, sur ordre du Führer, avaient la priorité sur les transports militaires.»

Ensuite, le comportement du juge militaire Müller-Hill illustre la force de l’obéissance, ce long fleuve tourmenté. Cet ancien avocat n’a jamais adhéré au NSDAP, le parti inique devenu unique. Défenseur de nombreux Juifs, il perdra sa clientèle qui s’est retrouvée interdite d’accès aux tribunaux, avant d’être déportée en vue de la «solution finale». C’est donc par nécessité alimentaire qu’il deviendra magistrat militaire dans un Conseil de Guerre de l’armée allemande, dès le début du conflit mondial. Son travail se borne à juger des soldats. Toutefois, ce juriste en uniforme fait partie des mécaniciens de cette grande machine qu’il abhorre et dont il sait qu’elle roule à tombeaux ouverts contre tous les murs. Mais dans un régime totalitaire aussi perfectionné, nul n’est maître de son destin. Une démission serait considérée comme une désertion – douze balles dans la peau – et la fuite condamnerait sa famille à la misère et aux persécutions. Sans doute, s’est-il trouvé bien d’autres Allemands forcés, comme lui, de servir ceux qu’ils méprisaient et dont ils savaient, en parfaite lucidité, la déchéance prochaine. S’ils avaient pu échanger leurs colères par Internet, facebook ou twitter, le nazisme aurait-il duré aussi longtemps ?

Enfin, lorsque l’officier de justice décrit son travail au sein du Conseil de Guerre et l’usage qu’il fait de la procédure pour contrer les décisions inhumaines prises par ses supérieurs, même contre leurs propres hommes, des zones de droit apparaissent au sein d’un monde de non-droit. Ces zones semblent dérisoires au regard de la monstruosité nazie. Elles serviront, cependant, de fondation pour bâtir une véritable démocratie et un Etat de droit digne de ce nom, au sein de la République fédérale.

 

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 28 avril 2011 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et en rubrique "Réflexion" de 24 Heures.)

 

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