30/01/2014

Cavanna s’est fait la malle. Les Jeudis du Plouc en deuil

Cavanna,Hara-Kiri,Charlie Hebdo,vidéo

 Voilà, Le Plouc est bien avancé. Depuis près d’un demi-siècle, il rêvait de rencontrer, Cavanna, François de son prénom, l’homme par qui le journalisme nouveau ­– pertinent parce qu’impertinent ­– a débarqué dans l’espace francophone. Un espace qui exhalait alors l’odeur sucrée et nauséeuse du renfermé. Cavanna, le professeur Choron et leur bande de frapadingues ont vite fait d’ouvrir les fenêtres. Un sacré courant d’ère!

 

 Installé à Paris, Le Plouc s’était promis que, cette fois-ci, il prendrait son courage à deux pieds pour rendre visite au créateur d’Hara-Kiri et de Charlie-Hebdo et frapper d’un doigt tremblant à l’huis de sa maison de Seine-et-Marne.

Mais ce jeudi matin, la Seine est morne.  Ses célèbres moustaches ont laissé passer l’ultime souffle de François Cavanna à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil. Il avait 90 balais. Ce n’était pas de trop pour faire le ménage dans nos têtes. Trop tard, Le Plouc.

 

Fils de terrassier italien, émigré à Nogent-sur-Marne, près de Paris, Cavanna était le produit-modèle de l’école républicaine française, à l’image du prix Nobel de physique Georges Charpak. Aujourd’hui, cette école est aussi défunte que ces deux grandes figures. Mais passons.

L’école primaire lui  apprend le goût de lire et d’écrire. Toutefois, le bon élève est aussi un galapiat de première, attiré par la vie active et ses gisements de jupons festifs. Pendant l’Occupation, le jeune François est expédié en Allemagne par la grâce – si l’on ose dire – du travail obligatoire. Il y rencontre son amour de jeunesse Maria l’Ukrainienne. Dans son livre Les Russkofs, Cavanna raconte comment il a perdu la trace de cette compagne de misère.

 

De retour Paris, Cavanna survit en tant que dessinateur. Puis, il est engagé par le magazine Zéro dont il devient le rédacteur en chef. Il se lie d’amitié avec un aventurier qui vient de « faire l’Indo », Georges Bernier, le patron des colporteurs qui vendent Zéro dans la rue. Un directeur très actif, puisque chaque mois, il diffuse 35 000 exemplaires, malgré les flics qui reniflent des odeurs de sédition. Le titre Zéro paraissant, justement, trop provocateur, le directeur Jean Novi, le change. Il s’appellera Les Cordées. Trop cucul-la-praline pour Bernier et, surtout, Cavanna. Ils bavent d’envie devant la revue américaine Mad Magazine qui tourne les puissants en dérision et en bourriques.

 

 A la mort de Novi, le duo créé le mensuel Hara-Kiri en 1960. Une équipe de dessinateurs et rédacteurs aussi déjantés que talentueux les rejoint, parmi eux Wolinsky, Reiser, Siné, Cabu, Delfeil de Ton, Gébé, Fred et tant d’autres dont Pierre Fournier, Willem… La bande prend ses quartiers, 4 rue Choron à Paris. Bernier devient alors le professeur Choron.

 

Fausses pubs vraiment scatologiques, romans-photos dadaïstes, dessins coups de poing , textes rédigés avec une encre tellement corrosive qu’en comparaison le vitriol est un sirop de grenadine, le « mauvais goût » génial devient la marque de fabrique de Hara-Kiri. Une pluie d’injures s’abat aussitôt sur la rédaction. L’un des « pères de famille indignés au nom de plusieurs »(1) s’étrangle de rage dans une lettre : « Non seulement vous êtes bêtes mais encore, vous êtes méchants ». Bingo ! Cavanna tient le slogan qui restera accolé au magazine : « Hara-Kiri, le journal bête et méchant ».

 

Pour ceux qui n’ont pas connu la pesanteur des années 50 francophones, il est difficile de ressentir la déflagration déclenchée par Hara-Kiri. La France et la Belgique étaient engluées dans leurs sanglantes guerres coloniales et le respect compulsif de l’uniforme. La Suisse voyait des agents communistes sous le plus menu des edelweiss. Le conformisme encasquait partout les consciences. Ou du moins ce qu’il en restait. Cavanna et sa bande ont alors mené une véritable entreprise de salubrité publique.

 

Bien entendu, les interdictions de la censure gaulliste ont fréquemment interrompu le cours des publications nées d’Hara-KiriHara-Kiri Hebdo, Charlie Hebdo. Mais chaque fois, la bande est revenue pour semer le bousin dans les kiosques.

 

Cavanna s’est offert une seconde vie après celle de journaliste : romancier. Il racontera sa vie de fils de prolo émigré : Les Ritals, Les Russkofs, L’œil du Lapin. Et puis, sa maladie de Parkinson : Lune de Miel, la « salope infâme ». Justesse de l’image, rabelaisien sans faire du Rabelais, Cavanna était aussi un grand écrivain, irrespectueux de tout, sauf de la syntaxe.

 

François Cavanna nous a rendu un peu moins con. Voilà ce que Le Plouc voulait lui dire. Et qu’il ne pourra plus lui dire.

 

Jean-Noël Cuénod

 

  (1) La formule est d’un autre journaliste anticonformiste, le Suisse Jack Rollan

 

 

 

 

 

ESPACE VIDEO

12:23 | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : cavanna, hara-kiri, charlie hebdo, vidéo | |  Facebook | | |