24/07/2015

Suite grecque : De l’énergie cupide ou de la grande trouille climatique, qui l’emportera? (2 et fin)

 

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Dans le précédent papier intitulé « La Grèce, première victime de la dictature molle », le Plouc tentait d’expliquer la fin du «moment social-démocrate» et du libéralisme au sens classique, effacés par la révolution de l’hypercapitalisme financier qui a été traduit sur le plan politique par Reagan-Thatcher et dont le gérant actuel pour notre continent est la Germaneurope.

 Le capitalisme n’est pas qu’un ensemble de caractéristiques économiques et sociologiques. Il a aussi une dimension d’ordre psychique, faute de trouver un meilleur qualificatif. Le capitalisme est mû par une force interne qu’alimente l’ «énergie cupide». C’est cette force interne qui garantit sa pérénité. Elle est d’autant plus puissante qu’elle est inscrite au fond de chacun de nous. L’humain devant se débrouiller pour assurer sa subsistance sans pouvoir recourir à des moyens physiques exceptionnels, il a non seulement utilisé ses ressources intellectuelles pour obtenir de quoi se nourrir et se protéger des intempéries, mais il a aussi essayé d’amasser les plus possible de biens dans le but de se préserver pour l’avenir. La thésaurisation est devenue une obsession. Le «toujours plus» était né et avec, lui, la volonté d’exploiter la nature et autrui par la force ou la ruse.

 

Mais voilà, l’homme n’est pas un tigre solitaire capable de compter sur ses propres forces pour persévérer dans son être. Il a besoin de ses semblables pour assurer sa survie. D’où cette tension, jamais résolue définitivement, entre cupidité et fraternité. L’humanité a inventé divers systèmes pour tenter de mettre un frein à l’ «énergie cupide»  afin qu’elle ne transforme pas l’existence humaine en champ de bataille permanent. Les institutions religieuses, la féodalité figurèrent parmi ces systèmes de freinage. Mais tout système s’use et devient obsolète. Les révolutions américaine et française avaient donc proclamé que le roi était nu. Et surtout qu’il ne servait plus à rien, sinon à étouffer les forces productives.

Le capitalisme industriel a été tempéré par la régulation libérale puis sociale-démocrate. Aujourd’hui, comme on l’a vu dans le précédent texte, ces deux freins ont fondu sous la chaleur de la finance qui a pris la tête du capitalisme – devenu l’actuel hypercapitalisme financier – en renversant les frontières nationales qui empêchaient son moteur, l’ «énergie cupide», de tourner à plein régime et en s’attaquant aux institutions de prévoyance sociale.

 Avant la chute de l’empire soviétique, la peur de la «tentation de Moscou» a persuadé les formes politiques du capitalisme industriel à modérer un tant soit peu l’ «énergie cupide». Le communisme autoritaire étant mort, ladite énergie peut s’exprimer sans frein. C’est ce que nous sommes en train de vivre. Tout obstacle sur sa route est balayé. La loi du plus fort – ou plutôt la loi du plus mafieux, la loi du plus cynique – triomphe. Rien ne l’arrête. C’est la seule loi qui compte, celle de la jungle. Dès lors, pourquoi s’étonner que des jeunes se lancent dans le trafic, la violence et le terrorisme puisque ce sont justement les anti-valeurs prônées par l’hypercapitalisme financier sous son aspect médiamercantile? La société récolte ce qu’elle a semé.

Aujourd’hui, aucune forme politique ou sociale ne se trouve en mesure de freiner cette «énergie cupide» déchaînée – au sens premier du terme – par l’hypercapitalisme financier. Pour ce faire, seule une immense trouille – c’est-à-dire une pulsion d’intensité supérieure – pourrait l’amener à se calmer, comme celle qui s’est emparée des capitalistes industriels lorsque l’Empire rouge faisait figure d’ogre.  

 La seule grand’peur qui apparaît maintenant est d’ordre environnemental et climatique. La multiplication des catastrophes provoquées directement ou indirectement par l’humain (pollution majeure, réchauffement climatique tel qu’il entraîne des désordres incontrôlables, etc.) pourrait alors limiter sérieusement «ce toujours plus» qui nous mènerait vers le «rien pour toujours». Le développement sans limite de l’hypercapitalisme qui veut tuer le citoyen au profit du consommateur conduit, comme tout excès, à la mort.

 L’«instinct de conservation» pourrait alors brider l’«énergie cupide». Mais comme cette dernière s’est trouvée des expressions politiques pour assurer sa prééminence dans la société, l’«instinct de conservation» devra en faire de même. Or pour l’instant, on ne peut vraiment pas dire que les partis écologistes européens se placent à la hauteur de ce défi.

Un jour peut-être, les associations de base qui sont en train de se développer, à un rythme soutenu, sur des sujets particuliers (mouvements d’opposition à des projets atteints de gigantisme, défense de telle région menacée et autres) feront-elles émerger une nouvelle forme d’écologie politique suffisamment bien organisée, bien implantée et cohérente pour servir d’opposition crédible aux formes politiques de l’hypercapitalisme.

 Mais si l’humanité tarde trop à tirer la manette de frein à l’ «énergie cupide», celle-ci sera parvenu à une telle puissance que rien ne pourra l’arrêter. Et cette énergie qui aura participé à la vie des hommes achèvera de se transformer en porteuse de mort.

 

Jean-Noël Cuénod

 

     Jean-Noël CUÉNOD vient de publier ENTRAILLES CÉLESTES, préfacé et illustré par Bernard THOMAS-ROUDEIX. Il est édité par Edilivre à Paris et disponible directement chez l’éditeur en cliquant sur ce lien :

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30/06/2015

Que ce soit « oui » ou « non », les Grecs devront apprendre l’Etat

 Le référendum voulu par Tsipras à au moins un immense mérite, celui de mettre enfin en première ligne l’aspect politique de la crise grecque. Obnubilés par les exercices comptables, l’Epicière Berlinoise et ses commis bruxellois avaient passé jusqu’à maintenant cette dimension, pourtant essentielle, par pertes et profits. Surtout pertes, d’ailleurs.

Si la Grèce s’est trouvée aspirée par le vortex d’une dette astronomique, c’est en partie dû au fait que les Grecs ont toujours considéré l’Etat comme un corps étranger. Sous la domination ottomane, l’Etat était tout naturellement considéré comme extérieur au peuple grec. De façon clandestine ou par la révolte ouverte, il fallait donc s’opposer à lui. Après une sanglante guerre d’indépendance et de nombreux essais d’autonomie au sein de l’Empire, la Grèce est devenue officiellement « indépendante »  en 1830. Les guillemets s’imposent en effet. Car cette indépendance de façade était un cache-misère. Ou plutôt un cache-dette! Le pays se trouvait alors, non plus sous la coupe des Ottomans mais sous celle de ses « puissance protectrices », la France, la Russie et l’Empire britannique, la Grèce ayant dû leur emprunter à tour de bras pour s’acheter des armes lors de sa lutte contre les Ottomans. Eh oui, la dette publique abyssale, c’est une longue histoire !

 

-Othon_with_the_Decree_Founding_the_National_Bank_of_Greece-_(c._1898-1899)_-_Nikiphoros_Lytras.jpgEt ce sont ces mêmes puissances qui ont imposé leurs rois aux Grecs. Des rois bien étrangers : le Bavarois Othon 1er, puis le Danois Guillaume. S’il y avait eu un noble inuit sur le marché des couronnes, il ne fait aucun doute que les Grecs en auraient hérité ! Comment incarner l’Etat hellène avec de tels monarques venus du froid ? (illustration: noble bavarois déguisé en roi grec – Othon 1er)

Par la suite, les Grecs ont tâté de la République de 1924 à 1935. Puis, sont revenus à la monarchie et ont goûté à une première dictature (celle du général Metaxas) de 1936 jusqu’à l’invasion nazie. Celle-ci a ravagé le pays ­– d’où le lourd contentieux entre la Grèce et l’Allemagne – causant la mort de plus de 300 000 Grecs. Dès la fin de l’occupation  nazie, la Grèce a connu jusqu’en 1949, une guerre civile particulièrement sanglante, le bilan en pertes humaines s’élevant à 200 000 morts. Entre 1939 et 1949, les deux conflits ont donc provoqué la disparition de plus d’un demi-million de personnes, ce qui, pour un pays qui comptaient 7 222 000 habitants en 1939 est considérable. De plus, la guerre civile entre communistes et non-communistes a durablement divisé le peuple.

 Considéré par les Grecs au mieux comme un ectoplasme, au pire comme une calamité, l’Etat n’a pas trouvé grand monde pour le défendre, si ce n’est quelques puissantes familles qui en ont fait leur propriété quasi personnelle, tissant des réseaux de suzeraineté et de clientélisme. A cet égard, les dynasties Papandréou, Karamanlis et Mitsotakis décrochent le pompon (celui qui garnit les souliers des evzones). Et ce n’est pas la dictature des colonels (1967 à 1974) qui a réconcilié peuple et Etat.

Dans ce contexte, la fraude fiscale, les petits arrangements, les grosses combines et les rentes-cadeaux deviennent la règle. Les familles régnantes se goinfrant de biens publics et les armateurs grecs ayant pour patrie d’élection les paradis bancaires, pourquoi se gêner ?

 La Grèce est donc entrée dans l’Union européenne et la zone euro sans Etat digne de ce nom, avec des habitudes qui devaient forcément entrer en contradiction avec les règles à observer en matière budgétaire. Mais cela, chacun pouvait d’emblée le constater à Bruxelles, Paris, Londres et Berlin. Cela n’a pas empêché l’Allemagne, la France et les autres d’accepter ce nouveau maillon qui ne cachait guère sa faiblesse.  Les pays européens doivent aussi payer les conséquences de leur… inconséquence. S’asseoir sur une partie au moins de la dette serait la moindre des choses.

Quant aux Grecs, quelle que soit l’issue du référendum, ils vont vivre des années de vaches anorexiques. Mais cette rude épreuve peut aussi leur permettre de construire cet Etat qu’ils n’ont jamais eu la possibilité de bâtir selon leurs propres plans. C’est le bon moment, puisque les grandes familles qui ont pourri leur pays ont été balayées.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

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