01/10/2010

Le nomade d’en haut et le nomade d’en bas

John et Janos ne se connaissent pas. Et ils ne risquent guère de se rencontrer. Tous deux, pourtant, sont des nomades. John, le courtier. Janos, le vannier.

John court ou plutôt vole de capitale en capitale. Un jour à Shangaï, le lendemain à Singapour, dans une semaine à New-York après une escale à Bombay. Mais il ne fait pas que se déplacer physiquement. En pianotant sur son ordinateur portable dans un palace de Tokyo, le voilà qui achète des obligations brésiliennes à la bourse de Francfort.

Janos, lui, voyage autant mais moins vite et moins loin. Avec femme et enfants, il taille la route en compagnie de son cousin Radu qui a réussi — Dieu sait comment — à mettre la main sur une Mercédès hors d’âge. Pour Janos et les siens, il n’est plus question de rester à Csavas, ce village de la transylvanie roumaine où les Roms comme eux sont parqués à l’écart de la bourgade, sur une pente qui charrie des torrents de boue à chaque averse. Ce n’est pas en vendant ses paniers au marché que Janos fera bouillir la marmite. Sortir de Csavas relève de l’urgence.

 


John veut également quitter son domicile londonnien de Kensington. La nouvelle taxe qui frappe les «bonus» des courtiers — pardon, des «traders» — le met hors de lui. Et hors de l’Angleterre. Il hésite entre Genève et la Riviera vaudoise. Certes, y dénicher un logement où se poser entre deux jets ne se fait pas d’un claquement de doigts. John n’est pas le seul «businessman» à choisir les rives enchanteressses du Léman pour s’y réfugier. Mais avec son matelas de «stock-option», il trouvera bien un toit à sa mesure.

«Genève», «Lausanne», ces villes sonnent agréablement aux oreilles de Janos qui veut persuader Radu de se diriger vers ces cités où coulent l’or et les diamants. Franchir la frontière entre la Haute-Savoie et Genève est facile. Y rester, c’est autre chose. Radu, en râclant son violon dans les Rues-Basses, s’est fait pincer par les flics. Et voilà donc Janos, son cousin et sa famille sur les routes françaises. A peine ont-ils posé leurs fesses sur une aire de stationnement que d’autres flics les chassent ailleurs.

John, de son côté, a pris rendez-vous avec son avocat. Un procureur de New-York lui cherche des poux dans le «brushing». Bien sûr, qu’il a refilé à ses clients des actifs pourris dans le contexte des «subprimes»! Il a fait comme tout le monde. Son avocat à 4000 francs l’heure la rassure: pour un seul Madoff embastillé combien de «traders» blanchis…

Janos traficote aussi. Un vol à la tire par ci. Une revente de ferraille volée par là. Janos n’est pas un ange. La sainteté est un luxe impayable. Stupidement, il tombe en fourgant une montre dérobée la veille. Il nie l’évidence. Les policiers haussent les épaules, signent des papiers. Le nomade d’en bas est jeté dans une cellule. Les gardiens lui ont laissé la photo de son petit Babik, 4 ans, qui mendie à Paris avec sa mère.


John vient de recevoir un courriel de son ex-femme Marylene avec, en fichier attaché, la photo de son fils Kevin, 20 ans. En regardant les Alpes par la fenêtre, le nomade d’en haut songe: «Je ne l’ai pas vu grandir".

 

Jean-Noël Cuénod

17:50 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : roms, nomades, gens du voyage | |  Facebook | | |