14/06/2017

Bayrou, comme un petit air de Cahuzac

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Comme ministre de la Justice François Bayrou présente ce mercredi sa loi sur la moralisation de la vie publique. Et comme président du MoDem, le voilà embarqué dans une vilaine affaire de financement de son parti qui aurait bénéficié d’emplois fictifs payés par le Parlement européen.

Un ministre de la justice qui veut moraliser la vie politique alors que le parti qu’il dirige fait l’objet d’une enquête du Parquet de Paris pour «abus de confiance et recel de ce délit», cela ne vous rappelle pas quelque chose? Cherchez bien! Jérôme Cahuzac, voooiiilà! Le ministre délégué au Budget chargé de lutter contre la fraude fiscale alors qu’il avait planqué son trésor en Suisse, puis lorsque les lois helvétiques ont changé, à Singapour.

«Ce sont deux affaires d’intensité dolosive fort différente», couineront les communicants, petit doigt levé en tenant l’anse de leur tasse de Darjeeling. Pour le citoyen sirotant son pastaga sur le zinc, ce sera bonnet sale et sale bonnet:  Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais. Et si vous faites ce que je fais, vous êtes faits!»

«Et la présomption d’innocence, vous vous asseyez dessus, c’est ça?» glapiront ces mêmes communicants. Bayrou et son MoDem seront peut-être innocentés. Ou peut-être pas. Il n’empêche que le ministre de la Justice n’est pas un justiciable comme les autres puisque le Parquet chargé d’enquêter sur lui dépend de son ministère qui reçoit des Parquets généraux les notes de synthèse des dossiers sensibles politiquement. Dans un tel cas de figure, une seule solution s’impose : démissionner. Ce ne serait que pure décence. Billevesées et calembredaines!

Les naïfs auraient pu penser qu’avec un président tout neuf, porté par une vague rafraichissante vouée à balayer les vieux débris de la scène politique, un tel cynisme n’aurait plus cours. C’était sans compter sur la persistance d’habitudes tellement ancrées chez les politiciens français que, sûrs de leur impunité, ils n’ont même pas conscience du caractère choquant de leur comportement.

De plus, l’ego-montgolfière de Bayrou, déjà fort élevé en altitude, atteint des couches stratosphériques depuis qu’il a été nommé par le président Macron «Ministre d’Etat, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice ». Ainsi, a-t-il téléphoné à Jacques Monin, directeur de la cellule investigations de Radio France, pour protester contre ses journalistes qui avaient eu l’idée incongrue d’enquêter sur les soupçons d’emplois fictifs du MoDem. François Bayrou s’est fait publiquement remettre à l’ordre par le premier ministre Edouard Philippe. Sèche réplique du rebelle qui rétorque : «Je ne sais pas vivre sans liberté de parole». Dans ce cas, il ne faut pas faire ministre et encore moins ministre de la Justice. Sa parole n’engage pas que lui mais son ministère, les magistrats de l’Ordre judiciaire, les justiciables et son pays.

Qu’il la reprenne, sa liberté. En quittant le gouvernement.

Le nouveau président de la République n’aura sans doute pas besoin du MoDem pour disposer de la majorité absolue. Dès lors, si Bayrou continue à être aussi encombrant, nul doute que l’Elysée l’éjectera sans pitié. Après avoir pulvérisé le Parti socialiste, assommé le Front national, démoli Les Républicains, Emmanuel Macron peut fort bien continuer en rejetant le MoDem dans les limbes. Il n’y aurait alors pas foule entre lui et Jean-Luc Mélenchon.

Jean-Noël Cuénod

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17/05/2017

Hulot ne partira pas en vacances !

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Chirac, Sarkozy, Hollande en avaient rêvé, Macron l’a réalisé: convaincre Nicolas Hulot de devenir ministre. Et pas n’importe lequel: «Ministre d’Etat, ministre de la transition énergétique et solidaire». Il aura besoin de ce titre-bouclier, car ses collègues du nouveau gouvernement n’ont pas tous la fibre écolo, loin de là.

 En ajoutant «d’Etat» à son titre ministériel, le président Macron a donc élevé l’écologiste français le plus célèbre dans le peloton de tête de la hiérarchie protocolaire. Le numéro 2 du nouveau gouvernement, Gérard Collomb, est lui aussi «Ministre d’Etat» (à l’Intérieur). François Bayrou (à la Justice) est le troisième ministre à être ainsi oint par ce Saint Chrème gouvernemental.

Outre qu’elle permet d’être servi à table avant les autres (mais après le président de la République et le premier ministre, quand même), cette distinction donne un contenu symbolique fort à celui qui en est revêtu. Ce n’est pas forcément un détail négligeable dans un pays comme la France où les médias sont très gourmands en emblèmes et bimbeloteries clinquantes.

 Au fil des ans à la tête de sa Fondation, Hulot a démontré qu’il n’était pas qu’un homme de belles images mais surtout un porte-parole populaire et convaincant de la défense de l’environnement.  Pendant quinze ans, il a refusé systématiquement les portefeuilles que les présidents successifs lui ont proposés afin de profiter de sa grande notoriété télévisuelle. Pourquoi a-t-il changé d’avis maintenant ? S’il ne faut pas négliger l’effet sur Hulot de la Macromania qui balaie la France d’un vif courant d’air, le nouveau président lui a sans doute garanti un espace d’actions qu’aucun de ses prédécesseurs à l’Elysée n’avaient osé lui aménager. Et c’est vraisemblablement cette large marge de manœuvre qui a convaincu Nicolas Hulot d’accepter ce ministère d’Etat.

Son titre n’est d’ailleurs par anodin, «transition écologique et solidaire». Cela signifie que Nicolas Hulot ne se contentera pas de protéger le lys martagon ou le gypaète barbu (rien à voir avec la pilosité du premier ministre Edouard Philippe) mais qu’il aura la main sur un secteur-clé de la nouvelle économie vouée à la transformation des activités énergivores en développement respectueux de l’environnement. L’adjectif «solidaire» suppose que cette transition écologique ne laissera pas dans l’ornière les classes sociales défavorisées.

Comparée à ses pays voisins, la France a pris un grand retard en matière de politique environnementale. Le pari macronien est donc de créer un nouveau type d’activités économiques basé sur l’écologie au sens large du terme et d’en faire «un gisement d’emplois» pour reprendre l’expression chère aux énarques. La France macronifiée ferait donc d’une pierre deux coups : protéger l’environnement et lutter contre le chômage.

En théorie, ce plan paraît idéal. Il reste à le mettre en œuvre. Aussitôt, les ennuis commencent. Opérer une transition de ce type réclamera forcément l’injection de fonds publics, même si le nouveau gouvernement fera tout pour y intéresser le secteur privé. Or, dans cet exercice, Nicolas Hulot sera confronté à deux ministres issus de la droite Bruno Le Maire (Economie) et Gérald Darmanin (Action et Compte publics, autrement dit Budget, Sécurité sociale et Fonction publique), désignés comme chiens de garde pour défendre le coffre-fort de l’Etat contre les appétits budgétivores de leurs collègues.

Certes, toujours aussi malin en matière de «casting», le président Macron a choisi deux hommes de droite au libéralisme plus relatif qu’absolu. Lors de la primaire de la droite, Le Maire et Darmanin avaient vivement critiqué l’ultralibéralisme de François Fillon. Néanmoins, si Macron les a placés à ce poste, c’est bien pour tenir le rôle de pittbulls et non celui de caniches. Ce duo droitier connaissant mieux que lui les rouages de l’administration, Nicolas Hulot ferait bien de surveiller ses mollets.

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Hulot et son premier ministre nucléocrate

L’autre obstacle sur la route de Nicolas Hulot sera le premier ministre Edouard Philippe lui-même (brossé à rebrousse-poils par Bernard Thomas-Roudeix). Car ce «gentil boxeur», qui semble aussi lisse que son président Macron, fut un nucléocrate de l’ombre. En octobre 2007, Edouard Philippe fut nommé «directeur de la communication et des affaires publiques» de la multinationale nucléaire française Areva. Ce titre ronflant cache, en fait, l’activité de lobby auprès des parlementaires et des médias pour les convaincre d’œuvrer en faveur de la cause nucléaire. Les discussions entre le chef du gouvernement et son ministre d’Etat risquent fort d’être explosives. Attention aux retombées!

Il reste à espérer que Nicolas Hulot aura l’entourage nécessaire pour l’aider à surmonter ou contourner tous ces obstacles. Une de ses armes maîtresses sera la menace de démissionner. Car son départ du gouvernement provoquerait une forte chute de popularité du président Macron. Mais on ne saurait la brandir à tout bout de champ. Rien ne s’use plus vite qu’une sommation qui n’est jamais suivie d’effet.

Jean-Noël Cuénod

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08/05/2017

Lettre ouverte aux futurs déçus de Macron

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Ainsi, à plus de 66% des votants, vous autres Français avez accordé à Emmanuel Macron, le droit de vous décevoir. Dans ce jeu de massacre qui est votre mode de fonctionnement politique, combien de temps tiendra-t-il ? Une semaine, un mois, un an ? Plus longtemps que Hollande ? Sans doute. Plus longtemps que Sarkozy ? Peut-être.

Il reste encore les troisième et quatrième tours de cette interminable campagne, à savoir les législatives des 11 et 18 juin. Un beau bouzin, ces élections à l’Assemblée nationale !

Avec les partis traditionnels de la gauche et de la droite en miettes.

Avec Marine Le Pen qui agite ses 33,9 % pour faire oublier la claque subie, tout en conservant son pouvoir de nuisance comme une épaisse vipère qui n’aurait pas encore vidé toute sa poche à venin.

Avec les canassons jeunes ou vieux des écuries obsolètes – celle du PS, celle du parti Les Républicain – qui veulent continuer à brouter dans leurs mangeoires quelle que soit la casaque du jockey.

Avec toutes les pesanteurs de ce pays qui pleure encore ce roi dont il a fait couper la tête, qui demeure enchaîné à son passé.

Avec toutes les enfantillages d’un peuple qui ne cesse d’attendre son sauveur suprême alors qu’il ferait bien de se flanquer des coups de pieds aux fesses pour avancer.

Alors peut-être, peut-être, vous offrirez à votre président tout neuf, une majorité à sa main. Mais vous l’attendrez au contour, prêts à l’agonir d’injures dès qu’il touchera à votre pré carré comme votre noblesse l’avait fait jadis avec mon compatriote Necker. Vous défilerez contre lui en trichant sur le nombre de manifestants, tout comme la police en sens inverse. Vous ferez grève. Vous voterez contre lui aux élections municipales et aux régionales. Vous installerez peut-être – le pire est toujours possible – Marine Le Pen à l’Elysée après avoir essoré Emmanuel Macron. Et, très rapidement ­– car la patronne frontiste n’a pas le cerveau du nouveau président – vous serez encore plus déçus. Ces journalistes – que vous détestez tant, parce qu’ils ne vous caressent pas toujours dans le sens de votre poil hérissé– vous en viendrez à les regretter, puisqu’ils disparaîtront dans cet Ordre de la Presse que Le Pen fille nous a promis, à l’image des Ordres professionnels de Pétain. Vous perdrez alors jusqu’à votre droit de rouspéter. Ce sera une autre Histoire. Et vous deviendrez un boulet pour tous vos voisins.

Alors franchement, vous n’en avez pas assez d’aduler un homme, puis de le jeter comme une vieille chaussette trouée ? Ne mettez pas trop d’espoir en ceux qui ont la prétention de vous diriger. Ils représentent des intérêts qui ne sont pas forcément les vôtres.

En regardant tous ces jeunes frimousses crier leur joie au Louvre lorsqu’apparaissait l’impérial Emmanuel Macron, j’ai eu peur. Car il en a fait des tonnes, le Sémillant… La longue marche en solitaire – Napoléon caracolant sur le pont d’Arcole – dans la cour du Louvre… L’Hymne à la Joie qui rythme ses pas… Son discours à la perpendiculaire du triangle de la pyramide, comme pour associer le Delta lumineux maçonnique à son discours d’intronisation républicaine… Le manteau qui flotte un peu au vent, comme la toge de César frémissant dans les courants d’air du Colisée. Ah, il ne nous aura rien épargné question fresque historique, le Garçon Majuscule ! Pas même, la famille royale à ses côtés.

Alors, oui, j’ai eu peur, vraiment peur pour tous ces jeunes qui conduisent leur énergie vers cet aimant Macron. J’ai envie de leur dire : vous avez bien fait d’éviter l’ignoble Front national et sa patronne débectante. Mais gardez votre énergie à meilleure fin. Ne comptez pas sur ce sympathique président qui vous ressemble. Comptez sur vous-mêmes. S’il faut quitter la France pour grandir ailleurs, allez-y. Sans doute, reviendrez-vous car vous verrez que la vie dans votre pays, « c’est pas si mal que ça ». Luttez dans votre quartier, votre village, votre entreprise, votre atelier, votre bureau, votre chantier, pour la justice, pour l’environnement, pour que votre vie soit meilleure et plus fraternelle, ici et maintenant. Il n’y a pas de petites luttes, il n’y a que de grands renoncements.

Ne vous laissez pas envahir par l’adulation d’un homme car elle se transformera vite en rejet. Et le cycle infernal des présidents métaphoriquement guillotinés recommencera pour votre plus grand désespoir.

Mais bon Dieu, bande de Français, quand consentirez-vous enfin à devenir républicains !

Jean-Noël Cuénod

 

 

11:37 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (20) | Tags : presidentielle2017, macron, président, france | |  Facebook | | |

21/04/2017

Présidentielles: double naufrage d’un monde

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Jadis, les Etats-Unis et la France allumaient les réverbères du monde. Ces deux pays développaient des discours qui s’adressaient à tous les humains dans le but de les libérer. Aujourd’hui, leur universalisme a sombré dans l’indécence ordinaire. Triste constat né de deux campagnes présidentielles plus viles l’une que l’autre.

Bien sûr, les accusations d’hypocrisie n’ont cessé d’accabler au fil de siècles l’Amérique et la France. Après tout, le cynisme tranquille et hautain de la politique anglaise avait le mérite de ne pas révéler d’écart entre leçons de morale et exemples d’immoralité. L’Empire britannique ne se posait pas en champion de la liberté des peuples et se contentait de prélever leurs richesses. Alors que la France républicaine exerçait sa prédation coloniale en brandissant le drapeau des droits de l’homme ; alors que les Etats-Unis exploitait la planète en diffusant du rêve américain jusque dans les contrées les plus reculées.

Rêve, le mot est lâché. Les Etats-Unis et la France, mieux qui quiconque, ont su donner à leur pouvoir un récit propre à enthousiasmer les foules, bien au-delà des frontières. Ce récit a pour source les révolutions française et américaine, deux bouleversements majeurs dans l’Histoire de l’Humanité et dont les effets se sont fait sentir beaucoup plus longtemps que ceux de la révolution soviétique.

Le bonheur, clé des songes américains

Avec la révolution américaine, pour la première fois, des citoyens se sont érigés en république pour bouter le roi le plus puissant du globe hors de leur sol. Imagine-t-on l’onde de choc qui avait saisi les peuples enténébrés de rois lorsque cette formule de la Déclaration d’Indépendance fut prononcée le 4 juillet 1776 à Boston ?

Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.  

La recherche du bonheur… Les Etats-Unis en ont fait leur clef des songes. Des millions d’humains ont bravé vents, marées et contrôles douaniers à Ellis Island pour tenter de trouver une serrure à cette clé. Pays de toutes les inégalités, de toutes les discriminations, les Etats-Unis n’en ont pas moins traduit en droits démocratiques ces aspirations au bonheur venues de tous les horizons.

L’abolition des privilèges… La France en a fait sa raison d’être. Dans la nuit du 4 août 1789, l’Assemblée constituante mettait fin à l’inégalité due à la naissance :

 L'Assemblée nationale, considérant que le premier et le plus sacré de ses devoirs est de faire céder les intérêts particuliers et personnels à l'intérêt général ; Que les impôts seraient beaucoup moins onéreux pour les peuples, s'ils étaient répartis également sur tous les citoyens, en raison de leurs facultés ; Que la justice exige que cette exacte proportion soit observée ; Arrête que les corps, villes, communautés et individus qui ont joui jusqu'à présent de privilèges particuliers, d'exemptions personnelles, supporteront à l'avenir tous les subsides, toutes les charges publiques, sans aucune distinction, soit pour la quotité des impositions, soit pour la forme de leurs perceptions (…)

En une nuit, une structure pluriséculaire s’effondrait. La France trahira ses promesses, bien sûr, comme les Etats-Unis. Mais sans ces deux lumières à éclipses, le monde serait encore dans l’errance.

Et il n’est pas interdit de rappeler qu’un Genevois a tenu le rôle capital d’inspirateur pour ces deux révolutions : Jean-Jacques Rousseau. Un philosophe d’expression française mais né juste hors de France, élevé dans le protestantisme comme la jeune Amérique. Idéal trait d’union, tracé par le promeneur solidaire.

La marque d’une agonie

Qu’on le veuille ou non, qu’on s’en glorifie ou qu’on s’en lamente, la France et les Etats-Unis ne seront jamais des pays comme les autres. Une campagne électorale en Amérique, et même dans l’Hexagone, sera particulièrement suivie par les médias internationaux, plus que pour d’autres grandes nations démocratiques.

Dès lors, le niveau pathétique – à tous points de vue – des campagnes présidentielles américaine et française illustre plus qu’un simple malaise passager. Jamais nous n’avons assisté, dans les deux cas, à un tel déferlement de mensonges grossiers, aussitôt démentis, aussitôt réitérés, de cynisme abrutissants, d’arguments pour marketing de papier hygiénique.

Si les médiacrates et les politiciens sont tombés aussi bas, ce n’est pas uniquement en raison de la faillite de ces corporations, cela démontre surtout que le modèle universaliste porté par les deux nations est à l’agonie. L’hypercapitalisme mondialisé règne désormais. Plus besoin de nous faire rêver à un monde meilleur, ça nous empêche de consommer. Bonne nuit.

Jean-Noël Cuénod

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21/03/2017

Marine Le Pen, sa guerre de retard contre le djihadisme

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Si au soir du 7 mai, Marine Le Pen est élue présidente de la France, les djihadistes pourront faire sauter les bouchons de jus de pomme allal. Sa prestation de mardi soir lors du grand débat de TF1 a démontré, une fois de plus, à quel point son discours monomaniaque sur la frontière est inadapté pour affronter le terrorisme (dessin d'Acé)

Pour s’opposer à l’islamisme radical, la tenancière du clan Le Pen réitère son mantra : récupérer la maîtrise totale des frontières nationales. Ce qui est une illusion ­pour plusieurs raisons. Illusion d’autant plus dangereuse qu’elle peut donner aux citoyens un fallacieux sentiment de sécurité.

Primo, cette « maîtrise totale » est impossible à garantir sérieusement. Aucun Etat n’y est parvenu. Même en 1944, au plus fort des affrontements entre les nazis et les résistants savoyards, la Gestapo n’avait pas pu rendre imperméable la frontière franco-suisse dans la région genevoise. Et même le Mur de Berlin ne fut pas étanche à 100%, puisqu’entre 1961 et 1989, 5 075 personnes réussirent à s'évader de l'Est pour rejoindre Berlin-Ouest.

Secundo, Marine Le Pen refuse de tenir compte de cette réalité : les candidats à l’islamoterrorisme n’ont pas forcément besoin de passer une frontière puisque, pour la plupart, ils vivent en France et en ont la nationalité.

Tertio, cette crispation pathétique sur une frontière mythologisée est le signe que la frontiste a une guerre de retard vis-à-vis du djihadisme. Les idéologues de l’islamisme radical font la promotion de l’Oumma, ce sentiment d’appartenance à une communauté de foi qui transcende les frontières. Or, pour des jeunes en déshérence (provenant des milieux les plus divers), cette notion est porteuse de séduction. Ils appartiennent enfin à une immense famille sans frontière. C’est la force de l’Etat islamique que de s’appuyer sur cette notion d’Oumma pour créer une sorte de nation par-delà les nations. «Où que tu sois, tu es mon sujet», suggère cette idéologie totalitaire.

Dès lors, pour l’islamoterrorisme, la frontière est moins un obstacle qu’une opportunité. Elle lui permet d’utiliser les différences de procédures judiciaires et de méthodes policières entre les Etats pour se glisser entre différents pays pour y semer la terreur. De plus, les pesanteurs bureaucratiques de chaque Etat s’additionnent provoquant de graves défaillances dans la coordination entre des forces de sécurité nationales qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble.

La lutte contre le terrorisme ne saurait se satisfaire de discours simplistes. Il s’agit d’un combat à long terme à mener sur tous les fronts : social, politique, idéologique, diplomatique, policier, judiciaire, militaire. Marine Le Pen a prouvé mardi soir, sur ce chapitre essentiel de sa rhétorique, toute l’étendue de son incompétence.

Jean-Noël Cuénod

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08/03/2017

François Fillon affole ses rats

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Mea culpa. Les filloneries se succèdent à un rythme tellement rapide que le pauvre Plouc est parfois dépassé. Il n’est pas le seul, c’est sa piètre consolation. Il écrivait donc dans son papier paru samedi dans les deux Julies, celle de Genève et celle de Lausanne, que le parti Les Républicains avait tourné la page Fillon. Grosse erreur.

Il faut dire que la semaine dernière, chaque minute apportait son lot massif de défections dans les rangs du candidat conservateur qui ne conservait plus grand-chose en matière de partisans. Le quotidien Libération avait même publié sur son site le « compteur des lâcheurs de Fillon ». Qu’il tournait vite, ce compteur ! Les rats quittaient le Titanic avec un turbo dans l’arrière-train pour se propulser plus rapidement sur les flots déchaînés. Et les voilà qui prenaient abri dans la grande roue pour la faire tourner de plus en plus vite … 50 défections … 120… 200… 305…

Le Titanic de Fillon est devenu une coquille de noix – même pas un pédalo hollandais – mais enfin, le capitaine reste crispé sur le gouvernail. Impossible de l’en déloger. « Trop tard » a dit Juppé qui pensait aussi « trop cher » en songeant au coût monstrueux d’une campagne électorale, alors que le candidat adoubé par la primaire, tient la cassette aux euros. Et vous voyez Fillon lâcher une cassette, vous ?

Affolement chez les rats. Que faire ? Continuer à faire tourner la roue dans le sens « défection » ? Se retourner pour qu’elle s’agite dans le sens « retour » ?

Certains continuent dans le premier sens, songeant que le rafiot Fillon se fracassera dès le premier tour en les entraînant dans son naufrage. D’autres, se ravisent en tournant dans le second sens, de peur de rater un morceau de fromage au cas où. Comme d’habitude, les rats centristes tentent d’aller dans les deux sens. Ils veulent bien revenir dans l’embarcation, même pourrie, mais à condition que le capitaine leur donne des croûtes de comté supplémentaires et tout en faisant savoir qu’ils pourraient bien changer d’avis. Là, on les croit sur parole. D’autant plus que le destroyer Macron, dont les nickels scintillent sous le soleil des sondages, croise dans leurs eaux.

Quant à savoir, s’il est élu, comment François Fillon pourra bien gouverner le paquebot France dans de telles conditions, cela n’intéresse pas les rats ; une seule passion les aveugle : entasser des circonscriptions gagnables aux élections législatives. Ils refusent de voir cette grosse chatte qui se dandine vers eux pour les croquer.

Jean-Noël Cuénod

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22/02/2017

Bayrou centre sur Macron !

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 Lucide, François Bayrou ne briguera pas l’Elysée. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. En septembre dernier, le patron du Modem étrillait Emmanuel Macron. Aujourd’hui, il soutient sa candidature à la présidentielle en lui proposant une alliance.

En choisissant le siège du son parti centriste, le MoDem, pour faire sa conférence de presse, François Bayrou avait donné un petit signe, ce mercredi après-midi. Il y a plus solennel comme cadre pour annoncer que l’on se porte candidat à la Suprême Magistrature. En revanche, pour expliquer que l’on renonce à concourir tout en lançant une proposition d’alliance avec l’un des principaux concurrents de l’épreuve, le lieu était adéquat.

Visiblement, se présenter une quatrième fois démangeait l’« éternel troisième ». Mais la menace d’une victoire possible de Marine Le Pen a servi d’onguent émollient à ce prurit compétiteur. Sans doute aussi, la prudence a sa part dans ce choix. Partir si tard dans la campagne, avec tous les frais que cela suppose pour un résultat qui s’annonçait plus ou moins médiocre, pouvait mettre en cause l’existence même de son MoDem.

Cela dit, lorsque François Bayrou dénonce « la parole politique qui ne vaut plus rien », il doit s’inclure dans cette critique. En septembre dernier, lors d’une interview diffusée par BFMTV, il n’avait pas de mots assez durs pour qualifier Emmanuel Macron, stigmatisé comme « l’homme des puissances financières ». Voici un passage assez croquignolet :

« Il y a là une tentative qui a déjà été faite plusieurs fois par plusieurs grands intérêts financiers et autres, qui ne se contentent pas d'avoir le pouvoir économique, mais qui veulent avoir le pouvoir politique. On a déjà essayé plusieurs fois… On a déjà essayé en 2007 avec Nicolas Sarkozy, et ça n'a pas très bien marché. On a essayé en 2012 avec Dominique Strauss-Kahn… Et ce sont les mêmes forces qui veulent réussir avec Macron ce qu'elles ont raté avec Strauss-Kahn ».

On peut considérer ce revirement sous deux angles. Soit, on qualifie Bayrou de girouette qui grince n’importe comment. Soit on considère qu’il a eu le courage de surmonter sa méfiance de vieux paysan catholique vis-à-vis de l’argent en choisissant de soutenir « l’homme des puissances financières » contre « la femme des puissances obscures ».

Pour sauver la face, Bayrou a proposé à Macron une alliance ponctuée de quatre exigences qui ne mangent pas de pain : primo, créer une « véritable alternance » en rejetant « un recyclage des vieilles idées », secundo, « rédiger une loi de moralisation de la vie publique », tertio, revaloriser de la rémunération du travail pour les salariés et les indépendants, quarto, introduire la proportionnelle aux élections législatives. Toutes ces propositions, Emmanuel Macron peut les signer sans barguigner, elles vont toutes dans son sens. Et bien entendu, l’ex- « homme des puissances financières » a accepté cette alliance quelques minutes après avoir été lancée.

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Cela dit, pour spectaculaire qu’elle soit, cette entente n’en demeure pas moins fragile. Le MoDem a perdu sa substance militante et ne compte, selon les estimations des médias, qu’entre 10 000 et 15 000 membres. Quant au mouvement En Marche de Macron, il revendique 192 000 adhérents. Mais comme on peut s’y inscrire en quelques clics, ce nombre peut tout aussi bien se dégonfler en un clin d’œil. Ou de souris. Or, jusqu’à maintenant, aucun président n’a été élu sans l’aide de grandes machines électorales. Le centriste Giscard d’Estaing – dont le profil est un peu semblable à celui de Macron – l’avait, certes, emporté en 1974 mais grâce à Jacques Chirac qui lui avait apporté, clef en main, le soutien du puissant mouvement gaulliste.

Toutefois, les temps ont changé. Les grands appareils politiques se sont grippés, à gauche comme à droite. Ils n’ont plus auprès des électeurs l’aura qui fut la leur, naguère encore.

  C’est le pari que tente Macron, avec Bayrou comme garant moral : donner au social-libéralisme une incarnation politique dont l’attractivité soit basée sur les nouvelles formes de sociabilité crées par la technologie communicante. Il est jouable, ce pari. Cela dit, à trop miser sur le virtuel, on risque de perdre de vue le réel.

Jean-Noël Cuénod

LA VIDEO DE LA CONFERENCE DE PRESSE DE BAYROU

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19/02/2017

La police est un art

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Avec l’affaire Théo, la police française subit une crise de plus. Pour tenter de comprendre le phénomène, il faut tout d’abord accepter d’entrer dans un monde complexe et bannir deux réactions aussi fausses que traditionnelles : réduire les policiers à un corps de brutes racistes ou les idolâtrer au point de les placer au-dessus des lois (Dessin d’Acé).

Comme localier, puis chroniqueur judiciaire, reporter et enfin correspondant à Paris, le Plouc a fréquenté les policiers pendant quarante ans,en Suisse, en France, en Belgique et en Italie principalement. Délicate cohabitation faite de méfiance réciproque et d’acceptation mutuelle.

Rien n’est plus complexe qu’assurer l’ordre public dans une démocratie. Les accusations de « servir le pouvoir en place » fusent d’emblée. Que ce pouvoir soit de gauche, du centre ou de droite. Le flic… Ce sempiternel suspect qui est toujours présent quand on n’a pas besoin de lui et systématiquement absent en cas d’urgence.

Il est le plus souvent pris entre des feux croisés. Sa hiérarchie, particulièrement en France, exerce des pressions contradictoires en exigeant « du chiffre », quitte à gonfler les statistiques en multipliant les contrôles d’identité, la chasse aux petits délinquants en laissant de côté les gros, source d’ennuis sans fin avec leur cohorte d’avocats. Les contrôles d’identité s’exercent vers la population qui est considérée a priori comme « dangereuse », en premier lieu les jeunes. Le contrôle au faciès n’est jamais bien loin. Selon l’« Enquête sur l’accès aux droits », publiée début 2017 par le Défenseur français des droits, « les hommes perçus comme Arabes/Magrébins ou Noirs (…) rapportent être de 6 à 11 fois plus concernés par des contrôles fréquents (plus de cinq fois en cinq ans) que le reste de la population » (accès au lien du document).

Cette pression de la hiérarchie provoque des tensions toujours plus intenses entre policiers et jeunes Français issus d’une immigration ancienne ou récente. Ces tensions induisent un cycle de haine qui pourrit le climat depuis des décennies. Ponctuellement, les « cités sensibles » le sont tellement, sensibles, qu’elles explosent. Ou alors, les policiers tombent, au péril de leur vie, dans des guets-apens organisés par les petits caïds.

Les commissariats Fort Knox

Des deux côtés, les insultes montent en mayonnaise. Une partie croissante des flics cèdent aux sirènes du Front national  ­– selon une étude du CEVIPOF (Sciences-Po à Paris)  d’octobre 2016, 57% des policiers se disent prêts à voter pour Marine Le Pen à la présidentielle – dont l’idéologie se répand dans leurs rangs. Ce qui, bien entendu, ne fait qu’envenimer une situation déjà bien dégradée.  

La hiérarchie, elle, songe surtout à garder ses fesses au chaud. Quant au pouvoir politique, que ce soit sous Chirac, Sarkozy ou Hollande, il se contente de distribuer des médailles aux policiers méritants, sans remettre en cause cette « politique du chiffre » qui mène à la catastrophe.

Dans cette espèce de guerre larvée entre deux camps, comment voulez-vous que les renseignements de terrain puissent remonter vers la police, puis la justice ? Certes, les fonctionnaires de police judiciaire savent se ménager une clientèle chez les indics. Mais, en bonne police, ce devrait être à l’ensemble des personnels de faire remonter les renseignements. Il arrive à ma mémoire d’ancien localier à Genève que nombre d’affaires résolues avaient eu, à la source, un tuyau ramassé dans la rue par un agent de terrain. Evidemment, claquemurés dans un commissariat tellement bunkerisé qu’en comparaison Fort Knox ferait presque auberge de jeunesse, lesdits agents ne risquent pas d’être submergés par les infos du bitume (photo : le commissariat de Villiers-le-Bel, ville de la banlieue de Paris qui avait essuyé plusieurs jours d’émeute en novembre 2007).

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Assécher le marais stupéfiant

Compte tenu de la situation présente, on ne saurait lâcher des policiers de proximité dans les quartiers les plus chauds. C’est tout un programme à long terme qu’il faudrait élaborer pour que, progressivement, les forces de la République puissent réinvestir ces lieux dans lesquels elle ne peut aujourd’hui pénétrer qu’en formation de combat, lorsque tout est à feu et à sang. Cette réappropriation républicaine passe par l’assèchement des trafics de drogue et autres qui dominent ces cités dites « sensibles » et leur impose la tyrannie des caïds de tous calibres. Or, seule la dépénalisation de l’usage des stupéfiants ferait s’écrouler ce marché souterrain. Mais, en France du moins, ce message ne passe toujours pas. Il faudra pourtant bien s’y résoudre, après cinquante ans d’échecs cinglants de toutes les politiques répressives en la matière.

Il faut aussi que la société française développe une vision plus saine et moins infantile de sa police. Un jour, elle l’encense et lui fait des bisous place de la République. Un autre, elle la traite plus bas que terre. Qu’elle prenne conscience, cette société, que la police est un art et non une science, malgré les nouvelles technologies. Un art bien plus subtil qu’on ne le croit. Il requiert à la fois de la fermeté et de l’empathie, du sang-froid en toutes circonstances, une bonne estime de soi pour ne pas être déstabilisé par les injures, sans oublier cette lucidité qui permet de savoir quand il faut fermer les yeux  – lorsqu’une intervention amène plus de troubles que de bienfaits pour le quartier –  et quand il faut les ouvrir pour frapper lorsque cela est nécessaire. Or, des policiers de ce genre ne tombent pas du ciel. Le pouvoir devra mettre la main à la poche pour leur assurer la formation adéquate. Une formation qui aura aussi pour objet principal de renforcer l’esprit républicain afin de donner à la police les anticorps nécessaires pour résister aux influences frontistes.

La police doit être respectée, il en va de la cohésion sociale. Mais le respect, ça se mérite. La société ne saurait accepter que son délégué à la violence légitime piétine les lois qu’il est chargé de faire respecter.

Jean-Noël Cuénod 

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07/02/2017

François Fillon: Calvin redevient Français

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Lors de sa conférence de presse, François Fillon a constaté que certaines mœurs politiques ne sont aujourd’hui plus acceptées par les Français. Il y a mis du temps! Ajoutons d’emblée, qu’il n’est pas, de loin, le seul politicien à accuser un tel retard à l’allumage moral. Mais pour un candidat qui brigue l’Elysée, ce manque de lucidité est tout de même inquiétant.

Il démontre ainsi que, décidément, les plus hauts responsables de l’Hexagone continuent à vivre dans leur bulle. Et lorsqu’elle crève, ils tombent de l’armoire. A moins que ce ne soit l’armoire qui leur tombe sur la tête.

Pourtant, cela fait tout de même une dizaine d’années que les Français sont devenus plus exigeants en matière de morale politique. Les conséquences de l’affaire Bettencourt ont sans doute tenu un rôle important dans l’échec de Nicolas Sarkozy en 2012. Et l’affaire Cahuzac a plombé le début du quinquennat Hollande. Certes, ces dossiers s’oublient plus ou moins vite. Mais il en reste désormais quelque chose dans la conscience publique.

La France des élus n’a pas encore adhéré aux vertus scandinaves. Mais elle sait maintenant que l’emploi, même légal, des fonds publics à usage familial insupporte les citoyens qui sont confrontés à la difficulté à trouver ne serait-ce qu’un stage pour leurs enfants. D’autant plus que la population est priée – par le candidat François Fillon ­– de se serrer la ceinture. Si l’on promet l’austérité, autant prêcher par l’exemple, sinon l’électeur s’en va déserter l’isoloir ou butiner ailleurs.

Quelques gouttes d’éthique protestante sont ainsi giclées dans les rouages d’une machine électorale qui n’a guère l’habitude de recevoir un tel adjuvant. Sous les yeux écarquillés de Fillon, les temps ont changé. La transparence devient tendance et sera bientôt exigence. Les Français l’ont oublié, mais enfin «notre» Calvin est né sur leur sol ! 

Jean-Noël Cuénod

Editorial paru dans la Tribune de Genève et 24 Heures de mardi 7 février 2017

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02/02/2017

Fillon et le syndrome de la Rolex

 

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Chacun se rappelle l’aérienne formule de Chirac : «Les emmerdes volent en escadrille». Pour François Fillon, ce n’est plus une escadrille qui le vise mais un pont aérien avec tapis de bombes. Lorsqu’il ne s’enferre pas dans de nouveaux mensonges, c’est un média qui sort le dernier scoupe ravageur. Qui sera suivi d’autres.

Lorsqu’une campagne politique déraille dès son début, il est bien difficile de la remettre sur les rails. La faute initiale du candidat de la droite «loden-mocassins à glands» ne concerne pas Pénélope et ses emplois fantômes mais son programme de démantèlement de la sécurité sociale, suivi d’un rétropédalage très laborieux.

Alors qu’il fut premier ministre pendant cinq ans, Fillon n’a toujours pas compris que s’attaquer à la sécu en France, c’est allumer un barbecue de vaches sacrées sur la place centrale de Bénarès.

Dès lors, toutes les accusations qu’il a subies par la suite ont été encore plus vivement ressenties par les citoyens qui tremblent pour leur système de soins. D’autant plus que les prêches austères de ce Savonarole bien coiffé étaient démentis par les largesses qu’il s’octroyait ainsi qu’à sa famille. Sang et larmes pour les poires, champagne et caviar pour ma pomme.

Cela dit, l’affaire Fillon n’est qu’un épisode parmi d’autres dans la grande saga qui lie, souvent pour le pire, argent et pouvoir. Eternelle question mais qui, aujourd’hui, prend une acuité particulière.

Avant que les Trente Glorieuses n’emballent le monde occidental dans le Tout-Economique et sa société de surconsommation, une sorte de statut non-écrit régnait dans de nombreuses démocraties européennes : les magistrats, les députés, les ministres étaient mal payés mais jouissaient d’une position prestigieuse aux yeux du public. Certes, il s’est toujours trouvé des petits malins et des gros corrompus dans ces hautes sphères mais dans l’ensemble, les détenteurs du pouvoir respectaient cette manière de contrat social. Bonne renommée valait mieux que ceinture dorée.

Il en allait de même pour d’autres émetteurs d’influence au sein de l’Etat, comme les instituteurs et professeurs. Ils ne roulaient qu’à vélo mais au village, dans le quartier, chacun levait son chapeau à leur passage. Pour leurs voisins, ils étaient des Messieurs. Pour la plupart de ces hommes de pouvoir et de savoir, le prestige suffisait à leur donner une belle estime de soi et leur permettre d’avancer dans la vie du pas assuré de celui qui se sait reconnu.

Aujourd’hui, ce genre de considération est balayée par l’unique valeur qui ne soit pas relative, celle incarnée par le Veau d’Or. Moïse n’a pas fini de briser de rage les Tables de la Loi.

Le publicitaire Séguéla fut naguère vilipendé pour avoir énoncé, à propos de Sarkozy, sa célébrissime tirade: «Un président qui, à 50 ans, n'a pas de Rolex a raté sa vie.» Il ne formulait pourtant qu’une évidence. Les écoliers ricanent maintenant devant leur prof qui gagne en un mois, ce qu’un dileur empoche en trois jours. Quant aux politiciens, s’ils font du vélo, c’est pour la galerie écolo. Ces hommes, ces femmes qui ont souvent accompli de longues études, voient leurs anciens condisciples faire fortune dans la haute finance ou les grands groupes industriels, alors qu’ils doivent se contenter de revenus qui, en comparaison, relèvent de la roupie de sansonnet. D’où les empilements de mandats. Et les magouilles pour rendre plus valorisantes leurs rémunérations. Histoire de ne pas paraître trop plouc dans les réunions des anciens de HEC ou d’autres grandes écoles.

L’affaire Fillon n’est pas seulement la faillite d’un homme, ni même d’une caste politique. Elle est la conséquence directe de l’effondrement des cadres moraux voulu par la société de l’hypercapitalisme.

Jean-Noël Cuénod

Et pour détendre un peu l’atmosphère, voilà la vidéo d’une chanson de Frédéric Fromet «Femme de François Fillon». A se tordre ! 


Femme de François Fillon - La chanson de... par franceinter

 

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04/12/2016

Ségolène Royal, un négationnisme de gauche

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Après Jean-Luc Mélenchon, Ségolène Royal a versé sur les cendres encore chaudes de Fidel Castro, son flot de larmes, samedi soir. Le feu dictateur cubain a eu droit de la part de la ministre française de l’environnement à un dithyrambe qui est la marque d’un certain négationnisme de gauche :

Il y a toujours du positif et du négatif dans les histoires, mais certains ne vont pas se rhabiller à bon compte au nom des droits de l'homme alors qu'on sait qu'ici, quand on demande des listes de prisonniers politiques, on n'en a pas. Et bien fournissez-moi des listes de prisonniers politiques, à ce moment-là on pourra faire quelque chose. Elle ne fait ainsi que perroqueter ce qu’avait prétendu Raoul Castro au moment de la visite d’Obama.

Passons sur l’abyssale stupidité de la remarque concernant cette « liste de prisonniers politiques ». Comme si les tyrans allaient publier la comptabilité de leurs crimes ! Arrêtons-nous plutôt sur la Fidelmania qui court à gauche et parfois même à droite.

Il est certain que la révolution castriste de 1959 a permis à Cuba de se débarrasser de la tutelle des mafias américaines, que l’alphabétisation s’y est développée de façon spectaculaire, de même que la santé publique. Il est aussi à craindre que lesdites mafias américaines – influentes dans les milieux anticastristes de Miami  – ne cherchent à reconquérir ce terrain perdu.

Il n’en demeure pas moins qu’un peuple n’est pas forcé de payer ces progrès sociaux par l’oppression politique. Ou alors, félicitons Mussolini d’avoir mis les trains italiens à l’heure et glorifions Hitler pour ses grands travaux[1].

Avant de débiter ses sottises cubaines pour balancer des fumées d’encens sur le goulag tropical, la ministre française aurait pu jeter un œil sur le rapport 2015-2016 d’Amnesty International qui n’est pas précisément l’organe de la réaction (on peut le consulter en cliquant ici). Le constat que dresse Amnesty sur la politique des frères Castro est accablant :

Selon la Commission cubaine des droits humains et de la réconciliation nationale (CCDHRN), plus de 8 600 militants et opposants au régime ont été placés en détention pour des motifs politiques durant l'année. Avant la visite du pape François en septembre, les autorités ont annoncé qu’elles allaient libérer 3 522 prisonniers, notamment des personnes de plus de 60 ans, des jeunes de moins de 20 ans sans antécédents pénaux, des malades chroniques et des étrangers que leur pays acceptaient de reprendre sur leur sol. L’annonce a été faite dans le journal officiel du Parti communiste, Granma. Cependant, avant et pendant la visite papale, des défenseurs des droits humains et des journalistes ont signalé une forte augmentation du nombre d’arrestations et de détentions de courte durée. La CCDHRN a recensé 882 arrestations arbitraires durant le seul mois de septembre.

La « sortie » écervelée de Ségolène Royal a suscité une gêne certaine, même à gauche, comme l’illustre ce « tweet » gazouillé par le premier secrétaire du Parti socialiste Cambadélis : « La révolution cubaine est défendable. Le régime castriste ne l'est pas. Ségolène Royal devait être dans l'enthousiasme cubain ».

Excuser les tyrans, quels qu’ils soient, c’est perpétuer la tyrannie. Un point c’est tout.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Contrairement à une idée reçue plantée dans les esprits par la propagande nazie, le programme des autoroutes allemandes a été établi par les partis démocratiques avant la venue d’Hitler au pouvoir en 1933. Un an auparavant, la première autoroute Cologne-Bonn avait été inaugurée.

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28/11/2016

Contre Fillon, Marine Le Pen en Jeanne d’Arc prolo

« C'est le pire programme de casse sociale qui ait jamais existé ! » Marine Le Pen donne le ton d’emblée lundi matin au micro d’Europe1. Elle sera la Jeanne d’Arc des prolétaires français contre François Fillon. La gauche, elle, contemple ses nombreux nombrils en éruption.

Le succès de François Fillon à la primaire de la droite est d’une telle ampleur qu’il est devenu, dans son camp, le seul dispensateur des gamelles. Dès lors, ceux qui le trouvaient trop libéral, trop catho, trop conservateur feront désormais bloc derrière lui. Pour mener sa politique, il aura un vaste appareil à sa main et pléthore de courtisans à sa botte.

Et quelle politique ! Car Marine Le Pen touche juste, hélas, lorsqu’elle dénonce une « casse sociale » sans précédent.

Au fil de la Ve République, la droite de gouvernement a toujours fait attention de tempérer un tant soit peu sa politique en faveur des classes possédantes et conservatrices qui l’avaient élue au pouvoir. De Gaulle avait signé en 1967, « la participation des salariés aux fruits de l'expansion des entreprises ». Giscard s’est lancé dans des réformes sociétales qui auraient pu être le fait d’un gouvernement de gauche, telle la loi sur l’avortement. Jacques Chirac a été élu en promettant de réduire la « fracture sociale ». Promesse non tenue, certes, mais l’avoir énoncée traduisait au moins un certain souci de ne pas s’adresser qu’aux nantis. Même Sarkozy n’avait pas osé toucher aux 35 Heures, malgré ses tartarinades ultracapitalistes.

François Fillon, lui, jette les derniers masques effilochés du gaullisme social. Son mentor Philippe Seguin doit se retourner dans sa tombe. En lisant son programme (une légère recherche Google suffit à le trouver ), on y apprend que Fillon avantage systématiquement les ménages aisés[1], supprime l’Impôt sur la fortune[2], augmente la TVA (taux normal) de 20 à 22% afin de compenser la baisse des charges patronales. Or, la TVA est un impôt particulièrement injuste socialement puisque chacun l’assume au même taux.

Mais il y a encore plus pernicieux. Outre la suppression des 35 Heures, Fillon lancera un assaut quasi-thatchérien contre les organisations de salariés en supprimant le monopole syndical au premier tour des élections professionnelles, ce qui aura pour effet de favoriser les candidatures individuelles qui, ainsi, n’auront plus besoin de l’affiliation à un syndicat. Fillon veut donc rendre encore plus faibles les syndicats français qui sont déjà mauvais état. Or, on sait la difficulté que connaît la France à organiser un véritable dialogue social, faute, justement, de syndicats vitaminés. Fillon ne veut avoir en face de lui qu’une organisation, sans tiers inopportun, soit le MEDEF (pour les non-Français, l’organisation patronale) afin de mener une sympathique collaboration entre lui et ceux qui l’auront fait élire.

Devant ce programme d’une agressivité antisociale inouïe, les syndicats semblent anesthésiés. Or, c’est pourtant leur existence qui est en jeu. Quant à la gauche, elle ne parvient pas à sortir la tête de son tout-à-l’égo et son électroencéphalogramme a la platitude des mornes plaines. Face à une offensive antisociale de grande envergure, vers qui les classes populaires vont-elles se tourner à la présidentielle 2017 ? Poser la question, c’est y répondre. Si les partis de gauche continuent leur marche vers le suicide collectif, ils seront éliminés dès le premier tour. Et lors d’un second tour entre François Fillon et Marine Le Pen, il est fort possible que la patronne du Front national reçoive moult suffrages provenant des électeurs de gauche révulsés par le programme Fillon. On aura beau dire que la touche populaire du discours frontiste n’est que de la frime propagandiste, que dans le sud de la France le Front sauce Marion Maréchal-Le Pen développe une politique ultralibérale, ce discours ne passera pas, tant sont fortes les menaces que font peser les propositions Fillon sur les équilibres sociaux.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Relèvement du plafond de l'avantage fiscal tiré du quotient familial, de 1510 euros à… 3.000, soit un cadeau fiscal aux familles nanties de 10 milliards d'euros.

[2] Signalons en passant que même la Suisse connaît un impôt sur la fortune.

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23/11/2016

Fillon et Juppé, un vrai désert… rural !

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Connaissez-vous Champeaux-la-Chapelle-Pommier ? Non ? Vous avez tort. Avec ses deux Eglises romanes et son Château des Bernardières, cette commune vaut le détour. Elle présente aussi un autre aspect, plus troublant.

Avec ses 148 habitants, elle se situe au centre du Périgord Vert, au Nord du Département de la Dordogne, dans le canton de Brantôme. On y cultive son verger. On y chasse la palombe. On y traque les sangliers qui vous massacrent les cultures, ces sagouins de cochons ! Ses bois touffus de châtaigniers, de chênes, de pins, ses sentiers où les noisetiers égrènent leurs chapelets, ses prés d’un vert tellement lumineux qu’il font pâlir le soleil, cachent un désert qui n’est pas fait de sable mais de vide républicain.

Tranquilles, les Champenois ? Tranquilles car on n’est pas des furieux dans le coin. Tranquilles mais la colère rentrée comme un sanglot qu’on étouffe. Toutefois, elle commence à sortir, cette colère, et à prendre le chemin des urnes. Au premier tour des élections régionales de 2010, la liste du Front national parvenait tout juste à dépasser la barre des 5% à Champeaux-La-Chapelle-Pommier. Lors de la même élection en 2015, le candidat frontiste y est arrivé largement en tête avec 46,27% des voix. Une progression supérieure à 40% en cinq ans !

Or, l’extrême-droite n’a pas de racine sur cette terre périgordine dont les habitants ont été façonnés par le radicalisme anticlérical, le communisme rural et le gaullisme social. Le Parti socialiste avait progressivement capté le vote communiste en déclin. Pendant des années, le Front national ne mordait pas sur cet électorat profondément républicain.

« On cherche médecins, désespérément ! »

Les choses ont commencé à changer à la fin de la première décennie 2000. Pourquoi ? Celui qui ne désigne qu’une cause est certain de se tromper. Mais lorsqu’on partage un pineau avec les habitants du lieu, un motif de plainte revient souvent sur la toile cirée : « Ici, c’est le désert. Il n’y a plus rien. Tenez, à Mareuil (un bourg de plus de 1000 habitants) – ils en sont réduits à planter une banderole pour chercher un médecin ! » (Voir la photo).

 Il y a une trentaine d’années, j’allais le dimanche chercher ma tarte chez le boulanger de Champeaux. Tout le village embaumait le gâteau juste sorti du four. Quant à la poste, elle était à côté, à Rudeau. Puis, la poste a fermé. Et le boulanger s’en est allé à Nontron, la sous-préfecture. Les gendarmes ? On pouvait se rendre à leur poste de Mareuil, il y a encore quelques années. Aujourd’hui, la caserne est bouclée. Ailleurs, des classes ferment et des écoles menacent de disparaître. La justice ? Naguère, Nontron disposait de son Tribunal d’Instance. C’était pratique pour trancher les différends entre propriétaires forestiers ou régler les nombreuses embrouilles de voisinages. Et puis, ça faisait vivre les commerces et les bistrots. Depuis la réforme Dati, le Tribunal est rayé de la carte judiciaire et la salle d’audience n’accueille plus que des concerts. Les dossiers des justiciables de la région s’empilent au Palais de Justice de Périgueux, déjà fort embouteillé.

L’essence du problème

La moindre démarche administrative provoque la perte d’une journée pour accomplir les 40 ou 50 kilomètres qui séparent ces villages de Périgueux, le chef-lieu du Département. Et comme il manque TOUJOURS une pièce ou un document, c’est une journée supplémentaire qui sera fichue. Bonjour la facture de carburant !

Internet ? N’en bénéficient que ceux dont la ligne est « éligible » par un opérateur. Les autres – la majorité – sont bons pour ramer au lieu de surfer.

Bref, le désert rural s’est désormais installé dans le Périgord Vert qui n’est d’ailleurs pas forcément le plus mal loti de la province. Car ce phénomène se vérifie un peu partout dans ces immenses espaces qui s’étendent entre les métropoles régionales surpeuplées. Que disent les candidats à l’élection présidentielle ? Sous Sarkozy, le désert rural n’a cessé de s’accroître. Mais la gauche avec Hollande n’a pas fait mieux. Quant aux deux candidats de la droite, Alain Juppé et François Fillon, on ne peut pas dire qu’ils prêchent dans le désert rural ! Il faut fouiller dans leurs programmes pour trouver bien peu de biscuits. Aucun d’entre eux n’a prévu un chapitre entier sur la ruralité.

Fillon et Juppé peut diserts sur le désert

Chez Fillon, des mesurettes figurent sous la rubrique « collectivités locales », mais qui recouvre aussi les grandes villes. La moins anodine de ses propositions : « Donner aux communes une véritable autonomie fiscale, c’est-à-dire des ressources fiscales propres dont elles puissent faire varier les taux. » Une méthode à l’Helvétique mais qui est formulée en termes tellement vagues qu’elle a la consistance d’une motte de beurre oubliée au soleil.

Chez Juppé, c’est pire. En rubrique « numérique », on déniche une vague promesse d’améliorer la couverture du haut débit sur tout le territoire.

Il ne fait aucun doute que Marine Le Pen, elle, va s’engouffrer dans la brèche laissée béante par les autres dirigeants pour s’adresser à ces ruraux qui sont sortis des radars politiciens.

Au-delà des ennuis quotidiens qu’il suscite, le désert rural sape aussi, peut-être surtout, le moral. L’impression d’être abandonné, délaissé, ignoré, méprisé prend le dessus. Quand on parle des banlieues, les médias évoquent « ces territoires perdus de la République ». Il est d’autres « territoires perdus de la République ». Leurs habitants ne brûlent pas de voitures. Mais ils votent Front national. On peut les désapprouver. Mais on doit les comprendre.

Jean-Noël Cuénod

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21/11/2016

Le bedeau Fillon et ses cathos-trotskistes

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Le triomphe de François Fillon au premier tour de la primaire de droite marque la revanche du mouvement anti-mariage gay. Ce digne représentant de la France des diocèses a misé, mieux que ses adversaires, sur les réseaux du catholicisme qui restent d’importants pourvoyeurs de voix, outre-Jura. Il a reçu l’actif soutien du mouvement Sens Commun, ces cathos-trotskistes qui ont pratiqué l’entrisme au sein du Parti dit « Les Républicains » (LR).

Réaliste, l’ancien premier collaborateur de Sarkozy sait qu’il ne peut pas abolir la loi sur le mariage homosexuel, même si ce n’est pas l’envie qui lui manque. Mais de tous les candidats de la droite – l’extrême-droite comprise, à part le caricatural Poisson –, c’est lui a développé le plus nettement la rhétorique anti-gay. A maintes reprises durant sa campagne, il a promis d’interdire l'adoption plénière aux couples homosexuels.

Parmi les réseaux les plus efficaces, Fillon a pu compter dès septembre sur le soutien du mouvement Sens Commun. Fondé en décembre 2013, il est composé de jeunes gens bien coiffés, bien nés, bien élevés, bien baptisés, bien organisés, bien formés intellectuellement et portant parfois des noms de trombones à coulisse. Une grande partie d’entre eux sont issus des manifs contre le mariage homosexuel. Leur ancien président, Sébastien Pilard, et leur porte-parole, Madeleine Bazin de Jessey — furent les figures les plus en vue des Veilleurs, ces jeunes cathos intégristes qui priaient devant le ministère de la Justice pour qu’une intervention divine vienne interrompre le cours satanique de la Loi Taubira.

Afin de donner un contenu plus terrestre à leur action, ces Taubirophobes ont créé Sens Commun qui ne compterait, selon son site, que 9000 adhérents. Mais au nombre, ils préfèrent la cohérence idéologique. Se développer dans le seul but de grossir le volume des cartes d’adhérents n’a guère de sens pour…Sens Commun. Il s’agit surtout d’assurer à ses partisans une forte ossature politique pour qu’ils soient à même d’investir les postes à responsabilité au sein du parti LR.

Le site de Sens Commun est, à cet égard, fort explicite. Il revendique « 22 élus départementaux et régionaux et plus de 250 élus municipaux ainsi que de très nombreuses personnes œuvrant au sein des Républicains, tant au Conseil National que dans les Comités de circonscription ou encore au sein des délégations de fédération sur l’ensemble du territoire. » Le nouveau président de Sens Commun, Christophe Billan, est d’ailleurs membre du Secrétariat national du parti LR.

Les trotskistes français avaient appliqué la même tactique à l’endroit du Parti socialiste durant les années 1980. L’actuel premier secrétaire du PS, Cambadélis, en est un exemple ainsi que Lionel Jospin et Julien Dray entre autres.

Il est probable que Sens Commun parviendra encore à gravir les échelons du parti de la droite de gouvernement. Il a déjà trouvé son cheval de Troie, en la personne de l’ex-premier ministre : « Nous saluons avec joie la qualification de François Fillon au second tour de la primaire, illustration de sa droiture, cohérence et dignité » a proclamé ce mouvement dans un communiqué.

En abandonnant Sarkozy pour soutenir Fillon, Sens Commun a, semble-t-il, misé sur le bon cheval.

Jean-Noël Cuénod

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01/09/2016

Macron, le lisse dans la vallée médiatique

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Les gros médias ont déjà élu leur président de la République. Le gagnant est… Emmanuel Macron, on l’applaudit bien fort ! Dès l’annonce de sa démission du gouvernement, l’ancien ministre de l’Economie a eu droit à un traitement qui, d’ordinaire, est réservé aux chefs d’Etat. Le 20 Heures de TF1 l’a interviewé mardi pendant 27 minutes, avec onction de pommade à la courtisane. France-Info a assuré la retransmission en direct de son discours d’adieu à Bercy. Toutes les « Unes » lui sont acquises. Les colonnes débordent. Les réseaux sociaux, les écrans de toutes tailles, les micros de tous poils succombent, les uns après les autres, à la macronite aiguë, forme nouvelle et française d’une affection ancienne et nord-américaine, la kennedyte. Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés. (Dessin d'Acé)

Pourquoi une telle démesure ? Après tout, la démission d’Emmanuel Macron n’a rien d’une surprise. Le Canard Enchaîné rapporte cette blague qui courait naguère à Bercy : « Macron démissionne ? oui, comme tous les jours ! » Ce départ ne pouvait pas intervenir en pleine loi Travail, ni après les attentats de Nice et de Saint-Etienne-du-Rouvray. Qu’il soit annoncé juste à la rentrée n’a donc fait tomber personne de l’armoire.

Fringant yearling contre vieux chevaux de retour

En soi, l’évènement ne peut expliquer une couverture aussi large. Mais voilà, avec sa tronche de premier de classe, son allure de buveur de thé vert bio, son physique de poète égaré dans un monde de brutes, sa dégaine d’énarque satiné, sa sveltesse photogénique, son sourire angélique, son appartenance à la branchitude haut-de-gamme, ce jeune plaît aux vieux et aux dames, sans défriser les jeunes.  C’est le lisse dans la vallée des médias.

 Son récit de vie est bien rôdé : l’amour pour sa prof qu’il a épousée, côté Paris-Match ; son poste d’assistant éditorial du philosophe Paul Ricœur, côté Le Monde ; sa carrière d’associé-gérant à la Banque Rothschild, côté Les Echos.  Les gros médias, fatigués de traîner encore et toujours les mêmes vieux chevaux de retour, genre Juppé, Sarkozy, Hollande, frétillent d’aise devant ce fringant yearling.

A lire le site de son mouvement En Marche (E.M. comme ses initiales, bonjour l’égo !), les idées de Macron paraissent nettement moins juvéniles. Dénonce-t-il les blocages qui empêchent la France de prendre son envol vers le plein-emploi ? Le 16 septembre 1969 à l’Assemblée nationale, l’alors premier ministre Jacques Chaban-Delmas annonçait déjà son programme de lutte contre la « société bloquée ». Depuis, façon mantra, chaque dirigeant politique promet de fabriquer les outils qui serviront à « débloquer la France » mais personne n’a encore trouvé la bonne clé à molette.

En lançant son mouvement, Macron cherche à faire remonter de la base vers le sommet – enfin son sommet ! – les solutions qui dégripperont les rouages. Tout de même, il n’est pas le premier politicien à prétendre « écouter la France » ! Une France qui, à force d’être écoutée, n’est même plus entendue.

Quelle valeur ajoutée ?

Les solutions préconisées par Emmanuel Macron relèvent du social-libéralisme le plus classique, mâtiné d’économie numérique : on concilie égalité et protection des salariés avec limitation des contraintes sociales des entreprises. Dans une première phase, libérale, on libère l’économie pour qu’elle refasse de la croissance ; dans une seconde phase, sociale-démocrate, on redistribue le produit de cette croissance vers la formation et le domaine social. A cet égard, il tient à peu près le même discours que Nathalie Kosciusko-Morizet. Entre autres. Entre beaucoup d’autres. Pour l’instant, on distingue mal la valeur ajoutée par Macron, mis à part son bel emballage.

Il n’a pas annoncé formellement sa candidature à la présidence de la République, tout en laissant entendre qu’il pourrait bien se jeter à l’eau. Il attend sans doute que se lève une vague de sondages encourageants qui le porteraient à officialiser sa participation au triathlon de l’Elysée.

Admettons que l’opinion lui soit favorable, avec quelles troupes partiraient-ils à l’assaut du pouvoir ? Avec les 60 000 internautes qui ont cliqué sur son site ? C’est un peu court, jeune homme ! Sur l’échiquier électoral, Emmanuel Macron est coincé de toute part. Ses positions économiques sont trop proches de Juppé et des centristes. Et il n’a que peu d’appuis à gauche, même sur l’aile droite du Parti socialiste, occupée par son concurrent Manuel Valls

Certes, l’ancien ministre de l’Economie peut compter sur de nombreux relais au sein des grands patrons et des dirigeants de l’économie numérique. C’est indispensable pour recevoir les fonds nécessaires à la création de sa propre structure mais insuffisant pour en faire une machine électorale rapidement opérationnelle.

Fusil à un coup

Emmanuel Macron veut briser les lignes politiques en réunissant le centre-gauche et le centre-droit qui, en France, ne sont jamais parvenus à se réunir, du moins sous la Ve République. En cela, il vise juste car c’est ce que souhaite une majorité de Français à en croire les sondages. Mais le moment présent n’est pas le plus favorable pour accomplir ce grand chambardement. Lorsque les appareils partent en campagne, ils ne peuvent changer de position et d’alliance, au risque de désorienter leurs militants et leurs électeurs. Alors, Macron parie sur le soutien massif que lui apporteraient les internautes et les couches sociales nées de la nouvelle économie, fatigués de voir toujours les mêmes têtes et séduits par l’ancien ministre, l’un des rares acteurs politiques français à comprendre en profondeur le monde numérique.

 Certes, Obama avait triomphé en 2008 en s’appuyant sur les réseaux sociaux, mais il s’y était pris longtemps à l’avance, et non pas neuf mois avant l’élection. La sphère internet est devenue une arme politique de première force. Mais il faut tout de même du temps pour transformer la virtualité numérique en réalité électorale. La fenêtre de tir d’Emmanuel Macron est donc particulièrement étroite. S’il ne parvient pas à créer, maintenant, une vague de fond en sa faveur, il lui sera bien difficile d’assurer la pérennité de son mouvement car Manuel Valls – qui, lui, se prépare pour le coup suivant, soit 2022 – aura tout loisir de se mettre en travers de sa route.

Emmanuel Macron tient dans ses mains un fusil à un coup.

Jean-Noël Cuénod

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30/08/2016

La droite aïoli se prend les pieds dans le burqini

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Valls, Sarkozy et les municipalités de la droite aïoli se sont pris les pieds dans le burqini. La ficelle était pourtant bien épaisse. Le Conseil d’Etat (équivalent en Suisse du Tribunal administratif fédéral) a donc annulé la décision prise par le maire LR de Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes) d’interdire le burqini sur les plages de son territoire. Les intégristes musulmans ont aujourd’hui beau jeu de crier victoire. Leur piège provocateur a parfaitement fonctionné. En plaçant cette question sur le plan du droit, les élus de droite et le gouvernement Valls leur ont fait une superbe passe dans les seize mètres… Et boum, tir en pleine lucarne !

Avant d’examiner la décision du Conseil d’Etat et ses conséquences, quelques considérations générales sur cette vestition hydro-islamiste. Que le burqini emblématise la régression des droits de la femme, c’est une évidence, même en pays musulmans. Le Plouc a bourlingué au Maroc dans les années 70, est parti en reportages à Alger en 1974 et 1988. A cette époque, le port du burqini aurait provoqué les rires et les moqueries des jolies «gazelles» qui bronzaient en maillot de bain deux pièces sans que des barbons barbus s’en offusquassent.

Revêtir un burqini n’est jamais un libre choix, quoiqu’en disent celles qui le portent. Il s’agit de cacher le corps féminin du regard des mâles, considérés comme des animaux incapables de maîtriser les élans priapiques de leur concupiscence satanique. C’est la plus détestable image des relations entre hommes et femmes qui soit.

Si la France a réagi de façon aussi «burqiniphobe», contrairement à certains pays voisins comme l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, c’est qu’elle a développé depuis des siècles la galanterie de cour qui a influencé toute sa société. Cette galanterie est faite de séduction légère, de badinerie réciproque, de joutes oratoires, de courtoisie taquine. La femme y règle son jeu et l’homme se plaît à s’y conformer. Transformer le corps féminin en une sorte de saucisson à la pelure de Néoprène est incompatible avec cette relation qui donne tant d’agrément aux relations humaines. Que les peuples qui ont le français en partage y tiennent, quoi de plus normal ? Mais éradiquer le burqini par la voie règlementaire, c’est une autre paire de manche. Elle a rapidement trouvé ses limites au Conseil d’Etat (voir ci-dessous l’extrait le plus important des considérants de cette juridiction).

La rapide généralisation du burqini induit à penser qu’il y avait anguille sous roche et qu’il s’agissait pour les intégristes musulmans de montrer qu’ils faisaient « corps à part » avec le reste de la société française. En cherchant à provoquer la réaction des autorités, pour mieux se draper dans la toge victimaire, ils ont réussi leur coup. Le burqini a reçu la bénédiction de la justice française qui, en l’occurrence, n’a fait qu’appliquer la loi.

Faut-il alors introduire un texte spécifique, voire changer la Constitution pour interdire une tenue de bain, comme l’a proclamé, lundi, Nicolas Sarkozy ? Le simple fait de poser cette question montre que nous nageons en pleine folie. La Constitution règle les grands principes mais ne doit pas s’abaisser à traiter des questions d’ordre textile au risque de diluer lesdits grands principes dans l’accessoire et le dérisoire.

 Si l’on suit cette pente vertigineuse, on peut s’attendre au pire pour notre liberté individuelle. Les intégristes musulmans pourraient alors se sentir en droit de faire interdire les minijupes, le string, les cuissettes (pour les Hexagonaux, il s’agit de l’expression suisse-romande pour le mot franglais short). Le droit serait ainsi transformé en vaste champ de bataille religieux.

Pour combattre le burqini, le dialogue dans la fermeté et la persuasion restent les meilleures armes. Il faut expliquer les raisons qui président à notre rejet de cet emblème de la servitude. Certes, cela fait moins de bruit dans les médias, c’est moins gratifiant pour le politicien en mal de « beuze ». Mais, petit à petit, au fil des discussions, avec le temps, le burqini retrouvera la seule place qui lui est légitime : la poubelle.

 Jean-Noël Cuénod

 

Principaux extraits de la décision du Conseil d’Etat annulant l’interdiction du burquini

 

(…)Il ne résulte pas de l’instruction que des risques de trouble à l’ordre public aient résulté, sur les plages de la commune de Villeneuve-Loubet, de la tenue adoptée en vue de la baignade par certaines personnes. S’il a été fait état au cours de l’audience publique du port sur les plages de la commune de tenues de la nature de celles que l’article 4.3 de l’arrêté litigieux entend prohiber, aucun élément produit devant le juge des référés ne permet de retenir que de tels risques en auraient résulté. En l’absence de tels risques, l’émotion et les inquiétudes résultant des attentats terroristes, et notamment de celui commis à Nice le 14 juillet dernier, ne sauraient suffire à justifier légalement la mesure d’interdiction contestée. Dans ces conditions, le maire ne  pouvait, sans excéder ses pouvoirs de police, édicter des dispositions qui interdisent l’accès à la  plage et la baignade alors qu’elles ne reposent ni sur des risques avérés de troubles à l’ordre  public ni, par ailleurs, sur des motifs d’hygiène ou de décence. L’arrêté litigieux a ainsi porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle (…)

18:55 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (35) | Tags : burqini, islam, france, sarkozy, valls | |  Facebook | | |

05/08/2016

France, Islam, Chevènement et le 1er -Aout du Plouc (Vidéo)

 

Deux interventions: Chevènement, symbole d’une France qui veut organiser «son» islam. Et une vidéo du Plouc en train de causer Suisse à TV5 Monde.

Unknown.jpegToutes les tentatives menées par divers gouvernements pour créer un «islam de France» ont échoué. Il n’est pas certain que le projet le plus récent du président Hollande – celui de pressentir Jean-Pierre Chevènement pour diriger la Fondation des œuvres de l’islam de France (FOIF) –, parvienne à surmonter cette fatalité. L’ancien ministre socialiste, devenu fondateur d’un parti souverainiste de gauche (Mouvement républicain et citoyen-MRC), se prononcera à la rentrée sur cette nomination qui reste donc à l’état virtuel.

 L’homme tout d’abord, pose problème. Son intégrité et sa compétence ne sont nullement en cause. Mais il est tout de même étrange de placer un politicien non-musulman à la tête d’un organisme qui sera chargé de trouver un financement, compatible avec les intérêts de la République, pour construire des mosquées et former des imams français. Les principaux dirigeants de la droite et du centre mais aussi de la gauche n’ont pas manqué de le souligner.

Certes, l’islam français est morcelé en une multitude d’entités en fonction des affinités nationales ou théologiques. Il n’est donc pas aisé de trouver une personnalité musulmane qui fasse consensus. Néanmoins, un non-musulman risque de faire l’unanimité… Mais contre lui!

Toutefois, la problématique ne se limite pas à une question de personnalité, loin de là. La difficulté fondamentale réside dans la méthode utilisée par l’Etat pour gérer ses relations avec l’islam, la deuxième religion de France en nombre de fidèles. Devant la difficulté à trouver un interlocuteur représentant l’ensemble des composantes de l’islam – du fait de l’inexistence d’un clergé structuré dans le sunnisme (très largement majoritaire dans l’Hexagone) – les gouvernements successifs ont tenté de susciter «d’en haut» une structure unique. Or, que ce soit le Conseil français du culte musulman, fondé en 2003 par le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy, sur une idée de son prédécesseur… Jean-Pierre Chevènement, ou la Fondation des œuvres de l’islam de France – voulue par le premier ministre Dominique de Villepin en 2005 et que le président Hollande veut réveiller aujourd’hui – ces organismes sont vécus comme des corps étrangers par la plupart des musulmans français. 

Ce type de rapport particulier entre l’Etat et l’islam relève, en partie du moins, de l’héritage colonial. A l’époque de l’Algérie française, Paris contrôlait étroitement les institutions islamiques, les lieux de culte et leurs officiants. Répéter aujourd’hui, même de façon beaucoup plus édulcorée, ce mécanisme construit «d’en haut» ne peut que susciter la méfiance, voire le désintérêt des musulmans français. Il appartient désormais à ces derniers de prendre des initiatives pour construire leur «islam de France». Il semble qu’aujourd’hui ils soient prêts à le faire.

Jean-Noël Cuénod

 ESPACE VIDEO

14:16 | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : france, suisse, islam, chevènement, 1er-août | |  Facebook | | |

22/06/2016

Comment dépanner la démocratie française

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Même si la manif contre la Loi Travail est finalement maintenue en version abrégée, il n’en demeure pas moins que l’Hexagone souffre d’un inquiétant déficit démocratique. Pour le combler, les cortèges ne sont pas forcément la seule solution et ne peuvent offrir toutes les garanties nécessaires à l’expression générale de tous les citoyens (Dessin Dacé).

Manifester sur la voie publique est l’une des rares possibilités pour les Français de faire entendre leur voix dans un système fortement centralisé et hiérarchisé. Aussi, l’interdiction, annoncée mercredi matin, de la manif de jeudi 23 juin contre la Loi Travail a-t-elle suscité une émotion bien légitime. D’autant plus qu’une telle mesure n’aurait fait qu’aggraver la situation car elle n’aurait pas dissuadé les manifestants de descendre dans la rue. Finalement, le cortège a été autorisé de La Bastille à… La Bastille en piétinant autour du Bassin de l’Arsenal. En cette circonstance, chacun a pu constater le degré himalayen de cafouillage atteint par la présidence Hollande. Mais le problème est bien plus vaste que le laisse penser cet épisode.

De par ses institutions très particulières, la France – aujourd’hui en pleine de crise de nerfs – donne tout le pouvoir à un seul homme qui s’entoure d’une caste d’autistes en souliers vernis et escarpins Louboutin. Dans chaque région, un roitelet organise sa cour locale de la même façon, en attendant du Centre une manne de plus en plus chiche. Pour quelqu’un qui vient de l’extérieur, entendre des politiciens français affirmer que la seule élection qui compte est la présidentielle, c’est hallucinant ! Aux Etats-Unis, par exemple, les élections parlementaires et celles des gouverneurs ne sont pas considérées comme secondaires, même par rapport au scrutin présidentiel. Et il en va ainsi de l’immense majorités des démocraties.

Les damnés de la rouspétance

Bien entendu, ils ne sont jamais contents de leur monarque, les Français, ces damnés de la rouspétance. Il en fait trop pour les autres, au détriment de ma pomme (ou de mon cageot de pommes). A l’étranger, on perçoit cette attitude comme consubstantielle au « caractère français ». Ne sachant pas ce qu’est un « caractère français » et répugnant à essentialiser un peuple, je préfère l’explication suivante : ces réactions infantiles sont la conséquence logique des institutions de la Cinquième République.

Soucieux de préserver leur « plan de carrière » et de conserver les institutions qui les nourrissent plus ou moins grassement, la plupart des politiciens français prétendent que changer de structures républicaines est tout sauf prioritaire. L’avalanche de catastrophes politico-sociales qui n’en finit pas depuis des décennies leur apporte le plus cinglant des démentis. Si la Ve République a permis de pallier ce vice majeur de la IVe, à savoir l’instabilité gouvernementale, cela ne signifie pas pour autant que modifier les structures républicaines ait pour conséquence automatique de retomber dans ce travers.

Dissoudre la dissolution !

Pourquoi ne pas envisager – comme aux Etats-Unis, comme en Suisse, notamment – d’ôter au parlement le pouvoir de faire tomber le gouvernement et au président, celui de dissoudre le parlement ? Ce droit réciproque provoque la paralysie : les députés n’osent pas renverser le gouvernement de peur que le président prononce la dissolution du parlement et les renvoie devant leurs électeurs, au risque de ne pas se faire réélire, ce qui nuirait gravement à leur « plan de carrière ».

Ce qui manque aux Français, c’est de se sentir responsables. Ils restent dans la posture, à la fois confortable et frustrante, du spectateur qui n’a pas d’autres droits que celui de huer ou d’applaudir.

Pour les en sortir, il n’y a pas d’autres solutions que la démocratie semi-directe, c’est-à-dire, comme en Suisse, un équilibre entre la démocratie représentative et la démocratie directe. Seule cette forme de démocratie permet au peuple d’être coresponsable des décisions politiques. Il arrive qu’au sein de la Confédération, le peuple prenne des décisions qui se révèlent en fin de compte néfastes. Il ne peut alors s’en prendre qu’à lui-même. Quitte à remettre un sujet controversé sur le tapis électoral.

Votation et « bascule à Charlot »: le mauvais procès

Les objections contre la démocratie semi-directe ne tiennent pas la route. La plupart des opposants français à ce type de régime font preuve d’une mauvaise foi patente lorsqu’ils abordent le système suisse en mettant en épingle la votation sur les quotas d’entrée des Européens, tout en oubliant les votations favorables à l’ouverture du pays. A gauche, cet argument est souvent avancé : « Si Mitterrand avait soumis à votation la suppression de la peine de mort, on guillotinerait encore dans les prisons françaises ». Pour appuyer ce qui n’est qu’une hypothèse, on se base sur les sondages fait à l’époque (1981) où fut prise la décision de l’alors président.

Tout d’abord, sondage ne vaut pas vote. En Suisse, nombreux sont les résultats référendaires qui se sont révélés fort différents des estimations d’opinion. Répondre à un sondeur où remplir son bulletin de vote, ce n’est pas du tout la même chose. La plupart du temps, les sondages de l’époque se déroulaient, à la demande des médias, juste après un crime particulièrement odieux. Le résultat était donc couru d’avance.

Entre sondage et vote, la différence la plus notable tient dans les débats souvent longs qui précèdent une votation importante. Ce temps du débat, du moins sous cette forme, n’existe guère en matière d’enquêtes d’opinions. Le sondé répond à brûle-pourpoint, dans la plupart des cas, d’où le poids considérable tenu par l’émotion.

Cela dit, plutôt qu’être la conséquence sympathique d’un fait du Prince, la suppression de la peine capitale aurait mérité un vaste débat public, à l’issue duquel il n’est pas du tout certain que la guillotine l’eût emporté.   

Toujours à propos du châtiment suprême, la critique la plus souvent formulée à gauche est qu’un référendum ou une initiative populaire en France pourrait rétablir la « Bascule à Charlot »[1]. Or, c’est un mauvais procès que l’on intente ainsi à la démocratie semi-directe. En effet, comme la Suisse, la France a signé tous les protocoles additionnels de la Convention européenne des droits de l’homme confirmant l’abolition de la peine de mort, notamment le treizième (abolition du châtiment suprême en toutes circonstances). Dès lors, un retour de la guillotine relève de la mission impossible, sauf à dénoncer, l’un après l’autre, les traités internationaux, procédure longue et hasardeuse qui mettrait la France au ban de l’Europe avec toutes les conséquences économiques désastreuses que cela entrainerait. Et le fric, que voulez-vous, ça fait réfléchir !

De la Suisse dans les idées

Toutefois, à force de réclamer des têtes, le peuple risque de perdre la sienne en votant des horreurs. A tout souverain, même populaire, il faut des garde-fous. Et lorsque l’on apprend que la cause de la torture progresse au sein de l’opinion française (lire en cliquant ici l’enquête d’opinion réalisée par l’ACAT), il convient, en effet, de se montrer prudents. Dès lors, il appartiendrait à une instance de magistrats de haut niveau d’annuler une votation si celle-ci porte manifestement atteinte à la Convention européenne des droits de l’homme. Pour que la démocratie semi-directe ne se retourne pas contre elle-même et contre la société, il faut donc lui instiller une goutte d’aristocratie. Une goutte. Pas plus.

L’autre objection couramment avancée affirme que les Français ne répondent jamais à la question posée et profitent de la votation pour exprimer leur aversion chronique contre l’exécutif. Dans le contexte actuel, avec un président à la fois omnipotent et impuissant, il est évident que voter contre lui est une tentation à laquelle il est difficile de ne pas céder. Mais ce vote grincheux n’est pas une fatalité dans une nouvelle République démonarchisée où les pouvoirs seraient mieux répartis entre le législatif, l’exécutif, le judiciaire, les régions et les métropoles.

Conclusion : la France ferait bien d’avoir un peu de Suisse dans les idées.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Référence aux prénoms portés par quatre représentants de la famille Samson, qui de père en fils, revêtaient la charge de bourreau.

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03/06/2016

La France, de l’état d’urgence à l’état liquide

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 Alors que la Seine, cette gourgandine qui prend de l’ampleur, frise les glaouis du Zouave au pont de l’Alma, la France se dilue partout. L’inondation qui emporte tout sur son passage entre en résonance avec la politique qui va à vau-l’eau.

Cette association entre la colère du ciel et celle des hommes créé une synergie particulièrement déprimante. Tout se dilue. Les champs, l’extrême-gauche, les routes, l’extrême-droite, les chemins, la droite, les maisons, la gauche, les trottoirs, le gouvernement, les prairies, l’opposition, l’équipe de France de foot, Nuit Debout, les syndicats, les bosquets. Tout, on vous dit. Chacun se sent sucre en train de fondre dans une immense carafe au contenu trouble.

Le pédalo a chaviré mais tout va bien

Pour mémoire, rappelons que si le gouvernement n’a pas été dissous au sens juridique du terme, il surnage à peine au fil de l’eau. Le capitaine Hollande s’accroche à son pédalo qui a  chaviré en clamant, entre deux tasses : « Tout va bien… gloub… gloub… ça va.. blublub… mieux… Qui m’a piqué mon… glubs… gilet de sauvetage ? »

 Tels Macron et Valls, les rats veulent quitter le navire et courent comme des dératés sur le pont sans trouver d’issue, tout en se flanquant des coups de dents :

« Si je me jette à la flotte, je vais couler. Si je reste sur le pédalo, je vais couler aussi. Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? L’état de la France aujourd’hui ? Mais on s’en tape, de l’état de la France aujourd’hui ! La seule chose qui importe, c’est l’élection présidentielle de 2022. Le reste, on s’en fout !»

Primaire têtes à claques

L’opposition n’a pas encore retrouvé les chaises à porteur du pouvoir qu’elle se dispute les gamelles du futur. La primaire de la droite prend des allures d’équipe de foot avec ses onze candidats qui, dès septembre, vont disputer le Championnat de France du lancer de couteaux dans le dos et la Coupe des têtes à claques. Alain Juppé a la cote mais tiendra-t-il jusque-là ? En matière de coups tordus son rival Nicolas Sarkozy est insurpassable. Un homme qui, jadis, avait roulé Charles Pasqua dans la farine pour enlever la mairie de Neuilly n’est pas seulement un expert, c’est une référence.

Si la lutte des personnes est féroce, le combat des idées, lui, est aussi absent qu’un rayon de soleil. Les candidats de la droite prônent tous l’ultralibéralisme sans se poser la question de l’acceptation de ces mesures par les citoyens, alors que l’actuelle révision de la Loi Travail est en train de bloquer la France.

Extrême-gauche homéopathique

La dilution risque fort de réduire l’extrême-gauche à l’état de molécule homéopathique. Même le Parti communiste éclate en tendances, ce qui doit faire tourner la dépouille de Maurice Thorez à la manière d’une foreuse de tunnelier. Sans compter que Mélenchon ira à la bataille, seul contre tous. Et pas question de se lancer dans une autocritique comme autrefois, de se demander pour quelle raison tous les régimes que l’extrême-gauche a soutenu ont fait le malheur des peuples au lieu de les conduire vers les routes fleuries du bonheur ouvrier.

Le Blocher de Béziers

Cette France à l’état liquide coule sans obstacle vers les rives du Front national et de sa blonde harengère. Mais l’extrême-droite n’échappe pas pour autant au phénomène dilatoire. Passons sur le duel père-fille, en voie de résolution par l’écoulement du temps. Passons même sur le duel tante-nièce. Les médias ont beau jeu de souligner le discours ouvriériste de Marine Le Pen au nord de la France, en opposition avec les options nationales-libérales de Marion Maréchal-Le Pen, au sud. Mais intervertissez les positions géographiques des deux Lepenettes et vous aurez une Marion qui, devant les anciens mineurs et les ouvriers au chômage du nord, vantera les mérites de l’intervention de l’Etat et une Marine qui, face aux petits commerçants et aux retraités du sud, réclamera la liberté totale d’entreprise. Les partis nationalistes ont toujours développé ce double langage. C’est ce qui a fait leur succès dans les années 1930.

Le danger de dilution de l’extrême-droite se situe ailleurs. Vers Béziers, la ville qui a réussi à se donner un maire situé à la droite de Marine Le Pen, Robert Ménard, ex-gauchiste, ex-socialiste, ex-humanitaire devenu droitiste tendance TPMG (Tout pour ma gueule). Il y a peu, Robert Ménard a réuni dans son antre bitterois les multiples tendances qui vont de l’aile nationaliste du parti LR jusqu’à « la droite de la droite »: les villiéristes, les chrétiens-démocrates fondés par Christine Boutin, Debout La France de Dupont-Aignan et autres grenouilles des bénitiers intégristes ou crapauds des marais souverainistes.

Ménard a aussi invité le Front national. Après moult hésitations, les deux députés frontistes, Marion Maréchal-Le Pen et Gilbert Collard, ont fait le voyage de Béziers. Mais pour en partir aussitôt non sans avoir claqué la porte après s’être rendu compte que Ménard cherchait à faire de son mouvement « Oz la droite », un concurrent direct du Front national.

Robert Ménard affirme être d’accord avec 80% des idées de Marine Le Pen, à savoir la politique xénophobe et de fermeture totale des frontières, mais en opposition frontale avec le 20% restant, à savoir la protection sociale et le rôle dirigeant de l’Etat dans l’économie. Au fond, Ménard cherche à devenir pour la France, ce que Blocher est pour la Suisse, un conservateur national-libéral. Lapsus révélateur ? En faisant référence, pour nommer son mouvement, au Magicien d’Oz, Robert Ménard a oublié que ce personnage est un imposteur dans le livre de Lyman Frank Baum.

Dès lors, à peine l’extrême-droite a-t-elle le vent en poupe que la voilà prise dans les remous de la dilution.

Nuit Debout à dormir couché

Et le mouvement Nuit Debout ? Il a fait naître le fugitif espoir qu’un mouvement de type nouveau allait se créer à partir de la base. Pour l’instant, il n’a pas dépassé le stade oral, celui où, l’un après l’autre, chaque orateur d’occasion s’exprime pour s’écouter bavarder. En l’absence de perspective politique, il s’essouffle. On est loin de Podemos ou d’Occupy Wall Street. Quant à l’union nationale qui avait fait parcourir un frisson de ferveur collective après les attentats de Charlie Hebdo et l’Hyper Casher, elle est l’une des victimes collatérales des autres attentats, aveugles ceux-là, de novembre dernier. Les grands défilés du 11 janvier 2015 ont sombré à leur tour.

Benzema en ligne de partage politique

Dans de nombreux pays, le foot constitue le seul élément fédérateur. La France ne peut même pas s’en prévaloir. Alors que son équipe nationale est capable d’emporter l’Eurofoot, dont la phase finale se déroule sur son sol, elle s’est embarquée dans une ahurissante polémique à propos de la non-sélection de Karim Benzema. Voilà le sélectionneur Didier Deschamps traité de raciste ou en tout cas d’avoir trop écouté la vox populi qui voulait bouter l’attaquant du Real hors les Bleus. Benzema est devenu une ligne de partage politique : à gauche, ceux qui le défendent ; à droite, ceux qui le vilipendent. Difficile de faire plus absurde. Mais c’est le Père Ubu qu’il faut élire à l’Elysée, Cornegidouille !

Tout élan retombe aussitôt. Tout espoir d’en sortir s’obscurcit, à peine est-il entrevu. Impression que la vie coule entre les doigts, de n’avoir prise sur rien. Alors, on vous dit, en continuant de filer la métaphore météorologique :

 « Vous savez pour que la France change, il faudrait un sacré coup de tonnerre, une vraie bourrasque sociale comme la tempête qui a rendu chauves les forêts du Sud-Ouest à l’orée de l’an 2000. »

Et chacun d’espérer et de redouter en même temps, ce coup de Trafalgar. Mais aucun bulletin météo n’est en mesure d’en fixer la date.

 Jean-Noël Cuénod

 

 

 

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20/05/2016

#NuitDebout ou comment sortir de l’impasse

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 Drôle d’ambiance, jeudi, à l’arrivée place d’Italie de la manif contre la Loi Travail. Impression d’avoir en face de soi, non pas une foule cohérente dans sa colère, mais un grand nombre de groupes détachés les uns des autres. Une pluralité d’entre-soi manifestant.

Des porteurs de drapeaux noirs conspuent le Service d’Ordre de la CGT. Et convergent vers la mairie du XIIIe arrondissement dirigée par le socialiste Jérôme Coumet (photo jnc). Des anars ? Si l’on veut. Apparemment, ils n’ont ni la tenue, ni l’organisation, ni la tactique, ni l’armement des activistes du Black Bloc. Sur les CRS chargés de protéger la mairie, on jette bouteilles et canettes, sans conviction. Comme une sorte de rituel obligé, accompli sans trop y croire.

Pourtant, la manif de jeudi est plutôt réussie. Les participants semblent plus nombreux que lors du dernier cortège, mardi. Mais ce face-à-face entre quelques manifestants et les forces de l’ordre, avec la mairie du treizième comme enjeu, illustre bien, par son caractère dérisoire, l’impasse dans laquelle risque de s’épuiser le mouvement Nuit Debout.

A quoi ça ressemble, je vous le demande, de s’attaquer à un édifice municipal, même si un maire du parti gouvernemental l’occupe ? Et à quoi ça sert, je vous le redemande, de s’attaquer à des flics qui obéissent aux ordres, sinon à les souder encore plus au Front national ?

La plupart des porte-paroles de Nuit Debout récusent toute récupération politique. Belle attitude. On fait dans le pur et dur, c’est bien. Sauf que si elle ne trouve pas une traduction dans la réalité sociale et dans la lutte politique, Nuit Debout tombera en sommeil.

Pour sortir de l’impasse, il convient de regarder ailleurs. Occupy Wall Street a provoqué l’incroyable percée de Bernie Sanders ; Los Indignados sont à la base des succès de Podemos. Ces mouvements ont accepté de mettre les mains dans le cambouis de la politique. Alors, oui, c’est salissant, c’est tout sauf glamour. Il faut même ­– ô horreur – consentir à des compromis pour avancer ses pions.

Certains préfèrent la pureté de l’inefficacité. On s’endort, l’âme immaculée, rejoindre le pays des rêves révolutionnaires. Quitte à se réveiller de temps à autres en traitant ceux qui bossent de social-traîtres. Pour après, cette noble indignation étant satisfaite, se rendormir dans des draps de soie, mais rouges.

L’utilité de Nuit Debout est de dérouler la parole afin de faire renaître de ses cendres la gauche française qui a perdu tout crédit avec l’action au pouvoir du Parti socialiste et l’impuissance totale des autres formations. Mais ce travail indispensable est parasité par des va-t-en-guérillas qui ne font que provoquer la désunion du mouvement.

Des canettes de bière sur des casques en kevlar n’ont jamais fait trembler le Système sur ses bases. Au contraire. Il est content, le Système. Pendant que des manifestants s’essoufflent à jouer aux Guevara pour terrasses de bistrots, il table sur le pourrissement du mouvement. Et à ce petit jeu, il gagnera, le Système. A coup sûr.

Jean-Noël Cuénod

 

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