26/08/2017

La politique est-elle une folie comme une autre ?

terrorisme,politique,psychiatrie,folieLorsque la politique ne sait pas par quel bout prendre un problème, elle se tourne souvent vers la psychiatrie. La lutte contre le terrorisme djihadiste vit actuellement cette phase. Ceux qui la mènent ont désormais « la folie en tête », même si nous sommes loin du Temps des Cerises. Il faut dire que folie et politique n’ont jamais cessé de s'entrecroiser. Pour le pire. Mais pas toujours (ci-contre, extrait du tableau de Jérôme Bosch, "La Nef des Fous").

A la suite de la série des attentats en Catalogne, en Finlande et à Marseille, le ministre français Gérard Collomb a déclaré le 21 août dernier que le gouvernement était en train de mener une réflexion pour « mobiliser l’ensemble des hôpitaux psychiatriques et des psychiatres libéraux de manière à essayer de parer à la menace terroriste. »  Ces propos ont valu au ministre d’Etat une volée de bois verts de la part des blouses blanches. Proposition irréaliste à leurs yeux, compte tenu des rigueurs du secret médical garant de la relation patient-soignant, base de tout traitement.

Et voilà le gros bon sens qui débarque : « Le secret médical, c’est de la dentelle pour Bobos, à sacrifier tout de suite lorsqu’il s’agit de sauver des vies humaines et de prévenir des actes terroristes. »

Le gros bon sens se fout le sabot dans l’œil (et ça fait mal !). Ni en France, ni en Suisse, ni en Allemagne, ni dans d’autres pays démocratiques le secret médical n’est absolu ; un psychiatre peut passer outre pour prévenir un danger imminent qui serait causé par un de ses patients radicalisés. Il s’agit donc de parer à une catastrophe sur le point de survenir et non pas de vider de sa substance le secret médical. D’ailleurs, on ne voit pas en quoi inonder la police et la justice de rapports médicaux sur les délires des patients serait efficace, sinon à noyer les enquêteurs sous un flot d’éléments non pertinents.

D’après le ministre Gérard Collomb, « à peu près un tiers » des suspects figurant au Fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation « présentent des troubles psychologiques. » De quelle nature sont « ces troubles psychologiques » ? Sont-ils bénins ou graves ? S’agit-il de délirants ? De personnes souffrant d’une maladie mentale attestée comme telle par le corps médical ? Ou alors un vague mal-être ? Mystère et poudre de perlin-pin-pin. C’est un peu fou, non ? Sur BFMTV, le professeur Jean-Louis Senon précise que « toutes les études internationales montrent qu’il y a une très faible proportion de malades mentaux parmi les terroristes : entre 4% et 7% ».

Si le médecin traitant ne doit dénoncer son patient qu’en cas de passage imminent à l’acte terroriste, cela ne signifie pas que le psychiatre n’a pas son rôle à jouer dans la lutte contre le djihadisme. Mais alors en tant qu’expert, comme l’explique dans une interview parue dans Ouest-France (pour la lire entièrement cliquer ici), le docteur Gérard Lopez, psychiatre et expert judiciaire près la Cour d’Appel de Paris :

Détecter les fichés S ou les personnes interpellées qui passeront à l’acte, c’est possible. Pour cela, il faut construire un outil basé sur un panel (éventail en français-NdT) représentatif de sujets présumés djihadistes, dont certains sont passés à l’acte et d’autres pas. À partir de ces deux populations, il est possible de déterminer les critères qui différencient celui qui passera à l’acte de celui qui ne le fera pas, avec une marge d’erreur déterminée.

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(Ci-dessus, extrait du tableau de Jérôme Bosch, "La Nef des Fous")

La folie dans les grands moments de l’Histoire

Généralement, on distingue trois types de terroristes ; le premier : les soldats de Daech bien formé militairement ; le deuxième : les terroristes de la catégorie « amateurs » au comportement déséquilibrés et dont les actes sont revendiqués par Daech ; le troisième : les « esprits faibles », pour reprendre l’expression du ministre Collomb, qui, sans que leur acte soit l’objet d’une revendication terroriste, imite le mode opératoire des djihadistes (ce fut le cas de l’automobiliste qui a foncé sur la foule à Marseille le 21 août dernier, causant la mort d’une personne). Mais en réalité, la zone entre troubles psychiques ­– notion floue en elle-même – et les actes terroristes restera toujours embrumée. Car ne relève-t-elle pas de la folie, la démarche du soldat de Daech qui se fait exploser en tuant des inconnus dans l’espoir de rejoindre Allah et ses 72 vierges ? La même interrogation peut être servie, en changeant les termes, pour les SS, pour Hitler, voire pour les millions d’Allemands qui l’ont élu en 1933 et pour bien d’autres situations historiques. La folie est aussi pleine de ruse. Pour assouvir ses délires, elle use de la raison. Rien n’est plus rationnel que l’appareil d’extermination d’Auschwitz.

La folie n’a manqué aucun des grands moments de l’Histoire. Elle était présente à Rome lorsque Caligula a nommé sénateur son cheval ; à Paris, lorsque la Révolution française s’est embrasée dans la Terreur ; à Berlin, à Vienne, à Moscou, à Paris lorsque la mort d’un archiduc a provoqué le séisme de la Première Guerre mondiale. Et à lire les touittes de certain président américain, il apparaît que la folie galope aussi à Washington, à bride abattue (espérons pour la santé du monde que seule la bride le sera).

Entre la folie et la politique les relations ne sauraient n’être qu’ambiguës. En juin 1940, lorsqu’un inconnu – ex-sous-secrétaire d’Etat à la guerre qui venait d’être bombardé général de brigade à titre provisoire – a incarné à lui seul la France combattante, il a été aussitôt considéré comme un fou par la plupart des Français qui voyaient en Pétain le vieux sage de Verdun qui ferait des miracles. En quelques années, les rôles furent inversés. Le sage, c’était de Gaulle qui avait prévu que les Etats-Unis allaient entrer en guerre et que face à cette puissance industrielle, l’Allemagne ne pouvait que perdre. Le fou, c’était ce maréchal au cerveau rongé par le gâtisme. Vieux sage devenu vieux singe.

La folie, grain de sable du facteur humain

Si dans les dictatures la folie semble omniprésente, comme l’illustrent les délires de Staline durant les dernières années de son règne, il n’en demeure pas moins qu’elle loge aussi dans les palais démocratiques. Il faut quand même avoir un petit grain pour se sentir appelé à diriger des millions de compatriotes, non ? Le pouvoir rend-il fou ? Ou ne faut-il pas l’être pour s’en emparer ? La poule ou l’œuf ?

La folie et la politique n’ont jamais cessé de s’entrecroiser, disions-nous. Pour le pire, très souvent. Mais pas toujours. La folie, c’est aussi le facteur humain qui vient troubler la mécanique des rapports sociaux et économiques qui devrait guider l’Histoire avec une précision implacable, en faisant des femmes et des hommes de simples pions. La folie, c’est le grain de sable qui fait que l’humain n’est pas qu’un rouage et qu’il est présent à son Histoire.

Jean-Noël Cuénod

17:51 Publié dans Politique française, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : terrorisme, politique, psychiatrie, folie | |  Facebook | | |

17/11/2012

L’ado qui a tué sa famille est jugé irresponsable: un verdict juste et incompris

Il a fallu six longues heures de délibérations au jury de la Cour d’assises des mineurs d’Ajaccio pour déclarer Andy pénalement irresponsable, samedi à deux heures du matin. Ce garçon de 19 ans a d’ores et déjà rejoint un hôpital psychiatrique afin d’y recevoir des soins. Personne ne sait quand il en sortira. Alors qu’il n’avait que 16 ans, Andy a tué dans la maison familiale sise en Corse, sa mère, son père et ses deux petits frères avec le fusil à pompe paternel. L’adolescent a immédiatement avoué ses crimes mais n’a jamais été capable d’expliquer les raisons de son acte. Premier de classe, parents aimants, Andy avait tout pour être heureux, du moins si l’on se contente d’un regard superficiel. Mais il avait une faille dans laquelle la folie s’est engouffrée durant un bref instant de sa vie.

 

Pendant cinq jours, les jurés d’Ajaccio ont écouté les experts psychiatres qui ont démontré, une fois de plus, leur incapacité à expliquer ce qui ne peut relever que de l’inexplicable… Cortège de Diafoirus tricotant des théories dont la complexité n’a d’autre fin que de remplir du vide. Cette incapacité s’étend à tous, y compris à Andy lui-même: «J’aimais mes parents, j’aimais mes frères. Je les aime encore. Je sais que c’est moi qui ai fait ça mais je ne le voulais pas.»

 

Dès lors, la Cour d’assises a pris la seule décision légitime en déclarant qu’Andy ne relevait pas des juges mais des médecins. Bien entendu, ce verdict a soulevé des torrents d’indignation. Pourtant, tout autre jugement aurait trahi ce qui forme l’essence de la justice.

 

L’action des tribunaux a pour objet d’interrompre le cycle de la vengeance en imposant l’autorité de la raison sur les diverses expressions de la passion. Un monde sans tribunaux, c’est un monde où chacun règle ses comptes dans un chaos sanglant qui se répercute de génération en génération. Mais la justice a ses limites. Née de la raison et la déployant tout au long de son action, la justice ne peut pas traiter de la folie. Elle doit s’imposer à la passion, mais celle-ci n’est pas la folie. L’humain passionné dispose encore de son entendement. La justice a besoin d’un accusé qui possède les capacités d’utiliser le même langage qu’elle, quitte à la contester. L’humain fou, lui, se situe dans un autre monde où la justice humaine ne peut pas nouer avec lui cet indispensable débat.

 

Ceux qui ne connaissent pas grand-chose à la justice affirment qu’il «est trop facile d’éviter les foudres des tribunaux en mimant la folie». C’est ignorer à quel point il est périlleux de troquer la raison et ses rassurants repères contre la folie et ses souffrances indicibles. On ne joue pas au fou impunément. Dans le cas d’Andy, celui-ci s’est constitué prisonnier, a tout de suite avoué ses crimes et n’a nullement tenté de se faire passer pour un malade mental. Au contraire, il a demandé à suivre des cours par correspondance et réussi son bac avec mention avant d’étudier la médecine dentaire. Serait-ce le comportement d’un comédien de la folie?

 

La société doit admettre que dans le cas d’Andy l’incompréhensible s’est produit. Pendant un court instant, la folie l’a pénétré avant que l’intellect du garçon ne reprenne possession de son être. En d’autres temps, le diable aurait été convoqué sur le banc des accusés. Aujourd’hui, nous ne disposons plus de cet alibi.

 

Il n’en demeure pas moins que ce jeune homme reste potentiellement dangereux pour les autres. Qui dit que la folie ne reviendra-t-elle pas le hanter? Il est donc légitime que la société cherche à s’en protéger. Mais la prison – qui fixe un temps donné à l’enfermement – est le lieu le moins approprié pour assurer cette protection. Certes, la médecine ne constitue pas la panacée, comme l’ont démontré les experts psychiatres. Elle n’est pas encore outillée pour parer à ce surgissement de la violence insensée. Mais elle seule peut nous faire espérer qu’un jour Andy disposera de toutes les forces nécessaires pour quitter ses démons.

 

Jean-Noël Cuénod

16:13 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : justice, andy, crimes, famille, folie | |  Facebook | | |