09/05/2017

Premières lézardes à la façade du FN

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Le Front national veut muer pour mieux se placer dans la recomposition de la vie politique française, comme l’a annoncé sa présidente, Marine Le Pen, dimanche soir. Mais le FN y laissera-t-il sa peau ?

Dès dimanche soir, son père Jean-Marie Le Pen s’est vigoureusement opposé à cette transformation et au changement de nom du parti qu’il a cofondé en octobre 1972 sur les décombres du mouvement néofasciste Ordre Nouveau. De son point de vue, le résultat obtenu par Marine Le Pen est un échec due à l’influence qu’exerce sur elle son principal conseiller et vice-président du FN, Florian Philippot. 

Certes, à 89 ans, Jean-Marie Le Pen ne constituera pas pendant longtemps un obstacle sur la route de sa fille. Néanmoins, le cofondateur du parti conserve un certain pouvoir de nuisance qu’il peut d’autant plus faire valoir que les divisions ne manquent pas au sein du Front national. Le FN n’a jamais été un parti monolithique contrairement à ce que la prééminence du Chef pouvait le faire penser. Le talent de Jean-Marie Le Pen fut de faire cohabiter en une seule entité politique les traditionnelles familles de l’extrême-droite française ­– pétainiste, royaliste, catholique intégriste, nationale-révolutionnaire, néofasciste ­– qui se sont souvent opposées, y compris durant l’Occupation.

Pour conserver l’harmonie au sein de son parti, Jean-Marie Le Pen préférait agir sur l’Exécutif de l’extérieur, en évitant de diluer son mouvement dans des alliances formées en vue d’exercer les responsabilités gouvernementales. Marine Le Pen a choisi une stratégie inverse; elle veut exercer la réalité du pouvoir. Or, il lui sera impossible de viser cet objectif sans alliance. La première qu’elle a conclue, celle avec Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan – qui veut rester indépendant du FN – n’a guère été convaincante[1]. Mais ce fut un début. Dans l’optique des élections législatives (11 et 18 juin), elle cherche à attirer dans ses filets l’aile droite du parti Les Républicains en pleine décomposition. Et pour ce faire, il est préférable de transformer le FN en écurie présidentielle, en évacuant les symboles encore liés à l’extrême-droite.

Au sud, le FN fait moins bien que prévu

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Mais cela ne va pas sans résistance au sein des éléments les plus militants du Front national qui risquent d’élargir les lézardes. Les nombreuses divisions au sein du parti se fédèrent en deux grands courants, deux figures et deux régions. La tendance incarnée par Marine Le Pen et Florian Philippot (un ancien proche du souverainiste de gauche Chevènement) est ancrée dans le nord et l’est de la France que la présidente du FN a arrachés aux socialistes. Son propos est nettement social, étatique, antilibéral et souverainiste. Il s’adresse à l’électorat ouvrier du FN.

L’autre courant est représenté par la nièce, Marion Maréchal-Le Pen(2), députée du Vaucluse. Son propos met en exergue l’identité nationale et culturelle, le catholicisme conservateur et intégriste; en revanche, ce courant défend une conception libérale de l’économie, l’Etat devant se concentrer sur son autorité régalienne (armée, police, frontière). Son électorat est moins ouvrier qu’au nord et plus représenté dans le monde du commerce, des artisans, des petits patrons et des nostalgiques de l’Algérie française, nombreux dans cette région.

Alors que l’on s’attendait à ce qu’elle prenne la tête de la Région Provence-Alpes-Côtes d’Azur, très favorable au FN, Marine Le Pen y a été battue assez largement par Emmanuel Macron (44, 5% contre 55,4%). Même dans le Vaucluse, fief de Marion Maréchal-Le Pen, la candidate frontiste ne fait pas un tabac (46,5% contre 53,4% à Macron). La mobilisation du FN s’est donc révélée moins forte que prévue, ce qui peut démontrer que le message «social» de Marine Le Pen ne passe pas de façon optimale auprès des frontistes du sud.

Dès lors, la présidente du FN ou de sa nouvelle mouture devra équilibrer savamment les investitures de candidats en vue des législatives pour colmater les brèches. Pour l’instant, Marion Maréchal-Le Pen et ses partisans se tiennent sur la réserve. En cas de résultats décevants aux législatives, les couteaux seront dégainés au sein du parti. Et de la famille Le Pen.

Jean-Noël Cuénod

Cet article a paru dans une version plus courte dans la Tribune de Genève et 24 Heures de mardi 9 mai 2017.

 

[1]  A Yerres, près de Paris, fief du député-maire Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen réalise un score inférieur (31,5%) à celui qu’elle a obtenu sur le plan national (33,9%).

(2) Marion Maréchal-Le Pen vient d’annoncer qu’elle renonçait à tous ses mandats politiques pour se lancer dans l’entreprise et se consacrer à sa famille. Son grand-père est fou furieux et parle de « désertion » ; ça continue de chauffer dans la famille ! Mais cela n’invalide pas le fait qu’il existe au FN un courant libéral-catho-conservateur opposé à celui de la ligne Marine Le Pen-Philippot ; il reste à savoir qui l’incarnera.

17:10 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : marine le pen, jean-marie le pen, front national, fn | |  Facebook | | |

03/06/2016

La France, de l’état d’urgence à l’état liquide

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 Alors que la Seine, cette gourgandine qui prend de l’ampleur, frise les glaouis du Zouave au pont de l’Alma, la France se dilue partout. L’inondation qui emporte tout sur son passage entre en résonance avec la politique qui va à vau-l’eau.

Cette association entre la colère du ciel et celle des hommes créé une synergie particulièrement déprimante. Tout se dilue. Les champs, l’extrême-gauche, les routes, l’extrême-droite, les chemins, la droite, les maisons, la gauche, les trottoirs, le gouvernement, les prairies, l’opposition, l’équipe de France de foot, Nuit Debout, les syndicats, les bosquets. Tout, on vous dit. Chacun se sent sucre en train de fondre dans une immense carafe au contenu trouble.

Le pédalo a chaviré mais tout va bien

Pour mémoire, rappelons que si le gouvernement n’a pas été dissous au sens juridique du terme, il surnage à peine au fil de l’eau. Le capitaine Hollande s’accroche à son pédalo qui a  chaviré en clamant, entre deux tasses : « Tout va bien… gloub… gloub… ça va.. blublub… mieux… Qui m’a piqué mon… glubs… gilet de sauvetage ? »

 Tels Macron et Valls, les rats veulent quitter le navire et courent comme des dératés sur le pont sans trouver d’issue, tout en se flanquant des coups de dents :

« Si je me jette à la flotte, je vais couler. Si je reste sur le pédalo, je vais couler aussi. Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? L’état de la France aujourd’hui ? Mais on s’en tape, de l’état de la France aujourd’hui ! La seule chose qui importe, c’est l’élection présidentielle de 2022. Le reste, on s’en fout !»

Primaire têtes à claques

L’opposition n’a pas encore retrouvé les chaises à porteur du pouvoir qu’elle se dispute les gamelles du futur. La primaire de la droite prend des allures d’équipe de foot avec ses onze candidats qui, dès septembre, vont disputer le Championnat de France du lancer de couteaux dans le dos et la Coupe des têtes à claques. Alain Juppé a la cote mais tiendra-t-il jusque-là ? En matière de coups tordus son rival Nicolas Sarkozy est insurpassable. Un homme qui, jadis, avait roulé Charles Pasqua dans la farine pour enlever la mairie de Neuilly n’est pas seulement un expert, c’est une référence.

Si la lutte des personnes est féroce, le combat des idées, lui, est aussi absent qu’un rayon de soleil. Les candidats de la droite prônent tous l’ultralibéralisme sans se poser la question de l’acceptation de ces mesures par les citoyens, alors que l’actuelle révision de la Loi Travail est en train de bloquer la France.

Extrême-gauche homéopathique

La dilution risque fort de réduire l’extrême-gauche à l’état de molécule homéopathique. Même le Parti communiste éclate en tendances, ce qui doit faire tourner la dépouille de Maurice Thorez à la manière d’une foreuse de tunnelier. Sans compter que Mélenchon ira à la bataille, seul contre tous. Et pas question de se lancer dans une autocritique comme autrefois, de se demander pour quelle raison tous les régimes que l’extrême-gauche a soutenu ont fait le malheur des peuples au lieu de les conduire vers les routes fleuries du bonheur ouvrier.

Le Blocher de Béziers

Cette France à l’état liquide coule sans obstacle vers les rives du Front national et de sa blonde harengère. Mais l’extrême-droite n’échappe pas pour autant au phénomène dilatoire. Passons sur le duel père-fille, en voie de résolution par l’écoulement du temps. Passons même sur le duel tante-nièce. Les médias ont beau jeu de souligner le discours ouvriériste de Marine Le Pen au nord de la France, en opposition avec les options nationales-libérales de Marion Maréchal-Le Pen, au sud. Mais intervertissez les positions géographiques des deux Lepenettes et vous aurez une Marion qui, devant les anciens mineurs et les ouvriers au chômage du nord, vantera les mérites de l’intervention de l’Etat et une Marine qui, face aux petits commerçants et aux retraités du sud, réclamera la liberté totale d’entreprise. Les partis nationalistes ont toujours développé ce double langage. C’est ce qui a fait leur succès dans les années 1930.

Le danger de dilution de l’extrême-droite se situe ailleurs. Vers Béziers, la ville qui a réussi à se donner un maire situé à la droite de Marine Le Pen, Robert Ménard, ex-gauchiste, ex-socialiste, ex-humanitaire devenu droitiste tendance TPMG (Tout pour ma gueule). Il y a peu, Robert Ménard a réuni dans son antre bitterois les multiples tendances qui vont de l’aile nationaliste du parti LR jusqu’à « la droite de la droite »: les villiéristes, les chrétiens-démocrates fondés par Christine Boutin, Debout La France de Dupont-Aignan et autres grenouilles des bénitiers intégristes ou crapauds des marais souverainistes.

Ménard a aussi invité le Front national. Après moult hésitations, les deux députés frontistes, Marion Maréchal-Le Pen et Gilbert Collard, ont fait le voyage de Béziers. Mais pour en partir aussitôt non sans avoir claqué la porte après s’être rendu compte que Ménard cherchait à faire de son mouvement « Oz la droite », un concurrent direct du Front national.

Robert Ménard affirme être d’accord avec 80% des idées de Marine Le Pen, à savoir la politique xénophobe et de fermeture totale des frontières, mais en opposition frontale avec le 20% restant, à savoir la protection sociale et le rôle dirigeant de l’Etat dans l’économie. Au fond, Ménard cherche à devenir pour la France, ce que Blocher est pour la Suisse, un conservateur national-libéral. Lapsus révélateur ? En faisant référence, pour nommer son mouvement, au Magicien d’Oz, Robert Ménard a oublié que ce personnage est un imposteur dans le livre de Lyman Frank Baum.

Dès lors, à peine l’extrême-droite a-t-elle le vent en poupe que la voilà prise dans les remous de la dilution.

Nuit Debout à dormir couché

Et le mouvement Nuit Debout ? Il a fait naître le fugitif espoir qu’un mouvement de type nouveau allait se créer à partir de la base. Pour l’instant, il n’a pas dépassé le stade oral, celui où, l’un après l’autre, chaque orateur d’occasion s’exprime pour s’écouter bavarder. En l’absence de perspective politique, il s’essouffle. On est loin de Podemos ou d’Occupy Wall Street. Quant à l’union nationale qui avait fait parcourir un frisson de ferveur collective après les attentats de Charlie Hebdo et l’Hyper Casher, elle est l’une des victimes collatérales des autres attentats, aveugles ceux-là, de novembre dernier. Les grands défilés du 11 janvier 2015 ont sombré à leur tour.

Benzema en ligne de partage politique

Dans de nombreux pays, le foot constitue le seul élément fédérateur. La France ne peut même pas s’en prévaloir. Alors que son équipe nationale est capable d’emporter l’Eurofoot, dont la phase finale se déroule sur son sol, elle s’est embarquée dans une ahurissante polémique à propos de la non-sélection de Karim Benzema. Voilà le sélectionneur Didier Deschamps traité de raciste ou en tout cas d’avoir trop écouté la vox populi qui voulait bouter l’attaquant du Real hors les Bleus. Benzema est devenu une ligne de partage politique : à gauche, ceux qui le défendent ; à droite, ceux qui le vilipendent. Difficile de faire plus absurde. Mais c’est le Père Ubu qu’il faut élire à l’Elysée, Cornegidouille !

Tout élan retombe aussitôt. Tout espoir d’en sortir s’obscurcit, à peine est-il entrevu. Impression que la vie coule entre les doigts, de n’avoir prise sur rien. Alors, on vous dit, en continuant de filer la métaphore météorologique :

 « Vous savez pour que la France change, il faudrait un sacré coup de tonnerre, une vraie bourrasque sociale comme la tempête qui a rendu chauves les forêts du Sud-Ouest à l’orée de l’an 2000. »

Et chacun d’espérer et de redouter en même temps, ce coup de Trafalgar. Mais aucun bulletin météo n’est en mesure d’en fixer la date.

 Jean-Noël Cuénod

 

 

 

19:00 | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : france, inondations, fn, marinelepen, hollande | |  Facebook | | |