05/09/2015

Contre la Franc-Maçonnerie : Une gousse de vieux fascisme dans la fondue valaisanne

 

Il en va toujours ainsi en Suisse. C’est dans les régions où les étrangers sont les moins nombreux que l’on vote le plus xénophobe. C’est dans les villes sans mosquée que l’on craint le plus l’érection des minarets. Et c’est dans un canton où il y a peu de francs-maçons, le Valais[1], que l’on s’apprête à prendre contre eux des mesures discriminatoires. Inouï dans un pays, la Suisse, qui doit tant à la Franc-Maçonnerie dans la création de ses institutions démocratiques !

 Le bureau du Grand Conseil valaisan propose, en effet, de contraindre les nouveaux députés à annoncer leur appartenance à une Loge maçonnique, sous couleur de transparence. Il ajoute les clubs de service (Rotary, etc). Mais ce n’est là que manœuvre. C’est, en effet, la Franc-Maçonnerie et, elle seule, qui est visée. Ainsi, l’Opus Dei n’est-elle point désignée à notre connaissance. Le Grand Conseil du Valais se prononcera bientôt sur cette mesure discriminatoire. Passons sur le caractère inapplicable de cette décision, si elle est prise. Et voyons plutôt ce que cette proposition nous révèle.

 Cette histoire d’obliger les Francs-Maçons à se dévoiler est vieille comme le fascisme et l’intégrisme papiste, deux larrons qui ont souvent fait bonne entente. Le chef ouvertement mussolinien des fascistes genevois, Georges Oltramare, avait publié dans les années 1930 des listes de membres des Loges du canton dans son torchon Le Pilori. De même, le colonel Fonjallaz, fondateur du groupuscule Fédération fasciste suisse, avait lancé  en 1937 une initiative visant à interdire la Franc-Maçonnerie ; elle fut balayée par le peuple. Plus récemment, en Valais, l’actuel conseiller d’Etat UDC Oskar Freysinger – dont on sait la place extrêmement extrémiste qu’il occupe sur l’échiquier politique suisse – avait proposé que les francs-maçons employés dans la fonction publique valaisanne déclarassent leur appartenance. La proposition avait été mise en échec au Grand Conseil du canton grâce à l'intervention du parlementaire radical Tornare.

 Aujourd’hui, les antimaçons valaisans s’y prennent d’une façon plus hypocrite en associant les Loges à un « lien d’intérêt ». Savoir qu’un député soit actionnaire de tel ou tel groupe financier ou économique, qu’il appartienne à tel syndicat, est souhaitable. Cela relève de la sphère publique. Mais obliger un parlementaire à dire s’il est juif, musulman, athée, pratiquant ou non-pratiquant ou franc-maçon brise cette sphère privée qui est l’ultime rempart contre le totalitarisme.

Personnellement, je n’ai jamais tu mon adhésion à la Franc-Maçonnerie, tant en Suisse qu’en France. Mais une telle décision relève du libre-arbitre de chacun. Pour certains, la Franc-Maçonnerie fait tellement partie de leur sphère intime qu’ils n’entendent pas la transformer en sujet de conversation. Sont-ils indignes, pour autant, d’exercer un  mandat politique ?

 Cette démarche du bureau du Grand Conseil du Valais a été initiée – si l’on ose dire – par l’UDC et suivie par les catholiques-conservateurs qui ont aujourd’hui pour nom, Parti démocrate-chrétien valaisan. Ce n’est pas un hasard, si ces deux entités mènent la guerre contre la Franc-Maçonnerie. Elles sont les héritières politiques et culturelles du fascisme et de l’intégrisme papiste de jadis qui se sont toujours opposés à la liberté de conscience. L’UDC et le PDC attaquent aujourd’hui la Franc-Maçonnerie sous l’angle de la transparence. Or, la transparence absolue– c’est-à-dire celle qui cherche à fouiller les consciences personnelles et la vie privée –est ce que les dictateurs ont toujours imposé à leurs sujets. C’est cela le totalitarisme, qu’il soit rouge, noir ou brun. Staline a persécuté les francs-maçons au goulag, Hitler les a expédiés en camp d’extermination, Mussolini les a bannis de la vie publique, Franco les a condamnés à mort. Et aujourd’hui, les islamoterroristes du Hamas veulent les anéantir comme ils le promettent dans leur charte.

 Ah ça, mesdames et messieurs les blochéro-papistes, on peut dire que vous êtes en belle compagnie !

 Pourquoi ces sempiternelles attaques contre la Franc-Maçonnerie par ces entités, en apparence, disparates ? Parce qu’elle propose un cheminement personnel vers une spiritualité sans dogme, par la libre interprétation des symboles ancestraux de la construction. Ce cheminement est intérieur et s’accomplit dans le silence. Contrairement aux sottises récemment débitées à la radio romande, la Franc-Maçonnerie n’est pas une société secrète. Mais il est vrai qu’elle ne fait pas de prosélytisme actif, contrairement aux institutions confessionnelles, aux partis et aux associations. On dit d’elle qu’elle est une société discrète. C’est une formule. Je préfère la qualifier de société tournée vers l’intériorité.

 Or, le papisme s’est toujours opposé à ce libre cheminement spirituel sans dogme, dans la mesure où justement, il se proclame gardien des dogmes de la conception vaticane du christianisme. Il est donc logique que cette institution s’oppose à tout ce qui promeut la liberté de conscience.

Tony Blair, faux socialiste mais vrai catholique converti, avec tout le zèle que cela implique, avait tenté, lui aussi, mais sans grand succès, d’obliger les fonctionnaires francs-maçons britanniques à se dévoiler.

 Jadis, l’institution vaticane[2] a usé de la terreur, comme celle de l’Inquisition, pour imposer ses dogmes. Aujourd’hui, loué soit l’Eternel, elle a mis de l’eau dans son vin. Mais ici ou là, elle tente de ranimer la flamme antimaçonnique dès qu’elle se sent en mesure de le faire. Ainsi, à Paris, au début de cette année, les hordes de Civitas, mouvement catholique intégriste, se sont-ils attaqués rue Cadet au siège du Grand Orient de France. Violemment.

D’une manière générale, toutes les formes politiques et sectaires qui veulent imposer leur conception du monde par la force – fascisme, communisme autoritaire, islamoterrorisme et autres – vouent une haine sans borne à la Franc-Maçonnerie et l’ont toujours persécutée.

 Les antimaçons ont pour argument qu’il faut contrer l’affairisme et le copinage, prétendue monnaie courante en Franc-Maçonnerie. Que des brebis galeuses broutent dans les prés de la Franc-Maçonnerie, cela peut arriver. Il y en a dans toutes les catégories de la population et au sein de toutes les associations, des sociétés d’anciens étudiants aux clubs de football. Mais un franc-maçon fautif n’entache pas toute la Franc-Maçonnerie. De même, les curés pédocriminels ne portent pas atteinte à toute l’institution vaticane. Dès lors, pourquoi s’attaquer à la Franc-Maçonnerie et à elle seule ? Ne serait-ce pas parce que – partout et depuis quatre siècles – elle constitue l’un des piliers des Lumières et de la démocratie ?

 Bien sûr, entre cette mesure hypocrite proposée par le Grand Conseil valaisan et les camps de concentration, il semble y avoir un abîme. Mais le passé nous a appris à quelle vitesse, cet abîme peut être franchi. On commence par ficher les parlementaires francs-maçons, puis on passera aux magistrats, aux policiers, aux fonctionnaires. Et on finit toujours par les utiliser, ces listes, sinon pourquoi les ferait-on, je vous le demande ? Au mieux pour discriminer les francs-maçons, au pire pour s’en débarrasser. Ce qui s’est passé hier, peut se reproduire demain. Il convient donc d’appeler un chat un chat, et la proposition du bureau parlementaire valaisan, une sacrée saloperie !

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Puisque certains de nos politicards d’aujourd’hui ont une mémoire de diptère amnésique, il convient de remettre le Temple maçonnique au milieu de l’Histoire helvétique. Et rappeler que le premier président de la Confédération, Jonas Furrer co-rédacteur de la Constitution qui a donné naissance à la Suisse moderne, était Franc-Maçon, vénérable (président) de la Loge Akazia à Winthertour. Cela nous change des lamentables faces blochériennes.

 

Jean-Noël Cuénod

 

PS. Le secret maçonnique étant mal compris par des confrères journalistes, ce blogue publiera une suite de textes sur ce fameux secret dont ceux qui en ignorent tout ne cessent d’en parler à tort, et surtout, à travers.



[1] A ma connaissance, ce canton compte trois Loges, toutes installées dans le Bas-Valais, terre moins influencée par l’institution vaticane. A comparer à la trentaine de Loges vaudoises et à la grosse vingtaine de Loges genevoises.

[2] C’est à dessein que j’utilise les termes de « papisme », d’ « institution vaticane » et non ceux d’ « Eglise catholique » ou, selon le nom officiel, d’ « Eglise catholique, apostolique et romaine ». L’Eglise catholique, à l’instar des autres Eglises protestantes et orthodoxes, a pour mission de diffuser le message chrétien. A ce titre, elle n’a pas à être évoquée dans un domaine qui relève de la politique. En revanche, l’Eglise catholique recèle un autre aspect, celui d’une institution étatique, politique et idéologique avec son monarque, ses agents gouvernementaux, sa force de maintien de l’ordre et sa très active diplomatie. Dès lors, c’est  cet aspect – l’institution politique et non l’Eglise en tant que porteuse du message chrétien – qui est justiciable du débat politique avec toutes les critiques que cela peut comporter. 

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27/02/2014

Ukraine : pourquoi Poutine utilise le mot «fasciste» (Les Jeudis du Plouc)

 

 

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Poutine use du principe oratoire stalino-tsariste: pour peser, la parole du Maître doit se faire rare. A propos de la révolution de Kiev, il laisse donc son entourage lâcher les missiles médiatiques. Les insurgés de la place Maidan sont associés aux «fascistes». Certes, parmi les révoltés ukrainiens figurent des militants d’extrême-droite nationalistes. Mais les revendications principales du mouvement ­– lutter contre une corruption monstrueuse, pour établir un Etat de droit et tisser des liens étroits avec l’Union européenne ­– ne sauraient être qualifiées de programme «fasciste», même après une absorption gargantuesque de vodka. 

 

En l’occurrence, il ne s’agit pas de proférer des insultes à l’emporte-pièce. L’emploi du terme « fascisme» a une connotation bien précise. Poutine est un requin des eaux froides. Ses insultes ne sont jamais gratuites et visent un but particulier. Il existe d’ailleurs un répertoire d’injures en russe très élaboré et beaucoup plus subtil qu’il n’y paraît à nos oreilles occidentales. On peut même parler d’un «code des injures».

 

Lorsque le procureur de Staline, Andreï Vychinski, qualifiait un prévenu de «vipère lubrique» lors des procès de Moscou, chaque auditeur comprenait qu’il s’agissait d’un responsable bolchevique accusé d’avoir trahi le Parti. Ledit Parti ayant réchauffé en son sein cette vipère dont la lubricité violait la virginité de la cause stalinienne.

De même, l’épithète «rat visqueux» était plutôt  destinée aux prétendus «saboteurs», ingénieurs et techniciens traînés au Goulag parce qu’ils n’avaient pas atteint les quotas irréalistes de productions fixés par un Plan démentiel.

 

C’est donc bien ce «code des injures»  qui est aujourd’hui employé par les petites mains et grandes bouches de Poutine. En qualifiant l’insurrection ukrainienne de «fasciste», les poutiniens s’adressent surtout à leur propre opinion. Depuis plusieurs années, l’actuel Maître de toutes les Russies réhabilite la figure de Staline, en tant que vainqueur de Hitler, et reprend la terminologie soviétique pour qualifier le second conflit mondial : la Grande Guerre patriotique. Et il a d’ailleurs rétabli pour la Fédération de Russie, l’hymne soviétique décrété par le Petit Père des Peuples en 1944. Le qualificatif de «fasciste» ou de «fascisme» s’inscrit donc dans ce contexte.

 

D’autant plus, qu’il fait référence à la situation en Ukraine. Sous-entendu: «Les Ukrainiens de l’Ouest qui veulent se joindre à l’Europe occidentale sont les héritiers des nationalistes ukrainiens qui, dans la même région, se sont alliés aux troupes fascistes de l’Allemagne, contre nos aînés de l’Armée rouge». En réalité, si une partie des indépendantistes ukrainiens s’étaient engagés dans les troupes allemandes, ce n’était pas le cas de tous, loin de là. Et les résistants antinazis ont été nombreux dans toutes les régions de l’Ukraine.  Mais qualifier tout le mouvement ukrainien de «fasciste» est un bon moyen pour Poutine de réveiller le nationalisme russe, afin de faire oublier l’affront qu’il a subi avec la chute de Ianoukovytch.

 

On notera qu’à l’instar de Staline, Poutine utilise peu le terme de «nazi» qui serait pourtant plus approprié que le mot «fascisme», créé par l’Italie mussolinienne. C’est que «nazi» vient de la contraction allemande de «national-socialisme». Staline, régnant sur une nation autoproclamée «socialiste», ne pouvait donc l’utiliser dans sa propagande qu’avec parcimonie. Alors, que «fascisme», ne renvoyant pas directement au «socialisme», était plus aisément utilisable. Poutine a suivi cette tradition soviétique.

 

Que cherche-t-il par ses invocations ? Montrer ses muscles ? Menacer l’Ukraine de partition ? Encourager la sécession de la Crimée ? Peut-être, mais ses marges de manœuvres restent étroites. Il a besoin de tranquillité pour écouler, via l’Ukraine, ses hydrocarbures vers l’Europe occidentale.

Il s’agit aussi pour lui, de donner un signal d’unité nationale au sein de la Fédération de Russie et de force à l’endroit des autres nations de l’ancien empire soviétique. A cet égard, le rappel des grandes heures de la victoire contre l’Allemagne est un élément de propagande qui peut rencontrer un écho certain au sein de la population russe et de son «étranger proche». 

 

Jean-Noël Cuénod


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07/02/2014

L’extrême-droite s’agite - février 1934-février 2014 (2) : les lourdes responsabilités de la gauche

 

 

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Lors du dernier blogue, Le Plouc évoquait les ressemblances et les dissemblances entre l’émeute nationaliste à Paris du 6 février 1934 et les récentes manifs violentes de l’extrême droite. Après avoir mis en exergue cette sorte de fascisme démocratique qui progresse aujourd’hui un peu partout sous diverses formes, voyons donc si la gauche n’y aurait pas sa – grande – part de responsabilité.

C’est l’une des principales dissemblances entre février 1934 et février 2014 : il y a 80 ans, la gauche était solidement implantée dans le monde ouvrier et pouvait offrir une alternative au capitalisme. Le communisme s’appuyait sur le modèle soviétique pour écrire la partition de ses lendemains qui chantent. Certes, Staline avait transformé son empire en immense village Potemkine, mais les moyens d’information étaient encore trop peu développés pour le contredire avec certitude. Les dénonciations visant le régime étaient assimilées à de la vile propagande bourgeoise.

Le socialisme démocratique, malgré la vive concurrence exercée par les partis communistes, connaissait également ses premiers succès. En Suisse, les syndicats avaient réussis à contraindre le patronat à signer des conventions collectives qui ont amélioré le sort très peu enviable des ouvriers. En France, le gouvernement de front populaire du socialiste Léon Blum avait réalisé ce rêve caressé par des millions de femmes et d’hommes : les congés payés. Bref, la gauche parvenait à convaincre les classes populaires qu’elle s’occupait d’eux.

 

Depuis, le vermoulu village Potemkine s’est effondré ; le modèle communiste autoritaire ne peut même plus convaincre les staliniens les plus endurcis. Quant au modèle social-démocrate, il a eu son moment de gloire lors des Trente Glorieuses. La stratégie visant à faire pression sur le patronat pour augmenter les salaires et utiliser l’impôt comme moyen de redistribuer les richesses a bien fonctionné. Du moins, tant que les puissances capitalistes se limitaient aux pays occidentaux et que - sur la lancée de la reconstruction après les dévastations de la Seconde Guerre mondiale – les industries tournaient à plein régime.

Toutefois, la mondialisation des échanges économiques a pulvérisé cette donne. L’industrie occidentale s’est considérablement réduite; les délocalisations dans les pays pauvres et émergent ont accentué le phénomène. La social-démocratie n’a  donc plus de grains à moudre pour ses troupes de salariés. Quant aux impôts, ils jouent à saute-mouton par-dessus les frontières, sans qu’aucune force nationale ne puissent les capturer. Après l’effondrement du modèle communiste, celui de la social-démocratie menace ruine.

 

Privé de ses deux modèles, la gauche en cherche donc un nouveau. Pour l’instant, elle cherche toujours!

Après la défaite du candidat socialiste Jospin au premier tour de la présidentielle 2002, Le Plouc avait parié que de tous les mouvements social-démocrates, le Parti socialiste français se trouverait le mieux placé pour forger une nouvelle conception du socialisme. En effet, après une telle claque, on aurait pu supposer que le PS d’outre-Jura allait se remettre en question et, que de ce travail d’introspection collective, allait ressortir un nouveau modèle qui permettrait à la gauche de rester ancrée dans le peuple.

 

Le moins que l’on puisse écrire, est que Le Plouc s’est magistralement flanqué le doigt dans l’œil! Au lieu de chercher à conserver son socle populaire, le Parti socialiste français n’a eu de cesse de la détruire. Il a tout misé sur les problèmes de société au détriment des revendications sociales. Certes, le PACS, le mariage pour tous, la défense des minorités sont des sujets on ne peut plus dignes d’être défendus. Mais l’erreur du PS a été d’en faire le principal moteur de son action politique, donnant ainsi l’impression à son électorat populaire qu’il ne s’intéressait plus à lui.

En fait, le Parti socialiste français n’est aujourd’hui qu’une formation d’élus et  de technocrates, sans lien avec ce qui a toujours fait la force vive de la gauche, à savoir les syndicats.

 

Les autres partis social-démocrates d’Europe n’ont pas cherché, eux non plus, à définir un nouveau contenu politique. Le SPD de Schröder et les travaillistes de Blair se sont contentés de s’aligner sur les exigences du capitalisme ultralibéral et mondialisé.

 

Dans ces conditions, comment s’étonner que les classes populaires abandonnent cette gauche qui les ignore? Les salariés craignant pour leur emploi se réfugient tout naturellement dans les bras des nationalistes qui prétendent les protéger. Protection illusoire puisque, de toute façon, l’Etat-nation est en train d’être emporté par le tsunami de la mondialisation.

 

Pour s’opposer au fascisme démocratique – qui veut promouvoir le libre choix par le peuple de ses boucs émissaires ­– la gauche doit redevenir crédible auprès des classes populaires. Comment procéder ? Ce n’est pas en un blogue que l’on résout pareille équation. Mais lorsque tout va mal, il faut «retrouver les fondamentaux» comme l’on dit dans les vestiaires après avoir été relégué en division inférieure. Et les fondamentaux pour la gauche, c’est la défense des travailleurs.

 

Jean-Noël Cuénod 

 

 

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 L’économiste Daniel Cohen évoque la crise de la social-démocratie lors d’une interview donnée par Mediapart (www.mediapart.fr)
Daniel Cohen - La crise de la gauche (Mediapart) par Mediapart


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06/02/2014

L’extrême-droite s’agite. Entre le 6 février 1934 et le 6 février 2014, ressemblances et dissemblances (les Jeudis du Plouc)

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Il y a 80 ans, jour pour jour, éclatait l’émeute provoquée à Paris par les ligues d’extrême-droite. Elle a laissé quinze morts et 2000 blessés sur le pavé et fait vaciller la IIIème République qui allait tomber quatre ans plus tard sous les coups des troupes allemandes et des manœuvres de Pétain.

Le 6 février 1934 reste un mythe fondateur pour l’extrême-droite française, comme le souligne l’historien Olivier Dard dans Libération. A l’occasion de ce sinistre anniversaire, de nombreux commentaires dégagent plusieurs points communs entre cette manif violente et celles qui se sont récemment déroulées en France. Tout d’abord, la convergence de plusieurs mouvements et groupuscules d’origines très diverses et qui se réunissent dans une même détestation du pouvoir en exercice.

Ensuite, les thèmes de mobilisation qui se ressemblent comme deux morceaux de boue: l’antisémitisme ­– clairement revendiqué par les manifestants du «jour de la Colère» dimanche 26 janvier dernier­ – la haine de l’étranger, le rejet des valeurs républicaines, la lutte contre la Franc-Maçonnerie en ce qu’elle incarne cette laïcité que les fascistes de 1934 et leurs rejetons d’aujourd’hui rejettent.

 A cet égard, le récent «jour de colère» a révélé que les traditionnalistes catholiques aux patronymes en trombone à coulisse se liaient fort bien aux islamistes banlieusards et barbus. Tous font quenelle commune avec Dieudonné. Or, les différentes formes de fascismes du XXe siècle sont nées de cette alliance entre éléments des classes populaires et bourgeoises. Quand Christine Boutin fait mariage triste avec Dieudonné, il a lieu de s’inquiéter.

Toutefois, les dissemblances sont tout aussi nombreuses. L’imbrication des économies mondiales et les institutions européennes ont réduit les pouvoirs de l’Etat-nation comme peau de chagrin. En 1934, organiser un coup d’Etat avait encore un sens. Aujourd’hui, à quoi pourrait-il servir?

C’est ce que Marine Le Pen a bien compris. Elle laisse son ex-adversaire interne Bruno Gollnisch et son père évoquer le 6 février 1934 avec des trémolos dans la voix. Mais elle se garde bien d’en faire autant et célèbre cette République que les fondateurs de son Front national vouaient aux gémonies.

Le fascisme des années trente avait pour adversaire principal, la démocratie qu’elle a utilisée mais pour mieux la supprimer. Ses héritiers n’ont plus besoin de s’y attaquer, mis à part quelques nostalgiques de l’esthétique SS. On assiste donc à l’émergence d’une sorte de fascisme démocratique qui s’installe dans les consciences. C’est de façon tout à fait respectueuse des institutions qu’en Suisse l’UDC propose des lois xénophobes ou que Marine Le Pen veut instaurer sa «préférence nationale».

La perte de substance de l’Etat provoque cette angoisse du vide qui étreint, sous des symptômes divers, tous les pays d’Europe. Pas plus que les autres formations politiques, le fascisme démocratique ne possède de solutions réelles pour remplir ce vide. Mais mieux que les autres, il sait distiller l’illusion d’un retour à l’Etat protégé par la muraille des frontières.

Le fascisme des années trente a fait le lit des plus sanglantes horreurs que l’humanité a connu. A quels périls nous expose le fascisme démocratique de 2014? L’histoire ne se répète pas mais elle bégaie, dit-on. Lorsque les peuples se bercent d’illusions, le pire est à redouter. Et les leçons d’hier risquent fort d’être oubliées, comme l’illustre ces vers tirés du poème d’Aragon Epilogue:

Je vois tout ce que vous avez devant vous de malheur de sang de lassitude

Vous aurez rien appris de nos illusions rien de nos faux pas compris

Nous ne vous aurons à rien servi vous devrez à votre tour payer le prix

Je vois se plier votre épaule A votre front je vois le plis des habitudes.

 

 

Jean-Noël Cuénod

 

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Jean Ferrat chante Epilogue de Louis Aragon

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12/06/2013

Extrême droite et extrême gauche, même violence?

Après la mort en France d’un jeune militant antifasciste frappé par un membre des Jeunesses nationalistes révolutionnaires, le président de l’UMP Jean-François Copé a mis l’extrême droite et l’extrême gauche dos à dos.

 

Les violences de ces deux extrémismes sont-elles de nature identique et doivent-ils être jetés dans le même panier de crabes aux pinces tranchantes? Non. Une fois encore, les politiciens français parlent plus vite qu’ils ne pensent. Du moins, quand ils pensent.

 

Certes, recevoir un coup provenant d’un néofasciste ou d’un anar du «Black Bloc» fait mal dans les deux cas. L’auteur de ces lignes peut témoigner, dans sa chair, de la brutalité du service d’ordre de la CGT, à l’époque où ce syndicat servait de courroie de transmission au Parti communiste. De même, les méthodes des hitlériens et des staliniens se rejoignent dans le totalitarisme.

 

Mais nous ne vivons plus dans les années 1920-1930, lorsque l’extrême gauche et l’extrême droite étaient de taille à peu près équivalente dans de nombreux pays d’Europe. Aujourd’hui, l’extrême droite atteint un volume plus important que celui de l’extrême gauche et la dépasse nettement en virulence. En France, l’extrême gauche n’a que rarement débordé les manifs mises sur pied par les syndicats, notamment contre le régime des retraites. En revanche, la plupart des défilés menés par les catholiques et la droite contre le mariage homosexuel se sont terminés en violences organisées par des groupes néofascistes qui ont cherché, de façon systématique, l’affrontement avec la police.

 

Aujourd’hui, en France et partout en Europe, le danger, c’est l’extrême droite. La Hongrie nous en offre un sinistre exemple. Mais le phénomène magyar ne se circonscrit pas qu’à ce pays.

 

Certes, les «Black blocs» qui sévissent dans les cortèges de gauche ne sont pas des bisounours aux auréoles couleur pastel. Mais on ne saurait les comparer aux meutes bien entraînées, organisées, dressées des groupes néofascistes. Leur idéologie centrée sur le chef constitue d’ailleurs un gage quant à l’efficacité de leur violence. Alors qu’en face, c’est plutôt l’anarchie qui règne. Par ce seul aspect, confondre les deux violences relève donc de l’absurde.

 

Pour les extrémistes de gauche non pacifiques, la violence est un moyen et non pas une fin, le but idéal étant d’atteindre la justice sociale. Cette attitude est périlleuse et erronée, comme l’Histoire nous l’a montré, des moyens violents conduisant à instaurer une société violente.

 

Mais l’état d’esprit qui la guide n’est pas le même que celui qui anime les extrémistes de droite pour qui la violence est toujours une fin. Elle est revendiquée comme le ferment d’une société organisée en fonction d’une hiérarchie rigide et fondée sur la discrimination raciste et sexiste, cette violence des violences.

 

Jean-Noël Cuénod

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L'avis d'un spécialiste de l'extrême droite interviewé par France 3. A noter son constat: les policiers français se sont plus occupés des extrémistes de gauche que de ceux de droite.

 

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07/04/2011

Les deux faces de l'extrême-droite

Tout au long de son histoire, l’extrême-droite présente deux faces. Ou plutôt, il existe deux extrêmes-droites d’origine différente.

doriot.jpgEn France, l’extrême-droite de Charles Maurras (photo à droite) et de l’Action Française n’avait guère de points communs avec celle du principal parti fasciste de l’entre-deux-guerres, le PPF de Charles-Maurras.jpgl’ex-communiste Jacques Doriot (photo à gauche). Maurras avait réuni autour de lui moult représentants de l’aristocratie intellectuelle, Maurice Barrès, Jacques Bainville, Léon Daudet. On y cultivait la fleur de lys. Le style était élégant et la moustache, cirée.

Pendant ce temps, sur une autre galaxie, le chef du PPF Doriot turbinait en usine et possédait pour quartiers de noblesse ceux de Saint-Denis, cette ville de la banlieue ouvrière de Paris dont il fut le maire. Un écrivain passé comme lui de gauche à l’extrême-droite, Ramon Fernandez, le décrit ainsi: «Doriot est grand, gros et fort; il sue beaucoup» (cité par Dominique Fernandez dans «Ramon» paru aux Editions Grasset). Chez Maurras, personne n’aurait eu l’idée de suer.

Ces deux extrêmes-droites qui se méprisaient se retrouveront dans la collaboration durant l’occupation nazie de la France, non sans que plusieurs maurrassiens refusent le nazisme pour s’engager à Londres aux côtés du général de Gaulle.

marine-le-pen2.jpgToutes proportions gardées, le congrès de Tours du Front national en janvier dernier a fait émerger au grand jour ces deux extrêmes-droites. D’un côté, les partisans de Bruno Gollnisch, des jeunes gens aux crânes rasés, à la mise coûteuse, portant souvent des noms à particules. De l’autre, plus nombreux mais moins bien organisés, les supporteurs de Marine Le Pen, à l’allure nettement plus prolétarienne. Dans les discours aussi, la différence se fait sentir, alors que Gollnisch salue le souvenir de l’émeute antirépublicaine du 6 février 1934, Marine Le Pen célèbre la République. L’un en appelle à la tradition chrétienne, l’autre à la laïcité. La tendance «sociale» l’a donc emporté sur la mouvance «traditionnelle».
 Si Marine Le Pen parvient à réunir ces deux extrêmes-droites, le Front national deviendra, de façonbruno-gollnisch.jpg durable, une force politique majeure. Mais cette cohabitation est prête à voler en éclats aux premiers coups de Trafalgar, car ses bases demeurent fragiles du fait même de cette hétérogénéité sociale.

On retrouve aussi, sous d’autres formes, ces deux extrêmes-droites à Genève, avec le MCG au discours nettement plus social que celui de l’UDC qui reste fort soumis aux intérêts économiques.
Malgré leurs différences d’origine, les deux extrêmes-droites partagent une idéologie commune, celle qui privilégie un cercle humain contre les autres, perçus comme des entités à rejeter. Cercle aristocratique ou élitaire pour l’une, cercle nationaliste et populaire pour l’autre. Quand les deux cercles se superposent, l’extrême-droite unie devient un adversaire redoutable pour la démocratie. Mais dès qu’ils ne coïncident plus, elle implose.

 

Jean-Noël Cuénod

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03/12/2010

Pourquoi l’extrême droite est innommable

Au sens premier, l’extrême droite de ce début de XXIe siècle est innommable. Toutes les désignations dont on l’affuble demeurent insatisfaisantes. Populiste? Ce nom vague ne signifie rien. Est populiste celui qui s’adresse au peuple et cherche à le satisfaire. C’est le lot de tous les démocrates. Nationaliste? Ses appels à l’identité nationale pourraient incliner à lui choisir ce qualificatif. Mais il demeure trop restrictif. L’extrême droite, c’est plus que le simple retour à la nation.

Comme son ascendant direct de l’entre-deux-guerres, peut-elle être appelée fasciste? Non, même si elle emprunte certains aspects du fascisme. L’enfant ressemble un peu à son père, mais il a sa personnalité propre et ne saurait être confondu avec lui.

Certes, l’extrême droite actuelle accomplit une besogne semblable à celle du fascisme. Face à une crise provoquée par les déréglementations financières, la cupidité des groupes financiers, la rapacité des «marchés», les extrêmes droites passée et présente détournent la colère du peuple vers des boucs émissaires, les Juifs hier, les immigrés aujourd’hui.

Dans cette optique, ces boucs émissaires ont un avantage sur les acteurs réels de la crise, ils présentent un visage quotidien, facilement identifiable. Se défouler sur un Juif ou un immigré est plus aisé que sur un «marché financier» ectoplasmique. Ce qui explique pourquoi les mouvements d’extrême droite ont toujours trouvé de puissants appuis financiers auprès des milieux fauteurs de troubles économiques. Et si l’ire que ces prédateurs ont provoquée allait se diriger contre eux? Vite, un bouc émissaire!

Mais, à part ces traits communs, il manque à l’extrême droite du XXIe siècle un élément fondamental pour devenir un mouvement fasciste ou même néofasciste. Elle n’organise pas de milices armées, ne tente pas de prendre le pouvoir par la force, et reste dans les bornes de la démocratie. Pour l’instant, le suffrage universel lui convient à merveille.

La force de l’actuelle extrême droite ne résiderait-elle pas dans cette impossibilité à la nommer exactement, à lui donner un nom? Le fascisme se faisait reconnaître par ses drapeaux et ses uniformes. L’extrême droite du XXIe siècle préfère le flou et le passe-partout. Son action est d’autant plus inquiétante. Petit à petit, elle enlève des pans de ce qui faisait la morale démocratique, à savoir l’égalité s’opposant à la discrimination, le respect de la dignité de chaque humain, quel qu’il soit.

L’exemple le plus parlant de cette décomposition de la morale démocratique a été offert par l’Amérique de Bush qui n’a pas eu besoin d’une dictature pour légaliser la torture. L’extrême droite d’aujourd’hui, c’est cela: l’Etat de droit en lente décomposition, la haine au compte-gouttes, le racisme à doses homéopathiques, mais régulières.


Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et "Réflexion" de 24 Heures)

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