02/12/2016

François Hollande: la malédiction française

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François Hollande est donc le premier président français de la Ve République à ne pas solliciter un nouveau mandat, sans que la mort – comme ce fut le cas pour Georges Pompidou – n’intervienne. Mais il n’est pas le seul à avoir subi les jeux de massacre de la présidence. Pas un seul chef d’Etat n’a été épargné. Plongée dans l’histoire du masochisme élyséen.

Même la plus grande figure historique de la France du XXe siècle a reçu son lot de baffes. En décembre 1958, Charles de Gaulle est élu président de la République par un collège de grands électeurs (plus de 80.000 parlementaires et autres élus). Comme un vulgaire sénateur. Enfin presque. Dimanche 28 octobre 1962, il gagne son référendum qui attribue au suffrage universel direct le soin de désigner le chef de l’Etat. La France bascule définitivement vers le système présidentiel et la personnalisation du pouvoir. Désormais, le président est oint par la légitimité populaire comme l’Assemblée nationale, tout en disposant, contrairement au parlement, des leviers de commande de l’exécutif.

La première élection présidentielle par le peuple tout entier est donc fixée au 5 et 19 décembre 1965.

Certes, il y avait déjà eu une élection d’un président de la République par scrutin populaire le 10 décembre 1848. Mais à l’époque, seuls les Messieurs avaient la possibilité de glisser dans l’urne le bulletin de leur choix. Or, en 1965, les femmes disposaient aussi du droit de vote qu’elles avaient obtenu à la Libération en 1944. Il faut dire aussi que l’élection de 1848 n’avait pas laissé que de bons souvenirs. Son vainqueur, Louis-Napoléon Bonaparte – neveu suisse du Grand Autre – s’est transformé en empereur quatre ans plus tard à la suite d’un coup d’Etat qui a guillotiné la IIe République.

Charles-le-Balloté

En novembre 1965, donc un mois avant l’élection, un sondage IFOP donne le général de Gaulle, vainqueur dès le premier tour, avec 61%. Et comment pourrait-il en aller autrement ? Le président en exercice a sorti la France de l’enfer algérien, redonné à son pays une place majeure sur la scène internationale, remis l’économie en état de marche et, sous couleur de décolonisation, maintenu l’influence prépondérante de Paris sur le continent africain.

Face à lui, François Mitterrand, incarnation de la IVe République honnie, et Jean Lecanuet, un démocrate-chrétien peu connu hors de son parti MRP, ne font pas le poids. De Gaulle ne se donne pas la peine de faire campagne. Il renonce même à son temps de parole à la télévision qui devient alors l’acteur majeur pour convaincre le public

(Vidéo: François Mitterrand rame devant les caméras de 1965!)


Au soir du 5 décembre, Charles de Gaulle est sonné. Le Général est mis en ballotage par Mitterrand, ce traineur de casseroles, et Lecanuet, ce clone provincial de Kennedy.

Arrivé en deuxième position, François Mitterrand a su fédérer autour de lui toute la gauche, des radicaux jusqu’aux communistes, en passant par les deux partis socialistes (SFIO et PSU). Quant à Jean Lecanuet, le troisième homme, il a privé de Gaulle de nombreuses voix du centre-droit en se faisant le défenseur de l’Alliance atlantique que de Gaulle juge trop liée aux Etats-Unis. Peut-être aussi, les rapatriés d’Algérie l’ont-ils préféré à la Grande Zohra qu’ils accusent d’avoir trahi leur cause.

Le second tour oppose donc le Général à François Mitterrand. Vu avec nos lunettes actuelles, le score obtenu par de Gaulle semble net 55% contre 45%. Mais à l’époque, ce résultat est pris pour une gifle infligée au « sauveur du pays ». Comment continuer à prétendre incarner la France, alors que l’on ne représente qu’un peu plus de la moitié de ses citoyens ? Le Canard Enchaîné se… déchaîne : « Charles-le-Balloté », « Monsieur Tiers[1] ». Des proches du Général témoigneront plus tard de sa grosse déprime. Il voit dans ce score étriqué la marque d’une désinvolte ingratitude. Trois ans après, Mai-68 éclate. Et en 1969, Charles de Gaulle interrompt son second mandat en démissionnant après avoir été désavoué par son référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat. En fait, il ne se sera jamais vraiment remis de qu’il a ressenti comme une mauvaise élection en 1965.

Le septennat de Georges Pompidou a, lui aussi, été interrompu mais par sa mort en 1974, après quatre ans de pouvoir. Cela dit, ses relations houleuses avec son premier ministre Chaban-Delmas, cacique du gaullisme, auraient pu laisser présager une fin de mandat inconfortable.

Giscard, le premier sortant sorti

Son successeur, Valéry Giscard d’Estaing, est le premier président sortant à être sorti. Pourtant, sous son septennat, nombre de réformes populaires, et parfois audacieuses, ont été votées, telles la loi libéralisant l’avortement. Mais ces succès sont éclipsés par plusieurs affaires politico-financières qui touchent son entourage et même sa propre personne. Le Canard Enchaîné révèle que Giscard a reçu une plaquette de diamants de la part de Bokassa, le sanguinaire dictateur centraficain. Lors de la campagne électorale de 1981, des mains ennemies avaient collé sur le portrait en affiche de Giscard d’Estaing des yeux en forme de diamants. Sans doute des mains socialistes, voire même gaullistes. Car si, après le premier tour de la présidentielle, Jacques Chirac, arrivé troisième, appelle, du bout des lèvres, à voter Giscard pour le second tour, son parti RPR fera une campagne souterraine qui a sans doute contribué à l’élection de François Mitterrand, comme le proclamera plus tard dans ses mémoires, Valéry Giscard d’Estaing.

Celui-ci avait battu Mitterrand en 1974. Et c’est donc à lui qu’il devra remettre les clefs de l’Elysée en 1981. On se souvient du départ de Giscard d’Estaing, ridiculement mis en scène (voir vidéo) à la télévision.

Mitterrand sauvé par une défaite

Humiliation suprême pour Giscard, son rival François Mitterrand parviendra, lui, à se faire réélire. Mais grâce à une … cuisante défaite. Le 16 mars 1986, le parti de Jacques Chirac, RPR, remporte les élections législatives. C’est la première cohabitation entre un président de gauche et un premier ministre de droite. Dès lors, dans l’optique de la présidentielle de 1988, ce n’est plus Mitterrand qui porte les responsabilités gouvernementales. Mais comme il reste à son poste de président, il fera jouer toutes les ficelles à sa disposition. Et Dieu sait si elles sont nombreuses ! Il va donc nous ficeler Chirac comme un rôti de bœuf. Et le premier ministre sortira tout cuit du four élyséen. En 1988, le président socialiste décroche un second mandat. Mais l’aurait-il obtenu s’il n’avait pas perdu les élections législatives de 1986 ? On peut en douter.

Chirac mal élu au premier tour

Finalement, Jacques Chirac obtiendra sa revanche en devenant président de la République en mai 1995. Aussitôt, la machine à recevoir des claques se met en marche. Son premier ministre Juppé provoque des grèves monstres par ses réformes de la sécurité sociale et de la retraite. Chirac, qui dispose pourtant d’une large majorité au parlement, dissout l’Assemblée nationale en avril 1997 et se tire ainsi une balle dans le pied. Le président perd les élections qu’il a lui-même provoquées ! C’est une cohabitation à l’envers qui s’instaure avec un président de droite et un premier ministre de gauche. Pendant cinq ans, Jacques Chirac regardera le socialiste Lionel Jospin gouverner en imposant ses réformes, comme les 35 heures de travail hebdomadaire, la couverture médicale universelle et le PACS.

Pour Chirac, sa réélection en 2002 est tout sauf assurée. La France va plutôt bien sur le plan économique et enregistre même une légère baisse du chômage. Mais une série de faits-divers sont exploités par la chaîne TF1, proche de Chirac. Jospin ne voit pas le danger et fait une très mauvaise campagne sur l’insécurité alors qu’il se voit déjà à l’Elysée. Au premier tour, le 17 avril 2002, le candidat socialiste est éliminé au profit de Jean-Marie Le Pen, parvenu à la deuxième place. Mais Jacques Chirac n’a guère brillé et n’obtient que 19,88% des suffrages. A l’époque, c’est le plus mauvais score au premier tour d’un président sortant. Finalement, la mobilisation du centre-droit et de la gauche contre Le Pen, permettront à Chirac de l’emporter largement. Il doit donc son élection plus à un incroyable concours de circonstances qu’à ses propres mérites.

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Le palais des mille et une claques

Le quinquennat (Chirac a raccourci la présidence de 7 à 5 ans) de Nicolas Sarkozy est encore dans toutes les mémoires. Inutile donc d’y revenir sinon pour rappeler les boas que le mari de Carla Bruni a dû avaler. Alors que François Hollande, candidat socialiste, ne suscitait guère l’enthousiasme, Sarkozy a tout de même perdu contre lui en 2012. Et l’on sait le sort humiliant qui est le sien, après sa récente élimination au premier tour de la primaire de la droite.

Il y a donc une malédiction qui s’abat sur les présidents français. S’ils sont réélus, c’est par raccroc. S’ils sont battus, ils ne peuvent plus revenir au pouvoir. Et pourtant, les masochistes ne manquent pas pour conquérir ce Palais des mille et une claques.

Ce système, qui consiste à mettre un maximum de pouvoirs dans les mains d’un seul homme, fait converger vers celui-ci tous les espoirs et donc toutes les déceptions et enfin toutes les colères. C’est un métier de fou. Et à voir l’état de la France, il serait temps d’adopter un régime plus raisonnable, moins autocentré, avec une répartition des pouvoirs plus démocratiques. Les présidents s’en porteront mieux et leurs citoyens aussi.

Jean-Noël Cuénod

 

 

[1] Allusion au fait qu’en comptant les abstentions, le président n’a été élu qu’avec un tiers du corps électoral. Ce sobriquet renvoie aussi à la figure détestée de « Monsieur Thiers », soit Adolphe Thiers, premier président de la IIIe République, qui avait ordonné le massacre des insurgés de la Commune en mai 1871.

 

19:33 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : elysée2017, hollande, sarkozy, de gaulle, giscard, mitterrand | |  Facebook | | |

02/05/2016

La France à la recherche d’un Bonaparte

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 «La question de l’autorité de l’Etat est placée au cœur de l’élection présidentielle de 2017». Telle est la conclusion du politologue Luc Roubaud, chercheur au CEVIPOF (Science-Po à Paris) qui vient de publier une étude sur les tendances qui se dessinent pour ce grand rendez-vous politique.

Son analyse révèle, entre autres, la persistance du clivage gauche-droite que l’on croyait dépassé par le social-libéralisme. En effet, si les deux grands camps politiques veulent plus d’Etat, ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons. En groupant certaines questions posées aux électeurs des principaux partis, l’analyse de Sciences-Po-Paris détermine quatre types d’indices : régalien (souveraineté), sécuritaire, identitaire et «libéralisme économique».

 Sans surprise, les sympathisants du Front national sont les champions des trois premiers indices. Mais leurs résultats ne sont pas outrageusement différents de ceux obtenus par les électeurs des partis de la droite, LR (ex-UMP), et du centre, UDI. Dès lors, le centre-droit et l’extrême-droite se battront sans relâche pour devenir la meilleure incarnation de l’autorité de l’Etat. Sur ce terrain, se jouera l’hégémonie au sein de la droite. Ainsi, l’un des principaux «candidats à la candidature» présidentielle, Alain Juppé, a-t-il publié un livre au titre révélateur, Pour un Etat fort, qui tranche avec son ton habituellement très modéré.

A gauche, si on réclame de l’Etat, c’est surtout par crainte du libéralisme. En effet, les électeurs de l’extrême-gauche, des Verts et même des socialistes font montre d’un indice «libéralisme économique» particulièrement faible. Cela démontre, notamment, que le président François Hollande, de par sa politique social-libérale (plus libérale d’ailleurs que sociale), ne dispose que d’un très modeste soutien auprès de ses propres électeurs.

Avantage Marine Le Pen

Dans cette situation, Marine Le Pen paraît la mieux placée. En matière de souveraineté, de revendication identitaire et de sécurité, son Front national est de tous les partis de droite, le mieux profilé. Mais la patronne frontiste peut aussi chasser sur les terres de la gauche grâce à son discours nettement antilibéral.

En revanche, Nicolas Sarkozy est le moins bien loti, coincé qu’il est entre la droite modérée et libérale représentée par Alain Juppé et l’extrême-droite dont il a épousé le discours. Il lui sera difficile de mordre sur l’électorat libéral et modéré, car cet espace est suroccupé par Juppé et deux autres concurrents internes, François Fillon et Bruno Le Maire. Sarkozy semble donc condamné à surenchérir dans ses discours régaliens, identitaires et sécuritaires afin de démontrer que lui seul incarne l’autorité de l’Etat. Mais en tentant de capter les voix de la droite dure, il risque de perdre celle des modérés et des centristes. Son rôle d’ancien président constitue à la fois un atout et une faiblesse. Un atout, car face à Marine Le Pen qui n’a jamais eu d’expérience dans un exécutif, il peut exciper d’une longue carrière dans les sphères dirigeantes, ce qui ne manquera pas de rassurer les électeurs âgés et de droite. Une faiblesse, car son bilan comme président de la République est tout sauf reluisant.

A gauche, c’est pire. En imposant à son électorat, sans le lui avoir expliqué, un spectaculaire virage à droite, tant sur le plan économique que sécuritaire, le président Hollande a complètement démoralisé son propre parti, sans pour autant lui rapporter de voix à droite. Son premier ministre Manuel Valls se veut le héraut de l’autorité de l’Etat. Mais pour l’instant, il ne dispose pas d’une assiette électorale digne de ce nom.

La France est le seul pays occidental a connaître une telle centralité de l’Etat. La faiblesse de ce type de gouvernement tient dans ses hommes…forts ! Pour que le régime fonctionne, son exécutif doit être incarné par une figure charismatique et autoritaire. Or, à notre époque, les Bonaparte se font de plus en plus rares.

 

Jean-Noël Cuénod

 

10:48 | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : france, elysée2017, sarkozy, marinelepen, juppé | |  Facebook | | |