05/12/2012

Les mémoires d'un procureur éclairé: le XXIe siècle sera juridique ou ne sera pas

 


Si vous n’avez plus foi en l’homme, lisez les «Mémoires de Ben» qui viennent de paraître à Paris aux Editions Michalon (traduction: Cécile Nelson). L’avocat américain Benjamin B. Ferencz, âgé de 92 ans, y retrace sa vie pleine de rebondissements et d’espoirs, malgré les horreurs traversées.

 

A l’heure où les immigrés clandestins sont poursuivis dans tous les pays d’Europe, il est utile d’apprendre que le futur procureur en chef au procès de Nuremberg est entré sur sol américain sous une fausse identité, à l’âge de 10 mois. Ses parents fuient alors la misère et les persécutions réservées aux Juifs hongrois de cette Transylvanie qui vient d’être annexée à la Roumanie. Ben passe son enfance dans un quartier de New-York pauvre et gangrené par le crime, le bien nommé «Hell’s Kitchen» (cuisine de l’enfer).

 

Cet enfant de divorcés, fils d’un cordonnier borgne qui survit de petits boulots, parvient à entrer dans la prestigieuse Faculté de droit de Harvard, après avoir effectué un parcours scolaire à la fois chaotique et brillant. Il y fait une rencontre qui changera le cours de son existence. Ben Ferencz devient l’assistant d’un professeur qui prépare un livre sur les atrocités perpétrées par l’armée allemande durant la Première Guerre mondiale. L’étudiant doit absorber tous les ouvrages de la bibliothèque de Harvard traitant des crimes de guerre.

Le deuxième conflit mondial éclate. Voilà le jeune juriste transformé en artilleur qui participe au débarquement en Normandie. Durant la bataille des Ardennes, il enquête sur les crimes de guerre commis par les Allemands, puis le sergent Ferencz est démobilisé et rejoint New-York. Mais la guerre va le reprendre, sous une autre fonction. Les Alliés décident, pour la première fois dans l’Histoire, de juger à Nuremberg les fauteurs de guerre et de massacres. Les compétences en la matière sont rares. La science acquise à Harvard dans ce domaine par le jeune Benjamin Ferencz se révèle fort précieuse.

 

A 27 ans, le petit Juif de «Hell’s Kitchen» devient procureur en chef au procès de Nuremberg. C’est lui qui mène l’instruction et présente les charges contre les chefs nazis, notamment ceux qui ont commandé les Einsatzgruppen, responsables du génocide de Juifs et de Tziganes. Il ressort de cette plongée dans la mort industrialisée plus convaincu que jamais de la nécessité de lutter pour instaurer l’Etat de droit sur la planète. Il en fera l’axe de sa vie et sera l’un des créateurs de la Cour pénale internationale. A ceux que la CPI laisse sceptique, Ben Ferencz répond:

 

 «Les criminels responsables de telles horreurs savent désormais qu’ils risquent de faire face aux juges».

 

Pour lui, le XXIe siècle sera juridique ou ne sera pas. La tâche est rude mais du haut de ses 92 ans, le procureur Ferencz nous montre les progrès considérables qui ont été accomplis sur le chemin, toujours tortueux, vers la justice.

 

 Jean-Noël Cuénod

 

ESPACE PHOTO

Cette photo a été prise le 12 avril 1945 dans une mine de sel près d'Ohrdruf en Allemagne. Le caporal Ben Ferencz, qui mène ses premières enquêtes sur les crimes nazis, figure à gauche, portant casquette. A droite, on reconnaît le général et futur président des Etats-Unis Eisenhower. Les soldats américains viennent alors de découvrir un trésor de guerre des SS.

Ferencz.jpg

 

 

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29/04/2011

Vertigineuses confidences d’un juge de la Wehrmacht

portrait-de-werner-otto-muller-hill-dr.jpgHaïssant Hitler et ses brutes brunes, Werner Otto Müller-Hill (ci-contre son portrait dessiné par son fils) occupait la charge de juge militaire à la Wehrmacht durant toute la Deuxième Guerre mondiale. De 1944 jusqu’à la défaite allemande de mai 1945, cet officier et magistrat a confié à son journal personnel ses sentiments et ses ressentiments. Ces chroniques d’une débâcle annoncée sont désormais accessibles à tous et en français grâce aux Editions Michalon qui viennent de publier ce « Journal de guerre d’un juge militaire allemand 1944-1945 », traduit et annoté par Jean-Paul Colin.

Ce vertigineux témoignage nous offre, au moins, trois leçons. Tout d’abord, Werner Otto Müller-Hill confirme une fois de plus que l’extermination des Juifs n’est pas passée inaperçue en Allemagne, même sous Hitler. Le juge militaire ne peut pas écouter les radios étrangères, ne lit que la presse du régime – qu’il ne cesse de vomir. Pourtant, le 30 septembre 1945, il écrit : «Le capitaine S., qui avait sous ses ordres, en Pologne, la Kommandantur d’une gare, me racontait que, dans la localité en question, arrivait chaque jour un train de marchandises d’à peu près 50 wagons remplis de Juifs qui étaient ensuite gazés et brûlés. Ces trains, sur ordre du Führer, avaient la priorité sur les transports militaires.»

Ensuite, le comportement du juge militaire Müller-Hill illustre la force de l’obéissance, ce long fleuve tourmenté. Cet ancien avocat n’a jamais adhéré au NSDAP, le parti inique devenu unique. Défenseur de nombreux Juifs, il perdra sa clientèle qui s’est retrouvée interdite d’accès aux tribunaux, avant d’être déportée en vue de la «solution finale». C’est donc par nécessité alimentaire qu’il deviendra magistrat militaire dans un Conseil de Guerre de l’armée allemande, dès le début du conflit mondial. Son travail se borne à juger des soldats. Toutefois, ce juriste en uniforme fait partie des mécaniciens de cette grande machine qu’il abhorre et dont il sait qu’elle roule à tombeaux ouverts contre tous les murs. Mais dans un régime totalitaire aussi perfectionné, nul n’est maître de son destin. Une démission serait considérée comme une désertion – douze balles dans la peau – et la fuite condamnerait sa famille à la misère et aux persécutions. Sans doute, s’est-il trouvé bien d’autres Allemands forcés, comme lui, de servir ceux qu’ils méprisaient et dont ils savaient, en parfaite lucidité, la déchéance prochaine. S’ils avaient pu échanger leurs colères par Internet, facebook ou twitter, le nazisme aurait-il duré aussi longtemps ?

Enfin, lorsque l’officier de justice décrit son travail au sein du Conseil de Guerre et l’usage qu’il fait de la procédure pour contrer les décisions inhumaines prises par ses supérieurs, même contre leurs propres hommes, des zones de droit apparaissent au sein d’un monde de non-droit. Ces zones semblent dérisoires au regard de la monstruosité nazie. Elles serviront, cependant, de fondation pour bâtir une véritable démocratie et un Etat de droit digne de ce nom, au sein de la République fédérale.

 

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru jeudi 28 avril 2011 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et en rubrique "Réflexion" de 24 Heures.)

 

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