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  • Complot, Cancre et Damnés de la Terre plate

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    Les théories philosophiques les mieux charpentées, les arguments politiques les plus sensés, les données économiques les plus incontestables, les évidences les plus lumineuses s’effondrent lorsque paraît le Cancre. Aucune idée, aucun fait, aucune démonstration ne peut ébranler la toute-puissance de son ignorance.

    Le Cancre, ce n’est pas le dernier de la classe qui rêvasse près du radiateur, ce n’est pas un homme, ni un groupe, ni une classe sociale, ni une caste. C’est une force, un archétype qui éblouit les humains de son soleil noir.

    Son mode d’expression préféré reste le Complot. Pour le Cancre, le Complot lui permet de faire l’intelligent sans avoir besoin d’épuiser ses neurones. L’imbécile, c’est celui qui tente de voir le monde tel qu’il est. Il se fait avoir, ce benêt. Incapable de voir les ressorts cachés. Ou pis, il fait lui-même partie du Complot. Le Cancre a réponse à tout. Et c’est même à ça qu’on le reconnaît.

    Le Cancre est partout chez lui. Il touitte à la Maison Blanche, devient César à Rome, empereur au Brésil et a son rond de serviette à l’Elysée; d’autres lieux de pouvoirs l’accueillent comme une vieille méconnaissance. Il lui arrive aussi de griller ses merguez sur un rond-point revêtu d’un gilet jaune. Une récente enquête de l’IFOP (disponible en cliquant sur cette zone) est à cet égard particulièrement consternante : le complotisme est, par rapport au reste de la population française systématiquement plus élevé chez celles et ceux qui se réclament de ce mouvement. Un exemple parmi d’autres ; 41% des sondés se déclarant gilets jaunes sont persuadés que les Illuminati forment « une société secrète qui cherche à manipuler la population » contre 27% pour l’ensemble des Français, ce qui est tout de même beaucoup). Et si vous rigolez à l’évocation de cet énorme bobard, c’est que vous êtes un Illuminato. Imparable ! Que voulez-vous répondre à ça ? Rien. Il est fort le Cancre, vous dis-je. Trop fort. Et s’il vous dit que notre planète est plate, rien ne sert de le ramener sur terre, il ne croit qu’à ce qu’il croit voir. D’ailleurs, un Français sur dix et douze millions d’Américains partagent son «opinion», comme l’explique le site National Geographic (disponible en cliquant sur cette zone).

    «Complot, la terre ronde! Complot, vous dis-je!»

    Les gilets jaunes ne sont pas les seuls à se montrer perméables à ce genre de crachin complotiste, loin de là. Si le Cancre obtient de tels succès, il le doit à un grand nombre de causes dont celle-ci n’est pas la moindre : la parole politique qui, à force d’être vidée de sa substance par les communicants (fidèles adeptes du Cancre), ne peut plus être prise au sérieux. Dès lors, tout est possible, surtout le plus invraisemblable.

    Devant cette série de triomphes du Cancre, il est de bon ton d’en accuser internet. C’est oublier que le complotisme est vieux comme l’apparition de l’homme sur la planète. Ni l’invention de l’imprimerie, ni la diffusion de la radio, ni l’implantation des téléviseurs, ni l’économie du numérique ne l’ont créé. Elles ont permis au Cancre de semer plus vite ses infox ; elles ont aussi favorisé la diffusion de leurs contrepoisons.

    Le Cancre, ce n’est pas l’ordinateur ou le smartphone. Le Cancre, c’est moi.

    Moi qui me fais séduire par le mensonge et qui rejette la vérité comme une vielle peau sans attrait. Et puis, on ne la trouve jamais, cette vérité. Croit-on la saisir, qu’elle s’échappe. Non seulement elle est moche mais elle fuit, la gueuse. Vite, un mensonge pour remplir mon Vide !

    Sur le lit de l’extase vite asséché, le Cancre creuse l’horreur. Chacun le sait désormais. Mais ce savoir n’est d’aucune utilité. Les mêmes bobards qui ont servi de piédestal aux dictateurs et d’étincelles aux guerres, nous sont resservis aujourd’hui, à peine actualisés. L’antisémitisme galopant nous le démontre. Avant 1940, nul ne pouvait connaître la Shoah. Désormais, personne ne peut l’ignorer. Cela n’empêche pas les Soral-Dieudonné, les néofascistes et les salafistes de répéter les vieux discours de Drumont et de Hitler, avec et sans gilets jaunes.

    Raison et déraison

    La puissance du Cancre semble insurmontable. Le repli sous sa tente rationnelle en fesse-bouquant dans l’entre-soi paraît donc bien tentant. Ce serait offrir au Cancre une victoire trop facile, ce qui rendrait le déboulonnage de sa statue encore plus malaisé. Pour s’opposer à la marche du Cancre vers notre malheur, il faudra tenir compte de la force de l’irrationnel pour la capter dans le bon sens, celui de la raison. Il y a de l’irrationnel dans toutes pensées, car nous sommes être de raison et de déraison en même temps. C’est la raison qui nous permet d’organiser le réel. C’est la déraison qui nous pousse à ne pas s’en contenter. Dans le meilleur des cas, elle nous incite à améliorer le réel, à le rendre encore plus vivable. Dans le pire, elle nous pousse à le détruire, à le rendre invivable.

    La vérité seule, est décharnée. C’est la poésie qui lui rend sa carnation, qui fait d’elle non plus un squelette mais un séduisant être de chair. Cela dit, la poésie n’a rien d’un cosmétique pour thanatopracteur. Elle créé l’air qui permet à la raison de respirer. L’humain, tout raisonnable qui soit, a besoin d’archétypes bâtisseurs de mythes pour se développer. La raison raisonnante voulait chasser les archétypes et leurs mythes. Ils reviennent déformés comme autant masques pour le Cancre. La poésie doit donc les restituer dans leur état originel pour qu’ils servent de moteur à la raison. Rassembler ce qui est épars, en nous et dans la société, pour retrouver l’harmonie entre raison et déraison. Assécher ce marais fait de tourbe et de chaos. Et le Cancre sera mis en échec. Au moins, pour un temps.

    Jean-Noël Cuénod