27/01/2011

Epuration religieuse et folie de la pureté

 

C’est fou comme les politiciens adorent les termes hygéniques... Un mot surtout revient de façon — si l’on ose écrire! — récurrente: «épuration».

Sous le nazisme, l’ «épuration raciale» était prônée sur les ondes jusqu’à la transformer en obsession nationale. Staline, lui, a rempli ses Goulags avec «l’épuration de classe». A la Libération, les pays qui avaient été occupés par l’Allemagne hitlérienne ont recouru à l’ «épuration des collabos» qui a parfois conduit à l’exécution sommaire d’innocents par des résistants de la dernière minute. Durant les guerres de l’ex-Yougoslavie, c’est «l’épuration ethnique»—l’adjectif «racial» étant trop connoté— qui a prévalu.

Aujourd’hui, la tendance est à l’ «épuration religieuse». Le 7 janvier dernier, après l’attentat islamiste contre l’église copte d’Alexandrie qui a causé la mort de 21 chrétiens égyptiens, le président français Sarkozy a utilisé cette formule en stigmatisant «un plan particulièrement pervers d’épuration du Moyen-Orient, d’épuration religieuse».

Nicolas Sarkozy n’exagère pas. Les persécutions antichrétiennes se multiplient à un tel rythme, qu’il faut désormais qualifier d’ «épuration religieuse», cette vague de «christianophobie» qui submerge les nations arabes. Le site «missionchretienne.net» constate pour la seule année 2009: «Sur cinquante Etats où les chrétiens sont le plus persécutés, trente-cinq sont des pays où l’islam est majoritaire». Ainsi au Yémen, neuf travailleurs humanitaires ont été kidnappés par des hommes armés. Six d’entre eux n’ont toujours pas été retrouvés. Les corps des trois autres ont été découverts, atrocement mutilés. En Somalie, toujours en 2009, onze chrétiens ont été sauvagement assassinés. L’Iran en a emprisonné 85.
Dès lors, les critiques acerbes des Etats musulmans contre la votation suisse sur les minarets ou la loi française interdisant le port de la burka sur la voie publique rappellent la célèbre interpellation du Christ rapportée par les Evangiles: «Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans le puits de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton puits à toi, tu ne la remarques pas!»

Cela dit, dans une mesure bien moindre qu’au Proche-Orient, «l’épuration religieuse» apparaît aussi comme une tentation dans les pays d’Europe. Tant Blocher que Marine Le Pen veulent bannir les mosquées de nos paysages. On commence par les minarets, et après?

Toute «épuration» déclinée sur le mode politique et religieux relève de cette folie de la pureté qui a conduit l’humanité aux pires horreurs de son Histoire. La blancheur immaculée tourne souvent au rouge sang. Le seul rempart contre l’ «épuration religieuse» est l’instauration de la laïcité comme espace de neutralité confessionnelle. Les pays de l’islam ne sont pas forcément condamnés à ignorer cette notion.

 Après tout, la Turquie, même avec un parti musulman conservateur au pouvoir, a cantonné le religieux dans sa sphère. Demain, si la Tunisie réussit sa révolution démocratique, elle pourra, espérons-le, traduire pour ses voisins le mot «laïcité» en arabe.

Jean-Noël Cuénod

(Ce texte est paru dans cette version en rubrique "Réflexion" de 24 Heures et en version légèrement raccourcie en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève.)

 

11:35 | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : religion, cheristianisme, islam, sarkozy, laïcité | |  Facebook | | |