23/03/2011

Pierre Perret contre Guy Béart: du rififi chez les poètes

pierre-perret-jpg_17961.jpgLes poètes de la chanson française affichent cette camaraderie virile qui sied aux navigateurs de Guy-Beart.jpggros temps. Voilà pour la devanture. Mais, dans l’arrière-boutique, les langues vipérines vibrionnent. Les règlements de comptes entre coteries succèdent aux dérèglements de mécomptes entre ego froissés.
 
Tel est le contexte qui éclaire le procès en diffamation qu’intente le chanteur Pierre Perret à l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur et à l’une de ses journalistes, Sophie Delassein. Les débats ont commencé, mardi 22 mars, à la XVIIe Chambre correctionnelle au Tribunal de grande instance parisien. Ils ont tourné en affrontement entre Pierre Perret et un témoin fort accusateur, Guy Béart, auteur-compositeur-interprète.

Dans un article particulièrement venimeux, paru le 29 janvier 2009 et intitulé «Perret et le pot aux roses», notre consœur accuse l’auteur de Blanche d’avoir pillé Georges Brassens, d’autres poètes et surtout d’avoir inventé ses conversations avec l’écrivain Paul Léautaud entre 1954 et 1956. Elle est péremptoire: «Perret n’a jamais rencontré Léautaud. » Or, le chanteur a maintes fois évoqué ses rencontres avec l’écrivain dans un livre paru en 1972, Adieu Monsieur Léautaud, et un autre, A cappella, plus récent, qui a fait l’objet de l’article du "Nouvel Obs".

Les amis de Brassens sont les ennemis de Pierre Perret

Selon la journaliste, c’est Guy Béart, lors d’un entretien téléphonique, qui l’a conduite à mener une «enquête serrée» sur les affirmations de Perret. Elle a aussi reçu l’appui de fervents connaisseurs de Paul Léautaud et de l’Association des amis de Georges Brassens, groupe qui déteste Pierre Perret, celui-ci ayant écrit quelques lignes peu aimables sur son héros.
 
L’avocat de Pierre Perret, Me Francis Szpiner, une des vedettes du Barreau parisien, s’adresse à Sophie Delassein en lui rappelant qu’en 1972, le célèbre critique Angelo Rinaldi, membre de l’Académie française, écrivait dans les colonnes du Nouvel Obs tout le bien qu’il pensait du livre de Pierre Perret consacré à Paul Léautaud.

Me Szpiner: - Alors, Madame Delassein, pourquoi n’avez-vous pas demandé son avis à un critique aussi avisé qu’Angelo Rinaldi, ancien journaliste de l‘hebdomadaire qui vous emploie?

Sophie Delassein: - C’est vous qui dites que Rinaldi est avisé…

Me Szpiner, levant ses petits bras au ciel en écarquillant les yeux: -Ah Madame vous avez une hiérarchie des sources à laquelle je rends hommage!

Pour démontrer qu’il connaissait bel et bien Paul Léautaud, Pierre Perret remet aux juges deux ouvrages que l’écrivain lui avait offerts. L’un porte cette dédicace écrite à la plume d’oie par Léautaud: «A Pierre Perret, avec des années de retard et mes cordialités. » L’autre est un condensé de l’œuvre de Stendhal où l’on remarque qu’une enveloppe adressée le 4 janvier 1955 à Paul Léautaud a été coupée en quatre pour servir de signet: «Léautaud a voulu ainsi marquer les pages que je devais lire de ce livre qu’il avait préfacé», explique le chanteur aux juges.
 
"Les Suisses ne connaissent pas les chansons de Pierre Perret"

Si Pierre Perret porte avec vivacité ses 76 étés, Guy Béart, lui, déplace ses 80 ans avec plus de lenteur. Et doit témoigner assis. Ce qui ne modère nullement la hargne qu’il porte à son «confrère» en l’accusant d’avoir piqué deux vers à Federico Garcia Lorca: «Un vers, ça va; deux vers bonjour les dégâts!» Alors qu’il produisait une émission télévisée, Guy Béart aurait été contraint par l’écrivain Frédéric Dard à inviter Pierre Perret: «C’est faux. Ils n’étaient pas amis. Frédéric Dard vivait en Suisse. Et personne ne connaît les chansons de Pierre Perret là-bas…» s’insurge-t-il en un grand geste rejetant l’Helvétie aux confins de l’Ouzbékistan ou de la Patagonie méridionale. Pourquoi tant de haine? «Je n’en sais fichtre rien. Il ne peut pas m’encadrer depuis nos débuts à La Colombe», nous a confié Pierre Perret lors d’une interruption d’audience.

Aujourd’hui, la journaliste du "Nouvel Obs" présentera comme témoins les spécialistes de Léautaud. L’écrivain étant mort en 1956, appellera-t-on les tables tournantes à la barre?


ECLAIRAGE

Léautaud surgit d’outre-tombe


On ne lit guère Paul Léautaud (1872-1956) aujourd’hui. On a tort. Son Journal littéraire est un chef-d’œuvre qui éclaire la première moitié du XXe siècle des lettres françaises, écrit d’une plume concise, précise, impitoyable. Tenu en haute estime par Paul Valéry et André Gide, Léautaud a travaillé durant trente-trois ans comme secrétaire général du Mercure de France. Il a ainsi publié le premier poème de Guillaume Apollinaire.
 
Sous le nom de plume de Maurice Boissard, Léautaud rédigeait aussi des critiques théâtrales d’une sécheresse toxique qui ont mis sur le flanc bien des auteurs. Clochard dans l’allure et aristocrate dans l’âme, l’écrivain cultivait son mépris des hommes et son amour des chats dans un taudis empestant l’urine féline à Fontenay, près de Paris. Paul Léautaud est devenu célèbre tardivement en 1950, lorsque Robert Mallet lui a consacré une série d’entretiens radiophoniques qui a connu un succès d’audience considérable. Son ton sarcastique et sa verve voltairienne ont séduit la France qui venait de subir l’Occupation.

Qu’aurait-il pensé de ce procès? Citons cet extrait de ses chroniques théâtrales: «Il fut un temps où on savait se venger d’un bon mot par un autre bon mot, rendre épigramme pour épigramme. » Les juges entendront-ils les ricanements d’outre-tombe de ce clochard céleste?


Jean-Noël Cuénod


Version complète de la chronique judiciaire parue mardi 22 mars 2011 dans 24 Heures.

09:50 | Lien permanent | Commentaires (31) | Tags : pierre perret, guy béart, chanson française, paul léautaud | |  Facebook | | |