05/11/2011

G20: Sarkozy porte-parole d'une Europe allemande

Sur le plan médiatique au moins, le G20 s'est donné un vainqueur, Nicolas Sarkozy. Et pour fêter la fin de ce Sommet de Cannes, le chef d'Etat français a persuadé le président américain Obama de se livrer à un show télévisé, vendredi soir. Dans l'optique de l'élection présidentielle de 2012, l'opération sera sans doute riche en fruits juteux.

Alors que François Hollande, le candidat socialiste à l'élection présidentielle française de 2012, caresse le cul des vaches en Corrèze, Nicolas Sarkozy dialogue d'égal à égal avec le numéro un de la planète. Dès lors, pourquoi ne pas lui conserver sa place de numéro un en France?

Voilà pour la galerie. Pour la réalité, c'est une autre chanson. La crise de la dette a contraint la France à se plier à la politique économique de l'Allemagne. L'Europe a un patron, qui est d'ailleurs une patronne: Angela Merkel. La répartition des rôles au sein du couple franco-allemand semble ainsi réglée: le scénario de la politique européenne est rédigé à Berlin et Paris se charge de la mise en scène.

Ce G20 a surtout illustré, une fois de plus, l'affaissement de l'Europe qui va de Papandéroutes en Berlusconneries. La pauvre n'attire plus que ce mépris honteux réservé aux vieilles actrices.

Quant à la Suisse, elle est l'une des victimes de ce G20. Nicolas Sarkozy n'a pas manqué d'exercer une forte pression sur nos pratiques fiscales et bancaires.

La situation économique est telle en Europe que le secret bancaire paraît plus menacé que jamais. Cela dit, les paradis fiscaux de certains Etats des USA ainsi que les combines bancaires anglaises continueront à faire couler le lait et le miel pour les maîtres de la finance.

Jean-Noël Cuénod

(Version allongée de l'éditorial paru dans la Tribune de Genève samedi 5 novembre 2011)

20:22 | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : g20, dsarkozy, obama, cannes, suisse, secret bancaire | |  Facebook | | |

28/05/2010

La France, l’Algérie et les passions aveugles

Le Festival de Cannes 2010 a été marqué par les tensions, jamais dépassées, entre la France et l’Algérie. Le film de Rachid Bouchareb, «Hors-la-loi» a ouvert le débat sur le massacre de Sétif du 8 mai 1945. Et le Grand Prix du jury a été attribué à «des Hommes et des Dieux» de Xavier Beauvois qui évoque l’assassinat en 1996 par le Groupe islamiste armé (GIA), des moines du monastère de Tibhirine, près de Médéa.
Près d’un demi-siècle après l’indépendance algérienne, arrachée à la suite d’une guerre qui a duré huit ans, les plaies restent vives. Pour qu’elles se cicatrisent, il faudrait que les passions aveugles qui caractérisent l’Histoire croisée de l’Algérie et de la France s’éteignent. Ce qui n’est pas demain la veille, comme l'llustre cette bande-annonce de "Hors-la-loi".

 

 


Certes, Paris a caché sous le tapis bien des actes inacceptables contre les Algériens. Ainsi, la manifestation d’indépendantistes, réprimée violemment le 17 octobre 1961 sur ordre du préfet de la police parisienne Maurice Papon, a été occultée jusqu’au procès de ce dernier en 1998. Encore maintenant, on ignore le nombre exact de morts dont certains avaient été trouvés noyés dans la Seine. Il en va de même pour le massacre de Sétif, les estimations variant de moins d’un millier à... 45 000 morts algériens!

 


Cela dit, si la France doit mettre de l’ordre dans sa mémoire, il en va de même pour l’Algérie actuelle. Or le gouvernement de ce pays reste attaché à une vision mythique et sélective de la guerre d’indépendance. Il faut dire que son président, Abdelaziz Bouteflika, a joué un rôle important durant ce conflit, dans les rangs du Front de libération nationale (FNL), ce qui ne facilite pas la tâche de tous ceux qui souhaitent éclairer les zones — plutôt les continents! — d’ombre.

 


Il faudra bien, tôt ou tard, que l’Algérie évoque la sanglante lutte interne qui a opposé le FLN à l’autre composante indépendantiste, le Mouvement national algérien (MNA) créé par Messali Hadj, qui fut la première figure politique à défendre la séparation d’avec la France, alors que cette idée était encore ultraminoritaire au sein même des musulmans

 


Les deux mouvements se sont livrés à des règlements de compte fratricides. Cette «guerre civile» poursuivie à l’intérieur de la guerre d’indépendance aurait provoqué la mort de 4 000 personnes. Mais là aussi, les données exactes restent dans l’ombre.
De même, l’Algérie devra s’expliquer sur le rejet des Juifs, installés pourtant dans ce pays depuis des temps immémoriaux. Ainsi que sur les attentats commis par le FLN contre des civils, femmes et enfants.

 


Le combat pour l’indépendance algérienne était une cause juste. La présence française sur cette terre marquée par le colonialisme devait prendre fin. Des militants du FLN ont fait souvent preuve d’un courage impressionnant sous la torture de la soldatesque.
Mais ces actes de bravoure ne sauraient servir de paravent. Après avoir réclamé de la France qu’elle fasse œuvre de mémoire, l’Algérie sera conduite à son tour devant sa face ténébreuse. Libérées enfin de leurs fantômes, ces deux nations pourront alors partir sur un autre pied. Ces sœurs ennemies sont condamnées à s’entendre.

01/05/2010

Présenté au Festival de Cannes, "Hors-la-Loi" fait déjà polémique

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                              Photo: Cette co-production franco-algérienne réunit quatre des cinq acteurs d’  «Indigènes » qui avaient décroché collectivement le Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2006 : Sami Bouajila, Jamel Debbouze, Roschdy Zem et Bernard Blancan

La France éprouve encore de la peine à pacifier sa mémoire algérienne. Une nouvelle polémique le prouve. Le député des Alpes-Maritimes Lionnel Luca — qui appartient à l’aile droite du parti présidentiel UMP — part en guerre contre le film du cinéaste franco-algérien Rachid Bouchareb (1), «Hors-la-loi», et sa sélection officielle au Festival de Cannes qui se déroulera du 12 au 23 mai.

L’œuvre du créateur des «Indigènes» évoque le massacre de Sétif qui a éclaté au Nord-Est de l’Algérie alors française, le 8 mai 1945 et qui a provoqué la mort de milliers d’Algériens musulmans et d’Européens. Le nombre exact des victimes oscille entre 1 165 (version officielle des autorités françaises), 17 000 (estimation des services secrets américains) et 45 000 (version officielle des autorités algériennes actuelles).

De son propre aveu, le député Luca n’a pas visionné le film. Il se fonde sur les interviews de Bouchareb pour attaquer le réalisateur, le traitant «d’irresponsable qui met le feu aux poudres de manière insupportable» et l’accuse de «falsification» de l’Histoire.

Pour alimenter sa colère, l’élu utilise également un rapport du général Gilles Robert, chef du Service historique de la Défense, qui a étudié le scénario de Rachid Bouchareb et le juge truffé «d’erreurs et d’anachronismes». Le général précise: «Le réalisateur veut faire croire au spectateur que le 8 mai 1945 à Sétif, les musulmans ont été massacrés aveuglément par des Européens. Or, ce jour-là, c’est le contraire qui s’est produit.»

Le massacre oublié


Le massacre de Sétif a longtemps été occulté. Si l’on résume le travail des historiens, voilà ce qui se serait passé ce 8 mai 1945, au moment où l’Allemagne nazie signe l’armistice avec les alliés. Emmenés par des militants du PPA clandestin (Parti du peuple algérien), une dizaine de milliers de musulmans défilent pour célébrer la victoire mais aussi, réclamer l’indépendance. Saal Bouzid (26 ans) brandit le drapeau algérien vert et blanc. La police tente d’arracher l’emblème, en vain. Un policier tire. Bouzid est mortellement atteint. Les manifestants sortent des couteaux. Les forces de l’ordre tire encore. D’autres musulmans tombent. C’est alors que, pour se venger, des protestataires poignardent et tuent des Européens.


Sétif est déclaré en état de siège. Durant trois jours, des policiers et les milices de colons vont se livrer à de sanglantes «ratonnades» dans toute la région. Le calme n’est rétabli que le 22 mai après d’humiliantes cérémonies publiques de reddition des musulmans. La première étape vers l’indépendance a été franchie ce jour-là.

C’est dire l’importance de cet événement, tant pour la France que pour l’Algérie. «Hors-la-Loi» et la polémique qu’il suscite offrent donc l’occasion d’éclairer cette zone d’ombre historique.