27/09/2017

Pourquoi tant d’amour en politique ? (+Vidéo)

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 Embrassade entre Brejnev et le patron de l'Allemagne de l'Est Honecker. La guerre n'était pas froide pour tout le monde.

C’est devenu un tic et même un média-tic. Chaque fois que le sujet de l’Europe est abordé, les médias hexagonaux glorifient le « couple franco-allemand ». A l’issue du discours d’Emmanuel Macron à la Sorbonne, les débordements conjugaux gaulo-teutons n’ont pas manqué d’envahir gazettes, numériques ou non, boites à babil et étranges lucarnes[1]. Mais pourquoi tant d’amour en politique ?

Cette passion française pour le voisin germanique n’est d’ailleurs guère partagée. A l’image du couple, les médias d’outre-Rhin préfèrent celle du « moteur franco-allemand ». Mercédès plutôt que Pénélope.

La Françallemagne n’est pas le seul domaine qui voit fleurir les métaphores amoureuses. Dès qu’un président français entretient de bonnes relations avec un autre chef d’Etat, la sphère politico-médiatique évoque aussitôt un « flirt » (moult télés et radios ont même parlé d’un « flirt entre Macron et Trump », c’est dire si la métaphore est filée dans ses derniers retranchements !) ; une « idylle, si le « flirt » devient plus poussé ; voire des « fiançailles » si l’« idylle » est en voie de d’être consommée. Et si elle est consumée ? Eh bien, les gazettes déploreront le « désamour » qui commence à s’installer entre les deux pays et craindront une « rupture » et même un « divorce » ! Sortez vos mouchoirs… Mais rassurons-nous d’emblée car, les mœurs évoluant, les « ménages à trois » deviennent plus fréquents, à l’instar de ce titre du Monde : « La Chine et la France dans un ménage à trois avec l’Afrique ». La polygamie et la polyandrie ne sont pas loin.

Il fut un temps où ce genre de clichés cucul-la-praline était l’objet d’une traque impitoyable de la part des correcteurs. Aujourd’hui, ces derniers sont de moins en moins nombreux, quand ils n’ont pas disparu. Hélas ! Mais ce phénomène n’explique pas à lui seul cette fâcheuse tendance à ramener les débats politiques sur le terrain de l’affectivité et des relations conjugales ou extraconjugales. Comme si la politique devait rester claquemurée dans les alcôves et chambres à coucher.

Je vois d’ici les machos piétiner sur leurs gros sabots et mettre ce sentimentalisme journalistique sur le compte de la féminisation de la profession. Rien n’est plus faux ; les hommes se montrent tout aussi prompts que leurs consœurs à nous servir du sirop de mièvrerie. Ce n’est pas une affaire de genres mais plutôt de formation et, surtout, de climat idéologique.

L’amour sorcier du pouvoir

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Jadis, les journalistes venaient des horizons les plus divers. Certains sortaient des facs de lettres, de droit, d’économie, ou même de théologie, voire de professions aussi variées que la comptabilité, les assurances etc. D’autres provenaient de la filière des typos. Chacun arrivait donc avec son bagage particulier pour accomplir son stage et disposait des résistances naturelles pour éviter le formatage. Aujourd’hui, une grande partie des journalistes, voire la majorité, s’est coulée directement dans le moule des écoles professionnelles, sans avoir disposé de ce temps d’expériences d’adulte hors de la sphère des médias. D’où risques accrus de formatage qui induit les uns et les autres à se copier.

Cela dit, des causes plus profondes expliquent sans doute cette omniprésence de la métaphore sentimentale. Elle permet de distraire les citoyens en posant un voile de mariée sur la réalité des rapports de force politiques. Chaque époque à ses contradictions. La nôtre consiste à mettre en scène la violence et à prôner l’euphémisme consensuel dès que le pouvoir est en jeu. La violence développe un aspect hypnotique qui est utilisé par la publicité pour faire tourner la machine commerciale. Mais dès qu’il s’agit d’interventions sur le terrain politique, la violence doit retourner à la niche, de peur qu’elle embrase toute la société. D’où la tentation de dédramatiser les jeux de pouvoirs en les érotisant. Dans cet exercice, la France semble mieux armée, de par sa longue culture courtoise, que d’autres sociétés plus rugueuses. La métaphore sentimentale en politique permet donc de contenir la violence sous-jacente dès qu’il s’agit de rapports de force.

 Mais elle peut aussi aller à fin opposée. La sphère médiatique, en réduisant tout à la sentimentalité, risque d’attirer le contraire de celle-ci, la haine. Le tout est donc de faire preuve de mesure en disant les choses telles qu’elles sont, sans chichi. Evidemment, ce n’est pas très sexy.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO

Et un petit coup de « Foule sentimentale » pour la route !

 

[1] Hommage à l’inventeur des deux dernières formules, l’ancien directeur du Canard Enchaîné, feu Roger Fressoz, alias André Ribaud, inoubliable rédacteur de la chronique des années gaulliennes, « La Cour ».

17:51 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : europe, france, allemagne, merkel, macron, amour | |  Facebook | | |

22/05/2014

Sarko-le-Bref n’aime pas les petits (Les Jeudis du Plouc)

 Sarko-le-Bref a un problème avec les petits. Un problème de taille : il ne les aime pas. Dans sa longuissime 2014.jpgtribune libre qu’il a adressée au Point, ce mépris surgit à maintes reprises comme un démon mal refoulé.

Photo prise au Carnaval de Düsseldorf

Sa grande idée est la création d’une Europe à deux vitesses. Plus d’intégration pour les dix-huit pays de la zone euros et moins d’intégration pour les autres. Ce projet n’a rien de nouveau ; il est partagé par un grand nombre d’acteurs politiques. Il repose sur un évident constat: l’Union européenne ne peut pas poursuivre selon son actuelle configuration. Le fait de partager une monnaie contraint à l’intégration.

Certes, mais quelle intégration ? La famille politique de Nicolas Sarkozy s’est toujours opposée à une Europe fédérale et l’ancien président de la République ne déroge pas à cette règle. L’intégration qu’il propose ménage un espace placé sous la domination conjointe de la France et de l’Allemagne. Citons-le :

 

Je plaide clairement pour la création d’une grande zone économique franco-allemande cohérente et stable au cœur de la zone euro qui nous permettra d’abord de mieux défendre nos intérêts face à la concurrence allemande en gommant nos handicaps fiscaux et sociaux et qui nous permettra ensuite de prendre le leadership des dix-huit pays qui composent notre union monétaire.

 

Voilà qui a au moins le mérite de la franchise, assortie d’une certaine dose de candeur. En effet, si cette zone aurait pour effet ­– comme le soutient Sarkozy – de mieux défendre les intérêts français vis-à-vis de l’Allemagne, il serait étonnant que cette dernière accepte d’entrer dans une zone économique dont l’un des buts serait de réduire ses avantages!

De même, l’ex-président français ne manque pas d’air (il faut dire que cet élément ne lui a jamais fait défaut) lorsqu’il propose aux seize autres pays de la zone d’accepter la domination franco-allemande. Croit-il sérieusement que ce leadership – pour reprendre son sabir – passera comme une lettre à la poste aux Pays-Bas, en Belgique, Italie, Espagne, Danemark, Pologne et auprès de tous les autres Etats de la zone euro ? Il risque fort de se faire rétorquer qu’avant de dominer l’Europe, Paris ferait bien de balayer devant sa porte et de construire des trains aux dimensions de ses gares!

Ce culot ainsi exprimé révèle la persistance au XXIe siècle du vieux fonds impérialiste de la droite bonapartiste. L’héritage culturel, historique et politique que porte Sarkozy veut faire de la France la nation qui dirige les autres. Mais ce rêve s’est écroulé à la fin des guerres napoléoniennes et il s’est définitivement évaporé en juin 1940. Pour cette partie de la droite française, ce rêve pourrait reprendre forme s’il se fixe sur la puissance économique allemande. Berlin aux fourneaux et Paris aux commandes. Et les autres, qu’ils suivent et se taisent. Ils n’existent que pour faire de la figuration. D’ailleurs, Nicolas Sarkozy le leur signifie sans ambiguïté:

 

Ce n’est faire injure ni à Chypre, ni à Malte, ni au Luxembourg que d’affirmer que leurs responsabilités ne sont pas les mêmes (…) Je le dis aux dirigeants français comme allemands, le leadership n’est pas un droit, c’est un devoir. C’est à l’Allemagne et à la France d’assumer la plus grande part de la responsabilité dans la conduite du gouvernement économique de la zone euro.

 

Nicolas Sarkozy montre ainsi à quel point lui et sa famille politique sont incapables de comprendre les principes qui régissent le fédéralisme. Celui-ci puise sa force, non pas dans la domination d’une partie sur les autres, mais dans la concertation entre les parties. Les petites entités peuvent participer à la direction de  l’ensemble grâce à des mécanismes que chaque Etat fédéral a mis au point pour compenser la puissance des entités plus importantes.

 

Basée sur la domination de deux Etats sur les seize autres, l’Europe centralisatrice de Sarkozy se situe donc aux antipodes d’une Europe fédérale, seule à même, si elle voit le jour, d’assurer l’harmonie entre toutes ses composantes.

De plus, le tandem dominateur proclamé par le ci-devant président fait un peu alliance de l’aveugle et du paralytique. Dans ces conditions, on voit mal comment l’Europe sarkozienne pourrait avancer. Surtout, si c’est le paralytique qui porte l’aveugle.

 

 

Jean-Noël Cuénod

 

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Débat sur I-Télé à propos de la tribune de Nicolas Sarkozy dans Le Point 

 

 

17:33 | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : nicolas sarkozy, france, allemagne, europe | |  Facebook | | |

17/06/2012

François Hollande über alles!

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Le président François Hollande ne pouvait rêver meilleur résultat aux élections législatives françaises. Son Parti socialiste détient à lui seul la majorité absolue de la nouvelle Assemblée nationale. Il n'aura donc pas besoin des quelque vingt députés «verts» pour faire passer ses réformes. Quant au Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon, il est bien diminué. Avec une petite dizaine de députés, il ne comptera guère et ne pourra même pas former un groupe. Mélenchon était le caillou dans la chaussure de Hollande, le voilà rejeté à son destin de gravier.

Les socialistes détiennent désormais tous les leviers de commande. Majoritaires au Sénat, majoritaires absolus à l'Assemblée nationale, majoritaires dans les départements (6 sur 10 sont dirigés par des élus du PS), majoritaires écrasants dans les régions (21 sur 22). L'ennui, avec une telle domination, est que le parti présidentiel ne peut que perdre une si flatteuse position aux prochaines élections, notamment aux municipales en 2014.

François Hollande dispose ainsi d'une stature qui lui permet de parler haut, hors de France. Il va sans doute devenir le leader de l'Europe du Sud face à Angela Merkel, championne de l'Europe du Nord. Pour l'Hexagone, c'est une situation périlleuse certes, mais tout de même plus porteuse d'espoir que celle de pâle second de l'Allemagne qui était la sienne sous Nicolas Sarkozy.

Le débat européen continuera à opposer la France, tenante de la relance économique, à l'Allemagne, gardienne de l'orthodoxie budgétaire. François Hollande peut désormais exciper du soutien massif de son peuple pour avancer ses pions face à Angela Merkel. Mais le président français sait bien qu'un compromis est inévitable et il n'est pas homme à jouer les jusquauboutistes. Sa victoire lui donne l'assurance nécessaire, à la fois de pousser son avantage face à la chancelière fédérale et de faire accepter le compromis franco-allemand au parlement.

D'ailleurs, les positions entre Hollande et Merkel ne sont pas si opposées que cela. Mardi dernier, au Conseil économique, social et environnemental, le président français a bien averti que la relance économique ne pouvait pas naître de la dépense publique. La phrase est passée inaperçue dans les médias français, tout émoustillés par l'affaire Tweeterweiler. Mais elle constitue une rupture historique dans le discours, jusqu'alors keynésien, des socialistes.

Des mesures de restriction budgétaire se préparent donc en France. Grâce à sa victoire aux législatives, François Hollande pourra les faire voter par le parlement. Mais il devra alors faire face au mécontentement qui risque de s'exprimer dans les rues ou par le truchement de grèves sauvages. Le dialogue social promis par le nouveau pouvoir deviendra une ardente nécessité.

Jean-Noël Cuénod

 

08/05/2012

François Hollande au pied de la citadelle Merkel

François Hollande n'a pas le temps de souffler. Il sera investi dans sa fonction présidentielle mardi prochain. Mais dès maintenant, les dirigeants des principaux pays européens le poursuivent de leurs appels téléphoniques. Voilà le nouveau président français sommé de prendre position sur le pacte budgétaire adopté par vingt-cinq Etats membres de l'UE. Les fameux marchés financiers s'impatientent, ce qui rend nerveux les dirigeants d'une Europe fragile.

François Hollande veut renégocier ce pacte qui prône l'austérité budgétaire. Jusqu'à maintenant, la chancelière allemande refusait même d'entrer en matière. Mais l'échec de son allié Nicolas Sarkozy, s'ajoutant aux six autres changements à la tête de pays membres de l'Union, change la donne. Désormais, Angela Merkel sait qu'elle peut connaître à son tour la défaite aux élections législatives allemandes de septembre 2013.

François Hollande a donc un petit atout à jouer afin d'ajouter au «pacte d'austérité» un volet destiné à prendre des mesures en faveur de la croissance. Alors que Nicolas Sarkozy avait brûlé toutes ses cartouches en acceptant d'emblée les positions allemandes, le nouveau président français peut arguer de sa victoire pour persuader Angela Merkel d'accepter un protocole «croissance» à ce pacte budgétaire. Mais il devra s'allier à d'autres dirigeants européens, à commencer par Mario Monti.

Certes, le président du Conseil italien souhaite, lui aussi, que l'Allemagne assouplisse sa position et accepte d'allier croissance et rigueur. Mais le libéral italien et le socialiste français parlent-ils de la même croissance? Quand l'un s'efforce de libéraliser l'économie, l'autre veut financer des grands travaux. François Hollande et Mario Monti devront donc se mettre d'accord sur leur définition du mot «croissance» avant de monter à l'assaut de la citadelle berlinoise.

 

(Cet éditorial a paru mardi 8 mai dans la Tribune de Genève. Le plouc le reprend à l'attention, notamment, de ses amis français)

15:22 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : france, italie, allemagne, europe, crise | |  Facebook | | |