06/04/2017

Afrique(s): Tchicaya U Tam’si, le poète du corps-monde

Afrique(s). Avec ce pluriel bien singulier, le Printemps des Poètes 2017 – qui s’est terminé le 19 mars à Paris – a fait d’une pierre multiples coups. Il a mis en lumière les poésies africaines qui nourrissent de sève lumineuse le verbe de la Francité, notion qui déborde largement de l’Hexagone. La mentalité coloniale encrassant encore bien des discours, ce continent est trop souvent perçu comme un seul bloc que l’on peut déplacer ici ou là au gré de ses préjugés. De triste mémoire, le sarkozien Discours de Dakar fut l’illustration de cette arrogance paradant sur la bourrique de l’ignorance. Or, les Afriques foisonnent, fourmillent, irriguent le monde de tous leurs sangs multicolores.

Ce Printemps des Poètes a rendu un hommage particulier aux deux grandes figures des poésies africaines, Léopold Sédar Senghor et Tchicaya U Tam’si. Si l’un est resté célèbre, l’autre est aujourd’hui oublié en Europe. Il était donc temps de remettre au soleil les textes de ce poète du corps-monde.

De son prénom officiel Gérald-Félix, Tchicaya est né en 1931 à Mpili dans le Congo alors français. Son père, Jean-Félix est un homme politique de premier plan, instituteur et sous-officier de la France Libre durant la Seconde Guerre mondiale. Elu député à l’Assemblée constituante en 1945, le père du poète restera membre du parlement français jusqu’en 1958.

 Un père impressionnant mais très encombrant qui arrache son fils de la chaleur maternelle pour l’envoyer « se faire éduquer » en métropole. Il sera magistrat et tiendra un rôle éminent dans le Congo indépendant qui se dessine. Mais Gérald-Félix ne l’entend pas de cette oreille. Ni d’une autre d’ailleurs… Il quitte le lycée à 17 ans, juste avant de passer son bac, pour vivre de poésie et survivre de petits métiers en France. L’exemple de Rimbaud souffle partout et frappe quiconque à une âme pour le suivre.

De cette enfance contrariée, mais solidement instruite, Tchicaya fils restera marqué par une autre épreuve : une malformation du pied gauche qui l’a fait souffrir, l’empêchant de partager les jeux de ses copains.

La petite feuille qui parle pour son Afrique

Son premier recueil Le Mauvais sang paraît en 1955 aux Editions Caractères à Paris et sera salué par Léopold Sédar Senghor. En 1957, le jeune poète prend pour nom Tchicaya U Tam’si (qui signifie en langue bantoue « petite feuille qui parle pour son pays. ») et retourne dans son pays d’origine qui vit, comme ses voisins, les convulsions des indépendances. Il sera la plume de Patrice Lumumba, le leader des indépendantistes du Congo ex-Belge. Après l’assassinat de Lumumba dans d’horribles conditions, Tchicaya U Tam’si regagne la France et occupera plusieurs postes au siège parisien de l’UNESCO. Il peut ainsi vivre et écrire en toute indépendance, non sans éprouver cette déchirure dont souffrent tant d’auteurs africains : ils chantent leurs pays mais c’est en Europe que se trouvent la plupart de leurs lecteurs. Le 22 avril 1988, Tchicaya U Tam’si meurt à 56 ans, à Bazancourt, dans l’Oise, bien loin de ses terres.

En novembre dernier, L’Harmattan a pris l’excellente initiative de rééditer en un seul volume, trois œuvres poétiques majeures : Le Mauvais sang, Feu de Brousse et A Triche-cœur.

Dans son premier recueil (Le Mauvais sang), Tchicaya U Tam’si reste encore dans le jardin des rimes classiques françaises mais avec des ruptures dans la métrique. Il y pousse d’étranges lianes dans ce jardin, des lianes au sève de sang, de mauvais sang :

Pousse ta chanson – Mauvais sang – comment vivre

l’ordure à fleur de l’âme, être à chair de regret

l’atrocité du sang fleur d’étoile, nargué

Des serpents dans la nuit sifflaient comme des cuivres.

 

Dans ce recueil écrit en métropole, la pluie intervient souvent, comme des larmes venues du froid et qui coulent sur un pays maternel, solaire et lointain. Une pluie qui fait ce bruit de gouttes d’eau sur une plaque chaude :

Seul j’écoute, je doute, il pleut et c’est certain

Comme seul l’oiseau au plus fort des tragédies,

je chante pour n’être pas vaincu à la fin.

 

Le poète chante dru. C’est le vrai, dans toutes ses dimensions, qu’il étreint. Le cœur est aussi un viscère, non ? Dans ce quatrain, Tchicaya se rappelle aussi son infirmité à la jambe gauche :

Ils ne conviendront pas qu’enfant, j’eus les boyaux

durs comme fer et la jambe raide et clopant

j’allais terrible et noir et fièvre dans le vent

L’esprit, un roc, m’y faisaient entrevoir une eau.

Afrique à bras le corps

Avec Feu de Brousse et A Triche-cœur, le poète saute par-dessus la barrière du jardin et s’ébroue dans sa brousse. La poésie prend ses Afriques à bras le corps :

j’écume je meurs fleuve sans lames

qui me venge des poissons apathiques

ô mes fleuves

je vous rends l’eau salée

de mes pores.

 

La nuit africaine est une veine qui bat à sa tempe, comme un signe que donnerait le corps, un signe qui montre que tout est possible :

venez ce soir

ma tête est parfumée

ma sueur c’est de la bonne résine

venez ce soir allumez vos lampes

 

la nuit viendra,

mon âme est prête toute.

 

Lorsque les lampes font comme des étoiles terrestres, on se met à contempler ses paumes pour y déceler des pistes dans la jungle personnelle :

où mènent-elles

toutes ces lignes dans ma main ?

 

Et le dans Feu de Brousse, le mauvais sang revient :

j’ai donc eu mon mauvais sang.

 

Mais il vient d’où, ce mauvais sang ? De l’enfance à l’ombre d’un père soleil qui trace votre destin sans rien vous demander ? De cette mère dont vous avez été arraché à la chaleur pour être jeté dans le froid de la métropole ? De cette jambe qui fait souffrir ? De ces Afriques trahies par tous et même par les siens ? Des Afriques dévorées à laides dents (A Triche-Cœur) :

un charnier ouvre un festin

où l’on mange ses viscères d’abord

puis ses bras puis sa mémoire (…)

 

où l’on y boit la lente chanson du rossignol.

 

Le poète est l’arbre et le sanglier, le ciel et la fange, la rose et son fumier :

par l’épée ta moisson

sera sans ivraie rêve

ô sanglier mon cœur

 

il y avait le ciel bleu

il était dans ma bauge

 

il a culbuté l’arbre

que j’étais dans le vent.

Poète révolutionnaire authentique

 Engagé en faveur de l’indépendance du Congo, des Congos plutôt, et de toutes les Afriques, le poète n’a pas mis en vers ses programmes politiques, suivant en cela l’exemple de René Char – résistant et poète mais pas poète et propagandiste – avec lequel Tchicaya U Tam’si a souvent été comparé.

Chez Tchicaya, le corps ne fait pas partie de la nature ; il est la nature. Abolie, cette occidentale hiérarchie de supermarché qui divise en catégories distinctes les éléments de la nature et place l’Homme (et un cran au-dessous, la Femme) comme un dieu séparé d’une nature qu’il n’a même pas créée mais qu’il soumet à son profit, en aveugle avide !

En explosant cette hiérarchie, en abattant les murs, en plaçant l’humain dans l’unité qui est sa véritable nature, dans tous les sens du terme, Tchicaya U Tam’si prouve qu’il est un poète révolutionnaire. Authentiquement révolutionnaire, contrairement à ceux qui, se prétendant tels, ne font que proclamer des slogans aussitôt oubliés. En cela, Tchicaya U Tam’si rejoint un autre poète révolutionnaire, Benjamin Péret, l’inconnu le plus célèbre du surréalisme.

Tchicaya U Tam’si. Son nom fait encore vibrer toutes nos savanes.

 Jean-Noël Cuénod

 (Cet article a été également publié par AGORA FRANCOPHONE http://www.agora-francophone.org) 

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Poème dit par l'auteur

Bibliographie

 

Gallimard est en train de publier ses œuvres complètes (collections «Continents noirs»). Pour le moment deux volumes sont sortis :

 

Tome 1 – J’étais nu pour le premier baiser de ma mère.

Tome 2 – La Trilogie romanesque ( Les Cancrelats, Les Méduses, Les Phalènes)

 

L’Harmattan- Littérature a publié dans sa collection « Poètes des cinq continents » en un volume les trois recueils Le Mauvais sang, Feu de Brousse et A Triche-cœur.

 

Tchicaya est aussi auteur de théâtre :

  • Le Zulu suivi de Vwène Le Fondateur, Nubia, 1977.
  • Le Destin glorieux du maréchal Nnikon Nniku, prince qu'on sort, Présence africaine,1979.
  • Le Bal de N'dinga, éditions L'Atelier imaginaire/Éditions L'Âge d'Homme : Tarbes,1987.

 

A recommander la lecture de Tchicaya U Tam’si, le viol de la lune. Vie et œuvre d’un maudit, biographie rédigée par Boniface Mongo-Mboussa. Editions Vents d’ailleurs.

 

 

 

 

 

18:13 Publié dans Poésie L'Or du temps | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poésie, afrique | |  Facebook | | |

13/03/2013

Déplaçons l’Académie française à Dakar!

 

A Paris, le franglais a désormais acquis son droit de cité, à défaut de recevoir ses lettres de noblesse. Métro, bistrots, salles de rédaction bruissent de ces termes anglo-mollassons tels que l’omniprésent «cool», le flasque «just (prononcez: «djeuste») pour le fun», le sciant «you see?» le tendance «brainstormer», l’ambigu «le pipe» (prononcez: «païpe»; il se rapporte à un projet dans le «païpe-laïne»), l’agaçant «surbooké», l’angoissant «outplacement» (reclassement professionnel), le couple festif «after work» et «happy-hour» (il s’agit des «drinks» proposés à bon marché par les bars à certaines heures lorsque les cadres mal rasés s’imbibent après le travail). Et la ville de Toulouse a choisi pour slogan « So Toulouse » (« to loose » ?)

 

Lorsque la ministre Christine Lagarde régnait sur Bercy, le signataire de ses lignes recevait des communiqués en anglais. Les banques françaises continuent d’en faire de même. Dans les deux cas, le but serait de satisfaire les correspondants étrangers. Merci, pour les journalistes africains, québécois, belges, suisses et autres francophones! Un grognon réclame-t-il des Français qu’ils parlent français? Le voilà aussitôt rangé au rayon «ringards», pardon, «has been».

 

Que fait la gardienne de la langue, l’Académie française? Elle roupille dans ses habits verts, au lieu de monter au créneau et de proposer des mots nouveaux pour franciser les termes issus des nouvelles technologies. Les Québécois, eux au moins, ont pris des mesures énergiques en imposant le français sur leur territoire, ce qui a permis à une île francophone de subsister dans un océan anglo-saxon.

 

Délocalisons donc l’Académie à Québec ou, mieux, à Dakar ou dans une autre grande capitale de l’Afrique francophone puisque l’avenir de notre culture se joue dans ces métropoles émergentes. On y parle un français vivant, chatoyant, vibrant et qui se révèle d’une bien plus grande richesse que le lamentable sabir des Parisiens du XXIe siècle. Les Africains savent adapter la langue aux usages actuels en choisissant des formules à la fois efficaces, drôles et poétiques. Ainsi, un «digaule» désigne-t-il un homme de grande taille, en référence au général de Gaulle. Le «smartphone» est appelé «le circulaire» (on peut circuler partout grâce à lui), une «station-service» devient une «essencerie», les «tongs» sont des «sans-confiance» ou des «en-attendant» (en attendant d’acheter de véritables chaussures). Et un Africain ne soigne pas son «look», il «fait la beauté».

 

Contrairement au français des Africains, le franglais n’a rien d’inventif, il n’est qu’une copie servile de l’idiome dominant. Pour s’enrichir, le français doit certes se frotter à d’autres langues, mais tout en restant lui-même. Amis du Québec et de l’Afrique, sauvez notre langue!

 

Jean-Noël Cuénod

 

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Premier président du Sénégal, le poète Léopold Sedar Senghor a siégé à l’Académie française.


Léopold Sedar Senghor lit deux Poèmes par mouche45

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24/05/2010

Fête rue Doudeauville

montmartre0510.jpgC’est la fête, dimanche de Pentecôte, rue Doudeauville, dans le quartier de la Goutte d’Or, au pied de Montmartre. Paloma et Didier Royant inaugurent leur « Gamin de Paris », un bistrot qui réveille la tradition du genre. L’assiette est auvergnate, donc copieuse et goûteuse, avec la cochonnaille du Père Miton qui est au boudin noir ce que le maillot jaune est au cyclisme. Les produits chimico-dopants en moins. Et le parrain de l’établissement est le célébrissime cabaretier Michou au brushing de neige bleutée.

 


Le décor évoque le folklore montmartrois, sans pour autant faire dans le faux vieux, grâce aux remarquables peintures murales et sur vitre de Gabriel Szeles qui est un peu le Diego Riviera des restaus parisiens qu’il décore en s’inspirant de l’âme des lieux. Szeles est aussi un remarquable peintre « de tableaux » mais qui, en loup libertaire, préfère le secret de son atelier aux pia-pias des vernissages et le piano de sa compagne Caroline Cuny à la grosse caisse médiatique. Un homme libre, quoi. Un spécimen dont la rareté serait à préserver s’il y avait un WWF pour les bipèdes.

Photo: "C'est la fête à tout le monde, ici!" 


Ce bistrot détonne dans ce quartier aux allures africaines où l’on slalome sur les trottoirs entre les superbes fessiers des mamas en boubous multicolores, qui marchandent âprement le régime de bananes plantains,  et les étals branlants des vendeurs, qui opposent la patience commerciale à l’impétuosité économe de leurs clientes. Mais ce « Gamin de Paris » trouve parfaitement sa place dans ce Sud transplanté au Nord de la Ville-Lumière.

 


D’ailleurs, en ce dimanche festif, tout le monde se mélange Maghrébins, Africains noirs, Parisiens couleur navet, lorsque les « Petits Poulbots » en costumes (photo) font battre tambours en l’honneur du nouveau bistrot. Les gamins de toutes couleurs sont ravis, pendant que leurs parents tchatchent et photographient dans la bousculade et la chaleur d’un mois de mai jusqu’alors frileux.
Dans l’épicerie africaine d’à côté, c’est aussi la fête, celle de la patronne, qui danse avec ses copines. Hop, une petite photo ! Mais voilà qu’un grand escogriffe s’avance, menaçant, vers Le Plouc et son modeste portable : « Pas de film. Compris ? ». Mais l’épicière le renvoie aussitôt dans l’arrière-boutique : « Le magasin, il est à moi. Et la patronne, c’est moi, personne d’autre ! Alors, si vous voulez photographier, allez-y. Pas de problème. C’est la fête à tout le monde, ici ! »

 


Le soir tombe sur un personnage étonnant aux baskets d’un jaune doré pétant, le poète Rabah Medhaoui. Devant « Au Gamin de Paris », il récite, comme personne, le poème en prose de Baudelaire « L’Etranger ».


Jean-Noël Cuénod

13:30 | Lien permanent | Commentaires (179) | Tags : fête, montmartre, goutte d'or, paris, afrique, cultures | |  Facebook | | |