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  • La politesse, un acte révolutionnaire

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    Le Plouc va vous entretenir d’un truc vachement ringard, la politesse. Décalée, dépassée, délaissée, la politesse, dans une société médiamercantile qui atomise les nouveaux esclaves en une myriade de communautés hostiles, voire ennemies au sein même des nations. Se situant à l’inverse de cette tendance, la politesse est donc devenue un acte révolutionnaire.(Dessin de Phil Umbdenstock - DNA)

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  • Affaire Vincent Lambert : où est l’amour ?

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    Faut-il laisser Vincent Lambert s’en aller ou le maintenir en survie artificielle ? Où est l’amour, la compassion dans ce chaos médiatique où chacun y va de son avis, d’autant plus péremptoire qu’il est fondé sur l’ignorance ? Une chose au moins est certaine : cette affaire en dit long sur l’état de notre société.

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  • Les maux des mots en politique

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    Rien de tel qu’une campagne électorale pour constater à quel point les mots ont été vidés de leur substance première afin d’être rempli d’insignifiances. Les termes de « capitalisme » ou « aliénation» souffrent, notamment, de ces maux des mots. Le virus coupable s’appelle « euphémisation ».

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  • Quatre Français sur dix espèrent la révolution

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    Depuis la crise des Gilets Jaunes, les Français ont la tête près du bonnet phrygien. Un récent sondage IFOP diffusé par le site libéral Atlantico le confirme : 39% d’entre eux estiment que la révolution est le meilleur moyen pour changer la situation que traverse actuellement l’Hexagone.

    L’intérêt particulier de ce sondage réside dans le fait qu’une batterie de questions relatives aux sentiments des citoyens vis-à-vis de leurs dirigeants a été posée, non seulement en France mais aussi dans cinq autres Etats européens : Allemagne, Autriche, Italie, Espagne et Pologne (cliquez ici pour obtenir ce sondage en entier). La comparaison est donc aisée: la France est le seul pays à souhaiter l’émergence d’une vague révolutionnaire. Les autres Européens se montrent nettement moins enthousiasmés par l’arrivée du Grand Soir. L’option révolutionnaire est choisie par 20% des Allemands, 14% des Autrichiens, 13% des Espagnols, 28% des Italiens et 14% des Polonais.

    L’option réformiste pour changer les choses est plébiscitée par 81% des Polonais et 79% des Espagnols, largement approuvée par 60% des Italiens, 62% des Autrichiens et 57% des Allemands. En revanche, elle n’est espérée que par 50% des Français.

    Une révolution aux couleurs indécises

    440px-Revolution_Nationale_propaganda_poster.jpgIl reste à déterminer la couleur politique que pourrait prendre cette révolution hexagonale. Et là, tout se complique : 67% des électeurs prêts à voter France Insoumise (extrême gauche) aux prochaines élections européennes et 71% de ceux qui choisiront la liste Rassemblement National (extrême droite) adoptent l’option révolutionnaire. Difficile de trouver un plat commun pour la révolution à la mode Mélenchon et la révolution sauce Le Pen!

    Il est vrai qu’à l’intérieur de l’Hexagone, l’idée de révolution est nimbée d’une aura romantique et que les Français de droite comme de gauche aiment à se poser en rebelles et révolutionnaires, même si le plus souvent ils oublient d’enlever leurs charentaises en prenant cette posture.

    Il est vrai aussi que tous les profonds changements de l’ordre politique se sont produits dans un contexte de violence, soit par la révolution ou le coup d’Etat (1789, 1793, 1795, 1799, 1830, 1848, 1852), soit à la suite d’une guerre (1814, 1870, 1946, 1958). Dès lors, la violence est perçue en France de façon positive, comme un facteur de changement pour celles et ceux qui ne voient aucune solution pour sortir de leur marasme social, alors que dans d’autres contrées la mémoire collective a conservé des épisodes révolutionnaires des sentiments de peur, voire de répulsion.

    La preuve de cet attrait pour le mot « révolution » dans la langue française, c’est que même les contre-révolutionnaires l’utilisent ! Le régime de Vichy s’est efforcé d’effacer les traces de la Révolution française et de la République mais sous la bannière de la « Révolution nationale ».

    Alors quelle révolution ces « quatre Français sur dix » appellent-ils de leurs vœux ? Et c’est là que la chatte tricolore a mal au pied[1]. A en croire ce sondage, le gros des troupes « révolutionnaires » se trouve surtout parmi les électeurs du Rassemblement National et dans une mesure légèrement moindre, chez ceux de la France Insoumise. Entre l’obsession xénophobe de Marine Le Pen et l’internationalisme confus de Jean-Luc Mélenchon, les positions de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche semblent inconciliables. Pourtant, les « révolutionnaires » des deux camps pourraient, du moins à première vue, se retrouver sur un point : la haine commune du capitalisme libéral.

    Ce n’est pas nouveau : il y a toujours eu une composante anticapitaliste dans les mouvements fascistes, du moins à leurs débuts. Et les glissements entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite se sont déjà produits dans l’Histoire, jamais pour le meilleur et toujours pour le pire. Mussolini en est un exemple comme Doriot et d’autres. Mais développer un discours vaguement anticapitalisme est une chose, passer aux actes en une autre. La préférence identitaire pour protéger les travailleurs estampillés Français prônée par le clan Le Pen n’est pas compatible avec la régularisation des travailleurs sans-papiers défendue par Mélenchon et son parti.

    Autre écueil de taille : l’action politique des deux partis d’opposition radicale reste enfermée dans les frontières hexagonales. Or, construire la révolution dans un seul pays, on a déjà donné, merci Staline ! Et de toute façon, le monde interconnecté et interdépendant qui est le nôtre rend impossibles les 1789, du moins à la petite échelle des Etats européens. Par conséquent, espérer l’émergence aujourd’hui d’un programme révolutionnaire – sans guillemets cette fois-ci – sur de telles bases tient de la farce.

    La tentation nihiliste

    L’option révolutionnaire saluée par quatre Français sur dix ne relève donc pas du choix mais exprime plutôt la rage : on a tout essayé, les réformes de gauche, de droite, du centre et le chômage est toujours massif, la France décroche des pays de la première division européenne, la bureaucratie étouffe toujours en même temps que les services publics utiles désertent les campagnes, la petite bourgeoisie mal payée est persuadée de son glissement inéluctable vers la pauvreté.

    La tentation de tout foutre en l’air, de tout bloquer, de tout dégager, de casser pour casser est tellement intense qu’un nombre croissant de Français y succombent. Dans cette autocratie élective qu’est la France, c’est au président de la Royaublique de répondre. Et il ne peut répondre qu’à côté de la plaque car, placé aussi haut, il ne peut ni entendre, ni comprendre, ni se faire entendre. Macron, c’est un chef d’orchestre qui est tellement éloigné de ses musiciens que ces derniers ne peuvent que jouer chacun leur partition dans le plus grand désordre.

    La rage est donc loin d’être éteinte et la fièvre jaune du samedi soir va sans doute persister. Il suffira d’un mort, ce qu’à Dieu ne plaise, ou d’un événement gravissime pour que d’autres sifflent la fin de la partie. Qui ? Le président avec l’appui des forces armées ? Ou les forces armées sans le président ? Ce pire-là n’est pas certain mais qui peut dire qu’il restera pour l’Eternité dans la sphère des impossibilités ? Un sondage Odoxa que vient de publier le site de L’Express (lire l’article en cliquant ici) avance que la moitié des Français seraient favorables à la nomination d’un militaire à la tête du pays. Alors, à ce moment-là, ce sera peut-être une révolution qui éclatera. Mais sans doute pas au sens où l’entendent les « quatre Français révolutionnaires sur dix ».

    Jean-Noël Cuénod

     

    [1]Gens d’outre-Foron, ne cherchez pas plus loin, c’est une expression vaudoise.

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  • Les habits neufs du «complot judéo-maçonnique»

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    Chassé après la chute du nazisme, le voilà qui revient avec de nouveaux habits, un gilet jaune complétant parfois sa garde-robe: l’inusable «complot judéo-maçonnique». L’exemple le plus récent de sa vigueur retrouvée a été apporté, la semaine passée, par une douzaine de Gilets Jaunes qui ont dévasté le Temple maçonnique de Tarbes (vidéo ci-dessous), juste après l’agression antisémite contre Alain Finkielkraut.

    L’antisémitisme et l’antimaçonnisme marchent souvent la griffe dans la griffe. Force est de reconnaître que certains Gilets Jaunes sont devenus les porte-injures de ces deux jumeaux monstrueux.  Certes, la grande majorité de celles et ceux qui ont fait part de leur légitime colère sur les ronds-points ne tombent pas dans cette ornière. Mais pourquoi n’ont-ils pas exprimé une réprobation plus vive, plus ferme face à ce qui n’est plus une dérive mais une infiltration des vieilles idéologies fascisantes au sein d’un nouveau mouvement social ?

    Les usurpateurs du gilet jaune s’associent aujourd’hui à d’autres meutes qui, depuis plus d’un siècle, font du «complot judéo-maçonnique» leur fonds de boutique, à savoir les catholiques intégristes, les fascistes, les nazis, la salafistes et autres islamistes, sans oublier Staline qui, avec sa «nuit des poètes assassinés» et son «complot des blouses blanches»[1], a bien mérité de la cause antisémite ; de son côté, Lénine avait interdit la Franc-Maçonnerie en Russie dès la réussite de son putsch en 1917.

    Ce «complot judéo-maçonnique» est apparu vers la fin du XIXe siècle dans le sillage du Syllabus (8 décembre 1864) de sinistre mémoire, dans lequel le pape Pie IX exprime sa haine contre la liberté de conscience, la liberté tout court, le protestantisme, la démocratie, la république, bref tout ce qui constitue les «idées modernes» et qui laissera pendant très longtemps des traces toxiques dans les consciences catholiques.

     C’est l’un des ancêtres des infox et autres «fake news», l’écrivassier mystificateur Gabriel-Antoine Jogand-Pagès, dit Léo Taxil, qui a popularisé le «complot judéo-maçonnique» dans une série d’ouvrages parus entre 1886 et 1895, faisant des Loges, l’œuvre de Lucifer. Deux ans plus tard, sur le point d’être démasqué, Léo Taxil avouera que ses écrits relevaient du canular. Mais ce revirement ne nuira nullement au succès du «complot judéo-maçonnique».

    Celui-ci s’exporte fort bien au Proche-Orient où il est repris par l’un des penseurs musulmans les plus influents de l’époque, Rashîd Ridâ, dans une série de textes parus entre 1903 et 1911[2]. Il fulminera d’ailleurs une fatwa destinée à servir d’argument théologique dans la lutte de l’islam contre «la pieuvre judéo-maçonnique». Aujourd’hui, ses thèses sont toujours reprises par les salafistes et d’autres milieux islamistes, tel le Hamas qui, dans sa charte, s’attaque aux Juifs et aux Francs-Maçons.

    Le sommet du «complot»: le «Protocole des Sages de Sion» 

    Le «complot judéo-maçonnique» viendra au secours du «Protocole des Sages de Sion» qui décrit le pouvoir occulte qu’exercerait les Juifs sur le monde, notamment par le truchement des Loges maçonniques. Cet ouvrage a intoxiqué la planète, jusqu’au Japon. Il a servi d’aliment propagandiste à Hitler, à Goebbels et à tous les antisémites. Or, depuis de vilaines lurettes, il est prouvé que ce document est un faux forgé en 1901 par Matthieu Golovinski agent de l’Okhrana, service secret de la Russie tsariste, une sorte d’ancêtre du KGB. Toutefois, cela n’empêche pas ces «Protocoles» d’être pris pour, si j’ose dire, paroles d’Evangile dans les pays musulmans et les milieux catholiques intégristes, encore maintenant.

    L’érotisme de la mystification

      Pourquoi cette persistance dans l’erreur ? Les raisons sont multiples; parmi elles, le génie propagandiste de l’appareil papiste, avec ses multiples relais au sein des milieux sociaux et intellectuels les plus divers aux XIXe et XXe siècles.

    L’attrait de l’amalgame fait aussi mouche dans les pensées moches : si de nombreux Juifs ont été initiés à la Franc-Maçonnerie, il n’y a jamais eu d’association entre les institutions juives et les Loges maçonniques. Le B’nai B’rith – organisation juive présentée à tort par les complotistes comme un «pont» entre judaïsme et Franc-Maçonnerie – est entièrement indépendante des Obédiences.

     Cela dit, au fil des persécutions dont ils furent victimes concomitamment, il est probable que des liens de solidarité se soient noués dans l’adversité entre Francs-Maçons et Juifs, sans pour autant que l’on puisse évoquer un quelconque «complot». On a vu de tels liens se tisser dans la région du Chambon sur Lignon pendant l’Occupation, entre les protestants, anciens persécutés, et les Juifs pourchassés par Vichy.

    Autre argument soulevé pour stigmatiser Juifs et Francs-Maçons : leurs réseaux serviraient à ourdir des magouilles politico-financières. On trouvera toujours des Juifs, des Francs-Maçons, comme des protestants, des catholiques, des athées, des agnostiques, des gens de toutes nations et de toutes cultures pour se livrer à ce genre d’activité corruptrice, vieille comme l’apparition de l’humain sur terre. Mais il faut aussi reconnaître que les Obédiences maçonniques ont fait le ménage contre ce genre de dérives dès les années 1990. On aimerait en dire autant du Vatican concernant la pédocriminalité au sein de son clergé. 

    Enfin, tous les rites excitent la curiosité, surtout ceux pratiqués, non pas dans le secret – les librairies ésotériques offrent une large documentation à ce propos – mais dans la discrétion. Tel est le cas de la Franc-Maçonnerie. Et sur cette curiosité, on peut bâtir des succès de librairie ou de flamboyants bobards. Vous ajoutez les rites de la religion juive, vous touillez le tout et vous obtenez une mixture séduisante pour tous les déçus de la réalité.

    Le mensonge enfile sa mini-jupe alors que le réel endosse sa robe de bure. Difficile de lutter contre l’érotisme de la mystification.

    Jean-Noël Cuénod

    [1]Le 12 août 1952, treize poètes et écrivains juifs furent fusillés à la Loubianka par Beria sur ordre de Staline ; le «complot des blouses blanches» visait les médecins juifs et annonçait d’autres assassinats «antisionistes» ; c’est la mort de Staline qui a donné un coup d’arrêt à ce processus.

    [2]«Le Croissant et le Compas, Islam et Franc-Maçonnerie : de la fascination à la détestation» de Thierry Zarcone (Editions Dervy, 2015)


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  • Le tirage au sort en démocratie, qu’est-ce ?

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    La crise des Gilets Jaunes en France remet en cause les institutions politiques. Parmi les futurs modes d’expression des citoyens, le tirage au sort est de plus en plus évoqué. Rencontre avec le politologue Gil Delannoi, auteur d’un ouvrage sur ce thème qui vient de paraître.

    La crise des Gilets Jaunes en France a démontré à quel point la démocratie représentative est malade. Si le RIC – référendum d’initiative citoyenne, équivalent de notre initiative populaire – est la réforme-phare de l’actuel grand débat initié par le président Emmanuel Macron, un autre mode de représentation politique est de plus en plus évoqué, le tirage au sort. Il ne s’agit pas de remplacer l’urne par le cornet à dés mais d’envisager le recours au tirage au sort pour désigner des citoyens dans certaines instances, à côté ou avec les actuels chambres parlementaires de tous niveaux, local, régional ou national, voire dans d’autres domaines, universitaires par exemple.

    En France, le politologue Gil Delannoi étudie les différents modes de tirage au sort depuis plusieurs années. Il va publier un nouvel ouvrage sur la question Le Tirage au sort – Comment l’utiliser (SciencesPo-Les Presses, collection Nouveaux Débats) qui sortira mercredi en librairie. Nous l’avons rencontré à Paris.

    Les principales qualités du tirage au sort ? «Il permet une représentation précise et diversifiée de la population. Il satisfait au principe d’égalité et d’impartialité. Il ne faut pas sous-estimer la sérénité qui se dégage de ce processus de désignation puisqu’il ne nécessite aucun combat électoral coûteux et belliqueux. A côté du système de représentation par élection – et non pas à la place – il permet de dégager une autre vision de la société, ce qui peut faire émerger d’autres propositions», explique ce professeur de théorie politique à Sciences Po.  

    Donner une telle place au hasard, c’est faire la part belle aux incompétents, non? «C’est un faux problème», rétorque Gil Delannoi. «Certes, personne ne veut se faire arracher une dent par un dentiste tiré au sort. Mais, en l’occurrence il s’agit d’un cas qui requiert une technicité particulière, ce qui n’a rien à voir avec la vie politique. Chacun est capable de juger moralement et politiquement selon sa propre expérience de la vie et de la société. Je vous rappelle qu’il ne faut présenter aucune compétence particulière pour briguer un siège au parlement».

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    Trois types de tirage au sort et tricamérisme

    Comment pratiquer le tirage au sort ? Tout commence par déterminer la taille de sa base, en fonction de ce qu’on attend de ce mode de désignation. Le professeur Delannoi voit trois options : sans qualification, avec qualification, sur candidature.

    Dans le premier cas, le tirage au sort s’effectue, en règle générale, sur la base des listes électorales ; ce mode convient particulièrement aux assemblées de délibération politique locales, régionales ou nationales.

    Dans le second, la base est fixée selon l’âge, la résidence, le niveau d’éducation ou alors en fonction de la réussite de certains tests, même faciles. On peut imaginer une sorte de permis de tirage équivalent à un permis de conduire afin de tester les connaissances rudimentaires en matière d’éducation civique.

    Dans le troisième cas de figure, le fait de poser sa candidature de manière active est, en soi, un critère de qualification par la volonté d’engagement qu’elle démontre.

    Dans son livre, Gil Delannoi détaille les principaux modes pour déterminer la base du tirage  et leur utilisation spécifique. Dans la seconde partie, il émet une série de propositions concrètes pour introduire une dose de tirage au sort dans les institutions politiques françaises, en prévoyant notamment de vastes réformes du Sénat. Parmi ses idées, citons celle visant à instaurer le tricamérisme parlementaire : à côté du Sénat et de l’Assemblée nationale, siègerait une Assemblée populaire désignée par tirage au sort ; elle serait consultative, contrairement aux deux autres. Outre le vote d’avis consultatif, elle disposerait d’un droit d’initiative en matière de législation et la possibilité de questionner le gouvernement et d’auditionner les hauts fonctionnaires. «Pour qu’elle soit vraiment représentative, tout en permettant les débats de se dérouler sans trop de difficultés, elle devrait accueillir entre 1500 et 2500 membres», ajoute le professeur.

    En Europe, comme en Suisse, nos vieilles démocraties ont besoin d’un bon coup de fouet. Le tirage au sort représente-t-il une solution possible? Le débat est sur la table, et pas seulement en France.

    Jean-Noël Cuénod

     

  • Complot, Cancre et Damnés de la Terre plate

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    Les théories philosophiques les mieux charpentées, les arguments politiques les plus sensés, les données économiques les plus incontestables, les évidences les plus lumineuses s’effondrent lorsque paraît le Cancre. Aucune idée, aucun fait, aucune démonstration ne peut ébranler la toute-puissance de son ignorance.

    Le Cancre, ce n’est pas le dernier de la classe qui rêvasse près du radiateur, ce n’est pas un homme, ni un groupe, ni une classe sociale, ni une caste. C’est une force, un archétype qui éblouit les humains de son soleil noir.

    Son mode d’expression préféré reste le Complot. Pour le Cancre, le Complot lui permet de faire l’intelligent sans avoir besoin d’épuiser ses neurones. L’imbécile, c’est celui qui tente de voir le monde tel qu’il est. Il se fait avoir, ce benêt. Incapable de voir les ressorts cachés. Ou pis, il fait lui-même partie du Complot. Le Cancre a réponse à tout. Et c’est même à ça qu’on le reconnaît.

    Le Cancre est partout chez lui. Il touitte à la Maison Blanche, devient César à Rome, empereur au Brésil et a son rond de serviette à l’Elysée; d’autres lieux de pouvoirs l’accueillent comme une vieille méconnaissance. Il lui arrive aussi de griller ses merguez sur un rond-point revêtu d’un gilet jaune. Une récente enquête de l’IFOP (disponible en cliquant sur cette zone) est à cet égard particulièrement consternante : le complotisme est, par rapport au reste de la population française systématiquement plus élevé chez celles et ceux qui se réclament de ce mouvement. Un exemple parmi d’autres ; 41% des sondés se déclarant gilets jaunes sont persuadés que les Illuminati forment « une société secrète qui cherche à manipuler la population » contre 27% pour l’ensemble des Français, ce qui est tout de même beaucoup). Et si vous rigolez à l’évocation de cet énorme bobard, c’est que vous êtes un Illuminato. Imparable ! Que voulez-vous répondre à ça ? Rien. Il est fort le Cancre, vous dis-je. Trop fort. Et s’il vous dit que notre planète est plate, rien ne sert de le ramener sur terre, il ne croit qu’à ce qu’il croit voir. D’ailleurs, un Français sur dix et douze millions d’Américains partagent son «opinion», comme l’explique le site National Geographic (disponible en cliquant sur cette zone).

    «Complot, la terre ronde! Complot, vous dis-je!»

    Les gilets jaunes ne sont pas les seuls à se montrer perméables à ce genre de crachin complotiste, loin de là. Si le Cancre obtient de tels succès, il le doit à un grand nombre de causes dont celle-ci n’est pas la moindre : la parole politique qui, à force d’être vidée de sa substance par les communicants (fidèles adeptes du Cancre), ne peut plus être prise au sérieux. Dès lors, tout est possible, surtout le plus invraisemblable.

    Devant cette série de triomphes du Cancre, il est de bon ton d’en accuser internet. C’est oublier que le complotisme est vieux comme l’apparition de l’homme sur la planète. Ni l’invention de l’imprimerie, ni la diffusion de la radio, ni l’implantation des téléviseurs, ni l’économie du numérique ne l’ont créé. Elles ont permis au Cancre de semer plus vite ses infox ; elles ont aussi favorisé la diffusion de leurs contrepoisons.

    Le Cancre, ce n’est pas l’ordinateur ou le smartphone. Le Cancre, c’est moi.

    Moi qui me fais séduire par le mensonge et qui rejette la vérité comme une vielle peau sans attrait. Et puis, on ne la trouve jamais, cette vérité. Croit-on la saisir, qu’elle s’échappe. Non seulement elle est moche mais elle fuit, la gueuse. Vite, un mensonge pour remplir mon Vide !

    Sur le lit de l’extase vite asséché, le Cancre creuse l’horreur. Chacun le sait désormais. Mais ce savoir n’est d’aucune utilité. Les mêmes bobards qui ont servi de piédestal aux dictateurs et d’étincelles aux guerres, nous sont resservis aujourd’hui, à peine actualisés. L’antisémitisme galopant nous le démontre. Avant 1940, nul ne pouvait connaître la Shoah. Désormais, personne ne peut l’ignorer. Cela n’empêche pas les Soral-Dieudonné, les néofascistes et les salafistes de répéter les vieux discours de Drumont et de Hitler, avec et sans gilets jaunes.

    Raison et déraison

    La puissance du Cancre semble insurmontable. Le repli sous sa tente rationnelle en fesse-bouquant dans l’entre-soi paraît donc bien tentant. Ce serait offrir au Cancre une victoire trop facile, ce qui rendrait le déboulonnage de sa statue encore plus malaisé. Pour s’opposer à la marche du Cancre vers notre malheur, il faudra tenir compte de la force de l’irrationnel pour la capter dans le bon sens, celui de la raison. Il y a de l’irrationnel dans toutes pensées, car nous sommes être de raison et de déraison en même temps. C’est la raison qui nous permet d’organiser le réel. C’est la déraison qui nous pousse à ne pas s’en contenter. Dans le meilleur des cas, elle nous incite à améliorer le réel, à le rendre encore plus vivable. Dans le pire, elle nous pousse à le détruire, à le rendre invivable.

    La vérité seule, est décharnée. C’est la poésie qui lui rend sa carnation, qui fait d’elle non plus un squelette mais un séduisant être de chair. Cela dit, la poésie n’a rien d’un cosmétique pour thanatopracteur. Elle créé l’air qui permet à la raison de respirer. L’humain, tout raisonnable qui soit, a besoin d’archétypes bâtisseurs de mythes pour se développer. La raison raisonnante voulait chasser les archétypes et leurs mythes. Ils reviennent déformés comme autant masques pour le Cancre. La poésie doit donc les restituer dans leur état originel pour qu’ils servent de moteur à la raison. Rassembler ce qui est épars, en nous et dans la société, pour retrouver l’harmonie entre raison et déraison. Assécher ce marais fait de tourbe et de chaos. Et le Cancre sera mis en échec. Au moins, pour un temps.

    Jean-Noël Cuénod

  • L’antisémitisme et le reflux de la marée jaune

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    Au fur et à mesure que la marée enroule son reflux, les monstres apparaissent sur la plage. Le mouvement des Gilets Jaunes est donc parvenu à ce stade. Les insultes antisémites et les menaces de mort que certains d’entre eux ont fait déferler sur Alain Finkielkraut samedi après-midi en apporte la confirmation. (voir la vidéo ci-dessous)

    D’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un événement isolé. Les réactions antisémites deviennent de plus en plus fréquentes dans les cortèges, à mesure que les premiers gilets jaunes quittent les défilés et sont remplacés par des voyous de poils, de barbes et de couleurs diverses : anarchistes autoritaires du Black-Bloc, fachos du GUD et salafistes de l’islam politique. Alors Le Plouc, hasarde cette lettre ouverte à celles et ceux qui voient jaune.

    Mesdames et Messieurs les Gilets Jaunes, elle est devenue inaudible, votre excuse classique avancée systématiquement à la suite de ce que vous nommez façon litote « des débordements » : Ces-actes-n’ont-rien-à-voir-avec-notre-mouvement-et-nous-les-condamnons . Les manifestants qui défilent en sachant que les antisémites, les racistes et les violents mènent le bal acceptent d’entrer dans leur danse et deviennent dès lors leurs complices. Ce n’était pas vrai au début du mouvement ; ce l’est devenu maintenant.

    Mesdames et Messieurs les Gilets Jaunes, il va falloir choisir votre camp. En continuant à défiler lors de ces opérations noyautées, vous cautionnez les « casseurs » et autres Black-Blocs qui n’ont d’autres buts que d’assouvir leur haine systémique ainsi que les fachos les plus illuminés qui sèment le désordre pour inciter les forces armées à chasser le pouvoir démocratique.

    En renonçant maintenant à ces défilés sans issue, vous disposez encore de la légitimité nécessaire pour donner un second souffle à votre mouvement en créant une force populaire qui s’exprime de façon rationnelle. C’est moins sympa que les merguez grillées sur les ronds-points mais nettement plus efficace à long terme.

    Pour l’instant vos efforts en ce sens n’ont pas été couronnés de succès, c’est le moins que l’on puisse dire. La politique réclame un apprentissage plus ardu que vous ne le pensiez ; vous découvrez la puissance et la nuisance des ego sitôt entrés dans l’Arène. Mais vous n’êtes qu’au début de votre aventure. Vous avez amorcé un mode de contestation novateur en exprimant une colère sociale que les puissants refusaient d’entendre depuis des décennies. Alors, de grâce, ne détruisez pas votre mouvement et ne le laissez pas sombrer dans le caniveau. Lorsque la foule se coagule en force politique constructive, elle devient peuple; lorsqu'elle se laisse aller à la brutalité destructrice, elle régresse à l'état de populace.

    Jean-Noël Cuénod

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  • Passer du Drapeau-Rouge au Gilet-Jaune

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    Les couleurs d’un mouvement social et politique en disent beaucoup sur les revendications qui le portent mais aussi sur les ressorts cachés qui le meuvent. Parfois, une couleur dit une chose et son contraire. Il en va ainsi des Gilets-Jaunes qui ont remplacé le rouge comme symbole de la colère.

    Tout d’abord, saluons le coup de génie qui a fait de ce banal gilet de sécurité oublié dans le coffre d’une bagnole, l’étendard d’une nouvelle forme d’insurrection. Le fait qu’il soit jaune tiendrait donc du hasard. Aurait-il été bleu, rouge ou vert, ce gilet de sécurité, que la colère aurait changé de couleur. Certes. Toutefois, la couleur d’un mouvement social et politique est aussi le produit de l’inconscient collectif. Elle est choisie par lui et en retour, elle l’influence.

    Pour un vieux militant syndicaliste, choisir le jaune pour arborer ses revendications tient de l’hérésie la plus incompréhensible. Le « jaune », naguère encore, c’était le briseur de grève, l’ouvrier traître à sa classe, le Judas qui vendait les siens au patron pour trente deniers. D’ailleurs, c’est revêtu d’un manteau jaune que les peintres médiévaux représentent celui qui a balancé le Christ à ses bourreaux (notre illustration : « Le Baiser de Judas » du Giotto, cers 1305, que l’on peut admirer à la Chapelle Scrovegni à Padoue). Alors que l’Antiquité avait le jaune en odeur de sainteté car il représentait l’or, la richesse et la puissance, le Moyen-Age en a fait la couleur de la traîtrise et du sujet à rejeter par la collectivité[1]. Pourquoi ? Les historiens d’art se perdent en conjectures. L’explication la plus plausible tient à la symbolique du soufre qui se présente sous la forme de cristaux jaunes. Or, le Moyen-Age – qui a cultivé tout particulièrement la peur de l’Enfer – associait le soufre à Satan. Ce symbole provient vraisemblablement de la Bible qui met en scène le soufre comme instrument de la punition divine. C’est sous une pluie de soufre que Sodome fut consumée. Le chapitre 18 du Livre de Job décrit une impressionnante série de punitions qui frappera « le méchant » dont celle-ci n’est pas la moindre : On répandra du soufre sur son domaine. Dis comme cela, cet épandage sulfureux ne semble guère relever du châtiment effroyable. Or, dans la symbolique biblique, c’est le pire puisqu’il signifie l’anéantissement. Pour désinfecter les lieux qui ont accueilli des cadavres, on utilisait du soufre.

    Mais dans la symbolique, un élément ne porte jamais qu’une seule signification. Il en comporte plusieurs, à la manière des poupées russes. Et même, une chose peut aussi signifier son contraire par glissement progressifs. Il faut donc aborder les symboles, non pas à la manière du tiers exclu (l’être n’est pas le non-être) mais à celle du tiers inclus (il y a de l’être dans le non-être et du non-être dans l’être). Vous me suivez toujours ? Parfait !

    Le jaune médiéval est la face mortifère de cette couleur. C’est le jaune de la peau du cadavre. C’est la lumière trompeuse de la vanité, l’anti-lumière de l’Ange déchu qui a voulu être dieu à la place de Dieu. Du jaune de Judas au « jaune » des briseurs de grève, il y a donc filiation.

    Le Gilet-Jaune a la tête près du bonnet rouge

    images.pngMais le jaune possède aussi sa face inverse, porteuse de vie, couleur du soleil et des blés mûrs. Le Dictionnaire des Symbolesde Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (Bouquins/Robert Laffont) donne de la couleur jaune cette description qui correspond, ma foi, fort bien à nos Gilets-Jaunes :

     Intense, violent, aigu jusqu’à la stridence ou bien ample et aveuglant comme une coulée de métal en fusion, le jaune est la plus chaude, la plus expansive, la plus ardente des couleurs, difficile à éteindre, et qui déborde toujours des cadres où l’on voudrait l’enserrer.

    Depuis trois mois, le jaune est donc devenu la couleur de la colère, dévolue jusqu’alors au rouge. Cela dit, il existe entre les deux couleurs bien des passerelles.

    Au XVIIe siècle en Bretagne, les paysans portaient un bonnet rouge lors de leurs révoltes antifiscales. Couvre-chef repris en 2013 par le mouvement dit des « Bonnets rouges », surtout actifs en Bretagne et dans l’Ouest de la France, mouvement qui n’est pas sans lien avec celui des Gilets-Jaunes.

    A en croire Wikipédia, citant un archiviste-paléographe[2], le drapeau rouge était levé au XVIIIe siècle (loi du 20 octobre 1789) par une troupe afin de prévenir les émeutiers qu’elle ne fera pas de prisonnier. Ce qui explique ce vers de La Marseillaise : Contre nous de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé.Mais progressivement, le rouge va changer de camp au cours de l’ère révolutionnaire par les émeutiers eux-mêmes, en guise de dérision comme il est souvent le cas. C’est lors de la Révolution de 1848 que le drapeau rouge devient définitivement la marque des socialistes et du mouvement ouvrier, jusqu’à nos jours.

    Mais depuis, le rouge a pâli alors que le jaune a pris la couleur des fièvres sociales. Sur le plan symbolique, le passage de l’une à l’autre de ces deux couleurs s’explique fort bien. En alchimie, le soufre (jaune) est associé au feu (rouge) ; jadis, les allumettes soufrées permettait de faire du feu. De même, le soleil apparaît jaune vu de la Terre mais c’est un astre de feu. Jaune et rouge sont donc complémentaires.

     Aujourd’hui, il est possible de traduire politiquement cette complémentarité, ce qui était impossible lorsque l’idéologie socialiste et le syndicalisme possédaient le monopole du mouvement social, le rouge révolutionnaire rejetant le jaune des briseurs de grève.

    Dès lors, l’utilisation de la couleur jaune pour représenter l’actuel mouvement marque une rupture historique : ce ne sont plus les organisations de la gauche traditionnelle qui mènent le bal contestataire. Les Gilets-Jaunes expriment ainsi leur volonté de se situer en dehors des clivages idéologiques classiques : ni le bleu de la droite, ni le rouge de la gauche, ni même le violet qui pourraient les unir.

    Toutefois, l’utilisation de la symbolique des couleurs n’a rien d’anodin dans la mobilisation des peuples et celle de leur inconscient collectif. Et si le mouvement ne trouve pas son expression politique pour changer le cours des choses, le jaune des Gilets pourrait signifier la stérilité des déserts.

    Jean-Noël Cuénod

    [1]Le concile de Latran en 1215 a ordonné aux Juifs de porter sur leur vêtement une rouelle jaune, ce qui a inspiré les nazis et les pétainistes avec le port de l’étoile de même couleur.

    [2]Jean-Bernard Lacroix, Troubles et criminalité de 1789 à l’an VI, La Révolution dans les Basses-Alpes, Annales de Haute-Provence, bulletin de la société scientifique et littéraire des Alpes-de-Haute-Provence, no 307, 1er trimestre 1989, 108e année, p. 154.

     

     

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  • Gilets Jaunes et lutte des classes

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    Le sociologue Luc Rouban vient de publier la première étude qui permet de mieux cerner les caractéristiques sociales et politiques des acteurs de la grave crise que traverse la France.

    La lutte des classes éteinte et le clivage gauche-droite dépassé ? L’économie numérique et globalisée était censée balayer ces deux vieux concepts. Les voilà qui reprennent de vives couleurs. Ou plutôt une seule, jaune, comme celle des gilets dont se parent les acteurs de la crise politico-sociale la plus importante que la France ait connu depuis des décennies. C’est l’une des leçons à tirer d’une étude particulièrement approfondie sur le phénomène des Gilets Jaunes. Elle vient de paraître par le truchement du « Baromètre de la confiance politique » de janvier, régulièrement publié par le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po à Paris) depuis 2009.  Cette analyse fouillée est due au sociologue français Luc Rouban, directeur de recherches à Sciences Po.

    Si la lutte des classes et le clivage gauche-droite perdurent, c’est tout de même sous de nouvelles formes ; celles que le phénomène des Gilets Jaunes est en train d’inventer. L’auteur de ce travail nous les explique.

    – Luc Rouban, le mouvement des Gilets Jaunes paraît si disparate dans ses opinions qu’il semble très difficile de le cerner socialement et politiquement. Comment avez-vous procédé pour surmonter cet écueil ?

    – Il est difficile de mener des enquêtes sur le mouvement des gilets jaunes du fait de son éparpillement sur le territoire et de la diversité de ses participants. On se heurte à une vraie difficulté méthodologique. Pour contourner cet obstacle, j'ai choisi d'étudier en détail à travers la vague 10 du « Baromètre de la confiance politique » du Cevipof, qui a été réalisée en décembre 2018, le profil et les valeurs de celles et de ceux qui soutenaient le mouvement. Car ce dernier prend tout son sens politique dans les soutiens qu'il mobilise. De plus, tout le monde ne peut participer, ne serait-ce que pour des raisons matérielles, aux diverses manifestations. L'enquête montre d'ailleurs que ce mouvement est considéré par 72% des enquêtés comme un mouvement qui porte les revendications de nombreux Français. Il s'agit bien d'un conflit par procuration.

     – Dans votre travail, les soutiens les plus actifs aux Gilets Jaunes se montrent fort critiques vis-à-vis du capitalisme mais sans que cela semble profiter au plus important leader anticapitaliste, Jean-Luc Mélenchon. Marine Le Pen n’a pas un programme particulièrement anticapitaliste, pourtant elle est la seule responsable d’un grand parti politique (Rassemblement National ex-FN) à pouvoir capter le soutien des Gilets Jaunes. Comment expliquer ce paradoxe ?

    –– La critique du capitalisme est très forte en moyenne chez tous les enquêtés, même si elle est plus forte chez ceux qui soutiennent le plus les gilets jaunes. Il apparaît clairement, malgré cela qu'aucun mouvement politique, même fortement anticapitaliste comme La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, ne peut capter ce mouvement. Le RN de Marine Le Pen est moins anticapitaliste que La France insoumise mais il l'est quand même ; ses électeurs sont hostiles au libéralisme économique à 65% contre 85% de ceux de Jean-Luc Mélenchon.  De même, le Rassemblement National se prononce contre les élites gouvernementales, jugées complices d'une mondialisation financière désastreuse pour les petits salariés et les petits indépendants, contre l'Europe de Bruxelles et pour un système politique ménageant bien plus de place au référendum, toutes revendications pouvant aussi être défendues par Jean-Luc Mélenchon. Mais contrairement à lui et à sa France Insoumise, le RN se montre défavorable à l’immigration. Or, il ne faut pas négliger ce constat, à savoir que les soutiens les plus radicaux aux gilets jaunes se montrent eux aussi les plus opposés à l'immigration.

    – Dès lors, assisterait-on à une sorte de fusion entre les idées d’extrême-gauche (anticapitaliste) et d’extrême-droite (xénophobe) qui pourrait donner naissance à une nouvelle force politique ?

    – Ce mouvement organise une convergence entre les anticapitalistes, les souverainistes de gauche et de droite et des électeurs du RN. Le point commun à tous les soutiens les plus fermes du mouvement est qu'ils s'ancrent dans les catégories populaires ou les petites classes moyennes, alors que ceux qui sont le plus opposés au mouvement appartiennent très largement aux catégories supérieures, cadres ou professions libérales. C'est pourquoi j'ai parlé d'un retour de la lutte des classes. S'il y a convergence, c'est donc dans la dénonciation du système social français et de ses inégalités. Mais, sinon, le clivage gauche-droite reste toujours bien vivant. Il y a un populisme de droite et un populisme de gauche. L'une des grandes différences entre les deux porte sur la question de l'immigration mais aussi sur la question du rapport à la science. Celle-ci est beaucoup plus critiquée par le populisme de droite que par celui de gauche. Donc, il sera difficile pour ce mouvement de créer une force politique homogène.

     – Vous mettez en exergue une appétence particulière des soutiens aux Gilets Jaunes pour la démocratie référendaire. Pensez-vous que le gouvernement d’Emmanuel Macron pourra continuer à faire l’impasse sur le RIC (Référendum d’initiative citoyenne, équivalent de nos initiatives populaires), l’une des principales revendications des Gilets Jaunes ?

    – Cette demande de démocratie référendaire est devenue générale en France et dépasse le soutien aux gilets jaunes. Il semble bien, cependant, que le président Macron ait écarté l'hypothèse d'un RIC dans la Constitution française lorsqu'il a parlé du lancement du "grand débat national" avec les élus locaux, en soulignant que cela pourrait nourrir la démagogie. Il est indéniable que l'absence d'avancée sur le terrain référendaire pourrait raviver les tensions à l'issue du "grand débat". La solution serait alors d'élargir les possibilités de référendum telles qu'elles existent aujourd'hui sans passer par un RIC.

    Interview parue dans la Tribune de Genève et 24 Heures vendredi 1erfévrier 2019

    Jean-Noël Cuénod

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  • Peuple ou tribus ? Elite ou ploutocratie ?

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    « Nous sommes le peuple ! » clament les Gilets Jaunes. « Nous sommes le peuple ! » rétorquent les Foulards Rouges. En France, tout le monde il est fâché, tout le monde il est peuple. Et tout le monde, il déteste l’élite.

    Peuple… Elite… Lorsque des mots fleurissent aux lèvres avec une telle luxuriance, il y a quelque chose de suspect qui se trame. Ces usages intempestifs tendent à les vider de leur substance. Et si le peuple avait disparu ? Et si l’élite n’était plus qu’un ectoplasme ?

    Tout d’abord, qu’est-ce qu’un peuple ? Dès cette question posée, les choses se gâtent et les crânes se grattent. La plupart des dictionnaires en donnent cette définition de base : Ensemble des individus constituant une nation vivant sur un même territoire et soumis aux mêmes lois, aux mêmes institutions politiques.

    Vision bourgeoise, répliquerait Lénine (lui-même bourgeois, mais passons…) Pas question de mélanger les torchons patronaux avec les serviettes prolétaires. Le peuple, c’est l’addition des ouvriers, des employés et des petits paysans contre le non-peuple formé par les bourgeois qui maîtrisent les outils de production à leur profit. Entre les deux, il y a la masse informe de la petite bourgeoisie constituée d’artisans et de commerçants qui se casent dans l’un ou l’autre camp au gré des vicissitudes historiques.

    Vision marxiste, éructerait Victor Orban, le premier ministre hongrois qui préfère sans doute, et de loin, cette définition : Ensemble de personnes qui, n'habitant pas un même territoire mais ayant une même origine ethnique ou une même religion, ont le sentiment d'appartenir à une même communauté. Pour lui, c’est l’ethnie[1]qui prime. Ainsi, a-t-il accordé la nationalité hongroise et le droit de vote à des Roumains, des Slovaques, des Ukrainiens et des Serbes qui ne vivent pas en Hongrie mais font partie des minorités magyares à l’intérieur des pays voisins.

    On peut aussi préférer cette vision républicaine du peuple : Ensemble de personnes qui se constituent en une entité détentrice de la souveraineté sur un territoire donné.

    Et il en est bien d’autres…

    Pourtant, à y réfléchir, existe-t-il encore un peuple dans nos pays, notamment au sein de l’Hexagone ? Les Gilets Jaunes ne représentent qu’une partie des Français. Pas ou très peu de Gilets Jaunes au sein du « peuple des banlieues ». Pas ou très peu de Gilets Jaunes parisiens. Les Foulards Rouges, qui ne peuvent plus voir le jaune en couleur, sont tout aussi fondé à revendiquer la marque « Peuple ».

    A la place d’un peuple coagulé par un ensemble de valeurs morales, philosophiques, sociales, nous avons une superposition de tribus de plus en plus étrangères les unes aux autres. Elles ont leur propre agenda, comme l’on dit dans les émissions politiques branchées (le journalisme, autre tribu !), leurs propres angoisses, leurs propres soucis. La tribu des cathos s’oppose à celles des gays ou des bobos. Les tribus se réclamant de l’islam se sentent exclues par d’autres. En retour, celles-ci accusent les tribus de l’islam de les agresser. La souffrance des salariés modestes de la tribu rurale laisse indifférents celle des djeunes en banlieue qui errent dans l’ennui et leur rage ne rejoint pas celle éprouvée par la tribu des artisans endettés dans leur lotissement. La tribu des vieux claudique sans que celle des trentenaires, sirotant du spritz en terrasse, leur jette un regard. La tribu des nantis voyage en première et ne partage rien avec les autres, pas même les toilettes de l’avion.

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    Après l’effacement du peuple, l’élite introuvable

    Quant à l’élite, même chanson triste. Elle aussi ne manque pas de définitions chamarrées : Ce qu'il y a de meilleur dans un ensemble composé d'êtres ou de choses ou alors celle-ci : Minorité d'individus auxquels s'attache, dans une société donnée, à un moment donné, un prestige dû à des qualités naturelles ou à des qualités acquises.

    Il y a dans la notion d’élite, l’idée de modèle, d’exemple qui tire un ensemble de personnes vers le haut, vers plus d’intelligence, plus de courage, plus de tolérance, plus de science. Aujourd’hui, les médiacrates sont considérés comme formant l’élite la plus reconnue par le public. Pourtant, malgré tous mes efforts, je n’arrive pas à être « tiré vers le haut » par Monsieur Hanouna. De même, les discours de Monsieur Macron n’instillent pas en moi un surcroît d’intelligence ou de science.

    Autre élite considérée généralement comme telle, celle sécrétée par l’argent. C’est elle qui détient les clés du pouvoir réel sur nos vies. Il ne s’agit donc pas d’une élite mais d’une ploutocratie – soit l’exercice du pouvoir par l’argent – qui, loin de tirer quiconque vers le haut, s’efforce au contraire d’imperméabiliser ses frontières sociales.

    Il existerait bien une élite, constituée par les grands scientifiques dont bien peu connaissent le nom et les artistes talentueux qui ne sont pas invités sur les plateaux télés. Mais leur manque de visibilité médiatique empêche qu’ils soient ainsi considérés. Dès lors, ils ne peuvent « tirer vers le haut » qu’un nombre restreint d’individus. C’est mieux que rien, mais c’est tout.

    La superposition des tribus comblant le vide laissé par le peuple et la substitution de l’élite par la ploutocratie nous préparent des lendemains qui déchantent.

    Pour sortir de cette situation, il faudrait que de ce magma se dégage un groupe humain – une élite véritable – apte à mettre en lumière les points communs à toutes ces tribus et à créer, sur cette base, de nouveaux mythes mobilisateurs qui coaguleraient les tribus dans l’ensemble « peuple ». Car c’est par les mythes que les humains avancent en marchant sur les décombres des mythes anciens.

    Les mythes ne sont pas des légendes, ils constituent une force de coagulation qui tend à former un être collectif. En les créant ou les recréant, l’élite se tiendrait enfin au service du peuple.

    Jean-Noël Cuénod

    [1]L’ethnie, c’est le nom que se donne la race lorsqu’elle pratique la contrebande.

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  • Le Grand Débat de Macron écrit en langue morte (VERSION ACTUALISÉE)

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    Ecrite en langue morte, la « Lettre aux Français » du président Macron ne pouvait que manquer de souffle. Contrairement aux « Soufflaculs» de Nontron (photo), sous-préfecture du Périgord Vert, héros sans culotte de cette fête aussi annuelle que pétaradante[1].

    Puisque nous sommes au Périgord, autrement dit la Dordogne, restons-y en ce jour où le coup d’envoi du Grrrand Débat NNNNational est donné. Certes, c’est en Normandie qu’Emmanuel Macron a lancé son remue-méninges. Mais causons Dordogne, puisque ce département est particulièrement touché par la vague des Gilets Jaunes.

    Le contraire serait surprenant pour ceux qui y vivent, même temporairement : les services publics se raréfient jusqu’à extinction complète dans de larges zones ; même des bourgs importants sont en peine de médecins et surtout n’ayez pas l’étrange idée d’y subir un AVC ou un infarctus ; les écoles se ferment dans de nombreux villages, comme paupières sur les yeux d’un agonisant ; pour se rendre à la poste et au guichet de banque, il faut prendre sa voiture alourdie de taxes et empuantie de diesel.

    Air connu, me chanterez-vous. Mais le pouvoir parisien ne l’entend pas, ni de cette oreille ni d’une autre d’ailleurs. Il préfère siffler sa ritournelle intitulée « On ne change pas de cap » même s’il s’agit aujourd’hui pour Jupiter de faire l’empathique. Mais jouer les humbles en escarpins devant des godasses crottées, ça ne marche pas. Ce n’est pas la fadasse missive macronienne qui va bouleverser ce triste état de fait. Dès lors, un grand rassemblement de Gilets Jaunes est prévu samedi prochain à Périgueux.

    Malgré ses appels au secours, Emmanuel Macron ne devra pas compter sur l’aide des maires périgordins. Réunis en assemblée générale de leur union départementale, mercredi 9 janvier à Périgueux, ils se sont montrés « très réservés », à l’égard du vaste remue-méninges hexagonal, comme le signale le site de la radio France Bleu Périgord.

    André Laignel – ancien secrétaire d’Etat socialiste, premier magistrat d’Issoudun (Indre) et vice-président de l’Association des maires de France – était l’invité de ses confrères de la Dordogne. Alors que le gouvernement tente de mobiliser les élus locaux pour mener à bien le grand débat, Laignel a renvoyé l’exécutif dans ses 22 mètres (nous sommes en terre de rugby), selon France Bleu Périgord : « C’est un débat entre les citoyens et l’Etat, les maires ne sont pas partie prenante. Bien entendu, si l’on nous demande une salle dans notre commune, nous la mettrons à disposition. Mais en aucun cas – contrairement à ce que laisse croire parfois le gouvernement – nous ne sommes associés à la préparation de ce débat. »

    Le maire LR de Neuvic, François Roussel se situe sur la même longueur d’onde, dans les tons plus aigus : « C’est de l’enfumage total ! ». Même du côté macronien, on ne cache guère son désarroi. Ainsi, le maire La République En Marche du ravissant village de Saint-Crépin-de-Richemont se gratte l’occiput. Il va organiser le débat mais trouve l’exercice plutôt ardu : « Les problèmes des Gilets Jaunes, ce sont des problèmes individuels. Pour une commune, c’est difficile d’y répondre.»

    Les élus locaux rendent à Emmanuel Macron la monnaie de sa pièce. Outre, qu’il a boudé le congrès des maires de France – une indélicatesse qui laisse des traces – son gouvernement n’a cessé de tondre les communes. Avec la suppression de la taxe d’habitation, il les a privées d’une importante pompe à phynances qui n’a pas été compensée par d’autres ressources ; avec celle des emplois aidés, il a mis fin à de nombreux projets sociaux dans les villages les plus pauvres. Comme les Gilets Jaunes, les maires – ces grognards de la République – se sentent méprisés par la morgue élyséenne.

    Emmanuel Macron se vantait d’avoir toujours un coup d’avance sur ses adversaires. Mais c’était avant. Avant les Gilets Jaunes. Maintenant, il a systématiquement un coup de retard. Un coup de retard, lorsqu’il abandonne ses taxes sur le carburant au moment où l’insurrection jaune est passée à une contestation plus politique. Un coup de retard, avec son grand débat alors que c’est l’ensemble des institutions de la Ve République qui est aujourd’hui remis en cause, de fond en comble. Non seulement de la part des Gilets Jaunes mais aussi par les deux tiers des Français, selon un sondage Opinion Way.

    Langue morte que celle de Macron, disions-nous en commençant ce papier. Langue de communicant qui ne communique plus rien.

    Jean-Noël Cuénod

     

    [1]Pour celles et ceux qui lèveraient le nez sur cette célébration carnavelesque, qu’ils sachent que la « Fête des Soufflaculs de Nontron » est inscrite à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France. Elle se pratique aussi de l’autre côté de l’Hexagone, à Saint-Claude, dans le Jura français, haut-lieu des maîtres pipiers.

     

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  • Gilets Jaunes…Vers la République En Marge ?

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    Le gouvernement d’Emmanuel Macron et les casseurs d’extrême-droite camouflés en Gilets Jaunes menacent la démocratie, chacun à sa manière. Essoufflée, la République En Marche du président. Place à la République En Marge.

    S’extirpant de sa barbe sépulcrale, la formule du premier ministre Edouard Philippe devait faire mouche: «Les casseurs n’auront pas le dernier mot». En tout cas, ce ne seront pas les derniers maux pour l’Etat de droit car l’arsenal législatif qu’il a annoncé lundi dernier est plutôt gratiné. L’idée de base provient de Bruno Retailleau, chef de la droite majoritaire au Sénat. Elle avait été naguère repoussée par le gouvernement. Mais dans l’affolement qui semble devenir son mode habituel de fonctionnement depuis l’insurrection des Gilets Jaunes, le premier ministre vient de la reprendre à son compte.

    Du lourd, en effet, dans cet arsenal répressif : punition sévère des organisateurs de manif interdite, jusqu’à un an de prison contre celles et ceux qui cachent leur visage durant un défilé, fliquage systématique des manifestants et surtout, création d’un fichier enregistrant toutes les personnes interdites de manifestation, afin de les mettre à l’écart lors des grands défilés. Le modèle utilisé est celui du fichier des houligans interdits de stade.

    Il est douteux que ce système très lourd à gérer se révèle efficace pour éteindre les manifs violentes. En revanche, il est très facile d’imaginer l’usage que pourrait en faire le clan Le Pen s’il parvient au pouvoir. La Marine n’étant pas loin d’accoster sur les rives du pouvoir, le capitaine du navire Macron en perdition vient de lui faire un cadeau à retardement.

    Gilets Jaunes et Gilets bruns

    Ce durcissement apparent du gouvernement entre tout à fait dans les vues des groupes d’extrême droite qui ont désormais noyauté les manifs violentes menées sous le camouflage des Gilets Jaunes : Génération Identitaire, L’œuvre française, Action française, sans oublier le GUD (Groupe Union Défense) qui se meut sous diverses appellations en fonction de ses activités, comme Baston Social ou Bastion social lorsqu’il vient en aide aux pauvres à la condition qu’ils soient blancs et Français. Leur modèle est le groupe ouvertement fasciste Casa Pound à Rome qui est l’une des principales sources d’inspiration idéologique de l’actuel gouvernement italien.

    Le type de relation que ses groupuscules néofascistes entretiennent avec la grande formation nationaliste, le RN lepéniste, ressemble fort à celui qui prévalait entre les mouvements gauchistes et le Parti communiste, entre défiance, méfiance et porosité. 

    Le but de ces mouvements de l’extrême-droite violente reste le même : semer le désordre pour récolter un pouvoir musclé.

    C’est d’ailleurs l’objectif clairement assumé d’un porte-parole des Gilets Jaunes du Vaucluse, Christophe Chalençon, qui appelle de ses vœux la présence du général de Villiers à la tête du gouvernement. Il semble d’ailleurs que la volonté de peser sur la politique bouillonne sous les képis enfeuillés de chêne : quatorze généraux à la retraite ont pondu une lettre au président Macron pour s'opposer à la signature du Pacte de Marrakech sur les migrants.   Alors, l’armée se tient-elle prête à intervenir si l’insurrection en jaune devait encore s’installer pendant plusieurs mois ? Cette perspective est écartée par Jean Joana, professeur des universités en science politique à Montpellier 1 et spécialiste des relations entre militaires et civils. Sur la Chaîne LCI, il a expliqué «que ces actualités ne montrent pas que l'armée ambitionne de sortir de son rôle ».

    Néanmoins, restons prudents. Un jour ou l’autre, Mars peut être tenté de remplacer Jupiter.

    Jean-Noël Cuénod

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  • Gilets Jaunes, les trois premières leçons

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    361848990.jpgLe mouvement des Gilets Jaunes amorce actuellement son reflux, phénomène inhérent à toute marée, sociale ou non. Sous une forme ou une autre, un retour de son flux reste probable car les problèmes majeurs qu’il a soulevés se trouvent à des encablures de leur résolution. Comme dans toute opération d’envergure qui remue la société et en racle le fond, le pire et le meilleur surgit entremêlés à la surface.

    Cela dit, malgré les violences, malgré la présence toxique des extrémistes, malgré les délires complotistes de la fachosphère qui ont tenté de le polluer, le premier bilan de l’opération « Gilets Jaunes » semble globalement positif. On peut en tirer trois leçons majeures :

    Remise en cause du poids de la transition écologique supporté par les classes moyennes. Crise aiguë de la représentation démocratique. Retour du débat politique au sein du peuple.

    1– La transition écologique

    La France vivait une situation anormale depuis des décennies, avec un diesel moins coûteux que l’essence sans plomb. Le président Macron a voulu inverser cette tendance en taxant davantage le fioul qui rend les voitures particulièrement polluantes. Le principe était défendable mais sa réalisation s’est révélée absurde. Il faut tout de même être dépourvu du moindre grain de bon sens pour augmenter une taxe sur les carburants en pleine flambée à la hausse des prix pétroliers! Désormais, les Bobos les plus douillettement claquemurés dans leur cocon parisien savent qu’une grande partie de leurs compatriotes doivent avaler chaque jour des kilomètres au volant de leur guimbarde au diesel pour tenter de gagner chichement leur pain. Enfin façon de parler, puisque la boulangerie du village vient de fermer… 

    Cette hausse de taxe fut le symbole exécré d’une flagrante injustice sociale développée par la présidence Macron : faire peser sur les couches les moins nanties le poids principal de la transition écologique. Même si dans leur majorité les Français n’ont pas la fibre écologique aussi développée que les citoyens des pays de culture protestante, le principe de cette transition vers une économie plus responsable semblait de plus en plus accepté par la population de l’Hexagone. Mais à la condition que les petits salaires ne perdent pas l’essentiel de leurs plumes dans cette aventure.

    Signe de cette injustice maintes fois évoquée par les Gilets Jaunes, l’absence de taxation sur le kérosène, ce carburant qui fait voler les avions et grimper les taux de pollution. Certes, la Convention de Chicago interdit de le taxer. Mais une Convention, ça se renégocie. Et surtout, cette interdiction ne concerne que les vols internationaux et non pas les vols domestiques. Or, la France, non seulement n’instaure pas de taxe sur le kérosène sur ses liaisons aériennes intérieures, mais elle fait pire en les exonérant de TVA. Le RAC (Réseau Action Climat) évalue ce manque à gagner pour les caisses de l’Etat français à 3 milliards d’euros pour la seule années 2017. Pourtant, la Suisse, les Etats-Unis, le Brésil, le Japon, la Norvège, les Pays-Bas pratiquent cette fiscalité sur le kérosène pour leurs vols domestiques.

    L’impôt sur la fortune (ISF) étant supprimé, l’optimisation fiscale étant pratiquée à grande échelle par tous les grands groupes financiers et industriels, les hyper-riches se refusant à contribuer au financement des infrastructures qu’ils n’hésitent pas à mettre à contribution, la révolte des classes sociales qui ne peuvent pas échapper aux diverses corvées fiscales était dès lors inévitable. Les Gilets Jaunes l’ont incarnée ; finalement, le président Macron a été contraint de renoncer aux taxes sur les carburants.

    Toutefois, sur qui pèsera le poids de la transition écologique ? Cette question n’est toujours pas abordée sérieusement. D’où risque de marée nouvelle.

    2– Crise aiguë de la représentation démocratique.

    Les revendications sociales des Gilets Jaunes se sont rapidement transformées en révolte politique. Une révolte d’un type nouveau car elle emportait dans son flot tous les acteurs électoraux, Marine Le Pen semblant être la seule, dans une certaine mesure, à tirer les marrons de ce feu de castagnes.

    C’est le principe même de la représentation politique qui est rejeté par les Gilets Jaunes puisqu’ils dénient à quiconque le droit de parler à leur place, même à ceux qui, en leur sein,  se proposent de les représenter auprès des autorités. Quitte à les menacer de mort, ce qui est la marque d’un inquiétant esprit autoritaire. Mais ils démontrent aussi la plus vive des appétences pour la démocratie directe, comme le démontre le slogan principal de l’acte V de leurs manifs (samedi dernier) en faveur du RIC, Référendum d’initiative citoyenne, un peu à la mode des votations sur initiatives populaires en Suisse.

    Cependant, si cette organisation horizontale alimentée par les réseaux sociaux s’est révélée efficace, elle n’est pas viable telle quelle à long terme. Il est tout de même malaisé de transformer les milliers de ronds-points de l’Hexagone en vaste landsgemeinde[1] !

    Comme Le Plouc l’a déjà signalé, Emmanuel Macron n’a dit que peu de choses sur cet aspect pourtant essentiel du mouvement dans sa dernière intervention télévisée. Si l’on ne changera pas du jour au lendemain les électeurs français en citoyens suisses – habitués à la démocratie semi-directe depuis des siècles et organisés de façon fédérale – il est néanmoins essentiel de réformer de fond en comble les institutions françaises, devenues obsolètes et de plus en plus insupportables comme le démontre l’impopularité chronique des présidents de la République. Une forme de votation sur initiative populaire peut fort bien trouver sa place en France. Et pourquoi ne pas recourir au tirage au sort pour certains organismes de décision, comme cela se pratique depuis de belles lurettes avec les jurés de Cour d’assises ?

    3– Retour du débat politique au sein du peuple

    C’est l’aspect le plus encourageant du mouvement. Les ouvriers, les employés, les artisans, les chômeurs, bref tout ceux qui ne sont plus représentés, ni au parlement ni au gouvernement, se sont intéressés de nouveau à la politique et découvrent le goût du débat public. Autour des braseros et des barbecues sur les ronds-points, au cours des manifs en tentant d’échapper au gaz lacrymo, des nouvelles formes de convivialité, de solidarité, d’échanges se sont tissées. Il en restera forcément quelque chose.

    La société médiamercantile a voulu rendre ses sujets dociles en les coinçant dans leur petite bulle personnelle, en les vissant à leurs écrans, en les murant dans leur individualisme, afin qu’ils soient suffisamment aliénés pour accepter ce crédo trinitaire : « bosse, consomme et tais-toi ». Ces Gilets Jaunes font exactement le contraire, parfois pour le pire mais souvent pour le meilleur. Ils apprennent la politique. Ou plutôt ils la refont à leur manière. Puissent-ils garder ce feu en eux.

    Jean-Noël Cuénod

    [1]Assemblée des citoyens sur la place publique qui votent à main levée. Elle n’existe plus que dans deux cantons alémaniques, Glaris et Appenzell Rhodes-Intérieures, pour le plus grand bonheur des télévisions étrangères. Dans les autres cantons suisses, c’est le vote par bulletin de papier ou électronique qui prévaut.

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  • Macron et la marche funèbre de la Ve

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    Faudra-t-il compter les morts pour que Macron prenne la mesure de ce qui commence à devenir une révolution d’un type nouveau, menée sans structure verticale et par maillage horizontal? Compétent pour ramasser le pouvoir, le président français n’a pas eu l’intelligence politique de comprendre que le déficit démocratique de son pays est devenu insupportable (Dessin d'Acé).
    Pathétiques, les rétropédalages que mouline un gouvernement aux abois, avec ses annonces d’annulations de taxes bien trop tardives! Depuis plusieurs semaines, les Gilets Jaunes et le peuple derrière eux sont passés à autre chose qui se résume en deux mots tagués sur l’Arc de Triomphe: «Macron démission».
    Après discussion avec certains d’entre eux, il apparaît que la plupart des Gilets Jaunes se montrent bien conscient qu’une démission ne servirait à rien. A quoi bon remplacer Macron par Marine Le Pen, Wauquiez ou Mélenchon?  Et placer le général Philippe de Villiers à la tête d’un gouvernement musclé? N’est pas Charles de Gaulle qui veut. La France en a soupé, des hommes providentiels! C’est aussi le message que lancent les Gilets Jaunes en renonçant à toute personnalisation de leur mouvement.


    C’est bien une crise profonde des institutions que la France subit actuellement. Ni les formations macrocompatibles ni celles de l’opposition ne veulent l’admettre et s’accrochent aux branches des institutions de la Ve République. Or, elles cèdent sous le poids des ans, ces branches. Ses partisans vantent sa «solidité», sa «souplesse» et la «stabilité gouvernementale» qu’elle permet, notamment en comparaison avec les valses folles des ministères de la IVe République.  Or, un regard rétrospectif démontre que ces qualités sont toutes relatives. Un an après Mai-68, le Général de Gaulle, malgré sa stature historique, a dû démissionner en cours de mandat. Georges Pompidou est mort trop tôt pour tirer leçons de sa présidence. Valéry Giscard d’Estaing n’a pas été réélu. François Mitterrand a été contraint de renoncer à son programme après deux ans passés à l’Elysée; il ne s’est maintenu que grâce à sa défaite aux législatives en 1986, ce qui lui a permis de tenir le rôle de principal opposant. Pendant ses douze ans de pouvoir Jacques Chirac n’a quasiment rien fait de notable, à part la suppression – aujourd’hui fort regrettée – du service militaire et d’autres réformes de peu d’ampleur. Par pure charité, nous ne dirons rien des présidences Sarkorzy et Hollande, leur impéritie parle, si l’on ose dire, à leur place.
    Emmanuel Macron avait pris le pouvoir par un concours de circonstances heureux. Heureux, du moins pour lui, sur le moment. Il a pris ce coup de chance pour un plébiscite qui l’a propulsé sur une orbite jupitérienne. Aujourd’hui, s’il s’effondre encore plus rapidement que ses prédécesseurs, il le doit autant à ses failles personnelles qu’à la faillite des institutions de la Ve République qui ne permettent pas au peuple de s’exprimer sur les sujets qui le concernent en premier lieu.


    Macron face à au prélèvement fiscal à la source


    Si le président Macron voulait laisser une trace autre que celle d’un Jupiter pour farces et attrapes, il devrait préparer les funérailles de la Ve République, plutôt que de multiplier les poses de rustines qui cèdent aussitôt qu’elles sont collées. Car le 1er janvier prochain, on semble l’oublier, sonnera l’entrée en vigueur du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu; il frappera une fois de plus les classes moyennes, grosses pourvoyeuses en Gilets Jaunes. Le président et son gouvernement auront beau multiplier les plans comm’ pour expliquer les avantages de la formule, plus personne ne les écoute et le salarié ne constatera qu’une chose : il percevra encore un peu moins que d’habitude. Bonjour le pouvoir d’achat!
    Dès lors, toutes les initiatives gouvernementales risquent fort de sombrer dans les abysses de la colère, une fois de plus.
    Macron se fait fort de connaître les nouvelles technologies nées des réseaux sociaux. Eh bien, qu’il utilise son savoir pour créer en France un vaste échange d’idées sur ce que pourrait être la future Constitution! Qu’il favorise la création d’espaces de discussion pour faire émerger de nouveaux canaux d’expression populaire. Le but n’est pas de transformer sur-le-champ la France en une Suisse avec démocratie directe à tous les ronds-points, mais au moins de tracer les voies vers une démocratie semi-directe compatible avec l’histoire des Français et leur génie propre.


    Toutefois, il est très peu probable qu’Emmanuel Macron adopte cette stratégie. En écrivant son «Coup d’Etat permanent», François Mitterrand avait dressé le plus implacable des réquisitoires contre la Ve République. Une fois parvenu au faîte du pouvoir, il s’est empressé de se fondre avec délice dans le moule élyséen pour devenir plus gaullien que de Gaulle. Emmanuel Macron, de tempérament autoritaire et persuadé de ses hautes qualités intellectuelles, n’est pas du genre à lâcher son sceptre même si son palais prend eau de toutes parts.
    Jean-Noël Cuénod

  • Gilets Jaunes et anarchisme autoritaire  

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    Pas une tête ne doit se lever. Si une seule dépasse, on la coupe. Et pas toujours métaphoriquement. C’est ainsi que les Gilets Jaunes qui voulaient discuter avec le gouvernement ont-ils été menacés de mort, ainsi que leurs enfants. Ils ont donc renoncé à jouer les porte-paroles. Violence dans le même camp, au nom de la pureté du mouvement.

    Dès qu’une personnalité émerge, l’être collectif nommé Gilets Jaunes crie aussitôt la trahison. A partir du moment où les porte-paroles franchissent les portes de Matignon ou de l’Elysée, ils sont foutus. Les dirigeants politiques, bien plus malins qu’eux, les auront retournés et s’en serviront pour diviser le mouvement, ce qui amènera celui-ci à périr à brève échéance. La révolution n’est pas un dîner de gala, disait Mao.

    De plus, tout chef est considéré, en soi, comme un ennemi. En voulant servir de fédérateur pour porter la parole du groupe, il brise aussitôt l’unité de l’être collectif. Même s’il multiplie les garanties. Cela n’a rien à voir avec sa personnalité. Le simple fait qu’un seul élément veuille représenter le tout enclenche une phase mécanique de destruction de l’être collectif. Pour s’y opposer tous les moyens sont utilisables, y compris les menaces de mort, même sur des enfants. La préservation de l’être collectif l’emporte sur toute autre considération.

    C’est bien un ordre qui se construit, un ordre anarchique, certes mais un ordre tout de même qui donne… des ordres.

    Tiens, à propos, qui donc les donne, ces ordres? Qui sont les Gilets Jaunes auteurs des menaces? On l’ignore, car toute Terreur, aussi petite soit-elle, a pour corollaire l’omerta. C’est pourquoi elle se révèle aussi efficace. Si le nom de ceux qui ont menacé était connu, l’affaire serait vite réglée. Mais voilà, on ne va pas donner de nom. Par peur des représailles, bien sûr. Mais pas seulement, par crainte aussi de fissurer cet être collectif que l’on a eu tant de mal à engendrer.

    Cette phase d’anarchisme autoritaire, bien des épisodes insurrectionnels ou révolutionnaires l’ont connu. La Révolution française a commencé par l’universalité des droits de l’homme. La Terreur a suivi pour défendre ce principe sublime et libérateur. Et enfin, la nuit du 4 août 1789 (abolition des privilèges) a sombré dans la journée du 18 mai 1804 (Sacre de Napoléon). Même processus, avec bien sûr, les inévitables variantes, lors de la Révolution bolchévique. Il y a dans les Gilets Jaunes qui ont menacé leurs camarades, un minuscule Iagoda[1]prompt au réveil. 

     A chaque fois, les défenseurs de l’intégralité de l’être collectif s’organisent et s’emparent des instruments de la violence. Pour le bien de la collectivité, cela va de soi, et nullement par goût du pouvoir, voyons!

    L’ennui avec le goût du pouvoir, c’est qu’il rend fou. L’humain reste partagé entre son affirmation comme individu et sa nécessité vitale de vivre en collectivité, ce qui rend paradoxale son action. Le fait de dominer les autres l’enivre. Il peut ainsi s’affirmer comme individu tout en bénéficiant de l’œuvre collective. C’est ce processus que veulent éviter les «menaceurs»  au sein des Gilets Jaunes. Mais en se plaçant dans cette position de Gardiens du Temple, ils se situent immanquablement au-dessus des autres et revêtent l’uniforme abhorré des chefs, même s’ils s’en défendent avec véhémence.

    Pas simple l’anarchisme autoritaire! Il va falloir en sortir. Comment ? Sans doute faudra-t-il apprendre en premier lieu à se méfier de la pureté. Pureté de la révolution, pureté de la classe ouvrière, pureté de la nation, pureté de la race… Que de crimes de masse a-t-on commis en ce nom ! Edouard Herriot – vieux politicard républicain tendance tablier de sapeur – n’avait pas tort lorsqu’il expliquait : «La politique, voyez-vous, c’est comme les andouillettes, il faut que ça sente un peu la merde, mais pas trop!»

    Pas très exaltant, il est vrai. Mais pour que survive et se développe ce mouvement des Gilets Jaunes – né d’une saine réaction devant un pouvoir qui a fait de l’inégalité sociale son passeport pour la mondialisation – , il ne peut pas se tenir à son actuel surplace protestataire, sous peine de s’étioler. Peut-être que l’intelligence collective des Gilets Jaunes trouvera le moyen de briser le cercle vicieux de la chefferie que nous avons décrit et fera naître de nouvelles formes d’organisation. Espérons. Mais parfois, il faut accepter de manger l’andouillette d’Herriot.

    Jean-Noël Cuénod

     

     

    [1]Genrikh Iagoda fut le chef du NKVD – la police politique de l’URSS – entre juillet 1934 et septembre 1936. Sur ordre de Staline, il a fait mourir des millions de personnes lors des collectivisations forcées ; il est le concepteur du Goulag.

  • Gilets Jaunes un peu bruns et Macron vert très pâle (V)

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    Pas question d’assimiler le mouvement des Gilets Jaunes dans son ensemble aux nouvelles formes de fascismes (suite de notre série). Cette agrégation de colère a commencé sans contenu idéologique précis. Il n’empêche que parmi les bloqueurs les plus actifs, plusieurs d’entre eux ne cachent pas leur sympathie pour l’extrême-droite. Et certains passent aux actes.
    Parmi les nombreux incidents qui ont émaillé les blocages d’accès routiers, trois sont emblématiques des haines de cet « Ur-fascisme » ou fascisme originel, évoqué dans le précédent texte : homophobie et racisme.
    Samedi matin, le conseiller municipal Raphaël Duret se rendait au Centre Leclerc de Bourg-en-Bresse dans une Twingo conduite par son compagnon. Devant le barrage des Gilets Jaunes, le conducteur ralentit, roule au pas, hésite en espérant pouvoir se faufiler. C’est alors que plusieurs Gilets Jaunes ont martelé de coups la vieille Twingo, brisant la plage arrière, « étoilant » d’autres vitres, arrachant les rétroviseurs, endommageant la carrosserie. En sortant du véhicule, le conseiller municipal de Bourg-en-Bresse et son ami ont été pris à partie. L’un des agresseurs s’est écrié : « Je les reconnais, c’est des pédés ». Les deux victimes ont pu être dégagées par les policiers.
    Dans l’après-midi, au rond-point d’Auchan-Fayet à Saint-Quentin en Picardie, une automobiliste musulmane qui s’était arrêtée au point de blocage a dû enlever son voile sous la menace de Gilets Jaunes qui dansaient devant la voiture en mettant leur gilet jaune sur la tête et en faisant des grimaces singes.
    Le même jour, une automobiliste noire a été agressée par des Gilets Jaunes qui l’ont ainsi traitée devant ses enfants : « Retourne chez toi, retourne dans ton pays », « dégage », « casse-toi pouffiasse ! », « l'histoire des Noirs, on ne veut plus entendre parler de ça » (consulter la vidéo ci-dessous).
    Gilets Jaunes : dérapages ? Pas que !
    Simples dérapages qui ne sauraient décrédibiliser tout le mouvement ? Il y a de cela, en effet. Mais pas que ! Marine Le Pen, pour l’instant, gère bien sa comm’ en soutenant juste ce qu’il faut le mouvement sans trop en faire. En revanche, sur le terrain, les militants RN sont bien présents pour récupérer le mouvement. Parmi leurs mots d’ordre, le classique « On a tout essayé. Tentons le Rassemblement National » qui, cette fois-ci, peut faire mouche aux élections européennes.
    En outre, le fait de bloquer les accès routiers est souvent utilisé par les mouvements d’extrême-droite : rappelons-nous le blocage des routes organisé au Chili par les chauffeurs routiers afin d’ouvrir, si l’on ose dire, un boulevard à l’armée de Pinochet pour renverser le président socialiste Allende et instaurer la dictature militaire.
    Cet agrégat de colères disparates n’a pour l’instant aucune colonne vertébrale politique et les Gilets Jaune risquent de rejoindre les Bonnets Rouges dans le vestiaire des grognes perdues. Toutefois, si un parti est en mesure de les récupérer, c’est bien le clan Le Pen. Wauquiez n’a même pas réussi à s’imposer au sein de sa propre formation « Les Républicains »; la France Insoumise, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à convaincre un nombre significatif de Gilets Jaunes car son discours est parasité par le prurit égotiste et les sautes d’humeur de son chef Mélenchon.
    En matière de recyclage, Emmanuel Macron cherche sans doute à récupérer l’électorat conservateur des classes aisées qui déteste par-dessus tout la chienlit d’où qu’elle vienne. Il reste donc campé sur ses positions. L’actuel président sait bien que s’il cède, les Gilets Jaunes ne lui en sauront aucun gré ; il perdrait alors le vote des électeurs favorables à la tranquillité publique et celui de tous les inquiets de la pollution galopante.
    Les dangers du Macronisme
    Comble du comble, Macron apparaît, en effet, comme le président qui aura su imposer une fiscalité axée sur la transition écologique. Mais une véritable politique « verte » aurait consisté à développer une pédagogie intense pour convaincre un peuple français qui, contrairement à d’autres, ne se montre guère sensible aux arguments écologiques, à prendre les mesures nécessaires pour rendre ces augmentations de taxes supportables à ceux qui se débattent pour parvenir à boucler leurs fins de mois et à en faire supporter le poids principal aux catégories les plus aisées.
    De plus, en privant les collectivités publiques de leurs ressources tout en les assommant de charges, le président Macron empêche le développement des transports publics régionaux. La comparaison entre les TER poussifs qui desservent chichement la province et les TGV rutilants qui relient les métropoles donne une image assez fidèle de la politique gouvernementale depuis plusieurs lustres et que l’exécutif macronien ne fait qu’accentuer. Vert, Macron ? Vert très pâle plutôt, car il est en train de rendre la cause écologique encore plus impopulaire.
    La tactique autoritaire qu’il adopte de plus en plus montre surtout à quel point sa politique est une non-réponse aux nouvelles formes des fascismes contemporains. Le fumier sur lequel poussent ces plantes vénéneuses a pour origine l’hypercapitalisme mondialisé et sauvage (lire « Un Plouc chez les Bobos » du 25 octobre 2018 : Faux populismes et vrais fascismes-1). Or, pour Emmanuel Macron, il faut que la France s’adapte de gré ou de force à cette nouvelle donne. Quitte à laisser croupir dans les talus, les ouvriers, les paysans, les chômeurs, tous ceux qui ne peuvent pas s’adapter, pour une raison ou une autre. Et ça fait du monde ! Du monde qui se tournera vers les nouveaux fascismes puisque l’offre de la gauche a perdu sa crédibilité. Comme en Italie.
    Il sera impossible de contrer les forces d’extrême-droite en continuant d’ignorer la masse de plus en plus imposante des laissés-pour-compte de la mondialisation. C’est en cela qu’Emmanuel Macron et sa non-réponse constituent un danger pour la démocratie.
    Jean-Noël Cuénod

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  • Faut-il pendre les blancs ?

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    Le rappeur Nick Conrad n’était connu que par sa concierge et sa cour. Aujourd’hui, le voilà célèbre grâce à son clip à scandale intitulé « pendez les blancs ». Il a tout compris, Conrad. Pour percer dans le chaud-bise, il faut tout d’abord crever la croûte de fumier et faire le Zemmour en investissant dans le racisme bien gluant.

    Petit rappel pour ceux qui viennent de débarquer de Proxima du Centaure. Le rappeur susmentionné – qui se présente en tant qu’ « artiste noir, Parisien fier et raffiné » – a commis un clip d’une petite dizaine de minutes où il met en scène le sort qu’il réserve à un blanc avec, entre autres gages de finesse, ces éloquentes paroles :  «Écartelez-les pour passer le temps, divertir les enfants noirs de tout âge petits et grands. Fouettez-les fort faites-le franchement, que ça pue la mort que ça pisse le sang!» Nous parvenons à la fine pointe du sublime avec ce doux songe : « Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs, attrapez-les vite et pendez leurs parents ». Tel un chœur antique, les comparses du rappeur psalmodient : « Pendez-les tous ! Pendez-les blancs! »

    Le clip – c’était son but – vérole les réseaux sociaux. Les médias installés le dénoncent, donnant ainsi un surcroît d’audience à la chose. Et puis, re-belote, les politiciens entament leur grand bal des faux-culs indignés, du ministre Collomb à Marine Le Pen, trop heureuse de condamner le racisme version noire.

    Les sites concernés affirment que ce clip a été supprimé : pipeau à coulisse ! Le Plouc s’est contenté de gougueliser « pendez les blancs » pour retrouver en une seconde ce truc dans son intégralité.

    Le ministre Collomb s’est empressé de saisir la justice. Le Parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour « provocation publique à la commission d’un crime ou d’un délit». La police a aussitôt interrogé Nick-le-Raffiné, « en audition libre ». Donc sans menottes, ni cellule. Au grand regret du rappeur, sans doute.

    Pour sa défense, Conrad invoque l’usage du second degré. Il n’a pas voulu inciter à la haine du blanc : « Dans mon clip qui n'est que de la fiction, j'ai voulu inverser les rôles de l'homme blanc et de l'homme noir et proposer une perception différente de l'esclavage », fait-il savoir dans la médiasphère.

    Que son clip ne soit « que de la fiction », c’est encore heureux. Dans le cas contraire, ce n’est pas pour « provocation publique à la commission d’un crime ou d’un délit» qu’il serait poursuivi mais pour « assassinat »!

    Ensuite, voyons un peu ce second degré qui est brandi façon bouclier.

    Au marché de Brive-la-Gaillarde…

    Il est vrai que Georges Brassens, dans sa chanson « hécatombe » n’y est pas allé de main morte contre les malheureux gendarmes, torturés par les mégères du marché de Brive-la-Gaillarde. Sa première diffusion remonte à 1952, encore à l’époque des 78 tours. En voici quelques extraits (voir aussi la vidéo sous ce texte ) :

     

    En voyant ces braves pandores
    Être à deux doigts de succomber
    Moi, je bichais car je les adore
    Sous la forme de macchabées

    (…)

    Une autre fourre avec rudesse
    Le crâne d'un de ses lourdauds
    Entre ses gigantesques fesses
    Qu'elle serre comme un étau.

    (…)

    Jugeant enfin que leurs victimes
    Avaient eu leur content de gnons
    Ces furies comme outrage ultime
    En retournant à leurs oignons
    Ces furies à peine si j'ose
    Le dire tellement c'est bas
    Leur auraient même coupé les choses
    Par bonheur ils n'en avaient pas.

     

    Pourtant, « Hécatombe » se situe à des années-lumière du rap de Conrad. Outre, que le racisme (la flicophobie n’est pas une expression raciste au sens strict du terme) y est absent, ce qui distingue clairement les deux textes, c’est l’humour. A écouter Brassens, on est mort, mais de rire. Soixante-six ans plus tard, sa chanson reste drôlissime. Alors qu’il serait vain de trouver la moindre trace d’humour dans « Pendez les blancs », même en cherchant bien, même en se forçant. Or, pour que le second degré fonctionne, il faut instiller au texte cette goutte d’humour qui permet de décoller le texte de sa signification immédiate. Si Nick-le-Raffiné avait vraiment voulu introduire le second degré dans son rap, ce qui reste à prouver, alors il a lamentablement échoué, faute de talent.

    De même, les défenseurs du rappeur pourraient se prévaloir de cette célèbre formule rédigée par André Breton dans son « Second manifeste du surréalisme » :

    L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.

    Certes, l’humour n’y apparaît pas dans toute son évidence. Néanmoins, en se reportant à l’époque – 1929 – où elle fut conçue, elle présentait cet écart qui sépare la signification immédiate du texte de son appréhension distanciée. Bien sûr, la Première Guerre mondiale avait provoqué son lot de massacres. Toutefois, à l’époque, il était difficilement concevable qu’un quidam surgisse au coin de la rue pour tirer au hasard.

    Mais tout a changé. Sans doute André Breton n’aurait-il pas pu écrire sa phrase aujourd’hui. Désormais, les quidams n’hésitent pas à appliquer la formule surréaliste au pied de la lettre, sur des campus aux Etats-Unis, sur des terrasses de bistrot à Paris ou ailleurs. Dès lors, l’effet de distance n’existe plus. Cette absence d’écart rend difficile, voire impossible le second degré en un tel contexte.

    « Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs », éructe Nick Conrad… Mais c’est exactement ce que Mohamed Merah a fait à l’école juive de Toulouse au matin du 19 mars 2012 ! Où est l’écart ? Où se trouve la distance ? Où se cache l’humour ? Dans quel recoin dénicher le moindre fragment de second degré ? Indéfendable, Nick-le-Raffiné !

    Loin de briser les codes du racisme blanc, il les renforce en leur donnant une forme de légitimité : « Vous voyez, tout le monde est raciste, même eux. Alors pourquoi se gêner ? »

    S’il n’y avait pas eu tout ce ramdam à propos du clip, Le Plouc n’aura même pas songé à l’évoquer. Le silence est la meilleure des armes pour faire taire les imbéciles.

     Mais voilà, le silence est rigoureusement incompatible avec notre société média-mercantile. Et les réactions qui miment l’indignation relèvent avant tout du marketing politico-médiatique : il s’agit de profiter du beuze pour faire propagande de sa came électorale. Quant à l’intrusion de la justice dans cette affaire, elle ne fera que nimber le rappeur raciste de la précieuse aura du « Bad Boy ».

    C’est bon pour le bizness, ça, coco !

    Jean–Noël Cuénod

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  • « La nation contre le nationalisme »

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    Voilà un bouquin à emporter dans vos bagages pour bronzer utile : La nation contre le nationalisme, écrit par le professeur Gil Delannoi et publié au PUF. Il balaye toutes les idées reçues qui encombrent le concept de nation et la rendent si confuse. En résumé, malgré la globalisation, la nation n’est pas devenue obsolète. De même, elle ne saurait être considérée comme néfaste a priori.

    Le politologue français rappelle les distinctions établies par la Grèce antique : « demos » – le peuple en tant qu’acteur politique – « genos » – notion biologique qui se rapporte à la filiation – « ethnos » – qui est de nature culturelle avec le partage d’une langue commune[1], d’usages, de mythes. C’est cette dernière qui se rapproche le plus de la nation au sens moderne du terme.

    Qu’est-ce qu’une nation ? Brève question, vaste réponse. Delannoi s’inspire de Renan pour  définir quatre modèles fondamentaux d’organisation  (formes Tribus, Cité, Empire, Nation).  Certaines Tribus, par la division du travail se sont muées en Cités. Et quelques Cités, en en conquérant d’autres, sont devenues des Empires. Renan situe ainsi la Nation dans ce processus : une Nation est une entité politique et culturelle qui succède à la tribu, la cité et l’empire sans toutefois les supprimer. La forme Nation comme forme politique s’est forgée en Europe par opposition à tout empire unificateur continental.

    Gil Delannoi s’attaque au préjugé qui associe la Nation aux conceptions raciales ou ethniques : La Nation politique prévaut sur la Nation culturelle qui elle-même prévaut sur la nation ethnique. La Nation ne convient pas aux conceptions raciales. La fixité ethnique est mieux assurée par les autres formes politiques, Tribu, Cité ou Empire. En comparaison, la Nation est un espace plus abstrait, clos pour instaurer la liberté politique et la solidarité sociale.

    Le nazisme contre la Nation

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    Les pensées contemporaines sautent comme des moutons en troupeau de la Nation au nationalisme, puis au nazisme, présenté comme l’expression extrême du nationalisme. Erreur fondamentale selon le professeur Delannoi : le nazisme s’oppose à la conception démocratique d’une Nation d’égaux et lui substitue une conception organique d’un corps social biologique qui n’est pas plus national que tribal mais racial (…) la doctrine nazie des races ne pouvait s’accomplir que dans un empire pyramidal qui interdit toute coexistence de nations égales en droit.         

    Quant au nationalisme proprement dit, il s’agit avant tout d’un véhicule ; Mussolini était un nationaliste certes, mais Gandhi aussi : Les nationalismes belliqueux sont ceux des dictatures et des régimes autoritaires. L’inverse se vérifie tout autant. Les Nations démocratiques ne se font pas la guerre[2]. La variable décisive n’est donc pas la Nation mais la présence ou l’absence de démocratie, comme régime et comme société.

    La Nation née des acquis positifs de la Révolution française reste pour l’instant le seul terreau qui permet le respect des droits humains, le fonctionnement démocratique et cet ensemble d’instruments de régulation que l’on appelle Etat de droit. La Nation démocratique forme le plus sûr rempart contre les nationalismesnon-démocratiques, internes ou externes.

    L’international contre le postnational

    La globalisation va-t-elle effacer les frontières ? Gil Delannoi ne le pense pas en soulignant qu’elle n’a rien d’irréversible : La planète Terre étant un système fini et ses ressources énergétiques limitées, ce n’est pas seulement un arrêt dans le développement de la globalisation mais peut-être un recul qui semble s’annoncer.

    Les effets de la pollution, parlons-en ; ils ignorent les frontières. Réponse du politologue : Il est vrai que ces problèmes requièrent une coopération internationale et que la nation n’est pas la bonne échelle pour les résoudre. Il défend donc la coopération entre nations démocratiques plutôt que l’abolition des frontières au profit d’une entité qui risque fort d’être impériale et donc non-démocratique :

    Tout l’enjeu contemporain est d’opter pour l’international contre le postnational et contre le nationalisme chauvin et égoïste. Autrement dit, des frontières ouvertes mais flexibles selon les situations, ni fermées ni abolies.

    Et l’Union européenne dans tout ça ? Si elle veut se développer et devenir démocratique, c’est en s’appuyant sur les Nations en tant que données historiques, en tant que consciences culturelles et qu’institutions politiques qu’elle a les meilleures chances d’y parvenir (…)

    Pour l’instant, on ne voit guère la forme que l’UE adopte actuellement ; elle n’est ni Tribu, ni Cité, ni Empire, ni Nation. C’est une sorte d’Europe des Etats et/ou de l’euro dont on voit bien les limites.

    En constatant le déferlement de passions nationales qui submerge la planète Foot ou Olympique, on se dit à la suite de Gil Delannoi que l’idée de Nation est en effet très profondément ancrée dans les populations et que ce phénomène n’est pas aussi superficiel que le suppose nombre d’intellectuels.

    La Nation souveraine mise en péril par les Etats-Unis ?

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    Toutefois, Le Plouc hasarderait deux objections à ce brillant et, sur la plupart des points, convaincant ouvrage. Il en a fait part au professeur Delannoi (photo Didier Goupy). Voici l’échange qui conclut ce papier.

    Le Plouc : – L’extension du droit américain à la planète entière confère à l’Empire des Etats-Unis une dimension universelle qu’aucun autre Empire n’avait atteint avant lui.Désormais, nous sommes tous contraints de nous soumettre aux intérêts américains, parfois au détriment de nos intérêts nationaux. Washington n’a d’ailleurs même plus besoin de sévir a posteriori. Il suffit que Trump déclare que son pays frappera les entreprises non-américaines qui resteraient en Iran pour que le constructeur automobile français PSA annonce son retrait de la République islamique, que le groupe Total prépare ses valises à Téhéran et que les entreprises suisses basées dans ce pays refusent toute nouvelle commande.

    Dès lors, comment les Nations peuvent-elles s’opposer à ce mastodonte ?

    Gil Delannoi : – Dans mon lexique, il s’agit plutôt d’une domination hégémonique des Etats-Unis que d’un comportement impérial, mais c’est un détail de définition. En effet, l’hégémonie parvient souvent à s’exercer presque sans sévir en dehors de son territoire ! En ce sens elle surpasse l’Empire. On pourrait soutenir en parallèle que l’Allemagne est, d’une autre manière, hégémonique dans l’Union européenne. Pour sortir d’un tel blocage hégémonique, il faut une coalition très large ou presque unanime des « anti-système » contre « l’hégémon ». Dans un système où la puissance hégémonique coalise ou domine une moitié des acteurs en présence, celle-ci court peu de risque d’être limitée dans ses prétentions. Pourtant n’est pas impossible de résister aux Etats-Unis aujourd’hui mais cela suppose une coalition (au moins ponctuelle) des Européens avec la Chine, le Japon et quelques autres.

    Il me semble que le même problème risque de se poser avec la généralisation de l’anglais comme langue de communication entre les élites planétaires (nationalistes ou non, soit dit en passant). On peut chanter les louanges du passage à l’anglais en tant que dimension cosmopolite. Pour ma part, je donne un cours en anglais et écrit dans cette langue. Cela revient néanmoins à créer deux planètes parallèles, celle des élites « anglo-fluentes » et le reste des exclus locaux. Il est vrai que le « globish » sert d’intermédiaire appauvri mais pratique.

    Le Plouc : – Une nouvelle forme d’Empire est née au sein de l’économie numérique dominée par les géants de ce secteur, les fameux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui se moquent des frontières et choisissent leurs sièges principaux en fonction de la gentillesse fiscale des pays d’accueil. Dans un tel contexte, la protection des frontières ne relève-t-elle pas du leurre ?

    Gil Delannoi : –Ce second point semble moins redoutable que le précédent. Les G7, 8 ou 20 pourraient très facilement se coaliser pour taxer normalement (donc sans abus de pouvoir) ces « free-riders » planétaires. On ne peut même pas les défendre au nom du marché, car la plupart d’entre eux sont en situation de monopole ou duopole. Rien n’empêche donc de limiter leur position dominante aussi bien au nom du marché que de la social-démocratie. Pourquoi non ? C’est par lâcheté, corruption ou complaisance, mais certainement pas par impuissance. Les GAFAM peuvent probablement continuer à prospérer si un seul continent les refuse, mais certainement pas au-delà. Comme ils ne visent que leur propre intérêt, les contraindre à négocier n’est pas si difficile.

    Que ces entreprises échappent pour l’instant au contrôle classique de l’Etat-nation n’est pas faux, mais dans le monde impérial-chaotique du « sans frontière » qui le remplacerait, ces multinationales donneraient encore davantage le ton puisque, au lieu de rivaux pusillanimes, elles n’auraient plus aucun adversaire potentiel, sinon des concurrents commerciaux partant avec un lourd handicap à l’assaut des privilégiés de la mondialisation. L’Union européenne est l’échelle minimale d’intervention qi l’on veut peser sur de tels acteurs « hors sol ». Dans cet affrontement il me semble que les actionnaires qui ont intérêt à favoriser leur rente de situation en faveur de ces GAFAM ne sont pas aussi puissants que la coalition des Etats, lesquels sont, sans exception, pénalisés par une évasion fiscale massive et une distorsion durable de la concurrence.

    Jean-Noël Cuénod

     

    [1]Qu’en est-il des pays plurilinguistiques comme la Suisse ? Ce qui relie les Suisses ce n’est pas la langue – ils en ont quatre, en ne comptant pas les dialectes – ni la religion mais un héritage commun, celui de la démocratie directe qui est devenue bien plus qu’un mode de scrutin, un véritable art de vivre collectivement par les débats qu’elle suscite et l’aptitude au consensus qu’elle génère.

    [2]Pour Gil Delannoi, la Première Guerre mondiale est une guerre entre impérialismes nationaux et non une guerre entre nations démocratiques.

  • Les Blacks-Blocs, ces houligans de la politique-spectacle

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    La mayonnaise du mouvement social commençait à prendre en France. Et voilà qu’en ce 1ermai 2018, les Blacks-Blocs envoient une giclée de vinaigre pour la faire tourner. Les revendications des cheminots, étudiants, enseignants, aides-soignants sont noyées par les scènes de violence orchestrées par les cagoulés. Qui demeurent parmi les alliés les plus fidèles des pouvoirs. (photo JNC)

    Les blacks-blocs sont à la politique ce que les hooligans sont au foot : des accros à la montée d’adrénaline. Il n’y a pas de black-bloquisme. Dans cette nébuleuse aux idées confuses, certains semblent se réclamer de l’anarchisme tout en arborant des portraits du Che, alors que le régime castriste n’a cessé de réprimer les anarcho-syndicalistes cubains, voire en brandissant des portraits de Marx, l’implacable ennemi de l’anarchiste Bakounine. Aucune stratégie pour élaborer une vision politique, seule compte la tactique à opérer contre les flics. En fait, les Black-Blocs ont bien capté l’air du temps : ne pas penser, ça fatigue la tête ; mais bouger, bouger, ça réveille les endorphines.

    Les Black-Blocs, ce n’est pas un mouvement, c’est une plateforme pour organiser des émeutes sans lendemain et qui s’estompent comme la fumée âcre des poubelles en feu. Elle n’est pas née d’aujourd’hui, cette plateforme, puisqu’elle apparaît au cours des années 1980 en Allemagne, s’est répandue au fil des manifs contre les réunions du G8 et ses divers avatars, s’est renforcée grâce aux réseaux sociaux nés des technologies.

    La première fois que Le Plouc a été confronté, en tant que reporter, aux Blacks-Blocs remonte à dimanche 1erjuin 2003. Une centaine de milliers d’altermondialistes étaient venus de toute l’Europe pour protester contre la tenue du G8 à Evian. Bien entendu, c’est à Genève que les manifs se sont déroulées, les policiers français ayant bloqué la frontière. Sous l’égide du Forum social lémanique, de nombreux groupes altermondialistes s’étaient réunis plusieurs semaines auparavant afin de débattre des moyens à mettre en œuvre pour résister à la globalisation du capitalisme financier – la taxe Tobin entre autres – et pour organiser de façon non-violente l’opposition au G8, courroie de transmission interétatique de ladite globalisation. Il fallait éviter de tomber dans la violence des émeutes qui avaient endeuillé Gênes, deux ans plus tôt. Débats parfois confus, comme c’est le cas dans un tel contexte, mais le plus souvent riches et créatifs.

    Il a suffi d’une ou deux centaines de Black-blocs pour enrayer ce processus. En multipliant les provocations, les destructions de commerces, les bris de vitrines, les incendies ici et là, les polit-hooligans ont semé l’émeute au centre de Genève pendant trois jours. Oubliées les stratégies anticapitalistes et les tactiques non-violentes. On ne parlait plus que de ça: la mise à sac d’une ville. Aussitôt, l’extrême-droite s’est posée en défenderesse des petits artisans victimes des déprédations. Et les dirigeants du G8 et les grands groupes économiques ne pouvaient que se réjouir de voir sombrer dans l’indifférence les idées les plus gênantes pour eux[1]. L’extrême-droite et l’hypercapitalisme financier inscrivaient sur leurs tableaux de score les autobuts marqués en leur faveur par les cagoulés. Ce qui était vrai, il y a quinze ans, se confirme aujourd’hui. Hier comme maintenant, ces antiautoritaires autoproclamés ne cessent d’imposer leurs volontés à la masse des manifestants, aux journalistes et à tous ceux qui n’adhèrent pas à leur tactique. L’autorité, ils ne la conçoivent qu’à leur service. Comme n’importe quel politicard véreux.

    Ils illustrent cette vérité vieille comme la politique : les extrémistes d’une cause en sont les plus vaillants fossoyeurs.

    Jean-Noël Cuénod

     

    [1]Autre point commun entre le cortège contre le G8 à Genève en juin 2003 et le 1ermai 2018 à Paris : dans les deux cas, les gouvernements ont été accusés d’avoir plus ou moins volontairement laissé les blacks-blocs agir, avant d’ordonner les assauts des forces de l’ordre. A cela, à Genève comme à Paris, la réponse a été la même : au moins, on a évité le pire contrairement à Gênes (un mort et 600 blessés).

     

     

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