10/11/2018

Les deux Suisse face aux juges français

images.jpgLe hasard du calendrier judiciaire a bien fait les choses. Cette semaine, deux faces de la Suisse ont affronté la justice française. Deux Suisse qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. L’ex-numéro 3 de l’UBS Raoul Weil (photo à gauche) et ses coaccusés ont essuyé un sévère réquisitoire à Paris. Théo et Bastien, eux, affrontaient un autre Tribunal correctionnel à Gap. Un seul point commun : la frontière.

Dans les couloirs immenses, lumineux et glacés du nouveau Palais de Justice de Paris aux Batignolles, on les repère tout de suite. Ils arborent cette laborieuse élégance, ces coupes de cheveux savamment argentées, rappel de leur Graal financier, ce bronzage californien plaqué sur la rusticité alpestre des traits qui signalent aussitôt le banquier zurichois. L’un d’entre eux, tranche sur le lot en quittant le gris pour le tabac d’un alpaga à col de velours marron genre hobereau autrichien. Ou faisan doré dont il a le port de tête dédaigneux.

Le plus célèbre d’entre eux, le banquier déchu Raoul Weil, ex-numéro 3 de l’UBS traine l’air las d’un faux Gary Cooper empâté et se tient bien à l’écart de ses coaccusés. On a le sens de la caste, chez ces gens-là. Weil, c’était le Brahmane au sommet de la Bahnoffstrasse. Les autres appartenaient tout juste à la catégorie des Kshatryias, voire à celle des cadres supérieurs français, quasi des Intouchables.

L’UBS, en tant que personne morale – le jargon juridique a parfois de ces audaces ! – ainsi que huit dirigeants du centre zurichois et de sa filiale d’outre-Jura sont accusés d’avoir organisé une fraude fiscale massive privant l’Etat français de dix milliards d’euros, de quoi construire 5000 foyers pour SDF[1].

Impassibles, nos banquiers zurichois ont dû goûter à un réquisitoire salé jeudi : 3,7 milliards d’amende réclamés contre UBS AG, 15 millions contre sa filiale française ; 24 mois de prison avec sursis et 500 000 euros d’amende contre Raoul Weil. C’est le prix du Brahmane : les autres s’en tirent un peu moins mal : de 6 mois à 12 mois de prison avec sursis et entre 50 000 et 300 000 euros d’amende. Le verdict, ce sera pour plus tard.

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Brusque changement de décors : des Batignolles en travaux au provincial tribunal de Gap. Et changement d’ambiance. Le jeans militant et la parka protestataire ont remplacé l’uniforme bancaire. Sept prévenus sont cités à comparaître devant le Tribunal correctionnel pour avoir aidé des migrants en situation irrégulière à passer la frontière italo-française lors d’une manifestation le 22 avril dernier. Parmi, deux Suisses de Genève, de 24 et 26 ans, Théo et Bastien (photo ci-dessus).

Si vous voulez faire enrager la présidente du Tribunal, prononcez la formule « délit de solidarité » pour qualifier les faits, ça la rend chèvre, animal qui ne manque pas sur les pentes des Hautes-Alpes toutes proches : il s’agit de savoir si ces Suisses et leurs camarades ont aidé ou non des réfugiés à passer la frontière de façon illégale ; un point, c’est tout.

Une réaction qui traduit bien l’incompréhension entre magistrats et militants. Les uns appliquent la lettre du droit, les autres l’esprit des lois. Dans ce choc des irréconciliables, les militants perdent devant les tribunaux et gagnent face aux médias. C’est systématique. Dès lors, deux procès parallèles se déroulent – parallèles qui ne se croisent même pas à l’infini. L’un développe le dossier ; l’autre s’en abstrait pour s’adresser, non pas aux juges, mais à l’opinion. Feu Jacques Vergès avait théorisé la chose au moment de la guerre d’Algérie.

Comme pour le procès UBS à Paris, on attend à Gap le verdict.

La Suisse de la banque et la Suisse de la tradition humanitaire ont donc comparu devant les juges français avec pour point commun cette frontière que les uns font traverser aux capitaux et les autres aux miséreux. Deux traditions aussi anciennes l’une que l’autre.

Jean-Noël Cuénod

[1]Le quotidien La Voix du Nord du 19 novembre 2014 évoque la construction d’un foyer d’accueil pour les SDF et leurs animaux budgétisée à deux millions d’euros.

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26/09/2018

Etre Suisse à Paris sous Schneider-Ammann

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Le bientôt ex-conseiller fédéral Schneider-Ammann jouant de son instrument favori, le pipeau traversier...

Johann Schneider-Ammann, ministre suisse de l’Economie, a démissionné. Comme scoupe, on fait mieux. Même en Suisse, la nouvelle n’a pas renversé les Alpes. Pour le Plouc, ce n’est pas pareil. Schneider-Ammann lui avait fait passer le plus sale quart d’heure de sa vie de correspondant à Paris. Il a tiré de cette expérience un chapitre de son bouquin « Quinquennat d’un Plouc chez les Bobos » paru chez Slatkine avec une préface d’Edwy Plenel. Voici ce texte qui a également été publié le 30 novembre 2010 sur le site de la « Tribune de Genève ».

Aimez-vous l’aviron? Oui ? Alors le journalisme fédéral est fait pour vous. Car dans cette discipline – en l’occurrence ce substantif ne manque pas de substance – il faut ramer. Et même souquer ferme. Le journaliste fédéral ne doit pas rechigner à se frotter à la rude école des galériens.

Depuis son arrivée à Paris, Le Plouc avait oublié ces servitudes. En France, les ministres savent lâcher à la meute journalistique un ou deux os qui vont vous faire un bouillon médiatique, rarement consistant mais toujours parfumé. Et leurs collègues genevois les imitent à la perfection. Franchie la Versoix, les politiciens helvétiques ne vous lancent rien pour satisfaire l’appétit des lecteurs. Sinon une langue en bois brut, même pas joliment chantournée. Pas de quoi en faire un plat.

Donc, lorsque l’ambassade de Suisse a téléphoné au Plouc pour lui annoncer l’arrivée à Paris  du conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, il en est tombé de son bottacul : « Schneider qui ? Ammann quoi ? » Consternation au bout du fil.
 

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Pour les non-Suisses: voici un bottacul. Siège amovible et instable pour traire les vaches. Toute allusion à la vie politique serait malvenue.

Vite, un mensonge : « Monsieur Schneider euh Houlmann ? Non Ammann ! Oui voilà, Schneider-Ammann, mais voyons je ne connais que lui bien sûr ! C’est le … le conseiller fédéral chargé du Département de… euh, oui oui, c’est ça l'économie. »

Voilà qui commence bien. Le Plouc avait tout simplement oublié l’existence de ce conseiller fédéral. Quelle honte ! Quel mauvais Suisse ! Rattrapons notre retard grâce à Internet. Bof, on ne peut pas dire que le conseiller Schneider-Ammann déchire la Toile…

Le pire restait à venir. L’ambassade de Suisse annonce qu’après avoir rencontré la ministre française Christine Lagarde, ledit conseiller fédéral recevra la presse, dans l’annexe du ministère des Finances, sis 80 rue de Lille au cœur de l’ultrachic VIIème arrondissement qui a pour maire Rachida Dati.
Les journalistes suisses de Paris sont donc massés dans ce boudoir très Marie-Antoinette qui a dû en voir de belles. Et sous toutes les coutures. La porte s’ouvre. Christine Lagarde surgit en majesté avec son casque de cheveux immaculés et cuirassée par son tailleur argent (une ministre des Finances ne pouvait faire moins).

Suisse et France, pas le même tailleur

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«Mais où sont les éléments de langage?» La ministre s’adresse sotto voce à l’un de ses collaborateurs. Qui, le regard tendu à la recherche de ces «éléments de langage» égarés, prend un air un peu inquiet. Moins inquiet tout de même qu’un quinquagénaire lunetté à l’allure grise répondant ton sur ton à son costume et aux nuages qui plombent Paris. A l’évidence, il se demande ce que, Diable, il peut bien faire en cet antre qui sent la poussière aristocrate. Et même le soufre.

 Ce quinquagénaire marchant dans l’ombre de la ministre française de l’Economie et des Finances n’est autre que son confrère suisse, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann qui paraît bien pâle devant le bronzage éblouissant de la ministre française. Elle fait songer à la Déesse Athéna, sortie tout armée du crâne de Zeus. Lui, ressemble à un conseiller paroissial de la Reformierte Kirchgemeinde de Sumiswald. Le temps de débiter tout le bien qu’elle pense de ce cher conseiller fédéral et d’annoncer qu’elle viendra en Suisse, la ministre tourne ses talons aiguilles en laissant un sillage de Chanel numéro 5.

Nous voilà donc entre Suisses. Retour à grosses semelles vers le journalisme fédéral. Laborieusement, le conseiller Schneider-Ammann nous dit qu’il n’a, au fond, rien à nous dire. Les « éléments de langage » égarés par Christine Lagarde auraient pu lui servir. Hélas, il n’y a pas plus d’ "éléments" que de "langage" dans ce boudoir qui n'a jamais autant mérité son nom. 
La sueur commence à perler au front des journalistes. Et chacun de presser de questions ce malheureux Johann Schneider-Ammann. Comme une huitre, le conseiller fédéral se ferme. Il y a un semblant d’ouverture vers le G20. On s’y engouffre. Le Plouc a la curieuse idée de poser cette question stupide :

- La France serait-elle pour la Suisse une sorte de cheval de Troie pour entrer dans le G20 ?

Le conseiller fédéral lance un regard affolé vers Le Plouc et se tourne vers ses conseillers :

- Un quoi ? Mais ça veut dire quoi ça ?

On essaie en allemand. Sans plus de succès. Ses conseillers marmonnent. Il comprend encore moins. Une vague lueur s’allume. Et répond sur un ton réprobateur:

-  Non, non nous n’agirons jamais comme ça avec la France.

Soulagé, le conseiller fédéral a terminé sa corvée et s’esquive, laissant les journalistes à leur perplexité.

Si le cheval de Troie a bien servi aux Grecs pour emporter la place, il n’a été d’aucune utilité au Plouc dans sa chasse à courre aux « éléments de langage ».

Jean-Noël Cuénod

"Quinquennat d'un Plouc chez les Bobos", Editions Slatkine, pages 205 à 207.

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03/01/2018

La Suisse en panne sèche sur sa voie solitaire

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 « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent.» Asphyxiée intellectuellement par la chape de plomb du blochérisme ambiant, la Suisse devrait se rappeler cette fameuse réplique de 100 000 dollars au soleil [1] en affrontant l’Union européenne.

Le Conseil fédéral en particulier, et toute la classe politique suisse en général, ne sont même plus capables de cacher leur désarroi vis-à-vis des pressions exercées actuellement par Bruxelles. La dernière en date porte sur la limitation à un an de l’équivalence accordée par l’Union à la bourse suisse. Cette équivalence a été accordée, sans limite dans le temps, aux bourses des Etats-Unis, de l’Australie et de Hong-Kong. Alors pourquoi cette discrimination ? Le vice-président de la Commission européenne, Valdis Dombrovskis, s’est montré on ne peut plus clair ; elle est la réponse de Bruxelles au manque de progrès substantiels dans les actuelles négociations sur l’accord-cadre institutionnel. Et si Berne se montrait plus coopérante, l’UE pourrait alors revoir sa décision dans un sens plus favorable à la Suisse.

Pour ceux qui ont raté le tram des relations Suisse-UE, voici grossièrement résumée trois notions à retenir.

 

  • Equivalence boursière entre la Suisse et l’Union : elle permet aux banques et investisseurs européens de continuer d’acheter et de vendre des titres cotés en Suisse. Sans elle, c’est la catastrophe pour la place financière helvétique.
  • Accord-cadre institutionnel : la Suisse et l’Union européenne sont actuellement liés par un réseau de 120 accords bilatéraux ; pour mettre un peu d’ordre dans ce fouillis, assurer un maximum de sécurité du droit dans les relations commerciales ainsi que l’accès de la Suisse au marché européen, Berne et Bruxelles sont en train de négocier un accord-cadre.
  • Renouvellement du « milliard de cohésion ». Quand le français fédéral se mélange à la novlangue eurocrate, cela donne des monstruosités lexicales telles que celle-ci ! De quoi s’agit-il ? La Suisse participe depuis 2008 à des projets visant la réduction des disparités économiques et sociales provoquées par l’élargissement de l’Union européennes. Coût de l’opération : 1,302 milliard de francs (1,112 milliard, d’euros sur dix ans. La Suisse s’accorde directement avec les pays partenaires sur les projets qu’elle entend financer. Ce « milliard de cohésion » vient d’être renouvelé par le Conseil fédéral.

 

En portant le regard sur ces trois notions, il apparaît à première vue que le Conseil fédéral aurait dû conditionner le renouvellement du « milliard de cohésion » à l’acceptation par Bruxelles de l’équivalence boursière avec la Suisse, sans limite de temps. C’est d’ailleurs ce qu’avaient réclamé l’Association suisse des banquiers et, au sein du gouvernement fédéral, le ministre des Finances UDC Ueli Maurer. Les décisions se prenant en Suisse collégialement, le Conseil fédéral avait rejeté le point de vue de Maurer et des banquiers, préférant faire un geste d’apaisement à l’égard de la Commission européenne et ne pas barguigner sur ce milliard. C’était mal connaître la détermination de Bruxelles dans une autre de ses négociations, vitales pour son avenir, celles concernant le Brexit. La Commission européenne a donc remercié Berne pour le milliard mais lui a imposé ses conditions draconiennes sur l’équivalence boursière. C’était un signe destiné à la Suisse mais surtout au gouvernement britannique – ainsi qu’aux autres pays membres de l’UE tentés par la sortie de l’Union – rappelant que Bruxelles tient le couteau par le manche et ne compte nullement faciliter la vie de ceux qui veulent se situer hors de son sein.

Cela dit, il n’est pas du tout certain que lier le « milliard de cohésion » à l’équivalence boursière aurait été une bonne chose. Contrairement à ce que les électeurs de l’UDC persistent à croire, ce n’est certainement pas par bonté d’âme, ni par altruisme bisounours que la Suisse verse ce milliard. Il en va de l’intérêt de son industrie. En aidant les pays nouvellement arrivés dans l’UE à recoller au peloton, la Suisse s’ouvre de nouveaux marchés. Or, les exportations sont absolument vitales pour conserver le plein-emploi et la prospérité des travailleurs en Suisse.

La Suisse et l’UE n’ont pas la même horloge

Ces négociations sont fort mal engagées car les deux parties ne regardent pas l’heure à la même horloge. La Suisse tente de multiplier les passes au gardien pour gagner un maximum de temps, sachant que l’extrême-droite blochérienne (UDC) ne manquera pas de lancer sa batterie de référenda et d’initiatives populaire pour bloquer le processus. Au contraire, l’Union européenne, elle, est pressée de conclure, compte tenu de ses négociations avec Londres sur le Brexit. De plus, Bruxelles a tout intérêt à faire le moins de concessions possibles à la Suisse afin de ne pas affaiblir sa position vis-à-vis du gouvernement britannique. D’où la pression que l’UE exerce sur la Suisse pour limiter à un an l’équivalence boursière.

Certes, comme le souligne le professeur britannique Lorand Bartels dans Le Temps, cette décision de Bruxelles viole sans doute les règles de l’Organisation mondiale du commerce. La belle affaire ! Intenter une action contre l’UE auprès de l’OMC prendra plus d’une année. Un jugement favorable à la Suisse – pour autant qu’il le soit ­– n’aurait aucun effet sur la réalité. La Suisse est prise dans la nasse et ce n’est pas avec une action en justice qu’elle peut en sortir. La seule issue possible est politique. Mais les négociations sur le Brexit, associées au climat pourri instauré en Suisse par l’UDC, rendent cette seule issue bien problématique.

La Confédération est en train de payer l’addition de la « voie solitaire » que l’UDC de Blocher a su lui imposer. Pour accéder au vaste marché de l’Union malgré sa non-appartenance, la Suisse, comme évoqué plus haut, a conclu avec Bruxelles les 120 accords bilatéraux dont la refonte fait l’objet des présentes négociations. Avec ces accords bilatéraux, la Suisse a dû inclure dans son droit de nombreuses normes de l’UE. Le but était de bénéficier de certains avantages de l’Union sans en faire partie. Berne ménageait ainsi le chou de son commerce extérieur avec la chèvre de l’UDC europhobe. Jusqu’à un passé récent, cette politique s’est révélée bénéfique pour la Suisse : bonne croissance économique et chômage très réduit. Mais Berne est en train de prendre conscience que la voie des « bilatérales » n’est pas une route sans fin.

La Suisse, l’autre victime du Brexit

Tout d’abord, le développement de la nouvelle économie globalisée et la domination des grands groupes multinationaux réduisent la marge d’action des Etats à un point tel que leur souveraineté relève plus du folklore sportif que du pouvoir effectif. Ensuite, le Brexit a bouleversé la donne entre la Suisse et l’Union européenne. Afin de souder les Etats membres autour de l’UE, la Commission européenne a dû se montrer plus intransigeante que naguère face aux demandes formulées par les pays non-membres. Force est de reconnaître que le Brexit fut l’électrochoc qui a réveillé Bruxelles. Ainsi, l’opinion vis-à-vis de l’UE est en train de changer. La victoire à la présidentielle française d’Emmanuel Macron – qui avait axé sa campagne sur la promotion de l’Union européenne – en est l’une des illustrations.

Dès lors, l’UE va durcir encore ses exigences vis-à-vis de la Suisse qui devra adopter la plupart, si ce n’est la quasi-totalité des directives européennes, sans qu’elle ait son mot à dire puisque Berne ne participe pas à leur élaboration, n’étant pas membre de l’Union. Sur le plan économique, la Confédération ne peut rien sans l’Europe. La Suisse exporte plus de la moitié de ses productions vers les pays membres de l’Union et importe près des deux tiers en biens et services produits au sein de l’UE.

Blocher et son UDC grimpent maintenant aux rideaux du Palais fédéral en dénonçant « une adhésion cachée de la Suisse à l’Union européenne ». Ils n’ont pas tort. Sauf qu’ils sont les principaux responsables de cette situation !

 En prônant la « voie solitaire » – dont on voit aujourd’hui qu’elle était sans issue –, en faisant de Bruxelles le « grand Satan », le blochérisme a popularisé l’illusion d’une Suisse profitant économiquement de l’Europe sans en faire partie. Ce rêve doré est en passe de s’effondrer. Dès lors, qu’on le veuille ou non, l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne se posera à nouveau.

Certes, Bruxelles accumule les défauts : indigence démocratique, bureaucratie brouillonne, institutions incompréhensibles. Mais la réalité est là : seule l’UE dispose de la taille critique nécessaire pour que les Etats qui la composent soient en capacité de défendre leurs intérêts politiques, diplomatiques et économiques dans le concert mondialisé. Dès lors, ne vaut-il pas mieux la rejoindre pour participer activement à la refonte de ses institutions dans un sens démocratique, plutôt que subir ses diktats en restant en dehors d’elle ? Ne vaut-il pas mieux s’organiser ensemble pour affronter les monstres multinationaux genre GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ?

Quand les types de 60 kilos s’unissent pour dire certaines choses, ceux de 130 kilos ont tendance à les écouter.

Jean-Noël Cuénod

[1] Ecrite par Michel Audiard et dite par Jean-Paul Belmondo.

11:35 Publié dans Politique internationale, Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (37) | Tags : europe, bruxelles, ue, suisse, brexit | |  Facebook | | |

20/12/2017

Mélenchon, l’helvétophobe primaire

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A l’Assemblée nationale, le chef de la France Insoumise fustige la Confédération à propos de la convention fiscale franco-suisse sur l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Illustration d’une certaine détestation réciproque.

La discussion devait se dérouler dans l’apaisement à l’Assemblée nationale, lundi dernier. Après 68 ans de tergiversation, la France et la Suisse sont tombées d’accord sur le statut fiscal de l’aéroport commun aux deux pays, celui de Bâle-Mulhouse. Le parlement français l’a d’ailleurs accepté sans difficulté. Ne perdant jamais la moindre occasion de faire son intéressant, Jean-Luc Mélenchon a aussitôt saisi le prétexte de cette convention pour traîner la Suisse dans la boue, la traitant, entre autres, de «centre international du blanchiment de l’argent du sang».

Les médias français n’ont pas relevé la diatribe de l’helvétophobe primaire. Il faut dire que la plupart d’entre eux ont vis-à-vis de la Confédération l’incompréhension de la poule devant un couteau. Suisse, le couteau, évidemment. Ce qui ne simplifie pas la chose, avec toutes ces lames, ces tire-bouchons, ces cantons, ces communes, ces pouvoirs multiples…

Les médias suisses, en revanche, n’ont pas manqué de jeter Méluche dans un sac d’opprobre pour le flanquer dans l’une de ces stations d’épuration que les Français ont eu tant de peine à installer dans la partie lémanique qui leur est dévolue. C’est faire beaucoup d’honneur à un feu de bouche dont le chantre du chavisme gaulois est coutumier.

A mes compatriotes suisses courroucés, je ferai remarquer que si nous trainons cette réputation détestable de receleurs mondialisés, nous le devons surtout à nos banquiers qui se sont comportés comme des voyous prédateurs et cupides pendant trop longtemps et qui n’ont cédé que sous la pression du géant américain.

Cela dit, si ledit géant s’est attaqué à la finance helvétique, c’est parce que cette place était devenue contraire à ses intérêts après l’effondrement de l’empire soviétique. N’y voyez aucun accès inopiné de pureté morale.

La Suisse bancaire n’est donc plus ce qu’elle était. Si Mélenchon veut dénoncer d’autres «centres internationaux de blanchiment», la tâche ne lui manquera pas, au sein même de l’Union européenne : Irlande, Pays-Bas, Luxembourg, Autriche. Il pourrait même dénoncer les Etats-Unis. En tapant sur la seule Confédération, Mélenchon a une guerre financière de retard. Au moins!

Alors pourquoi la Suisse ? Il ne faut pas dédaigner le côté pratique pour l’imprécateur de manipuler des clichés, même s’ils sont éculés. Méluche ne s’embarrasse jamais de ce genre de détails. Mais la sortie mélenchonienne s’inscrit également dans un contexte plus vaste.

Mélenchon helvétophobe contre MCG francophobe

Le Plouc est certes mononational helvète mais il n’a jamais cessé de faire des va-et-vient entre la Suisse romande et la France. Et constate que des deux côtés, s’est installée une forme larvée de détestation réciproque, mêlée d’indifférences, d’incompréhensions et de mépris. La francophobie est même devenue le fonds de commerce électoral du Mouvement des Citoyens Genevois (MCG) qui a érigé les propos d’après-boire au rang d’idéologie et le débat politique au niveau, non pas des pâquerettes, mais de leurs racines.

Notez bien que cette ambiance maussade ne concerne que la Suisse romande. Les Suisses alémaniques et italophones, eux, ne pensent strictement rien de la France. Peut-être même nourrissent-ils vis-à-vis de l’Allemagne et de l’Italie une grogne de même nature. La Suisse s’est construite en grande partie pour éviter que ses grands voisins empiètent sur son indépendance.  Ça laisse des traces.

Les relations qu’entretiennent les Suisses romands avec la France sont forcément ambiguës. Une grande partie de leurs ancêtres – à Genève, Neuchâtel, Vaud – avaient fui les massacres perpétrés par la monarchie française contre les protestants. Dès lors, des récits familiaux se sont élaborés en donnant de la France une image particulièrement déplaisante. La Saint-Barthélemy, c’est loin, certes. Et les descendants des Huguenots ont oublié les événements historiques. Mais de ces récits familiaux, il reste toujours une sorte de musique aigrelette qui attend, tapie dans l’inconscient, d’être réveillée par un fait d’actualité. Et la musique aigrelette peut alors se transformer en fanfare.

Malgré tout, l’Histoire détrompe souvent ses caricatures. Les Genevois viennent de célébrer l’Escalade de 1602. Ainsi, Genève, qui n’était pas encore suisse, a victorieusement repoussé les assauts de la Savoie, qui n’était pas encore française. Or, le plus solide soutien des Genevois n’était autre que le Roi de France Henri IV, un ex-protestant qui, il est vrai, craignait aussi que le Duc de Savoie Charles-Emmanuel ne convoitât son trône. Le Vert Galant avait massé des troupes à proximité de Genève pour la libérer au cas où elle aurait été prise par le Duc.

Et si Napoléon Bonaparte a jeté l’Helvétie dans le chaudron des guerres impériales, il a aussi établi les fondations de la Suisse moderne en rédigeant son Acte de Médiation.

Quant à la France, sa culture n’aurait pas la même saveur sans l’apport de Jean-Jacques Rousseau, Germaine de Staël, Benjamin Constant, Amiel, Blaise Cendrars, Le Corbusier, Jean-Luc Godard, Alberto Giacometti. Sans oublier que la Tour Eiffel aurait dû s’appeler Tour Koechlin, du nom de son concepteur franco-suisse.

Les caricatures populistes, genre Mélenchon ou façon MCG, qui défigurent le pays voisin font plaisir aux réseaux sociaux. Mais elles rongent petit à petit, les liens mutuels. C’est pourquoi les politiciens qui s’y adonnent sont de malfaisants irresponsables. Car, ils ne changeront jamais la géographie. Impossible de placer Mulhouse dans les Pyrénées. Ou Annemasse sous les Tropiques. Nous sommes condamnés à nous entendre. Et surtout à nous écouter pour que les propos phobiques tombent dans la seule oreille qui leur vaille, celle des sourds.

Jean-Noël Cuénod

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07/09/2017

Genève ou le déclin doré sur tranche

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Il n’y aura plus de quotidien 100% genevois, désormais. Les rédactions des pages « Suisse », « Monde », « Economie » et « Sports » de la Tribune de Genève et de 24 Heures (Lausanne) seront concentrées en une seule entité basée à Lausanne. Ne subsisteront dans les deux quotidiens que les pages locales et culturelles. Genève, ville internationale… Vraiment ?

Cette involution est tout sauf surprenante et ne constitue qu’une étape supplémentaire dans le long processus agonique du quotidien genevois créé en 1879 qui est passé des mains du groupe lausannois Edipresse en 1991 à celles du zurichois Tamedia en 2011. Que Zurich ait choisi Lausanne pour vassal principal, voilà qui n’a rien d’étonnant. Les bonnes âmes mettront la géographie en avant en excipant du caractère plus central de la capitale vaudoise. Mais cette explication ne suffit pas. La vérité est, hélas, plus rude à entendre pour nos oreilles genevoises.

Lorsque le visiteur débarque à Cointrin ou à Cornavin, il est saisi ­par les multiples travaux de constructions qui rendent la circulation problématique, le caractère cosmopolite de la ville, l’activité qui paraît prospère, les bagnoles de luxe qui engorgent le pont du Mont-Blanc. Et pourtant, Genève amorce depuis plusieurs années son déclin. Un déclin doré sur tranche. Mais un déclin tout de même.

Sur le plan de l’animation culturelle, Lausanne a bien su gérer la culture « squat », celle qui irrigue la jeunesse de toute sa vitalité. Au contraire, Genève l’a brimée et misé sur l’élite et son prestigieux Grand Théâtre. C’est bien pour conserver la culture du passé. C’est nul pour développer celle de l’avenir. Au moment où Lausanne s’est réveillée, Genève s’est endormie.

D’autres signes de déclin sont apparus. Alors que le Servette FC était l’un des plus grands clubs de foot de l’Histoire suisse, avec ses exploits en coupes européennes, il ne s’est trouvé aucune force à Genève pour le replacer à son niveau.

De même, les succès électoraux des partis démagogistes – UDC et MCG – ont illustré le mécontentement populaire devant ce déclin mais ces choix funestes ne pouvaient qu’aggraver la situation. Sur le plan national, l’UDC, notamment par les déclarations de Blocher[1], a démontré le peu de cas qu’il faisait des Romands et de leurs intérêts. Dès lors, du point de vue genevois, voter pour ce parti revient à élire un chasseur au parlement des chevreuils.  

Quant au MCG, sa haine contre les frontaliers français relève de la stupidité suicidaire. A l’étroit dans ses limites, la ville-canton a besoin de son arrière-pays savoyard et gessien pour se développer harmonieusement. Le MCG ignore encore qu’on peut changer beaucoup de choses dans le monde, mais pas la géographie. Par son pouvoir de nuisance, ce parti a contribué fortement au déclin en s’opposant à ce que Genève devienne une grande métropole transfrontalière.

Pour un média vraiment indépendant à Genève

Le triste sort réservé à la Tribune de Genève n’est donc pas séparable de ce processus de régression. Il ne sert à rien d’incriminer les « vilains Zurichois » et leurs « vassaux lausannois ». Inutile aussi de mettre nos déboires sur le compte de la révolution numérique qui a bouleversé les médias de fond en comble. Elle n’a épargné personne, cette révolution ; force est de reconnaître que d’autres ont su, bien mieux que nous, tirer leur épingle du jeu (ou les marrons du feu, c’est selon). Nous autres Genevois sommes les premiers responsables du déclin de la République et canton en général et de sa presse[2] en particulier.

Le député PDC Guy Mettan – qui a dirigé la Tribune de Genève – a déposé une motion au Grand Conseil (parlement genevois) pour tenter de s’opposer au projet de transfert rédactionnel à Lausanne et lutter en faveur d’une presse locale forte et indépendante. Heureuse et courageuse initiative qui rompt d’avec la torpeur ambiante. Il convient de la soutenir car tout est bon pour éteindre le feu au lac. Toutefois, ne nous berçons pas d’illusion. Le groupe Tamedia ne changera pas de politique et tout ce qui pourra être dit à son propos glissera comme gouttes d’eau sur les plumes des cygnes qui attendent leur pitance au pied de l’Ile Rousseau.

Si Genève veut à nouveau détenir un média qui représente la vision du monde d’une ville internationale tout en développant les informations locales et transfrontalières, elle ne doit tabler que sur elle-même en créant une plateforme médiatique qui harmonise éditions « papier » et numériques. En effet, il ne faudra pas compter sur les autres pour défendre le point de vue et les intérêts d’une cité qui ne sera jamais comme les autres, de par son Histoire si particulière.

Les talents existent. L’argent abonde. Il manque l’essentiel : la force morale.

Cette nouvelle étape dans l’agonie médiatique réveillera-t-elle « l’esprit genevois » ,dont nous nous sommes tant glorifiés naguère, pour créer cette plateforme d’information ? Le Plouc n’est guère optimiste. Mais il aimerait tant que ses concitoyens le détrompent !

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Basler Zeitung, 13 février 2014 : « Les Romands ont toujours eu une conscience nationale plus faible. »

 [2] Lorsque Le Plouc était stagiaire, c’est-à-dire il y a quelques millénaires, entre 1972 et 1975, il y avait à Genève cinq quotidiens : Voix Ouvrière, Journal de Genève, La Suisse, Le Courrier, Tribune de Genève. Le quotidien socialiste Le Peuple-La Sentinelle venait de disparaître en 1971.

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10/08/2017

Pierre Maudet, double nationalité et monomanie blochérienne

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« Paris vaut bien une messe » disait Henri IV en abjurant la foi protestante pour devenir Roi de France. « Berne vaut bien le dépôt d’un passeport français » semble se dire Pierre Maudet[1], l’un des candidats du Parti libéral-radical au Conseil fédéral (gouvernement). Pour désamorcer la ridicule polémique engagée par l’extrême-droite blochérienne (UDC) qui lui reproche sa double nationalité franco-suisse, il s’est déclaré prêt à déposer son passeport français. (Photomontage Jean-Noël Cuénod)

Rappelons l’argument-matraque avancé par la section genevoise de l’UDC : s’il était élu au gouvernement fédéral, Pierre Maudet pourrait devenir «un mercenaire français»[2]. On peut fort bien servir les intérêts d’un pays tiers sans en posséder la nationalité. D’ailleurs, les merce­naires suisses au service de la France n’étaient pas… Français ! La servilité n’est pas affaire de passeport mais de mentalité. Et rien dans le parcours politique de Pierre Maudet ne permet aux blochériens d’évoquer une quelconque tendance au mercenariat.

Le Suisse James Fazy nommé préfet français

0001222691_0000281594_OG.JPGQuelques petits rappels historiques s’imposent dans ce contexte. Le fondateur de la Genève moderne, James Fazy (portrait), a tenu un rôle important dans la politique française, lors de la Révolution de 1830. Il a notamment collaboré à la rédaction des ordonnances sur la liberté de la presse auprès de Thiers. Cet éminent genevois avait même été nommé préfet de l’Isère, poste qu’il refusa pour se consacrer en toute indépendance au journalisme politique à Paris. Après son retour dans sa Genève natale, il est devenu l’une des grandes figures de l’Histoire suisse. Peut-on soutenir une microseconde qu’il fut un « mercenaire français »?

Le Suisse Louis-Napoléon Bonaparte, empereur des Français

Dans l’autre sens, son passeport à croix-blanche et son grade de capitaine artilleur de l’armée07NapolonentreFetCH.jpg suisse n’ont pas empêché le Thurgovien Louis-Napoléon Bonaparte, devenu Napoléon III, de régner sur la France pendant 22 ans. (Caricature de l'époque illustrant le futur empereur en train d'hésiter entre la France et la Suisse)

Une fois de plus, l’extrême droite cherche à engager de faux débats en s’attaquant à son adversaire, non pas sur le terrain de sa politique, mais en lui faisant un procès d’intention sur la seule base de sa double nationalité. Lorsqu’on lui désigne la lune, le blochérien ne regarde que le doigt ; pour jauger la politique d’un candidat, il se concentre sur ses papiers d’identité. Les blochériens ont coulé sur la politique suisse une chape d’obscurantisme qu’il devient urgent de détruire, non seulement pour éviter l’asphyxie intellectuelle mais aussi pour renouer avec le véritable esprit helvétique fait d’ouverture, de pondération et de générosité.

Jean-Noël Cuénod

 [1] A l’intention des non-Suisses : Pierre Maudet est conseiller d’Etat (ministre au niveau cantonal) de la République et canton de Genève. Avec d’autres candidats de son Parti libéral-radical, il brigue un poste laissé vacant au gouvernement fédéral. Le président de la Confédération en est l’un des membres. Il change chaque année.

[2] A noter que l’UDC ne veut pas non plus de la candidate libérale-radicale vaudoise Jacqueline de Quattro qui possède la double nationalité suisse et italienne.

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