26/08/2017

La politique est-elle une folie comme une autre ?

terrorisme,politique,psychiatrie,folieLorsque la politique ne sait pas par quel bout prendre un problème, elle se tourne souvent vers la psychiatrie. La lutte contre le terrorisme djihadiste vit actuellement cette phase. Ceux qui la mènent ont désormais « la folie en tête », même si nous sommes loin du Temps des Cerises. Il faut dire que folie et politique n’ont jamais cessé de s'entrecroiser. Pour le pire. Mais pas toujours (ci-contre, extrait du tableau de Jérôme Bosch, "La Nef des Fous").

A la suite de la série des attentats en Catalogne, en Finlande et à Marseille, le ministre français Gérard Collomb a déclaré le 21 août dernier que le gouvernement était en train de mener une réflexion pour « mobiliser l’ensemble des hôpitaux psychiatriques et des psychiatres libéraux de manière à essayer de parer à la menace terroriste. »  Ces propos ont valu au ministre d’Etat une volée de bois verts de la part des blouses blanches. Proposition irréaliste à leurs yeux, compte tenu des rigueurs du secret médical garant de la relation patient-soignant, base de tout traitement.

Et voilà le gros bon sens qui débarque : « Le secret médical, c’est de la dentelle pour Bobos, à sacrifier tout de suite lorsqu’il s’agit de sauver des vies humaines et de prévenir des actes terroristes. »

Le gros bon sens se fout le sabot dans l’œil (et ça fait mal !). Ni en France, ni en Suisse, ni en Allemagne, ni dans d’autres pays démocratiques le secret médical n’est absolu ; un psychiatre peut passer outre pour prévenir un danger imminent qui serait causé par un de ses patients radicalisés. Il s’agit donc de parer à une catastrophe sur le point de survenir et non pas de vider de sa substance le secret médical. D’ailleurs, on ne voit pas en quoi inonder la police et la justice de rapports médicaux sur les délires des patients serait efficace, sinon à noyer les enquêteurs sous un flot d’éléments non pertinents.

D’après le ministre Gérard Collomb, « à peu près un tiers » des suspects figurant au Fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation « présentent des troubles psychologiques. » De quelle nature sont « ces troubles psychologiques » ? Sont-ils bénins ou graves ? S’agit-il de délirants ? De personnes souffrant d’une maladie mentale attestée comme telle par le corps médical ? Ou alors un vague mal-être ? Mystère et poudre de perlin-pin-pin. C’est un peu fou, non ? Sur BFMTV, le professeur Jean-Louis Senon précise que « toutes les études internationales montrent qu’il y a une très faible proportion de malades mentaux parmi les terroristes : entre 4% et 7% ».

Si le médecin traitant ne doit dénoncer son patient qu’en cas de passage imminent à l’acte terroriste, cela ne signifie pas que le psychiatre n’a pas son rôle à jouer dans la lutte contre le djihadisme. Mais alors en tant qu’expert, comme l’explique dans une interview parue dans Ouest-France (pour la lire entièrement cliquer ici), le docteur Gérard Lopez, psychiatre et expert judiciaire près la Cour d’Appel de Paris :

Détecter les fichés S ou les personnes interpellées qui passeront à l’acte, c’est possible. Pour cela, il faut construire un outil basé sur un panel (éventail en français-NdT) représentatif de sujets présumés djihadistes, dont certains sont passés à l’acte et d’autres pas. À partir de ces deux populations, il est possible de déterminer les critères qui différencient celui qui passera à l’acte de celui qui ne le fera pas, avec une marge d’erreur déterminée.

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(Ci-dessus, extrait du tableau de Jérôme Bosch, "La Nef des Fous")

La folie dans les grands moments de l’Histoire

Généralement, on distingue trois types de terroristes ; le premier : les soldats de Daech bien formé militairement ; le deuxième : les terroristes de la catégorie « amateurs » au comportement déséquilibrés et dont les actes sont revendiqués par Daech ; le troisième : les « esprits faibles », pour reprendre l’expression du ministre Collomb, qui, sans que leur acte soit l’objet d’une revendication terroriste, imite le mode opératoire des djihadistes (ce fut le cas de l’automobiliste qui a foncé sur la foule à Marseille le 21 août dernier, causant la mort d’une personne). Mais en réalité, la zone entre troubles psychiques ­– notion floue en elle-même – et les actes terroristes restera toujours embrumée. Car ne relève-t-elle pas de la folie, la démarche du soldat de Daech qui se fait exploser en tuant des inconnus dans l’espoir de rejoindre Allah et ses 72 vierges ? La même interrogation peut être servie, en changeant les termes, pour les SS, pour Hitler, voire pour les millions d’Allemands qui l’ont élu en 1933 et pour bien d’autres situations historiques. La folie est aussi pleine de ruse. Pour assouvir ses délires, elle use de la raison. Rien n’est plus rationnel que l’appareil d’extermination d’Auschwitz.

La folie n’a manqué aucun des grands moments de l’Histoire. Elle était présente à Rome lorsque Caligula a nommé sénateur son cheval ; à Paris, lorsque la Révolution française s’est embrasée dans la Terreur ; à Berlin, à Vienne, à Moscou, à Paris lorsque la mort d’un archiduc a provoqué le séisme de la Première Guerre mondiale. Et à lire les touittes de certain président américain, il apparaît que la folie galope aussi à Washington, à bride abattue (espérons pour la santé du monde que seule la bride le sera).

Entre la folie et la politique les relations ne sauraient n’être qu’ambiguës. En juin 1940, lorsqu’un inconnu – ex-sous-secrétaire d’Etat à la guerre qui venait d’être bombardé général de brigade à titre provisoire – a incarné à lui seul la France combattante, il a été aussitôt considéré comme un fou par la plupart des Français qui voyaient en Pétain le vieux sage de Verdun qui ferait des miracles. En quelques années, les rôles furent inversés. Le sage, c’était de Gaulle qui avait prévu que les Etats-Unis allaient entrer en guerre et que face à cette puissance industrielle, l’Allemagne ne pouvait que perdre. Le fou, c’était ce maréchal au cerveau rongé par le gâtisme. Vieux sage devenu vieux singe.

La folie, grain de sable du facteur humain

Si dans les dictatures la folie semble omniprésente, comme l’illustrent les délires de Staline durant les dernières années de son règne, il n’en demeure pas moins qu’elle loge aussi dans les palais démocratiques. Il faut quand même avoir un petit grain pour se sentir appelé à diriger des millions de compatriotes, non ? Le pouvoir rend-il fou ? Ou ne faut-il pas l’être pour s’en emparer ? La poule ou l’œuf ?

La folie et la politique n’ont jamais cessé de s’entrecroiser, disions-nous. Pour le pire, très souvent. Mais pas toujours. La folie, c’est aussi le facteur humain qui vient troubler la mécanique des rapports sociaux et économiques qui devrait guider l’Histoire avec une précision implacable, en faisant des femmes et des hommes de simples pions. La folie, c’est le grain de sable qui fait que l’humain n’est pas qu’un rouage et qu’il est présent à son Histoire.

Jean-Noël Cuénod

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21/08/2017

Salafisme et Trumpisme : la convergence des haines

DHdRkcQWAAEDfCn.jpgEntre l’islamoterrorisme et l’extrême droite occidentale, aujourd’hui incarnée par Trump, il y a convergence des haines. Au-delà de l’islamophobie proclamée par certains, ce qui unit les nazislamistes du salafisme et les mouvements de la fachosphère contemporaine est plus important que ce qui les divise. Il se dégage de ces deux nébuleuses une forme d’Internationale réactionnaire.

Leur convergence fondamentale qui se trouve à la base de tous leurs autres points communs, c’est la lutte pour retrouver un passé mythifié perçu comme ultime garant de la conservation des privilèges sociaux. Les suprémacistes blancs sont confrontés à une réalité démographique qui les obsède ; elle a été notamment mise en exergue par une étude publiée en 2014 par le Pew Research Institute : en 1960, la part des Blancs était de 85% de la population des Etats-Unis ; elle ne sera plus que de 43% en 2060. De plus en plus, les salariés blancs entrent en concurrence avec d’autres Américains aux couleurs diverses. D’où la panique de voir leur statut social dégringoler. Jadis, le fait d’être blanc donnait des droits automatiques et des privilèges héréditaires. Pour les suprémacistes blancs, l’élection de Barack Obama a symbolisé cette perte de leurs prérogatives, d’où la haine torride qu’il leur inspire. Trump est devenu pour eux l’anti-Obama qui allait mettre un frein à leur déclin.

La fachosphère américaine – quelque 917 groupes répertoriés en 2016 par le Southern Poverty Law Center (SPLC) – reste campée sur les mêmes bases de type réactionnaire. Mais son aspect extérieur a bien changé. Elle s’est mise au goût du jour. Les aubes et les cagoules du Ku-Klux-Klan sentent trop la naphtaline à l’heure des réseaux sociaux.

Le SPLC estime le nombre des KKK entre 5 000 à 8 000 membres alors qu’ils étaient 4 millions dans les années 1920. En revanche, les réseaux de l’Alt-right connaissent un succès croissant. Le noyau dur de cette mouvance est estimé à une dizaine de milliers de partisans. Mais ce mode de comptabilisation est devenu obsolète. Le militant dûment encarté dans un parti bien structuré existe de moins en moins. L’Alt-Right a pour principal truchement le site d’extrême droite Breitbar de Steve Bannon qui affiche 65 millions de visiteurs. Certes, tous ne sont pas des « Alt-Right » mais cela donne tout de même une idée de l’écho que l’extrême droite rencontre auprès d’une partie de l’opinion américaine. A noter que Steve Bannon vient de récupérer la direction de Breitbar après avoir été écarté par Trump[1] de son poste de conseiller stratégique de la bien nommée Maison-Blanche.

A l’instar des nouvelles structures politiques, l’Alt-Right est une nébuleuse idéologique et non un bloc structuré. Elle va de l’aile droite du Parti républicain jusqu’aux mouvements ouvertement nazis. Néanmoins, le fond idéologique reste commun : le racisme, la défense de la suprématie de la « race blanche » sur les autres et le retour à la domination sur les femmes, domination mise à mal par les récentes – et encore trop timides – avancées du féminisme.

L’auteur du titre « Alt-Right » et principal idéologue du mouvement, Richard B. Spencer, ne cache nullement ses nostalgies comme le démontre cet extrait d’un discours qu’il a prononcé en novembre dernier à l’occasion de la campagne électorale de Donald Trump. Sa conclusion, toute en finesse, a au moins le mérite de la clarté : Hail Trump ! Hail our people ! Hail victory ! Ceux qui prétendraient que Spencer n’a pas forcément fait référence à l’acclamation hitlérienne (Heil !), puisque to hail veut dire saluer, ne pourront guère poursuivre sur cette voie en voyant des membres de son assistance faire le traditionnel salut fasciste et nazi.

 

Richard B. Spencer est l’organisateur de la manifestation de Charlottesville au cours de laquelle un de ses partisans a tué une manifestante antifasciste ; il demeure l’un des plus indéfectibles supporteurs de Trump. Ce qui explique la réaction du président après Charlottesville lorsqu’il a mis les suprémacistes blancs et les antiracistes dans le même panier. L’un après l’autre, Trump est abandonné par ses soutiens. Comme fidèles, il ne lui reste plus que les extrémistes de droite. Il ne saurait donc se payer le luxe de s’aliéner ses derniers partisans. Quitte à précipiter la chute de son propre parti.

Salafisme : une idéologie fondamentalement violente

Côté salafiste, c’est le même mouvement vers l’arrière qui mobilise les troupes, la même panique de voir les privilèges être entamés. Et comme l’Alt-Right, le salafisme est une nébuleuse qui dispose d’une toile de fond commune et se caractérise par une dispersion de groupes tantôt opposés, tantôt alliés.

Le but du salafisme (lire aussi le texte « Charlottesville du nazisme blanc au nazisme vert ») est de revenir à une époque jugée idéale, celle du prophète Mohammed et de ses compagnons. Dès lors, tout ce qui est intervenu après eux devient suspect. Tout changement est une trahison, tout progrès, une hérésie, toute amélioration, une abomination. Tout doit revenir dans l’état tel que le Coran et la Sunna (tradition musulmane) l’ont fixé pour l’Eternité.

Dès lors, les distinctions entre les « gentils salafistes quiétistes » et les « méchants salafistes djihadistes » relèvent de l’hypocrisie. Le salafisme est, en lui-même, violent, puisqu’il veut briser tout mouvement d’évolution. Dans cette vision du monde, la femme doit rester dans son rôle d’instrument de ponte et de plaisir. L’islam doit restaurer ou instaurer sa prééminence sur toutes les religions en concédant, du bout de la babouche, un statut de dhimmi aux juifs et aux chrétiens qui les relègue aux rangs très inférieurs, tout en s’abstenant de les massacrer. A la condition, bien sûr, qu’ils payent leur impôt spécifique. Pour les autres impies, c’est le prix du sang qu’ils devront verser.

L’apparition des mouvements féministes est perçue par les salafistes comme la mère de toutes les menaces contre les privilèges du mâle garanti par la parole divine, du moins telle que les salafistes la traduisent. C’est sans doute l’une des explications à leur radicalisation. La femme voilà l’Ennemie commune des nazislamiste comme des suprémacistes blanco-mâles.

Contradiction qui n’est apparente, pour promouvoir cette idéologie moyenâgeuse, les salafistes ont recours aux technologies les plus modernes. Apparente, en effet, la contradiction : la pensée, les idées, la philosophie, les opinions, les aspirations relèvent de l’impudence des humains qui veulent ainsi substituer leur raison à celle inscrite par Allah dans le Coran ; en revanche, les objets créés par la technique peuvent être utilisés à la seule condition qu’ils transmettent la volonté divine dictée par Allah au prophète Mohammed et servent Ses desseins. Ceux qui s’opposent à cette volonté divine doivent, soit se soumettre, soit être anéantis.

Le salafisme ne limite pas ses attaques aux non-musulmans. Loin de là. Il porte le fer contre tous les musulmans qui ne partagent pas leur étroite vision de l’islam. Les « mauvais musulmans » sont même leurs pires adversaires car ils introduisent le ferment de l’intelligence humaine au sein de la religion. Ainsi, les salafistes persécutent-ils les différentes formes du soufisme qui développent une lecture ésotérique du Coran qui va à l’encontre de la lecture littérale imposée par les salafistes.

Salafisme, racisme blanc et antisémitisme

Le salafisme est devenu le principal vecteur de l’antisémitisme au XXIe siècle. Sur ce point, l’alt-Right est plus prudent dans ses propos. Toutefois, les interventions antisémites sont nombreuses dans la fachosphère américaine et européenne. L’un des slogans scandés par les manifestants suprémacistes blancs à Charlottesville en donne la parfaite illustration : « Les juifs ne nous remplacerons pas » (voir la vidéo ci-dessous). Souvent, l’admiration pour Israël et la haine viscérale contre les juifs cohabitent chez les suprémacistes blancs.

 

La fachosphère occidentale et l’islamofascisme des salafistes font tous deux la guerre au temps qui passe. Guerre perdue d’avance, bien sûr. Mais les combats d’arrière-garde sont les plus sanglants et durent souvent fort longtemps.

C’est pourquoi faire alliance avec la fachosphère pour lutter contre l’islamoterrorisme relève de la sanglante illusion. Les deux entités principales de l’Internationale réactionnaire ont besoin l’une de l’autre pour survivre contre tous les mouvements qui ont pour but de libérer les humains de leurs aliénations.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Steve Bannon s’est empressé de déclarer après son éviction : « Je pars au combat pour Trump et contre ses opposants ».

 

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19/08/2017

Tarir la source du terrorisme

Source tarie, 2005, 24x32 cm, gouache.jpg

Légende: Gouache de Bernard Thomas-Roudeix intitulée "Source tarie" (2005-24x32-cm) A visiter le site de l'artiste: http://thomas-roudeix.com

Les attentats de Barcelone et de Cambrils le démontrent une fois de plus. Les répliques juridiques, policières et militaires ne juguleront pas le terrorisme à elles seules. Vaincu militairement, Daech devient en Europe encore plus virulent qu’auparavant. Les policiers en Europe déjouent régulièrement des attentats, démontrant ainsi les impressionnants progrès qu’ils ont accomplis en quelques années. Mais, phénomène traditionnel, le criminel s’adapte plus vite que ses poursuivants. Celui qui prend l’initiative a forcément un coup d’avance. Quant à voter des lois toujours plus répressives, celles-ci affectent la liberté des honnêtes gens sans gêner le moins du monde les terroristes. Au contraire, les entorses à la démocratie et à l’Etat de droit ne font que donner des arguments supplémentaires à leur propagande.

« Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Cette déclaration de l’alors premier ministre Manuel Valls après l’attentat contre l’Hyper Casher le 9 janvier 2015 reflète bien l’aveuglement volontaire des dirigeants politiques qui a permis, et permet encore, au terrorisme de prospérer. Expliquer ce n’est pas excuser, c’est comprendre. Et comprendre, c’est agir avec discernement. « Qui ne réfléchit pas et méprise l’ennemi sera vaincu », écrivait le grand stratège chinois Sun-Tzu.

C’est sur le plan idéologique que le combat principal doit être porté, afin de priver de troupes fraîches Daech, Al qaïda et les autres. Les attentats de type « kamikaze » auxquels se livrent les islamoterroristes sont très gourmands en hommes ; de plus, Daech a perdu un nombre considérable de ses combattants en Syrie et en Iraq ; enfin, les progrès dans les traques policières ont éclairci les rangs. Dans un tel contexte, trouver de nouveaux adeptes est une question de survie pour le salafisme qui irrigue les groupes djihadistes. Le jeune âge (17 et 18 ans) de deux des terroristes abattus lors de l’attentat de Cambrils en est une illustration. Peu importent les morts et les arrestations, tant que la source idéologique est vive, le terrorisme persiste. Et il s’éteint dès qu’elle est tarie.

Le terrorisme et ses multiples visages

Si le constat est simple à énoncer, passer à l’étape supérieure en portant concrètement la lutte antiterroriste sur le plan idéologique est tout sauf aisé, car cette lutte va aussi bouleverser nos habitudes et nos certitudes. Pour nous rassurer, ne serait-ce que sur nous-mêmes, nous formons de l’ennemi une image la plus éloignée possible de la nôtre. Nous dressons un portrait-robot fantasmatique du djihadiste-type afin de l’enfermer dans des catégories bien précises. Or, il n’existe aucun djihadiste-type. Les terroristes proviennent de tous les milieux, favorisés, défavorisés, immigrés, Européens dits « de souche » ; ils sont chômeurs, travailleurs, cadres, hors système scolaire, étudiants brillants, illettrés, étrangers, autochtones.

En stigmatisant les étrangers, en rejetant les immigrés, l’extrême-droite rend aux terroristes le plus signalé des services, car la plupart d’entre eux passent sous ces radars obsolètes. Mais comme évoqué lors du blogue précédent, ce n’est pas le seul domaine où l’alliance objective entre l’extrême-droite blanche et l’islamofascisme exerce ses ravages.

Accepter le fait que le djihadiste-type n’existe pas constitue le premier pas à accomplir dans le combat idéologique. Ce n’est pas forcément l’étape la plus aisée à franchir, tant nous restons accrochés à nos réconfortants préjugés. La pensée stéréotypée est tellement diffusée par les médias et confortée par les réseaux sociaux qu’il est douloureux de s’en débarrasser.

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Légende: Le regretté Mix&Remix, toujours aussi pertinent dans son impertinence

Terrorisme et séduction

L’autre étape, malaisée à conduire elle aussi, consiste à se poser cette scandaleuse question : en quoi l’idéologie islamiste ou salafiste est-elle séduisante ? Elle paraît, en effet, scandaleuse cette question, puisque le salafisme prône le retour au mode de vie qui était celui du prophète Mohammed et de ses compagnons (soit un recul de quatorze siècles) et à leurs valeurs moyenâgeuses, telles la réduction du statut de la femme au rang de mineure, l’intolérance religieuse poussée au délire, la liberté individuelle sacrifiée. A première vue, tout est repoussant et rien n’est séduisant dans ce programme.

Or, c’est le fait que nous sommes repoussés par cette idéologie qui peut séduire les candidats au djihad. La remise en question des valeurs apprises à l’école et au sein de la famille étant un passage obligé de l’adolescence, s’inscrire dans ce qui en paraît le plus éloigné a de quoi satisfaire la passion juvénile de l’engagement. En outre, le salafisme offre un cadre rigide à des jeunes qui, quel que soit leur milieu d’origine, ont souvent manqué de repères. Le cadre rigide calme les angoisses, canalise les énergies, simplifie l’existence. Le stalinisme et le nazisme ont exploité ce potentiel bien avant Daech et ses succédanés.

Lorsqu’une société offre à sa jeunesse la réjouissante perspective d’être un esclave ubérisé et l’enthousiasmante idéologie du cynisme politico-financier, il n’est guère étonnant de voir ce qui apparaît comme son opposé devenir séduisant. Un dieu vengeur et sanguinaire est ainsi perçu comme le glorieux contradicteur de l’argent-roi et de sa cour en costumes trois-pièces.

 Plus le néophyte est ignorant de l’islam dans toute sa diversité, ses transformations, ses développements historiques, ses subtilités théologiques, ses contradictions, plus sera puissante la séduction qui s’exercera sur lui. Nul besoin d’effort intellectuel. Obéir suffit. Comme l’effort intellectuel est de moins en moins supporté, voilà un argument de séduction supplémentaire.

Terrorisme et société médiamercantile

Le développement du djihadisme, notamment chez les jeunes, est donc aussi le produit de notre société médiamercantile, basée sur l’hypercapitalisme financier et ses métastases médiatiques. En luttant contre l’islamoterrorisme, on ne saurait faire l’économie de la remise en question de cette société, dans la mesure où elle porte en elle les germes de la séduction djihadiste. Développer une pensée cohérente qui lui offre une alternative crédible constitue donc un acte politique et idéologique de première importance.

 Dans ce domaine, tout est à reconstruire sur les ruines du stalinisme et de la social-démocratie. Cela prendra du temps. Beaucoup de temps. Mais sans cette remise en cause fondamentale de la société médiamercantile, la victoire contre le terrorisme ne sera jamais assurée.

Pour l’instant, il s’agit de parer au plus pressé afin que le terrorisme fasse le moins de dégâts possibles. Dans cette optique, le renforcement des moyens octroyés aux forces de police, aux services de renseignements et l’amélioration des coordinations interne et internationale restent indispensables. Mais il faut aussi agir, ici et maintenant, sur le plan politique. Non pas en renforçant un arsenal juridique qui est suffisamment fourni, mais en faisant respecter partout les principes de la laïcité afin d’établir en pleine clarté les limites entre l’Etat et les communautés religieuses. Dans la plupart des pays européens qui ne connaissent pas la laïcité, cette frontière reste floue. Même en France ou en Suisse dans les cantons de Genève et Neuchâtel, la laïcité est trop souvent incomprise et donne lieu à des malentendus qui ne manquent pas d’être exploités par ses adversaires.

Serons-nous capables de relever tous ces défis ? Nous sommes désormais face à l’Histoire. Et surtout face à nous-mêmes.

Jean-Noël Cuénod

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15/08/2017

Charlottesville : du nazisme blanc au nazisme vert

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Loin d’être une relique d’un passé monstrueux, le nazisme est bien vivant. Il a même plusieurs têtes. Entre les suprémacistes blancs et les nazislamistes les points de convergence se révèlent multiples. Le nier serait suicidaire.

Le défilé sanglant des suprémacistes blancs arborant la panoplie des emblèmes nazis à Charlottesville en Virginie n’a fait que médiatiser une réalité politique présente depuis laides lurettes : le nazisme est bien vivant. Chaque fois que cette réalité était évoquée, l’extrême droite chafouine – celle qui ne se montre pas telle qu’elle est – dénonçait un anachronisme malveillant (le nazisme et le fascisme n’étaient qu’un moment de l’Histoire qui s’est décomposé avec les cadavres de Hitler et Mussolini,) ainsi qu’une réduction à Hitler, prétexte pour couper court aux polémiques.

 Il est vrai que cette reductio ad hitlerum a été utilisée ad nauseam et trop souvent mal à propos, à un tel point qu’elle a fini par occulter la résurgence du nazisme. Ou plutôt des nazismes car le phénomène a pris de multiples formes, en Occident mais aussi au Proche-Orient, soit chez les Frères musulmans et les salafistes dans le monde sunnite, soit en Iran, dans la sphère chiite.

Les nazismes blancs et verts présentent de nombreux points de convergence : antisémitisme, antiféminisme, homophobie. Dans les deux cas, il s’agit de promouvoir la discrimination ethnique et/ou religieuse ainsi que la suprématie d’une ethnie et/ou d’une religion.

 Ils s’abreuvent aux mêmes sources de propagande, notamment l’un des faux les plus criminogènes de l’Histoire : le Protocole des Sages de Sion, concocté au XIXe siècle par l’Okhrana, service secret du Tsar ; ce document forgé a été abondamment utilisé par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Les groupes suprématistes blancs américains, tels Aryan Nations, l’ont réactivé dès les années 1970-1980 pour en faire la source de leur théorie complotiste et antisémite du ZOG (Zionist Occupation Government).

Le régime iranien continue à faire de ce puant document un usage intensif. Il avait servi de trame à la série « Le Secret de l’Armageddon », diffusée en 2008 par la première chaîne iranienne ; elle n’avait rien à envier aux pires délires antisémites de la propagande hitlérienne.

De même, l’article 32 de la Charte du Hamas fait explicitement référence au Protocole des Sages de Sion pour justifier l’antisémitisme du parti islamiste palestinien. En 2017, il a mis une goutte de miel dans le fiel de sa Charte en introduisant cette formule : « Le Hamas ne combat pas les Juifs parce qu'ils sont juifs mais les sionistes parce qu'ils occupent la Palestine ». Mais ce n’est que pure cosmétique. La haine du Juif et celle du Franc-Maçon – autre bête noire commune – continue d’irriguer les discours du Hamas.

Les nazismes blancs et verts cherchent à radicaliser leurs sphères respectives sur des bases idéologiques semblables qui, loin d’être vermoulues, se solidifient. Entre les deux fachosphères, les points de convergences idéologiques sont plus nombreux que les désaccords. Les propos islamophobes de certains groupes nazis blancs ne doivent pas masquer ce constat.

L’idéologie nazislamiste est largement diffusée dans le Proche-Orient. Les nazismes blancs se répandent dans l’Est de l’Europe – qui avaient déjà connu pareil phénomène durant l’Entre-deux-guerres – et Charlottesville nous rappelle leur présence aux Etats-Unis. Dans ce pays, on ignore le nombre exact de néonazis, suprémacistes blancs, partisans du KKK et autres. L’une des sources américaines les plus fiables – le Southern Poverty Law Center (SPLC) ­– estime que le nombre de groupes assimilables au nazisme blanc est passé de 457 en 1999 à 917 en 2016 (ces données sont disponibles en cliquant ici).

« Ce ne sont que des gueulards excités et sans avenir », prétendait-on Allemagne dans les années 1920. « Khomeini ne passera pas l’hiver » affirmait-on au début des années 1980. « Ce n’est qu’un groupe minoritaire de fondamentalistes religieux », disait-on du Hamas dans les années 1990. On connaît la suite.

Le grand choc des civilisations, les nazismes blancs et verts le préparent idéologiquement. Car la tendance de ces deux entités totalitaires est de parvenir à un affrontement final afin d’assurer la victoire désignée comme « définitive » de l’une sur l’autre. Mais le système que l’une ou l’autre imposera sera, sous des aspects différents, fondamentalement le même.

Jean-Noël Cuénod

 La voiture du suprémaciste blanc en train de foncer contre les manifestants antiracistes. Cet attentat provoquera la mort d'une jeune femme de 32 ans. 

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19/06/2017

Petit manifeste pour une gauche post-Macron (1)

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Majorité absolue, mais sans excès. PS pulvérisé. Droite LR affaiblie et divisée. Front national privé de groupe parlementaire. France insoumise présente au parlement mais réduite. Emmanuel Macron tient désormais toutes les cartes en main. Et la gauche? A reconstruire? Mais quelle gauche?

«Le pouvoir n’était pas à prendre, il était à ramasser», disait de Gaulle pour expliquer son retour au commandement de la France, le 13 mai 1958. Ce n’est donc pas le Général qui a provoqué la ruine de la IVe République. De même, ce n’est pas Lénine qui a causé la chute du tsarisme. Et Macron, n’est pas à l’origine de l’effondrement de la social-démocratie française. Les régimes implosent sous l’effet de leurs contradictions internes.

Le plus grand génie politique reste impuissant si les circonstances historiques ne se prêtent pas aux changements radicaux. Il faut donc que le pouvoir tombe en ruine pour que l’homme dit «providentiel» soit en mesure de ramasser les morceaux et de restaurer les fondations.

L’essentiel est de distinguer le moment juste qui précède l’effondrement afin d’être prêt à intervenir avant les rivaux. C’est ce coup d’œil aiguisé qui a permis à Emmanuel Macron de quitter le gouvernement et de mettre «en marche» son mouvement à l’instant idoine. L’alors premier ministre et principal concurrent Manuel Valls avait diagnostiqué l’effondrement de la social-démocratie française bien avant Macron. Mais, contrairement à ce dernier, Valls n’a pas su se dégager à temps de la gangue gouvernementale. Quand il l’a fait, c’était trop tard. Le ci-devant chef du gouvernement, empêtré par son bilan collé aux semelles, n’était plus capable de rattraper son fringant ex-ministre. De plus, Valls est apparu comme le traître qui a poignardé François Hollande dans le dos. Certes, Macron avait déjà planté sa dague dans l’échine hollandaise. Mais l’opinion ne s’est souvenue que de la surinade de Manuel Valls. L’ancien président a fort bien décrit la chose: «Macron m’avait trahi avec méthode». Valls l’a aussi trahi mais sans méthode. Ça ne pardonne pas. Le savoir-trahir est le premier savoir-faire de l’homme d’Etat.

Certificat de décès de la vieille gauche

Macron a donc ramassé le pouvoir que les mains malhabiles du Parti socialiste et de la vieille droite française ont laissé tomber. Son début de parcours triomphal a signifié la fin d’un modèle social-démocrate français original géré alternativement par la droite et la gauche modérées, depuis l’application dès 1946 du programme «Les Jours Heureux» du Conseil national de la Résistance, programme qui a permis aux Français de bénéficier d’une couverture sociale de premier ordre.

Mais la social-démocratie a partout subi une crise majeure dès la mort de l’Empire soviétique. Tant que le communisme menaçait les structures du capitalisme, les représentants politiques de l’économie dominante ont fait des concessions aux partis socialistes démocratiques et accepté des réformes sociales souvent importantes qui ont permis de calmer les colères ouvrières et d’introduire les travailleurs, devenus aussi consommateurs, dans les circuits de l’économie de marché.

Lorsque l’ «Ogre rouge» a disparu, les partis sociaux-démocrates ont perdu cet épouvantail et, en plus, ont dû affronter un type de capitalisme fondamentalement nouveau : l’hypercapitalisme financier qui a remplacé le traditionnel capitalisme  industriel[1].

Cet hypercapitalisme est né de la financiarisation toujours accrue de l’économie et change complètement la situation: il n’est plus besoin de recourir aux gros bataillons du prolétariat, du moins dans les pays de modèle occidental; les nouvelles technologies créent de nouveaux emplois avec des formes tout aussi nouvelles de rapport au sein de l’entreprise, l’idéal étant de transformer le salarié en un microentrepreneur taillable et corvéable à merci.

Naguère encore, le patron (tiré du mot «père») était une figure bien établie en tant que telle, avec un visage connu et une implantation locale. Aujourd’hui tout se dissout dans le brouillard financier. Qui est le vrai «patron» des salariés française d’Altice ? le PDG Patrick Drahi ou bien les banques qui ont prêté à son groupe quelque 50 milliards d’euros ? Et où est implanté le «patron» de cette petite entreprise? A Cologny[2] ? A Champel[3], A Zermatt[4] , au Luxembourg[5] ? A Amsterdam[6] ? La réglementation d’un pays X déplaît-elle au groupe ? Qu’à cela ne tienne, le pays Z est prêt à l’accueillir. La chanson est bien connue, même si moult oreilles ne veulent pas l’entendre. Jadis, le savoir-faire ouvrier limitait (sans l’empêcher tout à fait) la mobilité de l’entreprise. Aujourd’hui, c’est de moins en moins le cas.

Dès lors, comment, dans un tel contexte, faire pression sur le patronat (si l’on peut encore parler de «patronat») pour exiger des réformes sociales? A cette énigme, la social-démocratie n’a pas apporté de réponse, ce qui a provoqué son effondrement en France, en Italie et dans d’autres pays. Certes, elle s’est encore maintenue ailleurs (Allemagne, Suède, Suisse, etc.), là où elle s’était plus solidement implantée au sein de la classe ouvrière sans avoir été concurrencée par les Partis communistes. Mais partout, la social-démocratie est en crise pour n’avoir pas (encore ?) pu relever le défi de l’hypercapitalisme financier.

Le social-libéralisme façon Macron

Emmanuel Macron, semble-t-il, a bien saisi la situation en proposant d’instaurer une forme française de ce social-libéralisme inauguré, avec plus ou moins de succès, par Tony Blair et son «New Labour» (qui a tout de même pris un sacré coup de vieux, avec le quasi septuagénaire Jeremy Corbyn à sa tête). Il s’agit donc pour ce nouveau parti social-libéral qu’est La République en Marche (LREM) d’accepter la donne imposée par l’hypercapitalisme financier en réduisant le plus possible les services publics pour donner de l’espace aux entreprises ou aux microentreprises privés, ces dernières étant gérées par des artisans dépourvus des droits sociaux attribués aux salariés.

Dans cette optique, les sociaux-libéraux macroniens vont miser sur la nouvelle économie développée par la transition écologiste. D’où le choix de l’écologiste numéro 1 en France, Nicolas Hulot (cela dit pour les Martiens qui viendraient d’atterrir), comme ministre d’Etat. La majorité présidentielle espère ainsi y trouver des gisements d’emplois à défaut de pétrole. Pour son volet social, le nouveau président veut former les individus à cette mobilité professionnelle qui est devenue la réalité quotidienne de chacun. Le propos macronien n’est donc pas de s’opposer à l’hypercapitalisme financier mais de tenter d’en corriger les effets les plus pervers, les plus dommageables pour l’ensemble de la population. Surtout, son propos est de préparer le mieux possible les classes populaires à s’insérer dans la nouvelle économie, basée, notamment, sur les modèles de type Uber. Alors, social-libéralisme ou social-ubéralisme ?

Au fond, le social-libéralisme façon Macron réédite avec l’hypercapitalisme financier ce qu’avait fait la social-démocratie avec le capitalisme industriel. Non pas abattre le monstre mais soigner ses victimes. Il ramasse donc la gauche et la droite modérées afin de créer une force centrale.

Jean-Noël Cuénod

(A suivre)

[1]Le développement du capitalisme dans sa phase industrielle reposait sur l’expansion de la production. Le capital (l’argent qui est réinvesti) devait être alloué en partie à des investissements productifs, c’est-à-dire qui permettent d’augmenter la capacité de production (par exemple, l’achat de machines plus performantes ou la construction de nouvelles usines). La logique financière est tout autre. Le capital n’a plus à passer par le détour de la production pour fructifier ; sa simple circulation engendre une création de capital neuf. L’investissement à court terme devient la norme et c’est la spéculation qui fait augmenter la valeur d’un actif. («Qu’est-ce que la financiarisation de l’économie?» par Julia Posca, IRIS, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques au Québec. http://iris-recherche.qc.ca/

 [2] A l’intention des non-suisses: commune du canton de Genève, sorte de Neuilly-sur-Seine en plus cossu.

[3] Idem: quartier de Genève-Ville, sorte de XVIe arrondissement en plus riche.

[4] Idem: station de montagne dans le canton du Valais (partie germanophone), sorte de Courchevel en beaucoup plus chic.

[5] Altice est une société de droit luxembourgeois.

[6] Altice est cotée à la Bourse d’Amsterdam.

09/06/2017

Trump l’éléphant fou dans le bazar oriental

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Au moment l’ancien directeur du FBI James Comey l’accuse, le président Trump continue à piétiner les porcelaines du bazar moyen-oriental et risque de faire sombrer tout l’Occident dans un conflit qui n’est pas le sien, à savoir la guerre intra-musulmane entre sunnisme et chiisme, forme contemporaine de l’antagonisme millénaire arabo-perse.(Dessin d'Acé)

Et rien à voir avec ce qui précède: Le Plouc a reçu le Grand Prix de Poésie à Pau.

L’éléphant fou échappé à grands barrissements de la Maison Blanche pèse désormais de tout son poids en faveur des sunnites menés par l’Arabie Saoudite, alors que l’affrontement entre les deux grandes confessions de l’islam a pris une ampleur nouvelle. Suspecté de se montrer trop accommodant avec les chiites Iraniens, le Qatar a été mis au ban des nations par les Emirats arabes unis, Bahreïn, l'Égypte et le Yémen à l’instigation du maître de la manœuvre, le régime saoudien. Le motif avancé par Ryad pour expliquer la quarantaine du Qatar – à savoir que cet émirat favoriserait le terrorisme – ne trompe personne.

Dans son sermon antiterroriste adressé au Qatar, l’Arabie Saoudite est aussi crédible qu’une mère maquerelle prêchant l’abstinence sexuelle à l’une de ses pensionnaires. C’est donc bien le rapprochement, fantasmé ou réel, du Qatar avec l’Iran chiite qui est en cause.

En outre, le terrorisme sunnite de l’Etat Islamique a frappé mercredi Téhéran au cœur même du pouvoir chiite, causant la mort de treize personnes. Comme si les terroristes de Daech voulaient donner un signal aux Saoudiens en leur rappelant qu’une cause sacrée les unissait : combattre le chiisme.

Obama avait rééquilibré la position des Etats-Unis vis-à-vis de l’Iran, sans pour autant abandonner les intérêts de son pays auprès des monarchies arabes. Trump a démoli ce savant équilibre en soutenant pleinement le régime saoudien au détriment de l’Iran. Certes, l’Arabie Saoudite a dû payer cet engagement au prix fort, en signant au bénéfice des Etats-Unis pour 380 milliards de dollars en contrats dont 110 milliards d’armement. Armement qui, d’ailleurs, risque un jour ou l’autre de servir contre le fidèle allié américain, Israël.

Le président américain a agité ces contrats en signe de victoire. Une victoire qui risque fort d’être de dupes. Car avec quel argent les Saoudiens vont-ils honorer ces mirifiques projets ? Le déficit saoudien a dépassé les 84 milliards de dollars et la dette publique du Royaume s’alourdit à la suite de l’effondrement constant des cours du pétrole et des campagnes militaires en Syrie et au Yémen. Comme l’on dit à Genève, « les promesses rendent joyeux les fous ». Surtout, les fols éléphants…

Le but que semble – la prudence est de mise – poursuivre Dingo Donald serait de susciter un changement de régime en Iran, en mettant la pression sur ce pays. Au moment où les Iraniens ont massivement réélu à la présidence de la République le modéré Hassan Rohani, dans l’espoir de renouer avec l’Occident, le Pachyderme n’a rien trouvé de mieux que de leur fermer la porte au nez, en soutenant Ryad contre Téhéran. Ce faisant, Washington a apporté aux ennemis de l’Occident, aux conservateurs iraniens et aux tyranniques gardiens de la Révolution un soutien inespéré. Si changement de régime il y avait en Iran, ce serait sans doute au détriment des partisans de l’ouverture à l’Occident. Bien joué, le Mammouth !

La mollarchie iranienne n’est pas plus sympathique que les monarchies arabes, loin de la là. Mais force est de constater que le terrorisme qui nous frappe reste le fait de pays ou de groupes qui se réclament du sunnisme. Pendant longtemps, les pétromonarchies ont financièrement soutenu nos plus implacables ennemis et ils continuent aujourd’hui à les nourrir de leur idéologie salafiste, antisémite, liberticide et antidémocratique.

Les démocraties occidentales n’ont donc aucun intérêt à intervenir dans le conflit entre sunnites et chiites, ni d’un côté ni de l’autre. Il n’y a, dans cette affaire, que des coups à prendre. Dans son Médecin malgé lui, Molière avait tout compris en s’exprimant par le truchement de Sganarelle:

Vous êtes un impertinent de vous ingérer dans les affaires d’autrui. Apprenez que Cicéron dit : Qu’entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt.  

Jean-Noël Cuénod

Le Plouc reçoit le Grand Prix de Poésie à Pau

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Le Grand Prix de Poésie des XXIIIème Jeux Floraux du Béarn a été attribué à Jean-Noël Cuénod –– autrement dit votre Plouc – samedi 3 juin 2017 pour son manuscrit encore inédit En Etat d’Urgence. Ce concours est placé sous l’égide du Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques, de la Ville de Pau et la revue de poésie L’Etrave.

Outre la coupe remise audit Plouc par Jean Lacoste – adjoint à la culture du maire de Pau un certain François Bayrou – cette distinction permettra à ce manuscrit d’être édité par La Nouvelle Pléiade.

Moult mercis à la présidente des Jeux Floraux du Béarn, la poétesse Floriane Clery et à Vital Heurtebize, président de Poètes sans Frontières et président d’honneur de la Société des Poètes Français, inlassable et efficace militant de la cause poétique.

 

17:25 Publié dans Poésie L'Or du temps, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : trump, islam, iran, arabie, terrorisme, poésie | |  Facebook | | |

26/05/2017

Les idiots utiles du terrorisme

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Après l’attentat de Manchester, les réseaux sociaux crépitent de réactions faussement musclées et réellement stupides, du genre «contre le terrorisme, assez de marche blanche, passons à l’action ». Comme si les Tartarinades pouvaient changer quoique ce soit. Si vous n’êtes ni militaires, ni agents de renseignement, ni policiers, ni magistrats, le mieux que vous ayez à faire est de méditer cette maxime de l’inusable Pierre Dac:

Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l'ouvrir.

L’avantage des marches blanches est qu’elles s’efforcent de souder le peuple. Car rien ne contrarie mieux les plans de l’islamo-fascisme que de l’affronter uni. Son but, au moins, est clair : abattre la démocratie et toutes les libertés, asservir les femmes et déverser l’intelligence dans les marais de l’obscurantisme.

Pour parvenir à cette fin, l’islamo-fascisme doit créer un fossé entre l’immense majorité des musulmans d’Occident qui veulent vivre en paix et leurs concitoyens professant d’autres convictions. Il s’agit donc de provoquer des actions de représailles de la part de groupes d’extrémistes non-musulmans contre leurs voisins musulmans, entrainant ainsi notre société dans la spirale des violences. Dès lors, tous ceux qui excitent la haine contre les musulmans sans distinction sont les plus efficaces idiots utiles de l’islamo-fascisme.

L’autre «idiot utile» du terrorisme

Il faut dire que l’exemple vient de haut. Dans le registre «idiot utile» du terrorisme, Donald Trump se pose en champion. Compte tenu de son inaptitude à lire un dossier et à en comprendre quoique ce soit, le président américain a été placé, selon toute vraisemblance, sous la coupe des nombreux généraux qui le conseillent. Ou plutôt qui le guident. Ils représentent ce complexe militaro-industriel dont le président Eisenhower – républicain et ancien général, chef de l’Etat-Major de l’armée américaine – dénonçait la mainmise en 1960 déjà, lors de son dernier discours à la Maison Blanche.

Afin de permettre à ce complexe de réaliser de plantureuses affaires, Trump va couvrir d’armes de très haute technologie le pays qui a nourri idéologiquement (et parfois financièrement) le terrorisme islamique : l’Arabie Saoudite. Le sympathique Royaume liberticide et gynophobe consacrera à son petit marché de mort, 110 milliards de dollars (selon l’agence Bloomberg, ce chiffre serait gonflé ; l’achat des Saoudiens est estimé entre 30 et 40 milliards de dollars, ce qui reste considérable). La nation qui a donné naissance au wahabbisme et diffusé la pire des interprétations de l’islam disposera bientôt en son arsenal déjà bien pourvu par l’oncle Sam, du système de défense antimissile THAAD, de navires de combat, d’avions de transport militaire tactiques ainsi que des technologies les plus actuelles dans le domaine des hélicoptères.

La diplomatie américaine soutient qu’il s’agit pour Washington d’aider l’Arabie Saoudite à contrer la menace iranienne et à lutter contre le terrorisme. Même l’ultranationaliste et pro-américain ministre israélien de la défense Avigdor Liberman est interloqué par cette avalanche d’armes sur le régime saoudien et a fait part de son inquiétude au micro de la radio militaire de son pays:

« Je ne suis jamais tranquille devant aucune course à l’armement, et l’énorme acquisition faite par les Saoudiens n’ajoute certainement pas à ma tranquillité.»

Directement visés, les dirigeants iraniens vont sans doute renforcer leur arsenal militaire en se tournant vers leur allié russe. Quant à ce qui reste de l’Etat islamique, point n’est besoin d’un tel équipement pour en venir à bout en Irak et en Syrie. Leur pouvoir de nuisance s’exerce désormais principalement dans les actes terroristes contre lesquels des missiles de croisière ne peuvent vraiment pas grand chose !

Surtout, même si l’Etat islamique venait à disparaître, il serait aussitôt remplacé par une autre structure terroriste. Et celle-ci pourrait fort bien prendre le pouvoir en Arabie Saoudite qui reste un Royaume fragile et dont l’idéologie islamo-fasciste correspond à tous points à celle des terroristes.

On imagine alors en quelles mains tomberait cet imposant arsenal vendu par Trump et l’usage qui en serait fait contre Israël et l’Occident. Le pire n’est jamais sûr. Mais on sait depuis les errements américains en Irak qu’il reste diablement probable.

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

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07/04/2017

Après la Syrie, l’Ukraine ?

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Trump avait promis de désengager les Etats-Unis au Proche-Orient et en Europe. C’est l’inverse qu’il est en train de faire, en frappant la base syrienne de Shayrat. C’est de cette base que Bachar al-Assad a lancé l’attaque aérienne aux gaz sarin contre son propre peuple, dans la petite ville de Khan Cheikhoun. Poutine est placé au pied du mur : protestation diplomatique ou extension de la guerre ?

Sur le plan intérieur, l’opération aérienne du président américain atteint tous ses objectifs. Il relègue son prédécesseur au rang d’acteur pusillanime. Obama avait tracé sa fameuse ligne rouge en menaçant le tyran syrien d’intervenir militairement au cas où il utiliserait des armes chimiques contre son peuple. Ce fut le cas en août 2013 lorsque Bachar al-Assad a déclenché les armes chimiques dans la banlieue de Damas. Or, Barak Obama avait renoncé à riposter, laissant ainsi champ libre au dictateur syrien et à ses mentors russes, iraniens et libanais (du Hezbollah). Trump lui, sans ligne rouge, a sèchement répliqué. Alors qu’il vient d’accumuler une série d’échecs qui menaçait sa propre majorité au Congrès, il contraint les élus républicains à faire bloc derrière lui et même les démocrates à le soutenir, au moins à propos de cette frappe aérienne. C’est son premier succès en tant que président des Etats-Unis.

Sur le plan militaire et diplomatique, cela risque d’être plus compliqué. En employant le gaz sarin contre la population civile, Bachar al-Assad a voulu tester Trump. D’autant plus que le président américain avait multiplié les signes de désengagement en Syrie. Pourquoi un tel test ? Il relève, sans doute, de la politique du pire que le tyran a toujours suivie pour se maintenir au pouvoir. Dans cette optique, il faut intensifier la guerre, quitte à provoquer un affrontement direct entre les divers protagonistes. Tant que la guerre sévit, le régime syrien persiste.

Sur ce point, Bachar a gagné un point : la Russie a suspendu son accord d’octobre 2015 avec les Etats-Unis sur les échanges d’informations entre forces aériennes en opération dans le ciel syrien. Dès lors, faute de cet échange des plans de vol, un avion russe risque d’abattre un appareil américain et vice-versa, avec tous les risques d’escalade foudroyante que cela suppose.

 Il est difficile de concevoir que Poutine – qui soutient le régime syrien à bout de bras – n’était pas au courant de l’attaque au gaz sarin. Dès lors, la Russie a dû se préparer à la riposte américaine. Poutine ayant mis son point d’honneur à rétablir la puissance militaire russe, on le voit mal faire profil bas au premier coup de semonce américain. Outre le renforcement de sa présence militaire en Syrie, Moscou peut aussi viser un autre théâtre d’affrontement avec l’Occident : l’Ukraine. Si Poutine durcit ses opérations dans ce pays, que fera l’imprévisible Trump ? Il est douteux que les généraux américains qui surveillent de très près leur président accepte qu’il abandonne l’Europe en laissant la Russie avancer ses pions en Ukraine.

Le nouveau président américain jugeait « obsolète » l’OTAN. Elle semble plus que jamais d’actualité.

Jean-Noël Cuénod

19:35 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : syrie, ukraine, poutine, trump | |  Facebook | | |

31/01/2017

Quand Trump sert la soupe aux islamistes

 

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Il voulait faire un gros coup bien gras pour marquer son territoire. Avec ses mesures contre l’immigration visant les musulmans, Trump a réussi au-delà de ses espérances. Il s’est mis une grande partie du monde à dos, à commencer par les chrétiens d’Orient qu’il voulait avantager.

Certes, les remontrances de François Hollande et d’Angela Merkel lui en ont touché une – et encore – sans faire bouger l’autre, pour reprendre l’expression favorite de Jacques Chirac. Des couinements de souris, pas plus.

Une pétition lancée sur le site Avaaz  est en train de réunir des millions de signatures (4,1 millions, ce mardi à 14h35), voilà qui n’empêche pas Donald de roupiller à la Maison-Blanche.

Lorsque les dirigeants des grands groupes de la nouvelle technologie – Apple, Google, Microsoft – l’ont vertement remis à l’ordre en lui rappelant que sans les étrangers ­– dont Steve Jobs, fils d’immigré syrien – les Etats-Unis n’auraient jamais pu occuper la première place dans cette industrie, Trump s’en tamponne l’urne électorale. La Sillicon Valley a toujours voté contre lui et massivement soutenu Hillary Clinton. Au contraire, le nouveau président se présente ainsi comme l’ennemi de cette élite mondialisée qu’une partie importante des Américains poursuivent de leur haine. Et c’est cette Amérique qui l’a élu, pas l’autre, celle des industries du présent et de l’avenir.

La justice s’y met à son tour. Sa ministre ne veut pas exécuter son décret anti-immigration en raison de son illégalité ? Il la vire. En revanche, il ne pourra pas botter les fesses impies de Bob Ferguson, le procureur général de l’Etat de Washington, qui a lancé, lundi, une procédure judiciaire pour annuler le décret anti-immigration en raison de son inconstitutionnalité. « Personne n’est au-dessus des lois, pas même le président » a déclaré le procureur en ajoutant : « Au Tribunal, ce n’est pas toujours celui qui parle le plus fort qui l’emporte, c’est la Constitution » (vidéo).

Voilà qui est plus gênant pour Blabbermouth Donald. Car les contrepouvoirs aux Etats-Unis sont aussi nombreux que solides et tout aussi légitimes que le président qui est moins monarque qu’en France (imaginons un Trump ou une Trumpette à l’Elysée, comme ça, juste pour voir !). Et ils ne vont pas le ménager. Le président immobilier va, un jour ou l’autre, trembler sur ses fondations.

Mais la pire critique portée contre les mesures antimusulmanes provient de ceux-là même que Trump se vante de protéger. Le président américain a souligné à gros traits que les réfugiés chrétiens des pays arabes pourront entrer aux Etats-Unis contrairement à leurs compatriotes musulmans.

Mgr Sako, à propos du décret Trump: "Un piège pour les chrétiens du Proche-Orient"

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 « Merci du cadeau !» répond, en substance, le patriarche chaldéen, Mgr Sako (photo), à la tête de la majorité des Irakiens de confession chrétienne. Il ne mâche pas ses mots contre l’offre empoissonnée de Trump qui « représente un piège pour les chrétiens du Proche-Orient ». Dans une déclaration publique prononcée dimanche, il met en pièce cette nouvelle Trumperie :

Toute politique d’accueil qui discrimine les persécutés et les souffrants sur base religieuse finit par nuire aux chrétiens d’Orient parce que, entre autres choses, elle fournit des arguments à toutes les propagandes et à tous les préjudices qui attaquent les communautés autochtones du Proche-Orient en tant que corps étrangers et groupes soutenus et défendus par les puissances occidentales. Ces propos discriminatoires – ajoute-t-il – créent et alimentent des tensions avec nos compatriotes musulmans. Les souffrants qui demandent de l’aide n’ont pas besoin d’être divisés sur la base d’étiquettes religieuses et nous ne voulons pas de privilèges. L’Evangile nous l’enseigne et le Pape François nous l’a montré également en accueillant à Rome des réfugiés ayant fui le Proche-Orient, tant chrétiens que musulmans, sans faire de distinctions.

Donald Trump a donc jeté un jerricane plein d’essence sur les feux du Proche-Orient. En frappant indistinctement tous les musulmans, il confirme la propagande de Daech et autres islamoterroristes qui s’érigent en défenseurs de leurs coreligionnaires. Nul doute que les mesures de Trump contribueront à grossir les rangs des islamistes radicaux au Proche-Orient mais aussi chez nous en Europe. Sa stratégie de la provocation permanente ne peut avoir pour conséquence que de déstabiliser encore plus le monde actuel. Un jour ou l’autre, les grenades de Trump lui sauteront à la figure. Malheureusement, nous ne serons pas épargnés par les éclats.

Jean-Noël Cuénod

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26/01/2017

Au malheur des femmes

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C’est entendu, le pire du pire en matière de haine des femmes est l’œuvre des islamistes. Cela dit, dans la Russie de Poutine et les Etats-Unis de Trump, elles ne sont pas à la noce.

Le patriarcat est en train de vivre ses derniers moments. Mais il bouge encore, le bougre! Et son agonie se révèle aussi lente et épuisante qu’agitée et sanglante. C’est qu’il s’agit d’une révolution à nulle autre pareille : faire tomber la multimillénaire domination de l’homme sur la femme.

Comme toutes les révolutions, elle est faite d’une série de petits bonds en avant, suivis d’un grand bon en arrière. A la Révolution française, ont succédé l’Empire et la Restauration, puis une autre révolution a éclaté, donnant une forme plus libérale de monarchie, et encore une troisième révolution qui a sombré dans le Second Empire pour, enfin, aboutir à la République. La longue vue est le seul instrument qui vaille pour juger pareils mouvements de fond.

Humiliation et repli en terre d’islam

Les combats d’arrière-garde sont toujours les plus acharnés et les plus cruels car l’énergie du désespoir anime ceux qui s’accrochent à leur pouvoir comme Harpagon à sa cassette. C’est au sein du monde musulman que le patriarcat déploie sa résistance la plus acharnée. Sans doute, les Occidentaux n’ont-ils pas mesuré à quel point la colonisation des pays d’islam a été ressentie par leurs habitants comme une humiliation. Elle s’est révélée d’autant plus aiguë que, jadis, ces sont les musulmans qui dominaient une grande partie du monde, à commencer par l’Europe, en Espagne et dans l’espace ottoman. Cette humiliation a conduit à un repli sur les traditions avec ce sentiment que, si l’on a échoué, c’est que l’on ne les avait pas suffisamment respectées. Or, lorsque des peuples amorcent ce retour en arrière, ils simplifient leurs traditions et, partant, en viennent à les caricaturer. Ainsi, en lisant attentivement le Coran, l’inégalité entre femmes et hommes n’est pas aussi évidente qu’il n’y paraît à première vue. Il n’empêche que c’est cette « première vue » qui est privilégiée par les intégristes prônant le repli.  Dès lors, empêcher la femme d’atteindre l’égalité devient une sorte de résistance au monde occidental honni, confortée par la lecture littérale – et non symbolique – du Saint Livre. C’est une explication possible ; il en est bien d’autres.

Cette simplification de l’islam a été déployée par le wahhabisme sur les ailes des pétrodollars. Les premières victimes de cet islam saoudifié furent les femmes ainsi que les confréries soufies et les écoles musulmanes qui vivaient leur religion avec ses milles et une subtilités. Or l’intégrisme abhorre les subtilités qui parasitent son discours massif.

On ne le sait que trop bien, cette régression a servi d’aliment idéologique aux islamoterroristes d’Al Qaeda, Daech et autres Talibans.

Trump et Poutine, une misogynie active

En Occident, en Europe, régions du monde où elle se porte pourtant nettement mieux, la cause des femmes vient d’essuyer de sérieux revers. Aux Etats-Unis, Trump commence à mettre en acte la misogynie dont il avait fait montre durant sa campagne. L’un de ses premiers décrets présidentiels, signé lundi 23 janvier, interdit le financement d’œuvres d’entraide internationales qui soutiennent le libre-choix de procréation pour les femmes, sous prétexte de lutter contre l’avortement. Or, ces organismes prodiguent des soins vitaux dans les régions les plus pauvres de la planète. Mais de cela, Trump se fiche comme de sa première moumoute, l’important étant de complaire aux franges intégristes du catholicisme et de l’évangélisme de son électorat.

En Russie, le parlement a adopté, mercredi, une loi dépénalisant les violences commises dans le cercle familial, si elles n’entrainent pas une hospitalisation. Jusqu’alors ces violences relevaient du Code pénal et pouvaient valoir à leur auteur une peine maximale de deux ans d’emprisonnement. Avec cette loi, elles ne figurent plus dans le code et deviennent une infraction administrative qui ne prévoit, au maximum, qu’une amende de 30 000 roubles, soit 496 francs ou 464 euros. Il faut encore que ce projet passe au Sénat puis soit signé par la présidence pour devenir effectif. Mais comme il a été porté par Russie Unie, le parti de Poutine, son issue favorable est assurée. Or, le simple fait de lever la main sur son conjoint est en soi suffisamment grave pour que la justice intervienne, même si la victime n’a pas été hospitalisée. Attendre une blessure grave pour agir est une manière d’encourager l’escalade de la violence.

Qu’une Russe meurt toutes les 63 minutes à la suite de violences domestiques et que plus de 650 000 femmes de ce pays soient battues par leurs maris ou compagnons[1], cela pèse peu devant les pressions exercées par l’Eglise orthodoxe. Celle-ci a soutenu activement cette dépénalisation « afin de sauvegarder les valeurs familiales traditionnelles ». Ah, mais ça change tout ! En flanquant une rouste à son épouse, on n’est plus une brute mais le sourcilleux gardien des « valeurs familiales traditionnelles ». A quand la décoration de l’Ordre de Sainte-Catherine-La-Grande-Martyre ?

Ne pas confondre religion et confession

Dans de nombreux cas de régression misogyne, on retrouve donc une institution confessionnelle, c’est-à-dire une instance du pouvoir qui tord une religion dans le sens qu’elle veut afin de conserver des privilèges pour elle même ou pour la caste qu’elle représente. La religion, c’est l’aspiration des êtres humains à se relier avec ce qui les dépasse. La confession, c’est une approche particulière de la religion. Sur cette approche particulière, se construit une institution confessionnelle qui, au mieux, véhicule une partie de cette aspiration religieuse et, au pire, en utilise la force pour exercer un pouvoir sur les humains. D’où l’importance sociale, mais aussi spirituelle, de la laïcité qui vise à empêcher l’institution confessionnelle de se dévoyer dans l’exercice du pouvoir politique.

Dès lors, l’émancipation des femmes passe forcément par la laïcité et par une vision antiautoritaire de la religion.

Mais comme rien n’est simple en ce bas monde, il arrive parfois que des femmes se fassent les alliées de la domination masculine, comme ces jeunes filles qui participent à l’islamoterrorisme, comme cette députée de Russie Unie, Olga Batalina, qui a défendu le projet de loi dépénalisant les violences intrafamiliales, comme toutes ces Américaines qui ont voté pour celui qui les insultait.

Depuis qu’il est apparu sur terre, l’humain a suivi un chemin tortueux vers son émancipation, comme évoqué au début de ce texte à propos du féminisme. Un chemin fait de retours, de drôles de zigs et d’étranges zags. Et souvent, il se fait l’artisan de son oppression. Il n’est pas incorrigible, non, car, malgré tout, il avance, l’humain. Mais avec quelle peine… « Frères humains qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis ».

Jean-Noël Cuénod

 

 

[1] Chiffres cités par l’ONG russe « Anna » Centre national contre la violence familiale en se référant aux stastistiques de la police russe.

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01/01/2017

Le Plouc cause 2017 dans le poste

 

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"Quelles perspectives pour 2017?"  Tel était le thème, hier, de l'émission Micro-Européen, Animée et présentée par Marie-Christine Vallet, sur France-info avec pour complices Aline Robert, rédactrice en chef du site Euractiv.fr et Le Plouc, votre serviteur.

En guise d'illustration, un tableau du Douanier Rousseau, La Guerre. Comme on le sait, ce faux naïf et vrai génie peignait sans perspective...

En cliquant sur ce lien, vous pourrez ouïr cette émission. Bonne écoute (et re-bonne année).

 Jean-Noël Cuénod

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13/12/2016

La Super Journée du Super Tsar Poutine

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Quelle belle journée pour Vladimir Poutine ! Un sien copain, le gazopétrolier Rex Tillerson, a été nommé chef de la diplomatie américaine de l’ère Trump. Et Alep revient dans le giron de sa chose, Bachar al-Assad, l’aviation russe ayant ouvert la voie aux troupes du vassal de Damas.

Certes, au moment où ces lignes surgissent à l’écran, des milliers de femmes, d’enfants, d’hommes sont en train d’être massacrés par les soldats de Bachar, plus vaillants aux viols et à la torture qu’au combat. Mais pour un successeur d’Yvan-le-Terrible et de Joseph Staline, le sang humain n’est qu’un fleuve parmi d’autres. Juste un peu plus rouge. C’est tout. Et puis, en russe, n'ont-ils pas la même racine, le rouge et le beau ? Beau comme ce mardi 13 décembre. 

Auparavant, les heures heureuses n’avaient pourtant pas manqué de sonner au carillon de la Tour du Salut. A commencer par la miraculeuse élection de ce cher Donald Trump, qui ne cesse de vernir les escarpins poutiniens. Moscou est-il accusé d’avoir cybermagouillé l’élection présidentielle américaine comme le soutient la CIA ? Le Congrès des Etats-Unis lance-t-il une enquête ? Au pire, elle démontrerait qu’en piratage informatique, les Russes sont champions du monde. Et puis, pourquoi s’affoler pour des élections truquées ? C’est bien une réaction de démocrates dégénérés !

Rex Tillerson étant secrétaire d’Etat américain, le chat Poutine ne va pas cesser de s’amuser avec ce gros rat plein de pétrole. Le patron du groupe pétrogazier ExxonMobil n’avait-il pas milité pour que Washington lève ses sanctions contre la Russie ?  C’est que, voyez-vous, ces stupides mesures ont fait perdre un milliard de dollars à ExxonMobil en 2014 (selon un communiqué du groupe pétrogazier en février 2015).

En 2011, Rex Tillerson et sa compagnie ExxonMobil ont signé avec le géant de l’énergie russe Rosneft  – étroitement lié à Poutine – un accord pour explorer et forer l’Arctique et la Sibérie. Bien entendu, Super Tsar avait assisté à la signature : « Les investissements directs d’ExxonMobil pourraient s’élever à 300, voire à 500 milliards de dollars », déclara-t-il à cette occasion. En juin 2013, Poutine avait tenu à remercier Rex Tillerxxon en le décorant de l’Ordre de l’Amitié, la plus haute distinction qu’un étranger puisse recevoir en Russie (photo).

Ces exploitations gazières et pétrolières auraient généré des profits hallucinants, si les maudites sanctions contre Moscou n’avaient pas été décrétées par le président Obama. Mais désormais, tout ira mieux. Le premier souci de Rex Tillerxxon sera, c’est évident, de lever ces mesures obamesques. Et comme le futur patron de la diplomatie détient des actions Exxon pour plus de 150 millions de dollars, vous imaginez la manne qui va s’abattre sur l’heureux secrétaire d’Etat lorsque son groupe pétrolier pourra enfin exploiter les richesses sibériennes sans entrave. Conflit d’intérêts ? Comme vous êtes vieux jeu ! Dans le monde de Trump, il n’y a pas de conflits d’intérêts. Il n’y a que des intérêts sans conflit. « In Gold we Trust », telle est la devise nouvelle.

Dans un proche avenir, Vladimir Poutine devra manœuvrer Tillerxxon à propos de l’Iran. Trump veut démanteler l’accord sur le nucléaire conclut entre Washington et Téhéran. L’ennui, c’est que l’Iran mollarchique est le plus précieux allié de Moscou en Syrie. Et que le groupe ExxonMobil aimerait bien s’installer au sein de la deuxième plus grande réserve pétrolière du monde. Poutine va jouer avec toutes ces contradictions américaines comme le faisait jadis Rachmaninov sur son piano. Un régal sans égal !

Pendant ce temps-là, François Fillon rétropédale sur l’assurance-maladie, Angela Merkel prépare ses élections, la Grande-Bretagne se demande comment quitter l’Europe sans en sortir, la Suisse, avec d’autres pays européens, contemple son nombril argenté en se disant « y en a point comme moi », Bruxelles verse des larmes sauriennes sur les cadavres d’Alep et l’ONU prend pour modèle la SdN de 1938. Joyeux Noël !

Jean-Noël Cuénod

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04/12/2016

Ségolène Royal, un négationnisme de gauche

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Après Jean-Luc Mélenchon, Ségolène Royal a versé sur les cendres encore chaudes de Fidel Castro, son flot de larmes, samedi soir. Le feu dictateur cubain a eu droit de la part de la ministre française de l’environnement à un dithyrambe qui est la marque d’un certain négationnisme de gauche :

Il y a toujours du positif et du négatif dans les histoires, mais certains ne vont pas se rhabiller à bon compte au nom des droits de l'homme alors qu'on sait qu'ici, quand on demande des listes de prisonniers politiques, on n'en a pas. Et bien fournissez-moi des listes de prisonniers politiques, à ce moment-là on pourra faire quelque chose. Elle ne fait ainsi que perroqueter ce qu’avait prétendu Raoul Castro au moment de la visite d’Obama.

Passons sur l’abyssale stupidité de la remarque concernant cette « liste de prisonniers politiques ». Comme si les tyrans allaient publier la comptabilité de leurs crimes ! Arrêtons-nous plutôt sur la Fidelmania qui court à gauche et parfois même à droite.

Il est certain que la révolution castriste de 1959 a permis à Cuba de se débarrasser de la tutelle des mafias américaines, que l’alphabétisation s’y est développée de façon spectaculaire, de même que la santé publique. Il est aussi à craindre que lesdites mafias américaines – influentes dans les milieux anticastristes de Miami  – ne cherchent à reconquérir ce terrain perdu.

Il n’en demeure pas moins qu’un peuple n’est pas forcé de payer ces progrès sociaux par l’oppression politique. Ou alors, félicitons Mussolini d’avoir mis les trains italiens à l’heure et glorifions Hitler pour ses grands travaux[1].

Avant de débiter ses sottises cubaines pour balancer des fumées d’encens sur le goulag tropical, la ministre française aurait pu jeter un œil sur le rapport 2015-2016 d’Amnesty International qui n’est pas précisément l’organe de la réaction (on peut le consulter en cliquant ici). Le constat que dresse Amnesty sur la politique des frères Castro est accablant :

Selon la Commission cubaine des droits humains et de la réconciliation nationale (CCDHRN), plus de 8 600 militants et opposants au régime ont été placés en détention pour des motifs politiques durant l'année. Avant la visite du pape François en septembre, les autorités ont annoncé qu’elles allaient libérer 3 522 prisonniers, notamment des personnes de plus de 60 ans, des jeunes de moins de 20 ans sans antécédents pénaux, des malades chroniques et des étrangers que leur pays acceptaient de reprendre sur leur sol. L’annonce a été faite dans le journal officiel du Parti communiste, Granma. Cependant, avant et pendant la visite papale, des défenseurs des droits humains et des journalistes ont signalé une forte augmentation du nombre d’arrestations et de détentions de courte durée. La CCDHRN a recensé 882 arrestations arbitraires durant le seul mois de septembre.

La « sortie » écervelée de Ségolène Royal a suscité une gêne certaine, même à gauche, comme l’illustre ce « tweet » gazouillé par le premier secrétaire du Parti socialiste Cambadélis : « La révolution cubaine est défendable. Le régime castriste ne l'est pas. Ségolène Royal devait être dans l'enthousiasme cubain ».

Excuser les tyrans, quels qu’ils soient, c’est perpétuer la tyrannie. Un point c’est tout.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Contrairement à une idée reçue plantée dans les esprits par la propagande nazie, le programme des autoroutes allemandes a été établi par les partis démocratiques avant la venue d’Hitler au pouvoir en 1933. Un an auparavant, la première autoroute Cologne-Bonn avait été inaugurée.

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26/11/2016

Fidel Castro, notre miroir aux alouettes

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Elle avait une sale gueule, la Révolution au début des années 1960. Celle des chars soviétiques qui avaient écrasé la Hongrie. Celle des généraux couperosés de l’Armée Rouge qui paradaient au Kremlin. Une Révolution venue du froid et y retournant illico. Soudain, sous les palmiers, une autre Révolution se levait, chaude comme un mambo.

Pour les ados qui souffraient d’acné politique, Fidel Castro et sa barbe buissonnante faisaient un sacré pied-de-nez à une autre sale gueule, celle de l’Oncle Sam, sa suffisance friquée, son libéralisme à géométrie variable, ses violences racistes et son anticommunisme qui prenait les allures liberticides du maccarthysme. Le romantisme révolutionnaire façon latino était né dans un air de guitare, léger comme la robe d’une danseuse cubaine.

Le socialisme allait croître sous les tropiques bien mieux que sous les frimas moscovites. C’était bien parti. Quel succès que celui des jeunes « barbudos » ! Battre l’armée du dictateur Batista largement subventionnée par la puissance américaine et soutenue par les mafias yankies qui avaient transformé Cuba en tripots et vide-couilles de l’Amérique du Nord, bigre, cela tenait du miracle ! D’autant plus qu’au tout début de la Révolution cubaine, l’Union soviétique regardait les révolutionnaires avec méfiance et ne leur apportait aucune aide. Dans les années 1950, Fidel Castro et son mouvement M26 (Movimiento del 26 de Julio) étaient entrés en conflit politique avec le Parti Communiste cubain. Le M26 prônait la lutte armée, alors que le PC s’y opposait afin de ne pas troubler les plans de Moscou qui avait amorcé le « dégel » avec Washington.

S’ouvrait donc l’espoir d’une troisième voie, entre le bolchévisme dans sa phase sénile et le capitalisme dans sa forme militaire (la guerre du Viet-Nam s’approchait). Une voie authentiquement révolutionnaire, joyeuse, créatrice, débarrassée des pesanteurs bureaucratiques. Fidel Castro, c’était notre miroir aux alouettes. Un chouette miroir pour alouettes juvéniles.

Miroir bien vite brisé. Parmi les premières cibles des castristes, une fois parvenus au pouvoir, figuraient les anarchistes. Le mouvement libertaire cubain a tenu un rôle important dans la défense des travailleurs, notamment par le truchement de l’anarchosyndicalisme. Ses militants ont été promptement embastillés par Castro. C’est un signe qui ne trompe pas. Lorsque les communistes autoritaires prennent les commandes, ils persécutent d’emblée les anars.

Dangereux, les anars. Ils donnent à la base des idées de liberté qui font vaciller le sommet. A goulaguiser tout de suite. Bien plus dangereux que les capitalistes. Trotski a fait massacrer les anarchistes à Kronstadt en 1921. Ils voulaient que les Soviets (conseils ouvriers) aient vraiment le pouvoir. Provocation ! « Les Soviets c’est nous, puisque nous sommes du bon côté du fusil » leur ont répliqué les bolchos. Plus tard, les anarchosyndicalistes espagnols, alors majoritaires dans le mouvement ouvrier, ont été pris entre les feux des staliniens et ceux des franquistes. Fidel Castro s’est aussitôt inscrit dans la longue liste des oppresseurs antilibertaires.

En outre, la lamentable équipée américaine de la Baie des Cochons[1] et l’embargo décrété par la Maison-Blanche ont jeté définitivement Castro dans les bras de Khrouchtchev. Cuba est devenu un satellite de plus dans la galaxie moscovite. En août 1968, Fidel Castro a applaudi bruyamment l’invasion soviétique en Tchécoslovaquie, recevant pour prix de sa servilité une aide de Moscou encore plus massive.

Castro vient aujourd’hui de casser sa pipe, ou plutôt son havane, laissant les Cubains partagés entre l’admiration pour celui qui a nargué la première puissance mondiale, apporté l’alphabétisation, développé la santé publique et la haine contre le tyran qui a torturé, tué, emprisonné.

Aujourd’hui, les vieilles alouettes contemplent leur jeunesse dans les éclats éparpillés du miroir brisé.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] En avril 1961, avec l’appui des mafias américaines, soucieuses de remettre la main sur leurs casinos et leurs bordels, la CIA a organisé le débarquement de combattants anticastristes sur la côte Sud de Cuba. Les assaillants spéculaient sur un soulèvement populaire qui n’est pas venu. L’aventure s’est terminée par une défaite humiliante des anticastristes et de la centrale américaine d’espionnage.

 

 

 

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16/11/2016

Trump et son piège chinois

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Après l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, une seule certitude : on ne va pas s’ennuyer durant son mandat. Espérons que nous serons à même d’en voir la fin. D’emblée, le président élu nous a fait un numéro de rétropédalage digne d’un Lance Armstrong d’avant les contrôles antidopages.

Le mur gigantesque à la frontière mexicaine et payé par les Mexicains eux-mêmes ? Euh, ben en fin de compte, ce seront des barbelés financés par les Américains. L’assurance-maladie d’Obama écrabouillée ? Non, non on va juste l’amender un brin. Le racisme ? C’est mal. La xénophobie ? C’est pas bien. Le machisme ? Oh, ça dépend, voyez-vous. Si c’est le mariage gay, alors OK. Mais niet pour l’avortement. Les « rednecks » avaient cru élire un mec aux burnes texanes et le voilà qui nous la joue Normand en escarpins. Il y a tromperie sur la marchandise !

Mais question fric, c’est toujours la bouteille à l’encre. Les Etats-Unis qui exigent la transparence la plus totale pour les autres pays ­– la Suisse a payé fort cher pour le savoir – ont un président dont la fortune est masquée par un épais brouillard. Il faut dire qu’il se vante d’être assez génial pour contourner son propre fisc. Cahuzac a trouvé son maître.

Et cet écran de fumée ne sera pas dissipé de si tôt. En effet, pour le temps de sa présidence, Donald Trump a confié son empire de promotion immobilière à ses enfants. C’est la première fois qu’un président américain restera lié à ses affaires durant son mandat. Ronald Reagan, les Bush et Bill Clinton avaient cédé leurs actifs à un tiers indépendant afin d’éviter de confondre leurs intérêts avec ceux de l’Etat qu’ils présidaient. Avec Trump, c’est  un véritable gisement de conflits d’intérêts qui va s’ouvrir. Situation cocasse : le nouveau président possède un hôtel situé sur un terrain appartenant à l’Etat. Il sera donc locataire et propriétaire du même immeuble.

D’autres conflits d’intérêt plus sérieux pointent à l’horizon, notamment avec des établissements russes et saoudiens. Sans oublier la Deutsche Bank. Elle est actuellement poursuivie par la justice américaine qui la menace d’une amende de 14 milliards de dollars. Mais elle est aussi la principale créancière de l’empire Trump. Cela dit, un piège encore plus dangereux guette le président américain en Chine.

Le New York Times révèle le montant astronomique des dettes accumulées par les sociétés du clan Trump : au moins 650 millions de dollars. Parmi les principaux créanciers figurent la Bank of China. Un mastodonte que le magazine Forbes présentait en 2015 comme la quatrième entreprise mondiale. Quel est l’actionnaire largement majoritaire (plus de 69% du capital-actions) de cet établissement ? La Central Huijin Investment. A qui appartient cette dernière ? Au gouvernement chinois. Donc, le gouvernement chinois est le créancier du président des Etats-Unis. Bingo !

Or, durant la campagne électorale, Donald Trump voulait mener la guerre économique à la Chine en la menaçant d’une hausse massive des droits de douane. On peut désormais imaginer ce dialogue entre l’un des fils du président et son père :

– Dis donc p’pa, j’ai reçu un coup de fil de la Bank of China. Là-bas, ils n’ont pas l’air trop contents avec tes droits de douane. Ils me rappellent discrètement qu’on a une petite ardoise chez eux. Je fais quoi?

– Bouge pas, fils, je vais causer avec l’ambassadeur chinois. On va oublier cette malheureuse histoire de taxes.

– Mais tes électeurs, ils vont pas trop gueuler?

– Et puis quoi encore ? Y en qu’un qui a le droit de gueuler ici ! Non mais !

– Ouais, t’as raison. Et pour ton anniversaire, je vais t’offrir un rétrovélo électrique !

 Jean-Noël Cuénod

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10/11/2016

Trump met l’Europe au pied du mur…de la caserne

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Respecter l’élection de Donald Trump est la moindre des choses. Cela dit, tout vote peut être blâmé, désapprouvé, encensé ou glorifié. Cela s’appelle la liberté d’opinion, n’en déplaise aux tenants de la nouvelle pensée unique qui veulent empêcher toute discussion, tout débat pour s’aligner – garde à vous, fixe ! ­– sur l’unique avis de la majorité.

Une majorité d’ailleurs relative, puisqu’en nombre de voix[1], Hillary Clinton compte 200 000 suffrages de plus que Trump. Le système complexe des institutions américaines explique ce phénomène qui avait déjà accablé en 2000 le démocrate Al Gore et permis à George W. Busch de l’emporter pour le plus grand bonheur de l’humanité.[2]

Maintenant que le temps de la sidération est passé, il faut tirer les leçons de la victoire de Trump. Il y en a pléthore. En voici une, parmi les plus vitales pour tous les pays européens

 «Le bonjour aux armes» de l’Europe

Comme l’a fort bien dit, hier au micro de France-Info, l’ancien premier ministre français Dominique de Villepin, la victoire de Trump met l’Europe au pied du mur. Du mur de la caserne. En effet, le nouveau président américain a toujours proclamé au cours de sa campagne que les Européens devaient financer leur défense et cesser de se blottir sous le parapluie militaire des Etats-Unis. Il avait d’ailleurs qualifié l’Alliance Atlantique de structure «obsolète». Certes, Trump n’ayant pas la moindre expérience de gestion politique et proclamant tout et son contraire en fonction de son public, on ignore si ces propos relèvent des paroles verbales ou de la menace concrète. Toutefois, le second terme d’alternative semble probable, dans la mesure où les précédents locataires de la Maison-Blanche tenaient, en mode mineur, le même discours.

Poutine et les missiles de Kaliningrad

Or, les menaces ne manquent pas en Europe. Poutine a installé le mois dernier des missiles Iskander, compatibles avec l’installation de têtes nucléaires, à Kaliningrad. Cette enclave russe, annexée par l’URSS en 1946, se trouvait jadis en Prusse orientale et avait pour nom, Königsberg, patrie des Chevaliers teutoniques et d’Emmanuel Kant. Elle fait frontière directe avec deux Etats membres de l’Union européenne et de l’OTAN, la Pologne et la Lituanie. Comme Poutine rêve de reconquérir les territoires perdus par l’ancienne Union soviétique, les Européens ne sauraient compter sur les seules armes de la diplomatie pour se défendre.

Erdogan bientôt Calife ?

En Turquie, Erdogan transforme chaque jour un peu plus son pays en dictature islamiste, jetant aux poubelles de l’Histoire l’héritage laïque d’Atatürk. Sa démarche semble viser cet objectif, réinstaurer le Califat ottoman sur les ruines prochaines de l’Etat islamique au Moyen-Orient et en profitant de l’affaiblissement du Royaume saoudien qui ne dispose plus de la même masse de pétrodollars que naguère pour assurer son ascendant sur le monde musulman. Une Turquie «ottomanisée» aux portes de leur continent n’est pas la meilleure des nouvelles pour les Européens. Certes, la Turquie reste membre de l’OTAN, mais si les Etats-Unis considèrent l’Alliance Atlantique comme «obsolète», cet obstacle à l’agressivité turque risque d’être levé.  

Il faut ajouter la menace islamoterroriste qui prendra d’autant plus d’ampleur que l’Etat Islamique perd du terrain en Syrie, en Irak et en Libye. Les djihadistes vont donc retourner en France, en Belgique ou ailleurs en Europe, autant de terroristes en puissance qui auront été bien formés aux techniques militaires.

L’Europe de la défense aux calendes grecques ?

Dès lors, une Europe de la défense est plus que jamais d’actualité. L’ennui, c’est que les structures actuelles de l’Union sont tellement fragiles qu’on ne saurait trop compter sur elles pour faire quoique ce soit.  C’est donc une autre Europe qu’il s’agit de bâtir, une Europe reposant plus sur la défense et la diplomatie que sur l’unique socle de l’économie. Par conséquent, les nationalistes des pays européens qui ont applaudi à l’élection de Trump, l’homme du retour aux frontières barbelées, risquent fort de déchanter. Assurer une défense crédible a toujours pesé lourdement dans les budgets nationaux. Mais le perfectionnement technique des armements atteint maintenant un tel degré que les finances nationales ne peuvent plus suivre. La France et la Grande-Bretagne – les deux seuls Etats européens à disposer d’une armée de bon niveau – ont atteint leurs limites. Dès lors, si rien ne se passe, la faiblesse militaire des pays européens risquent d’attirer encore plus qu’aujourd’hui les terroristes djihadistes. Et en ce cas, Poutine serait tenté de «sauver les Européens» en intervenants militairement sur la partie occidentale du continent. Le pire n’est jamais sûr mais il est toujours possible. 

Au grand dam des nationalistes, il faudra donc mettre la question d’une défense européenne en débat. Trump nous y oblige. Le gros obstacle sur cette route : construire une Europe de la défense réclame du temps, une denrée que nous n’avons plus en réserve.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] 59.624.426 pour la candidate démocrate contre 59.424.248 pour le républicain.

[2] Les citoyens votent pour un collège de 538 grands électeurs ; ce sont eux qui désignent le président ; chacun des Etats dispose d’un nombre variable de grands électeurs en fonction de celui de ses habitants.

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14/10/2016

TAFTA, CETA C’est tassé… C’est assez !

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Deux Traités transatlantiques genre mammouth se dandinent sous les projecteurs. Deux Traités d’un type nouveau. Il s’agit, certes, de régler les droits de douane – même s’ils sont devenus quantité négligeable dans le commerce international – mais surtout de lever le maximum de barrières administratives entre l’Amérique et l’Europe, en harmonisant les normes, en ouvrant les marchés publics des deux côtés de l’Atlantique et en protégeant juridiquement les investissements. C’est dire l’importance de ce genre d’accord sur le plan économique et l’ampleur de ses conséquences en matière sociale, sanitaire et écologique.

  TAFTA[1], c’est le Traité de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats-Unis. Il est en cours de négociation mais des voix gouvernementales s’élèvent en France (Matthias Fekl, Secrétaire d’Etat socialiste au commerce extérieur) et en Allemagne (le ministre de l’Economie social-démocrate Sigmar Gabriel) pour le jeter aux oubliettes. Aux Etats-Unis, il ne soulève guère les passions. La grande gueule de Trump n’en veut pas (mais l’abominable homme des vestiaires qui puent a-t-il bien saisi de quoi il retourne ?) et cette fine mouche d’Hillary Clinton fait la fine bouche.

CETA[2], c’est aussi un traité transatlantique de libre-échange mais cette fois-ci entre le Canada et l’Union Européenne. Il se porte un peu mieux que l’autre puisque que mardi prochain, le Conseil de l’UE devrait l’approuver mardi et le 27 octobre, le premier ministre Justin Trudeau est invité à Bruxelles pour le signer à Bruxelles avec grand renfort de cymbales et de clairons.

Il se porte un peu mieux, le CETA, disions-nous, mais ce n’est pas la grande forme non plus. Il faut dire que le processus de ratification dudit Traité relève de l’usine à gags. Après avoir été approuvé par le Conseil de l’Union européenne, le CETA doit encore recevoir l’aval des dix provinces du Canada et des vingt-sept Etats membres de l’UE. Attendez, ce n’est pas fini ! Certains pays européens consulteront leurs provinces, ce qui est le cas de la Belgique. Or, aujourd’hui même, le Parlement wallon vient de mettre son veto à l’approbation par la Belgique du Traité euro-canadien. Nous voilà dans un joli petchi, pour causer suisse. Le premier ministre Trudeau junior est aussitôt intervenu pour lancer des SOS en agitant le spectre de la crise économique, tant au Canada qu’en Europe, si ce traité transatlantique sombrait dans les eaux glacées de la Mer du Nord.

Alors, Kaputt le CETA ? Que nenni ! L’une de ses clauses prévoit que, même en cas de rejet par l'un des parlements, il s'appliquera pendant trois ans à titre provisoire. Un provisoire qui risque bien de devenir définitif. On voit mal un traité de cette envergure être abandonné au bout de trois années. Trop de liens économiques auront été noués, trop d’habitudes auront été prises. On demande donc l’avis de tous les parlements, y compris celui de Namur. Mais c’est pour faire joli et démocratique.

Le CETA, cheval de Troie du TAFTA ? Certains, comme Nicolas Hulot, le pensent. Ils n’ont pas forcément tort. Certes, le CETA semble plus soucieux que le TAFTA de préserver les intérêts des agriculteurs européens. Ce qui explique sans doute pourquoi il est moins vilipendé. Il n’empêche que l’application du CETA au sein de l’UE va développer un type d’économie encore plus ultracapitaliste que celle qui règne aujourd’hui. Ainsi, les Etats européens seront mûrs pour, ensuite, accepter le Traité avec les Etats-Unis.

Le ras-le-bol populaire du libre-échange sans frein. Les dirigeants européens et américains qui poussent à la roue pour appliquer les Traités CETA et TAFTA veulent ignorer la vive résistance – qui apparaît sur les deux rives de l’Atlantique – des peuples à ce libre-échangisme sans borne. Ce faisant, tout à leurs calculs économiques et dévoués aux intérêts de leurs pourvoyeurs de fonds électoraux, ils fournissent de solides arguments aux partis d’extrême-droite et aux mouvements nationalistes abusivement nommés « populistes »

Certes, les mesures protectionnistes ont démontré toute leur nocivité durant la grande crise de 1929. Mais l’ultracapitalisme actuel est en train de vider les institutions démocratiques de leur substance, notamment par le biais de ce genre de Traité qui prévoit le recours aux arbitrages privés pour régler les litiges entre Etats et investisseurs, en lieu et place des tribunaux ordinaires. Une sorte de justice à la carte qui a déjà démontré dans la réalité la rigueur de ses effets pervers, comme l’illustre cet exemple.

La procédure arbitrale fait partie de l’Alena, l’Accord de libre-échange nord-américain. Début 2016, la firme TansCanada l’a mise en branle. Elle réclame aux Etats-Unis la somme himalayesque de 15 milliards de dollars pour la dédommager de l’abandon, par le gouvernement Obama, du projet d’oléoduc géant Keystone XL. C’est au titre de la préservation de l’environnement que le président étatsunien avait pris cette décision. Dès lors, chaque fois qu’un Etat voudra adopter une mesure pour protéger la nature ou pour tout autre sujets, il sera tenté de l’abandonner afin d’éviter de passer à la caisse et de perdre ses forces dans les procédures

Sauvegarder le peu de souveraineté qui reste aux peuples. Entre un hypercapitalisme sans foi, ni –surtout – loi et un protectionnisme néfaste, il reste tout de même un brin d’espace pour faire une politique économique intelligente. Mais cela passe par l’abandon des Traités CETA et TAFTA tels qu’ils sont actuellement, quitte à les renégocier en tenant compte des impératifs écologique et sociaux ainsi qu’au droit des peuples à ne pas être écrasés par la machinerie multinationale.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Transatlantic Free Trade Area

[2] Comprehensive Economic and Trade Agreement

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21/03/2015

Aider la Tunisie après l'attentat? Alors annulons sa dette publique!

 

terrorisme,islamismem

Photo: Journée de la Femme à Tunis

L’industrie textile tunisienne fut l’une des victimes de la mondialisation version chinoise qui avait inondé ce marché de camelotes à prix cassés. Puis, les troubles qui suivirent la chute de la dictature Ben Ali avaient provoqué le naufrage de l’industrie touristique. Après les premières élections libres et le début de stabilisation politique, les touristes ont commencé timidement à reprendre le chemin des plages tunisiennes. Jusqu’à ce que les terroristes de l’Etat Islamique commettent leur attentat, pour étouffer dans l’œuf ce qui aurait pu devenir un début de reprise.

Les appels ­– tels ceux de l’écrivain Jean d’Ormesson (voir vidéo) – à séjourner en Tunisie malgré tout ne sont, certes, pas inutiles. Mais ils risquent fort d’être insuffisants pour surmonter les craintes des touristes.

 

La Tunisie, déjà mal en point, se trouve donc placée au seuil d’une crise économique majeure. Comme d’habitude, les intégristes s’empresseront d’en profiter pour recruter de nouvelles forces et dénigrer la démocratie tunisienne encore fragile.

Cette situation est encore aggravée par la présence à proximité de la Tunisie d’un territoire libyen aux mains de l’Etat Islamique. C’est d’ailleurs dans cette zone que les deux islamoterroristes, auteurs de l’attentat contre le Musée du Bardo à Tunis, ont été entraînés.

 

Soit, les démocraties occidentales se laissent couler dans leur impotente maussaderie houellebecquienne en ne faisant rien d’autres que pleurnicher. Et la démocratie tunisienne ne sera plus qu’un rêve nostalgique. Soit, elles décident de tout employer pour sauver l’économie de la seule démocratie arabe.

Mais alors, les démocraties occidentales doivent y mettre les moyens. Et commencer par annuler les dettes[1] qu’elles détiennent contre la Tunisie. Les altermondialistes avaient initié un mouvement en ce sens, mais apparemment sans succès. Il est donc urgent de le réanimer et de l’élargir à d’autres milieux.

Ensuite, c’est un véritable plan Marshall pour la Tunisie que les démocraties occidentales doivent entreprendre. Le soutien économique à ce pays doit être massif. Les mesurettes ne serviraient à rien d’autres qu’à enduire les Occidentaux de ce léger vernis de bonne conscience dont ils aiment à faire parade.

 

Jean-Noël Cuénod

 

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[1] La dette publique tunisienne (dette de l’Etat) est estimée pour 2014 à 41. 754 millions de dinars. Soit 19. 894 millions d’euros. Ce qui représente 49,1% du PIB (source : presse économique tunisienne).

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10/02/2015

SwissLeaks : nous avons une guerre fiscale de retard

 

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Photo : le pauvre Gad Elmaleh qui se fait épingler pour 80 000 euros déposés à Genève, situation qu’il a régularisée depuis. Ah, si seulement, il avait connu l’optimisation fiscale… 

L’affaire SwissLeaks confirme que la fraude fiscale est une industrie de grande envergure. Les banquiers suisses se sont particulièrement distingués dans ce domaine, pour le meilleur quant à l’ampleur de leur profit, pour le pire quant à l’image de leur pays. Mais Jean Ziegler le disait déjà dans les années 1970. Et que d’avanies n’a-t-il pas subies pour avoir dit trop tôt ce qu’aujourd’hui les médias disent trop tard!

Certes, les révélations apportées par l’exploitation des fichiers volés à HSBC Suisse sont importantes dans la mesure où elles débusquent les détails d’un système dont on connaissait les grandes lignes. Et comme le diable s’y niche souvent, dans les détails, il est utile de les scruter. Identifier les petits malins et gros fraudeurs peut aussi apporter une saine crainte du gendarme fiscal.

 

Toutefois, ces fichiers ont été dérobés en 2008 et révèlent des relations bancaires qui appartiennent déjà à un autre monde. Depuis, les Etats-Unis ont fait le ménage en contraignant la Suisse à abandonner son secret fiscal. A partir de 2017, la Confédération s’alignera sur l’échange automatique d’informations scellant la fin du XXe siècle bancaire helvétique. Dès maintenant, les banques suisses se débarrassent de leurs clients fraudeurs qui, après leur avoir rapporté des sommes colossales, sont devenus des boulets improductifs.

 

Il reste à savoir pourquoi le gouvernement français a remis cette liste des fraudeurs gérés par HSBC Suisse aux journalistes du Monde (qui l’ont ensuite partagé avec des confrères provenant de 48 pays), maintenant, alors qu’il aurait pu le faire avant. La question reste posée. Cela n’entame d’ailleurs nullement la légitimité de cette information. Toute documentation donnée à un journaliste sert à celui qui l’a transmise. Souvent pour de nobles raisons, parfois pour de louches motifs. Au journaliste d’en vérifier la véracité et de tenter de savoir où il met les pieds. Mais cette transmission intéressée n’invalide pas ipso facto ladite info. Tout en étant guidé par des motifs douteux, un informateur peut fort bien livrer une information utile collectivement, une information que le journaliste doit diffuser pour assurer sa mission.

Cela dit, dans le cas de l’affaire HSBC, il serait tout de même intéressant de connaître l’agenda du gouvernement français.

 

Il faut considérer l’affaire SwissLeaks comme une photo d’archive qui nous permet de comprendre le passé et d’en tirer des enseignements pour ne pas réitérer les erreurs. Cependant, elle ne nous dit pas grand-chose de l’avenir, ni même du présent. Il est évident que depuis 2008 et la découverte du pot-aux-euros, les ingénieurs en mécanique financière ont trouvé le moyen de ne plus se faire pincer. La Suisse ne sera peut-être plus le paradis fiscal modèle. Mais, contrairement aux rêveries blochériennes, notre pays n’est pas seul au monde. Et, en fait, c’est une immense chaîne d’évasion fiscale qui s’est tissée autour de la planète. Il y a eu le LuxLeaks, le SwissLeaks. Et demain? Le DelawareLeaks? Le SingapourLeaks ? Le HongKongLeaks?

 

Et puis, pourquoi prendre le risque de frauder le fisc? Les grands groupes économiques et les grosses fortunes cuisinent avec ardeur les recettes de l’optimisation fiscale qui leur permet de diminuer notablement le montant des taxes et impôts, en parfaite légalité, sans craindre de se faire dénoncer par un cadre bancaire qui a piqué des fichiers compromettants. A Genève, à Zurich, à Londres, à Amsterdam, à New-York, des avocats fiscalistes proposent ces précieux services. Des groupes d’outre-Jura – même ceux dans lequel l’Etat français est présent, comme EDF – y recourent allégrement. A Paris également, des cabinets spécialisés vantent leurs compétences en la matière sur leurs sites. Ainsi, celui-ci, parmi bien d’autres:

 

En tant qu'avocats compétents en Droit fiscal nous pratiquons l'optimisation fiscale et gérons les conséquences contentieuses de mauvais conseils en la matière.

Il convient de voir dans l'optimisation fiscale, non seulement la possibilité de supporter une moindre charge fiscale par la réduction ou la suppression de l'impôt ou de la taxe fiscale concernée, mais aussi le moyen de se rendre le plus compétitif possible dans un environnement de plus en plus concurrentiel.

Notre activité d'avocat plaidant les contentieux fiscaux nous permet d'apprécier l'exacte portée de nos conseils fiscaux  en en supprimant les risques de requalification par l'Administration fiscale.

Au «montage» fiscal susceptible de requalification, nous préférons de loin le bénéfice d'un ensemble d' «options» fiscales limpides et avantageuses. Cette organisation nous permet l'obtention de résultats très intéressants; par exemple, de défiscaliser les résultats des entreprises et de certaines rémunérations, de faire en sorte, en relation avec notre département Droit des sociétés, que la plupart des opérations juridiques au sein de l'entreprise ou d'un groupe de société se fasse sans aucune fiscalisation, de supprimer les plus-values fiscales en cas de cession ou transmission d'entreprise ou de supprimer les droits de succession, etc.

 

Ce même cabinet préconise aussi, la création de filiales à l’étranger pour les entreprises et sociétés françaises :

 

La filiale étrangère d'une société mère française dispose d'une personnalité fiscale distincte de cette dernière, ses revenus ne sont donc pas imposés en France mais soumis au régime fiscal du pays où elle se situe.

Ainsi il est en principe possible de créer une filiale dans un état étranger et de la soumette à une fiscalité plus avantageuse qu'en France.

 

C’était notre rubrique, «le patriotisme économique est en marche».

 

Le fond du problème de l’évasion fiscale se trouve dans cette contradiction. Le capitalisme financier est aujourd’hui mondialisé. Mais les Etats qui collectent l’impôt restent confinés dans leurs frontières. Tant que cette contradiction n’est pas résolue, il y aura évasion fiscale. Pour la résoudre, la généralisation de l’échange automatique d’informations fiscales semble, pour l’instant, l’outil le plus efficace. Mais à la condition que tous les pays de la planète l’appliquent de A à Z, y compris la Chine et d’autres contrées qui ne disposent pas – c’est le moins que l’on puisse dire – d’un Etat de droit digne de ce nom. Dès lors, avec SwissLeaks, il est à craindre que nous ayons encore une guerre de retard.

 

Jean-Noël Cuénod

 


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