Politique internationale

  • Antisémitisme: pourquoi l’Est perd-il le Nord ?

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    Affiche de feue la DDR

    L’attentat contre la Synagogue de Halle – qui a provoqué la mort de deux personnes – confirme la virulence de l’antisémitisme dans la partie orientale de l’Allemagne. Dans son «manifeste», le terroriste fait sienne l’idéologie nazie. L’Est perdrait-il le Nord ?

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  • Bolsonaro le Trumpical ou la banalité du mâle

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    Vers quels abysses nous feront-ils plonger, ces sordides pourceaux qui gouvernent les Etats-Unis, le Brésil, les Philippines ou d’autres pays ? Nostalgique de la torture et de la dictature, le Trumpical Bolsonaro s’est particulièrement illustré en marge du G7, allant jusqu’à avaliser des attaques contre l’apparence physique de Brigitte Macron. Et si ces barbarocrates nous tendaient un miroir ?

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  • Massacre à l’américaine : les comptes de la folie ordinaire

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    Les massacres de masse sont devenus banalité aux Etats-Unis. Drapeaux étoilés en berne, prières collectives, flammes frémissantes des bougies, sanglots sincères mêlés aux larmes de crocodile du président Trump. Les rituels post-tueries sont désormais bien rôdés. Ils se déroulent en ce moment même, après les deux tueries du week-end au Texas et dans l’Ohio.

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  • Greta Thunberg : Onfray odieux tout puissant !

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    Michel Onfray : « Cette jeune fille arbore un visage de cyborg qui ignore l’émotion - ni sourire ni rire. »

    Noircir ses cibles pour mieux prendre la lumière. Michel Onfray n’est ni le premier ni le dernier à user de ce système. Après Dieu et Freud, entre autres, il vient de prendre pour tête de Turc une Suédoise de 16 ans, Greta Thunberg qui a réussi là où des bataillons d’adultes avaient échoué: mobiliser des foules de tous pays pour s’opposer au dérèglement climatique.

    Contre l’adolescente, ce tout puissant médiacrate qui a son rond de serviette au Point, à France-Culture notamment, a sécrété sur son blogue un texte où l’odieux le dispute au navrant. Son contenu est disponible en entier ici. Vous y trouverez peu d’arguments et beaucoup de mépris.

     

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  • Trump, Kim and Co : l’emblème contre le symbole

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    Les gros médias semblent disposer d’une inépuisable réserve de jobardises. En cette matière (grasse), ils se sont tout particulièrement distingués lors de la rencontre, hier, entre Trump et Kim Jong-Un en mettant à leurs sauces écœurantes le mot « symbole ». Or, ce coup du pub’ ne doit rien au symbole et tout à l’emblème. Les confondre, c’est mettre dans le même sac l’intelligence et la propagande.

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  • La politesse, un acte révolutionnaire

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    Le Plouc va vous entretenir d’un truc vachement ringard, la politesse. Décalée, dépassée, délaissée, la politesse, dans une société médiamercantile qui atomise les nouveaux esclaves en une myriade de communautés hostiles, voire ennemies au sein même des nations. Se situant à l’inverse de cette tendance, la politesse est donc devenue un acte révolutionnaire.(Dessin de Phil Umbdenstock - DNA)

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  • L’écologie, la gauche et la fin des pastèques

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    Même la France verdit son discours politique. Signe que quelque chose dans l’air a changé. Pas l’air lui-même, toujours aussi pollué. Mais un vent favorable semble se lever en faveur d’une économie préservant la nature. Ou, plutôt, d’une économie sauvegardant l’humanité au sein de la nature. Qui, elle, s’en sortira toujours, ne serait-ce qu’en éliminant un prédateur trop menaçant.

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  • Voter Parti animaliste, est-ce bête ?

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    C’est la petite surprise des Européennes en France. Le Parti animaliste a recueilli près d’un demi-million de voix (2,2%) malgré le silence des médias. Sa liste fait jeu égal avec celle du Parti communiste et en surpasse d’autres qui ont bénéficié d’une meilleure couverture médiatique. De nombreux  «partis frères» de la planète défendent la même cause. Le vote animaliste, pas si bête que ça?

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  • Européennes : Macron perd et rafle la mise

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    Le Rassemblement national arrive donc en tête des listes françaises pour le Parlement européen. Mais il recule par rapport en 2014 et, surtout, sa patronne Marine Le Pen fait beaucoup moins bien que la Lega  de Mario Salvini, son rival nationaliste. Le Capo dei Capi  des xénophobes européens, ce sera lui. Quant à Macron, il perd son pari de devancer RN. Mais rafle quand même la mise.

     

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  • Les maux des mots en politique

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    Rien de tel qu’une campagne électorale pour constater à quel point les mots ont été vidés de leur substance première afin d’être rempli d’insignifiances. Les termes de « capitalisme » ou « aliénation» souffrent, notamment, de ces maux des mots. Le virus coupable s’appelle « euphémisation ».

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  • A quand la Révolution ?

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    Où que l’on porte son regard sur les paysages politiques de la planète, c’est le vide. Voilà qui n’est pas pour rien dans la déprime générale qui accable les peuples.

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  • Le tirage au sort en démocratie, qu’est-ce ?

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    La crise des Gilets Jaunes en France remet en cause les institutions politiques. Parmi les futurs modes d’expression des citoyens, le tirage au sort est de plus en plus évoqué. Rencontre avec le politologue Gil Delannoi, auteur d’un ouvrage sur ce thème qui vient de paraître.

    La crise des Gilets Jaunes en France a démontré à quel point la démocratie représentative est malade. Si le RIC – référendum d’initiative citoyenne, équivalent de notre initiative populaire – est la réforme-phare de l’actuel grand débat initié par le président Emmanuel Macron, un autre mode de représentation politique est de plus en plus évoqué, le tirage au sort. Il ne s’agit pas de remplacer l’urne par le cornet à dés mais d’envisager le recours au tirage au sort pour désigner des citoyens dans certaines instances, à côté ou avec les actuels chambres parlementaires de tous niveaux, local, régional ou national, voire dans d’autres domaines, universitaires par exemple.

    En France, le politologue Gil Delannoi étudie les différents modes de tirage au sort depuis plusieurs années. Il va publier un nouvel ouvrage sur la question Le Tirage au sort – Comment l’utiliser (SciencesPo-Les Presses, collection Nouveaux Débats) qui sortira mercredi en librairie. Nous l’avons rencontré à Paris.

    Les principales qualités du tirage au sort ? «Il permet une représentation précise et diversifiée de la population. Il satisfait au principe d’égalité et d’impartialité. Il ne faut pas sous-estimer la sérénité qui se dégage de ce processus de désignation puisqu’il ne nécessite aucun combat électoral coûteux et belliqueux. A côté du système de représentation par élection – et non pas à la place – il permet de dégager une autre vision de la société, ce qui peut faire émerger d’autres propositions», explique ce professeur de théorie politique à Sciences Po.  

    Donner une telle place au hasard, c’est faire la part belle aux incompétents, non? «C’est un faux problème», rétorque Gil Delannoi. «Certes, personne ne veut se faire arracher une dent par un dentiste tiré au sort. Mais, en l’occurrence il s’agit d’un cas qui requiert une technicité particulière, ce qui n’a rien à voir avec la vie politique. Chacun est capable de juger moralement et politiquement selon sa propre expérience de la vie et de la société. Je vous rappelle qu’il ne faut présenter aucune compétence particulière pour briguer un siège au parlement».

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    Trois types de tirage au sort et tricamérisme

    Comment pratiquer le tirage au sort ? Tout commence par déterminer la taille de sa base, en fonction de ce qu’on attend de ce mode de désignation. Le professeur Delannoi voit trois options : sans qualification, avec qualification, sur candidature.

    Dans le premier cas, le tirage au sort s’effectue, en règle générale, sur la base des listes électorales ; ce mode convient particulièrement aux assemblées de délibération politique locales, régionales ou nationales.

    Dans le second, la base est fixée selon l’âge, la résidence, le niveau d’éducation ou alors en fonction de la réussite de certains tests, même faciles. On peut imaginer une sorte de permis de tirage équivalent à un permis de conduire afin de tester les connaissances rudimentaires en matière d’éducation civique.

    Dans le troisième cas de figure, le fait de poser sa candidature de manière active est, en soi, un critère de qualification par la volonté d’engagement qu’elle démontre.

    Dans son livre, Gil Delannoi détaille les principaux modes pour déterminer la base du tirage  et leur utilisation spécifique. Dans la seconde partie, il émet une série de propositions concrètes pour introduire une dose de tirage au sort dans les institutions politiques françaises, en prévoyant notamment de vastes réformes du Sénat. Parmi ses idées, citons celle visant à instaurer le tricamérisme parlementaire : à côté du Sénat et de l’Assemblée nationale, siègerait une Assemblée populaire désignée par tirage au sort ; elle serait consultative, contrairement aux deux autres. Outre le vote d’avis consultatif, elle disposerait d’un droit d’initiative en matière de législation et la possibilité de questionner le gouvernement et d’auditionner les hauts fonctionnaires. «Pour qu’elle soit vraiment représentative, tout en permettant les débats de se dérouler sans trop de difficultés, elle devrait accueillir entre 1500 et 2500 membres», ajoute le professeur.

    En Europe, comme en Suisse, nos vieilles démocraties ont besoin d’un bon coup de fouet. Le tirage au sort représente-t-il une solution possible? Le débat est sur la table, et pas seulement en France.

    Jean-Noël Cuénod

     

  • Après les Gilets Jaunes, les Gilets Verts

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    Soutenues par près de deux millions de pétitionnaires, quatre associations menacent de traîner l’Etat français en justice pour son «inaction» dans la lutte contre le réchauffement climatique. Interview de l’une des initiatrices de cette campagne, Marie Toussaint.

    Après le mouvement inédit des Gilets Jaunes, qui est loin d’être terminé, voici maintenant le foudroyant succès d’une campagne française pour la justice climatique, intitulée «L’affaire du Siècle». Elle est soutenue par une pétition qui a récolté près de deux millions de signatures depuis le 18 décembre dernier.

    Cette pétition appuie l’action en justice lancée par quatre organisations – la Fondation pour la nature et l'homme de Nicolas Hulot, Oxfam France, Greenpeace France et Notre Affaire à Tous – qui dénoncent l’ «inaction» de l’Etat français en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Elles saisissent le Tribunal administratif de Paris pour que la justice contraigne la France – sous astreinte de 100 000 euros par jour – à respecter ses engagements en la matière. C’est une première en France. Mais le recours à genre de procédures devient de plus en plus fréquent dans le monde (lire ci-dessous).

    La Génération Climat donne donc de la voix. Ecoutons-la par le truchement de Marie Toussaint, présidente de l’une des associations à l’initiative de cette action, Notre Affaire à Tous, et juriste en droit international de l'environnement.

    – Pensez-vous que la justice soit vraiment le bon terrain pour livrer cette bataille?

    – Dans d'autres pays, le juge a décidé de contraindre les politiques. Le juge français a d’ailleurs déjà reconnu les carences de l'Etat dans plusieurs cas de santé et d'environnement, notamment l'amiante, le sang contaminé, la pollution des sols... Nous mobilisons la force du droit pour sauver le climat. Nous agissons par tous les moyens nécessaires car la situation est grave. Et le fait de rendre les gouvernements responsables juridiquement de leurs actes en matière d’action climatique est un nouveau levier, de plus en plus décisif, à la disposition des citoyens. Derrière l’action juridique – qui peut paraître impérieuse – je considère qu’il s’agit surtout d’une volonté d’idéal, une aspiration à autre chose qu’un monde funeste écrit à l’avance. La France est le pays où sont nés les droits humains. Si elle veut respecter cet héritage, elle doit tenir compte de la dégradation de l'environnement. Aujourd’hui, le texte de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 intégrerait la protection face aux dérèglements climatiques!

    – En quelques jours, votre action a été soutenue par près de deux millions de pétitionnaires, comment allez-vous capitaliser ce succès populaire en terme politique, voire électoral? 

    – Le succès de la pétition laffairedusiecle.net révèle une aspiration civique. C'est une réappropriation démocratique. Cette vague sans précédent sonne la fin des grands discours sans engagement concrets. Citoyennes et citoyens attendent désormais des actes. Ce que j’appelle la Génération Climat a décidé de prendre pleinement son destin en main. La responsabilité de nos associations, c'est d'abord de mener à bien la démarche juridique engagée et d'obtenir des actes concrets pour protéger le climat. Nous sommes pleinement conscients de notre responsabilité; elle s’inscrit à plus long terme que les futures échéances électorales.

    – Le mouvement des Gilets Jaunes a commencé par le rejet de la taxe frappant le carburant, c’est-à-dire contre une mesure favorable à l’écologie. Entre votre action et celle des Gilets Jaunes, pensez-vous qu’il peut y avoir convergence ou la divergence prévaudra-t-elle? 

    – La taxe carbone a été le détonateur d'une mobilisation ayant pour cibles principales l'injustice sociale et fiscale. Des cibles qui sont également les nôtres. Ce que nous avons pu retenir des discours des Gilets Jaunes, c’est qu’ils étaient également sensibilisés et préoccupés, parfois au premier plan, par la question de la dégradation de l’environnement.

    Il serait terriblement simpliste et réducteur d’opposer fin du mois et fin du monde. L'injustice sociale nourrit la dégradation de l'environnement, les plus riches détruisent la planète : 10% de l'humanité émet 50% des émissions de gaz à effet de serre et seulement vingt-cinq firmes et leurs filiales sont responsables de 71% des émissions de gaz à effet de serre depuis 1988. Le réchauffement climatique accroît les inégalités et les injustices. Nos terroirs disparaissent; les plus pauvres souffrent en premier des pollutions; ils habitent, par exemple, les zones inondables. Combattre pour la justice sociale, c’est aussi œuvrer en faveur de la justice climatique; c’est ce que portent nombre de gilets jaunes.

    900 procès climatiques dans le monde

    L’ONU recense environ 900 procès climatiques actuellement en cours d’examen par les tribunaux de plusieurs pays. En voici quelques-uns.

    – Etats-Unis. Vingt-et-un jeunes Américains de l’association Our Children’s Trust ont saisi la Cour Suprême contre l’ «inaction climatique» de l’Administration Trump. La procédure est suspendue

    – Allemagne. En 2015, un paysan péruvien accuse RWE, entrepreneur allemand en énergie carbonée, de contribuer à faire fondre les glaciers andins, provoquant des risques d’inondation dans les villages de sa région. La Cour d’appel d’Ham en Allemagne a accepté d’examiner sa demande. La décision n’est pas encore prise.

    – Pays-Bas. Le 9 octobre dernier, sur requête de la Fondation Urgenda, la Cour d’appel de La Haye a sommé le gouvernement néerlandais de réduire de 25% les émissions de gaz carbonique dans ce pays. Autre procès climatique: onze mille coplaignants ont récemment exigé que le pétrolier néerlandais change de stratégie et se réoriente vers les énergies renouvelables. La procédure est en cours.

    – Belgique. L’association L’Affaire Climat a réuni, en date du 9 janvier 2019 (les inscriptions se poursuivent), 54.426 codemandeurs afin de saisir la justice belge pour qu’elle impose le respect des engagements pris en faveur du climat aux quatre autorités compétentes du Royaume, à savoir les Régions Bruxelles-Capitale, wallone, flamande et l’Etat fédéral. Cette procédure a été lancée en 2014 mais elle a été ralentie notamment pour une question relative à la langue dans laquelle l’action en justice devait être menée. C’est finalement le français qui a été choisi. Les plaidoiries se dérouleront à l’automne 2020.

    – Pakistan. En janvier 2018, un tribunal de Lahore a imposé au gouvernement la création d’un institut pour observer la mise en œuvre des politiques climatiques, à la suite d’un recours déposé par un agriculteur.

    Article paru le 5 janvier 2019 dans la  Tribune de Genève et  24 Heures et légèrement enrichi.

    Jean-Noël Cuénod

    MERCI AUX COMMENTATEURS DE NE PAS UTILISER CE BLOGUE POUR S'ECHANGER DES NOMS D'OISEAUX.

  • Nouveaux fascismes et vide politique (IV)

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    L'Ur-fascisme dénoncé par Umberto Eco

    Deux attitudes opposées mènent à la même impasse : confondre la période actuelle avec celle qui prévalait entre-deux-guerres et croire qu’en 1945, le fascisme a disparu avec la mort de Hitler et Mussolini.

    La situation présente est née d’un tsunami qui a balayé toute la planète : la mondialisation numérique et sauvage. Elle a non seulement détruit des métiers dont la plupart n’ont pas été remplacés par d’autres activités économiques, elle a surtout transformé le peuple en une myriade de communautés diverses repliées sur leurs origines ethniques, religieuses, culturelles, voire sur leurs réseaux sociaux, placées sous la férule de la consommation. Dès lors, il n’est plus de conscience de classe qui pourrait coaguler les diverses catégories de travailleurs. Seule la très haute bourgeoisie – qui, elle, profite pleinement de la mondialisation – a conservé sa conscience de classe en transmettant à ses rejetons les codes nécessaires pour perpétuer sa domination.

    Le citoyen est remplacé par le client. Alors, comme le veut le vieil adage commercial, le client serait-il roi ? Ah non, faut pas pousser ! Par le pouvoir de la télévision qui a programmé les disques durs cérébraux depuis plus d’un demi-siècle, le client éprouve l’impression du choix. Mais celui-ci lui est dicté par la publicité et renforcé encore par les algorithmes[1]. Si l’on veut attribuer une couronne au client, ce serait celle de Roi des … Non, vous ne me ferez pas dire ce « mot que ma mère m’a rigoureusement interdit de nommer ici » (Georges Brassens) !

    La transformation du citoyen en client a pour effet de l’enfermer dans un statut strictement individuel : « Je choisis ( j’ai l’illusion de choisir) en fonction de mes propres envies (c’est-à-dire celles qu’un réseau complexe d’influences m’a dictées), sans me soucier des autres. » Ainsi séparé, l’ex-citoyen ne dispose plus des moyens collectifs pour assurer la défense de ses intérêts réels (et non pas ceux suggérés par l’environnement publicitaire). Cet individualisme illusoire qui le séduit a pour effet de lui faire perdre son autonomie par rapport aux dirigeants qui maîtrisent sa vie, en tant que patrons ou en tant que fournisseurs de biens. Ce qui est tout, sauf paradoxal.

    Fin des services publics et début des sévices sur le public

    Cet ex-citoyen-néo-client pouvait naguère s’appuyer sur les services publics assurés par l’Etat. Mais l’idéologie de la mondialisation n’en veut pas car elle les perçoit comme autant d’obstacles sur sa route. D’où la grande mode des privatisations qui a commencé dès l’ère Reagan-Thatcher. Elle a eu pour conséquence de supprimer tous les services qui ne sont pas directement rentables à court terme. On en constate aujourd’hui les ravages en France avec ces villes, ces villages, ces campagnes rétrogradées dans les sous-catégories « zone rurale » ou « périurbaine » qui perdent écoles, bureaux postaux, perception, commerces, administration de proximité, tribunaux, hôpitaux, médecins et dont les panneaux « à vendre » décorent de tristesse des maisons à l’abandon.

    Ces populations délaissées rejoignent, quand elles le peuvent, les métropoles régionales pour tenter de trouver du boulot. Elles y subissent une autre déconvenue : au centre-ville, les logements sont hors de prix. Dès lors, elles s’entassent dans les banlieues, souvent éloignées de leur lieu de travail, si du moins elles ont eu la chance d’être embauchées.

    Ces frustrations sont d’autant plus insupportables que, souvent, impôts et taxes augmentent. C’est qu’il faut bien chercher dans les poches de celles et ceux qui ne peuvent pas jouer à saute-frontière, ces fonds que les grands producteurs de la richesse mondialisée transfèrent dans les paradis fiscaux ! Outre la fraude pure et simple – ou plutôt impure et compliquée –, les puissances économiques multinationales exercent l’optimisation fiscale qui utilise les failles des réglementations en restant dans les normes légales.

    « Optimisation » fiscale et « pessimisation » sociale

    Pour les Etat, le manque à gagner causé par ces pratiques se révèle colossal. D’après un article des Echos(à consulter ici), les Etats membres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) perdent chaque année entre 86 et 207 milliards d’euros par an ; pour la France, la perte est estimée annuellement entre 30 et 60 milliards, ce qui représente le coût de construction de 418.702 immeubles de logement social[2].

    La Suisse s’est montrée particulièrement performante en matière de paradis fiscal. Les pressions américaines, puis européennes sont finalement parvenues à modérer les effets du secret bancaire. Mais les Etats américains comme le Delaware, le Wyoming et le Nevada ont pris le relai. D’autres ont suivi.De plus, les transferts par internet permettent de faire bouger les fonds de façon quasi-instantanée.

    Pourquoi les Etats, la France par exemple, restent impuissants pour contrecarrer ces pertes abyssales ? Tout d’abord, on a vu que la concurrence pour le moins-disant fiscal entre les Etats est rude. Si la Suisse devient moins attractive, les Etats-Unis, les Pays-Bas, le Luxembourg, Taïwan, Singapour, les îles océaniques feront l’affaire.

     Ensuite – et surtout – la mondialisation a vidé les Etats de leur substance. Ils ne pèsent pas lourd face aux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) qui maîtrisent le nouveau secteur de l’économie numérique sur l’ensemble de la planète et font de l’optimisation fiscale aussi aisément que Monsieur Jourdain faisait de la prose. Ces GAFAM échappant à tout contrôle démocratique, les vrais décideurs économiques se situent donc hors d’atteinte du débat politique. Ce vide, les actuels dirigeants tentent de le combler par des postures, des discours et de la comm’, se transformant ainsi en communauté réduite aux caquets et ne faisant qu’ajouter aux frustrations et aux colères.

    Nouveaux fascismes et fascisme originel : la leçon du professeur Eco

    La situation d’aujourd’hui est donc bien différente de celle des années 1930, même s’il existe de nombreux points communs entre les deux. Le maillage de l’économie numérique sur la planète a radicalement changé la donne.

    Mais croire que le fascisme est définitivement mort et enterré sous les décombres de Berlin en 1945 est tout aussi illusoire. Il existait sous d’autres dénominations avant d’être incarné par le parti créé par Mussolini en 1921 et son idéologie perdure sous des masques divers d’où notre choix en faveur du pluriel pour définir ces fascismes.

    Comme nous l’avons effleuré lors d’un précédent papier, le philosophe et linguiste Umberto Eco a théorisé la notion d’Ur-Fascisme, le fascisme originel (traduit le plus souvent à tort en français par « fascisme éternel ») dans un article paru en 1995 dans la New York Review of Books (à lire ici en entier). Il y a répertorié les quatorze principales caractéristiques du fascisme à toutes les époques :

    1. Le culte de la tradition
    2. Refus du monde moderne
    3. L’irrationalisme et culte de l’action pour l’action
    4. Le désaccord, l’esprit critique, est une trahison
    5. Refus radical de la différence, raciste par définition
    6. L’appel aux classes moyennes frustrées
    7. L’obsession du complot
    8. Exalter la force de l’ennemi puis la vaincre
    9. Le pacifisme est une collusion avec l’ennemi
    10. L’élitisme de masse
    11. Le culte du héros
    12. Puissance = culte du machisme = mépris pour les femmes
    13. Les individus n’ont pas de droit, seul le peuple...
    14. Invention d’une nouvelle langue, lexique pauvre, syntaxe élémentaire.

    Les fascismes suivent souvent ce cheminement : culture de la nostalgie d’un passé prestigieux ; désignation d’un ou plusieurs boucs-émissaires ; désinformation systématique, démagogie en vue de flatter le peuple pour parvenir au pouvoir ; sitôt cet objectif atteint, gouvernement autoritaire.

    L’actuel vide politique des Etats démocratiques risque fort d’être rapidement rempli par les mouvements néofascistes, englobés sous la frileuse et paresseuse appellation de « populistes ». Les pays à structures étatiques faibles sont, bien entendu, les premiers à être exposés : l’Italie, la Slovaquie, la Hongrie et d’autres. La France paraît moins fragile mais le poids du Rassemblement national est tel qu’il pourrait la faire basculer. Pour d’autres Etats à structures plus solides, la tâche des nouveaux fascistes sera particulièrement ardue, par exemple aux Etats-Unis.

    Si l’on suit les définitions d’Umberto Eco de l’Ur-fascisme, Donald Trump y correspond trait pour trait. En ce sens, il représente la figure exemplative de l’Ur-fasciste contemporain. Néanmoins, ses pouvoirs sont limités par les remarquables et solides institutions étatsuniennes protégées par la balance des pouvoirs et contre-pouvoirs. La presse et les élections sont libres, le Congrès est divisé entre un Sénat républicain et une Chambre des représentants démocrate et trumpohobe, la justice demeure indépendante. Il semble donc impossible qu’une forme ou une autre de fascisme puisse s’y installer.

    Toutefois, il serait imprudent d’écarter tout danger potentiel. La société des Etats-Unis est aujourd’hui aussi divisée qu’elle l’était à l’aube de la Guerre de Sécession. Donald Trump s’est entièrement emparé du Parti républicain alors que le Parti démocrate s’est radicalisé sur le plan social tout en devenant le réceptacle de celles et ceux qui exècrent Trump, notamment les femmes qui ont battu le record du nombre d’élues au Congrès. Désormais, les passerelles entre républicains et démocrates – qui leur permettaient de dialoguer malgré tout et de maintenir la cohésion nationale – s’effondrent une à une. Dès lors, des troubles graves risquent fort de s’ensuivre, avec, dans la foulée, l’adoption de mesures d’exception pour renforcer le pouvoir du président qui, ainsi, pourrait enfin imposer son idéologie ur-fasciste. Ce n’est pas le scénario le plus plausible, certes. Mais on ne saurait l’écarter d’emblée.

    Pour clore, laissons la conclusion à Umberto Eco dans son long article dans la New York Review of Books :

    « Nous devons rester en alerte, pour que le sens de ces mots ne soit pas à nouveau oublié. L’Ur-fascisme est toujours parmi nous, parfois sous des déguisements. Ce serait si simple, pour nous, s’ils apparaissaient sur la scène mondiale en proclamant ‘Je vais rouvrir Auschwitz, je veux voir les Chemises noires parader de nouveau sur les places italiennes’. La vie n’est pas si simple. L’Ur-fascisme peut revenir sous les atours les plus innocents. Notre devoir est de le démasquer et de pointer du doigt chacune de ses nouvelles expressions, tous les jours et partout dans le monde ».

    Jean-Noël Cuénod

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    Nostalgiques italiens saluant le buste de Mussolini

    [1]  Résumé de la définition livrée par Wikipédia : Les algorithmes effectuent des calculs à partir de grandes masses de données (les big data). Ils réalisent des classements, sélectionnent des informations, et en déduisent un profil, en général de consommation, qui est ensuite utilisé ou exploité commercialement.

    [2]D’après la Banque des Territoires, le coût de construction moyen d’un immeuble à vocation sociale était de 145.300 euros en 2016 

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  • Les nouveaux fascismes contre l’Etat de droit (III)

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    Au-delà de leurs différences, les nouvelles formes plurielles de fascismes partagent entre elles de nombreux points communs. Parmi ceux-ci, la lutte contre l’Etat de droit. C’est une constante qui s’est toujours vérifiée : jadis comme aujourd’hui, l’un des premiers actes des fascistes une fois parvenu au pouvoir, est de dynamiter les contre-pouvoirs.

    L’Etat de droit, c’est le corpus des règles de la vie commune qui s’appliquent à tous, ordonnées par des institutions distinctes du pouvoir politique central. C’est aussi le principe de la primauté du droit sur l’ensemble de la société, y compris les dirigeants qui ont un pouvoir d’autorité ou d’influence. Il n’y a pas d’Etat de droit authentique et effectif dans un pays sans contre-pouvoirs à la puissance publique exercée par le gouvernement central.

    Le parlement pourrait être considéré comme le premier des contre-pouvoirs, à la condition qu’il soit réellement séparé de l’exécutif. Tel est le cas aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Suisse et dans les démocraties où domine la culture protestante. Mais tel n’est pas le cas en France où le sort du parlement est trop lié à celui du gouvernement pour être considéré comme un véritable contre-pouvoir.

    L’institution judiciaire est le contre-pouvoir le plus actif, dans la mesure – cela va de soi – où elle est indépendante du gouvernement central. Les collectivités locales aussi tiennent souvent le rôle de contre-pouvoir face au gouvernement central. Cela se vérifie surtout dans les Etats à structure fédéraliste.

    A cette liste, il faut ajouter les nombreux organes non-institutionnels comme les syndicats, les associations professionnelles, voire les organisations non-gouvernementales de défense de l’environnement, par exemple.

    Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un autre contre-pouvoir est apparu : les organismes de régulation des Traités internationaux ; le plus célèbre d’entre eux étant la Cour européenne des droits de l’homme chargée d’appliquer la Convention européenne des droits de l’homme aux 47 Etats membres du Conseil de l’Europe (qui n’a rien à voir avec l’Union européenne ; la Suisse, la Russie, la Turquie, l’Ukraine en font partie). La CEDH a parfois contraint les Etats à éliminer l’arbitraire de leurs dispositions légales.[1]

     Ces corps intermédiaires jouent donc le rôle de filtres entre le Centre et ses administrés. De filtres mais aussi de recours contre l’arbitraire qui suit comme son ombre tout pouvoir quel qu’il soit et aussi bien intentionné qu’il se montre.

    Pour l’autocrate, ces filtres constituent un obstacle insupportable, un écran nuisible entre sa personne et le peuple. Vils empêcheurs de gouverner en rond, voire en carré! Aussitôt hissés au pouvoir, Hitler, Mussolini, Franco – sans oublier Lénine et Staline pour la version rouge du fascisme – ont démantelé les tribunaux, la presse indépendante, les syndicats, tous les corps intermédiaires, afin de faire place nette entre le pouvoir central et ses sujets –Ein Volk, Ein Reich, Ein Führer– sous le fallacieux prétexte que cette fausse proximité permet au dictateur d’être au contact de ses administrés et de mieux connaître leurs besoins. Pour la version communiste autoritaire, les contre-pouvoirs ne sont qu’une émanation de l’Etat bourgeois et doivent, à ce titre, être éradiqués afin que le Parti soit en prise directe avec la classe ouvrière et ses alliés.

    L’emballage est de couleur différente. Mais le résultat est le même : dépourvu d’instances de refuge et privé des espaces de liberté offerts par la concurrence entre les pouvoirs, le peuple est livré pieds et poings liés à la tyrannie.

    Fascismes et « Ur-fascisme »

    Il existe une forme de fascisme originel qui remonte à bien plus loin que celle « inventée » (au sens où celui qui trouve un objet est, juridiquement parlant, un « inventeur ») par Mussolini, il y a près d’un siècle. Cette forme originelle, le très regretté Umberto Eco dans « Reconnaître le fascisme » (Editions Grasset) – la nomme « Ur-fascisme » soit le « fascisme des origines » :  Pour l’Ur-fascisme, les citoyens en tant que tels n’ont pas de droits, et le « peuple » est conçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la « volonté commune ». Puisque aucune quantité d’êtres humains ne peut posséder une volonté commune, le Leader se veut leur interprète. » 

    Rien n’est plus fragile que la démocratie. Dès les origines de l’humanité, le pouvoir exercé par un homme sur les autres s’accomplit par la force. C’est simple, c’est direct. « Je suis le plus costaud. Donc le pouvoir m’appartient ». Le système s’est sophistiqué avec les armes de la rhétorique (…et les armes tout court !), mais la violence originelle demeure aussi tyrannique. C’est peut-être cela, l’« Ur-fascisme ».

    Au fil des siècles, la démocratie est parvenue à canaliser cette « Ur-violence » par la concurrence entre les partis et le recours aux urnes, afin de rendre la vie sociale… plus vivable et plus…sociable ! Mais cela réclame un corpus de lois et une intrication des pouvoirs et contre-pouvoir fondés sur un large consensus. Or, c’est ce consensus qui est en train de s’étioler dans les démocraties, comme il s’était estompé en 1933 lorsque le peuple en votant Hitler a perdu tous ses contre-pouvoirs et par conséquent, sa souveraineté. Aujourd’hui encore « les dindes plébisciteront-elles Noël » ?

    Jean-Noël Cuénod

    (A suivre)

    [1]Le 25 novembre, les Suisses seront appelés aux urnes pour accepter ou rejeter l’initiative du parti d’extrême-droite UDC intitulée « Le droit suisse au lieu de juges étrangers » qui vise notamment la Cour européenne des droits de l’homme. C’est l’exemple-type de l’initiative qui, sous prétexte de donner la parole aux citoyens, risque de les plonger dans l’arbitraire du pouvoir.

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  • Votation en Nouvelle-Calédonie: enjeu mondial

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    Voilà un référendum qui passe quasi-inaperçu en France métropolitaine. Pourtant, il est d’importance cruciale. Et pas seulement pour Paris ! Dimanche, 175 000 électrices et électeurs de la Nouvelle-Calédonie décideront si leur archipel du Pacifique restera dans le giron français, avec son statut particulier, ou s’il accédera à l’indépendance et à la pleine souveraineté. Avec en toile de fond, un puissant voisin, la Chine et une richesse naturelle, le nickel qui intéresse aussi… la Suisse.

    Analyste en relations internationales et consultant chez Vae Solis Corporate à Paris, Bastien Vandendyck connaît bien la Nouvelle-Calédonie ; il y a vécu et gardé de nombreuses attaches. Il est, notamment, l’auteur d’une fort intéressante étude sur le processus d’indépendance de cet archipel[1]. Il s’étonne de ce manque d’intérêt : « L’enjeu géopolitique de ce référendum est majeur, dans la mesure où il se déroule dans une région du monde qui est désormais le lieu d’affrontement stratégique direct entre les deux géants, la Chine et les Etats-Unis. Une région aux équilibres très fragiles ».

    Enjeu crucial pour la France, tout d’abord. Notre voisin possède le domaine maritime le plus important du monde, juste après celui des Etats-Unis. Or, 13% de la Zone Economique Exclusive (ZEE) – l’espace maritime où s’exerce la souveraineté d’un Etat – de la France est situé au large de la Nouvelle-Calédonie. Selon Bastien Vandendyck, l’archipel est aussi le premier port militaire français dans le Pacifique[2]

    Avec la perte d’un atout maître de sa Marine nationale et 13% de ZEE en moins, l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie ne sera donc pas indolore pour Paris, ni même pour Bruxelles, l’Union européenne perdant ainsi, avec la France, sa seule tête de pont dans ce Pacifique devenu le centre de la mondialisation.

    Enjeu pour la Suisse

    Enjeu important aussi pour la Suisse, car les intérêts helvétiques sont loin d’être anecdotiques en Nouvelle-Calédonie. Ils sont présents dans ce qui constitue la grande richesse de l’archipel : le nickel. En effet, le groupe anglo-suisse Glencore, basé à Baar (Zoug), est l’un des principaux acteurs du complexe industriel de Koniambo Nickel (PHOTO), présenté comme l’Eldorado minier de la province Nord en Nouvelle-Calédonie. Glencore est l’associé minoritaire de la SMSP (Société Minière du Sud Pacifique) qui est en main des indépendantistes kanaks (lire le glossaire). Son PDG André Dang Van Nha, d’origine vietnamienne, n’a jamais caché ses sympathies indépendantistes. En cas d’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, la multinationale suisse serait donc bien placée. Toutefois, la victoire du « non » ne lui porterait pas pour autant préjudice.

    Le groupe zougois – spécialisé dans le courtage, le négoce et l’extraction des matières premières – a investi 504 millions d’euros (576 millions de francs) dans la construction de Koniambo Nickel qui se révèle être l’un des sites miniers les plus prometteurs de la planète ; son nickel, de très bonne qualité, est particulièrement recherché, notamment par la gloutonne industrie chinoise.

    La Chine reste dans les préoccupations, mais aussi les espoirs, de tous les acteurs politiques et économiques. En cas d’indépendance, l’archipel ne tomberait-il pas dans l’orbite de la Chine ? Bastien Vandendyck note que la deuxième puissance mondiale tient déjà un rôle prépondérant dans nombre d’îles du Pacifique dont le Vanuatu. Face à ce géant que pèserait la Nouvelle-Calédonie indépendante ? Dans ses discours, le leader indépendantiste Rock Wamyatan déclare compter sur une organisation régionale regroupant toutes les îles mélanésiennes pour entamer directement des pourparlers avec Pékin. Sera-ce suffisant pour défendre les intérêts de l’archipel face au géant asiatique ?

    Après la votation, le sort de l’archipel restera incertain

    Ce référendum est prévu par les accords de Matignon-Oudinot (1988) et de Nouméa (1998) conclus entre le gouvernement français, les dirigeants indépendantistes et anti-indépendantistes à la suite du massacre de la Grotte d’Ouvéa, une prise d’otages qui a mal tourné, causant la mort de 21 personnes.

    D’ores et déjà, la Nouvelle-Calédonie bénéficie d’un régime tout à fait particulier et qui relèverait plutôt d’une forme de fédéralisme. Le poids des coutumes kanaks rend encore plus complexes les relations entre l’archipel et la métropole. La Nouvelle-Calédonie dispose d’un gouvernement, d’un parlement et même d’un Sénat coutumier. Fait unique dans le système centralisé français, il est reconnu une citoyenneté néocalédonienne – apte au droit de vote sur l’archipel – distincte de la citoyenneté française.

    La constitution du corps électoral relève d’un casse-tête que l’on n’oserait qualifier de chinois. Les Kanaks (lire le glossaire) veulent éviter d’être électoralement submergés par des néocalédoniens d’origine européenne. Une liste électorale spéciale a été élaborée d’entente entre le gouvernement français, les responsables indépendantistes et anti-indépendantistes. Pour ceux qui ne sont pas nés sur sol néocalédonien, qu’ils soient ou non kanaks, elle se réduit aux électeurs remplissant les conditions pour être inscrits sur les listes électorales de la Nouvelle-Calédonie qui furent établies à l’occasion de la consultation populaire du8 novembre 1998 portant sur l’approbation de l’accord de Nouméa. Le corps électoral, pour la votation du 4 novembre de cette année, est donc fixé à environ 175.000 personnes.

     Vers un « non », mais…

    Quelles sont les tendances à quelques encablures de la consultation ? Selon Bastien Vandendyck, « les sondages et les rapports de force politiques au sein des trois Provinces –Iles Loyauté, Nord et Sud, la plus importante avec la capitale Nouméa – inclinent vers un rejet de l’indépendance, avec des rapports 57%-43%, voire 65%-35%. Toutefois, il faut se méfier de ces estimations. D’ordinaire, les Kanaks, notamment les jeunes, sont peu nombreux à voter. Mais pour un enjeu de cette ampleur, ils vont peut-être se mobiliser, ce qui renforcerait le camp du « oui » à l’indépendance ».

    Si le « non » l’emporte tout ne sera pas terminé pour autant, loin de là. Les accords de Matignon et Nouméa prévoient la possibilité de deux autres référenda, sans limite dans le temps, à la condition que les deux tiers du Congrès (parlement néocalédonien) en fasse la demande au Conseil d’Etat, plus haute juridiction administrative de la France.

    Et si le « oui » triomphe, il restera aux nouvel Etat à déterminer la façon dont il veut tisser des liens avec la France et l’Europe. Et avec la Chine !   

    Glossaire

    – Néocalédoniens.Dénomination englobant tous les habitants de la Nouvelle-Calédonie.

    – Kanaks. Nom porté par les descendants des populations autochtones mélanésiennes

    – Caldoches.Désigne les Néocalédoniens de souche européenne, souvent descendants des colons français au XIXe siècle.

    – Zoreilles.Surnom donné aux Français venant de la métropole.

    La Nouvelle-Calédonie compte 268.767 habitants pour une superficie de 18.575,5 km2.

    Les habitants de la Nouvelle-Calédonie se sont constitués par couche au gré des occupations du territoire, comme l’indique Pierre Brétignier, homme politique de l’archipel, ancien dirigeant du RPCR anti-indépendantiste[3].

    L’appartenance à l’une de ces couches détermine souvent le vote pour ou contre l’indépendance de l’archipel. Ainsi, les Kanaks sont-ils plus enclins à voter pour la souveraineté de la Nouvelle-Calédonie, contrairement aux Caldoches qui sont considérés par les premiers comme les descendants d’une colonie de peuplement.

     Jean-Noël Cuénod

    Cet article est paru mercredi 31 octobre 2018 dans la "Tribune de Genève" et "24 Heures"

     

  • Pittsburgh et les nouveaux fascismes (II)

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    La tuerie antisémite commise à la Synagogue Tree of Live (Arbre de Vie) à Pittsburgh par Robert Bowers (photo) démontre bien qu’entre les nouvelles formes de fascisme – nommées par paresse et frilosité « populismes »– et les anciennes il n’y a qu’un pas qui peut être vite franchi (cf. notre précédent texte « Faux populisme et vrais fascismes »).

    L’auteur du massacre est un utilisateur régulier du réseau social Gab.ai qui est le Twitter de la fachosphère. Juste avant de partir pour tuer le plus de Juifs qu’il le pouvait, Bowers a posté sur ce site un message contre HIAS, organisme juif d’entraide avec les réfugiés : « HIAS aime amener des envahisseurs pour tuer les nôtres. Je ne peux pas rester assis et voir les miens se faire massacrer, j’y vais. »

    Sur place, selon ce que rapportent les reporters locaux, il a crié juste avant de faire feu: « Tous les Juifs doivent mourir ». Et sur sa page Internet, figurait en en-tête : « Les Juifs sont les enfants de Satan ».

    On croyait que le vieil antisémitisme d’origine occidentale s’était éteint, qu’il avait perdu toute sa virulence depuis la Shoah, comme l’avait formulé l’écrivain français Georges Bernanos déclarant en 1944 à propos du mot « antisémitisme » qu’« Hitler l’avait déshonoré à jamais ». Désormais, le venin antisémite n’était secrété que par les milieux musulmans, en premier lieu par le Hamas et la mollarchie iranienne.

    Force est de constater que l’antisémitisme occidental n’a rien perdu de sa nocivité. Et que l’on ne clame pas, façon Trump, que l’acte de Robert Bowers ne relève que de la folie.

    Cet Américain blanc de 46 ans était équipé d’un fusil d’assaut et d’au moins trois armes de poing lors de son massacre à la Synagogue « Tree of Live ». Or, selon CNN, il disposait d’un permis délivré par les autorités compétentes pour détenir son arsenal meurtrier. L’aurait-il obtenu s’il avait eu des antécédents psychiatriques ? En outre, son acte n’a pas été déclenché par une impulsion soudaine. Bowers a bien préparé son attaque et a choisi pour tuer le moment où se trouvaient le plus de fidèles dans l’enceinte du lieu de prière.

    De plus, Bowers n’est pas un acteur isolé de l’antisémitisme yankee. Un petit tour sur les réseaux sociaux de la fachosphère démontre que ce genre d’opinions empeste la Toile de façon invasive. Non, Bowers n’est pas un loup solitaire ! Pas plus que ne l’était le djihadiste Mohamed Merah qui, à Toulouse, avait tué des enfants et des adultes uniquement parce qu’ils étaient Juifs. Les deux antisémitismes peuvent d’ailleurs, un sale jour, se rejoindre.

    Dans ce monde plongé dans l’angoisse par l’hypercapitalisme financier, les uns se sentent comme les éternels spoliés de l’Occident colonialiste et accusent Israël d’en être la tête de pont ; les autres se voient menacés dans leur statut social par cette nouvelle donne capitaliste et désignent, comme jadis, les « banquiers juifs ». Impurs fantasmes dans un cas comme dans l’autre. Mais les fantasmes sont souvent plus puissants que les démonstrations logiques. Il convient donc de les désamorcer en rappelant systématiquement les catastrophes que les fascismes ont semé. Sans en excepter le stalinisme qui, lui aussi, s’est complu dans l’antisémitisme, notamment en forgeant de toutes pièces le prétendu « Complot des Blouses blanches » au début des années 1950. Mais si le stalinisme est pour l’instant en sommeil, les autres fascismes, eux, sont bien éveillés.

    Nous verrons plus tard, les autres pistes pour ne pas perdre pied dans cette vague néo-fasciste.

    (A suivre)

    Jean-Noël Cuénod

     

  •  Faux populisme et vrais fascismes (I.)

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    Milice du parti néo-nazi grec Aube Dorée

    Le mot «populisme» est à la politique ce que la feuille de vigne est à l’art pictural: un écran disposé pour cacher l’essentiel. Un mot pâte à modeler qui permet d’enduire aussi bien Mélenchon que Marine Le Pen ou en Allemagne Die Linke et Alternativ für Deutschland. Un mot devenu tellement imprécis qu’il ne veut plus rien dire. Il occulte surtout cette réalité : la montée des fascismes nouveaux.

    D’aucuns bannissent aujourd’hui le terme de « fascisme » pour le cantonner strictement dans un moment de l’histoire, entre les années 1920 et 1940. Un bon moyen de ne pas appeler un chat, un chat. Un utile stratagème de rhétorique pour avancer masqué.

    Bien entendu, le nouveau fascisme n’est pas la copie conforme de son ancêtre en ligne directe. Il s’est adapté aux changements. Surtout, il s’est lui aussi mondialisé et prend diverses formes en fonction de ses lieux d’activité : en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, dans les pays arabo-musulmans. Il exige le pluriel. Au centre de ces fascismes contemporains, on trouve les mêmes fondements que ceux qui ont animés leurs ancêtres et notamment ces deux notions cruciales : la nostalgie et le rejet.

    La nostalgie exacerbée d’un autrefois mythique qu’il convient de rendre présent ; l’appartenance communautaire et identitaire comme critère permettant de distinguer le bon grain – « nous » – de l’ivraie – les « autres » qui peuvent être juifs, noirs, musulmans, chrétiens, athées ou étrangers en général, selon les lieux et circonstances.

    Alors que Mussolini, Hitler et Franco honnissaient la démocratie, les nouveaux fascistes semblent la glorifier, du moins en Europe. Ils ne cherchent pas à établir une dictature au sens classique du terme mais projettent plutôt l’instauration d’un Etat autoritaire avec une démocratie de faible intensité et le moins de contre-pouvoirs possibles, d’où la persistance de leurs attaques contre le journalisme. En outre, s’ils sont prompts à célébrer le droit de vote, c’est souvent pour l’utiliser contre l’Etat de droit. Mais s’ils veulent détruire l’Etat de droit, c’est dans un but précis : conserver le pouvoir. Si les nouveaux fascistes agitent le peuple, c’est pour s’en servir et pour mieux se servir.

     La démocratie est devenue pour eux un moyen. Elle ne saurait en aucun cas représenter une fin puisque leur but premier est de retrouver ou de conserver leur ordre établi. Il s’agit donc d’utiliser l’assentiment du peuple contre les garde-fous destinés à protéger ce même peuple. Il arrive trop souvent que les dindes plébiscitent Noël !

    Fascismes des potentats et fascismes des salafistes

    Les potentats Poutine et Erdogan constituent des modèles en la matière en créant des démocraties de façade, vidées de leurs substances par l’absence d’une presse libre et de contre-pouvoirs ainsi que par le recours à une propagande massive et quotidienne. La nostalgie d’un monde à retrouver est également omniprésente dans leurs discours. Pour Erdogan, c’est le cadavre du califat ottoman qu’il s’agit d’exhumer. Poutine, lui, présente la particularité assez finaude d’entremêler deux nostalgies d’apparence paradoxale, la grandeur des tsars et la puissance de Staline.

    A la différence de leur modèle originel, les fascismes contemporains sont protéiformes. Le salafisme, par exemple, en est l’une des composantes : volonté de contraindre les musulmans à rétablir les normes en vigueur à l’époque du prophète Mohamed ; exclusion, jusqu’au massacre, de ceux qui sont étrangers à ce modèle. Le salafisme fait clairement partie de la famille des fascismes et présente sur le plan idéologique bien des points communs avec les partis néofascistes, même les plus islamophobes !

    En Europe, c’est le monde d’avant la mondialisation qu’il s’agit de recréer en rejetant ceux qui sont perçus comme un obstacle à ce projet, comme les migrants. Après leurs succès en Italie et dans une mesure moindre, en France et en Allemagne entre autres, les nouveaux fascismes européens peuvent faire voler en éclats l’Union lors des prochaines élections européenne et précipiter le continent dans un chaos dont ils espèrent tirer parti.

    Les nouveaux fascistes européens rejettent donc les musulmans comme les salafistes rejettent les juifs, les chrétiens et les athées. A chacun son paria de prédilection. Les uns utilisent pour l’instant l’arme du vote. Les autres choisissent le terrorisme. Mais il y a entre ces deux fascismes antagonistes une profonde parenté.

    Fascismes et milices

    Certes, les nouveaux fascismes européens n’exercent pas leur violence avec autant de mise en spectacle que d’autres formes, dont le salafisme. Cela dit, en Slovaquie, par exemple, (lire cet article de 24 Heures), en Hongrie (voir la vidéo ci-dessous) et ailleurs les milices d’extrême droite se multiplient. En Grèce, celles du parti néonazi Aube Dorée sont prêtes à l’usage. Et les tifosi néofascistes du Calcio risquent fort de sortir des stades pour s’en aller jouer les terreurs comme les camicie nere de Mussolini. Dont ils se réclament d’ailleurs ouvertement comme la Legade Salvini qui détient le pouvoir en Italie.

    Il existe entre les partis d’extrême droite d’apparence plus ou moins présentable (comme l’UDC en Suisse, le PVV aux Pays-Bas) et les mouvements ouvertement néofascistes des variations de degrés dans l’intensité de l’action mais le fond idéologique leur est commun.

    Comment faire digue à ces dingues ? S’il existait une méthode simple et infaillible, la question ne serait même pas posée. Pour commencer, bien nommer la chose. Le terme de « populisme » gomme la filiation entre les formes anciennes du fascisme et ses formes actuelles. Il existe une nébuleuse des fascismes nouveaux. Désignons-là. Mais n’en restons pas là.

    (A suivre )

     Jean-Noël Cuénod

    ESPACE VIDEO Défilé du Jobbik en Hongrie

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  • Algérie-France… Que de crimes en vos noms !

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    Le président «reconnaît, au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté à son domicile». Crimes commis par quelques-uns mais rendus possibles, selon Emmanuel Macron, «par un système légalement institué». D’autres horreurs ensanglantent la mémoire de la France et de l’Algérie. La vérité est un cap lointain.

    Le 11 juin 1957, Maurice Audin est arrêté à son domicile d’Alger par des militaires français qui disposent de tous les pouvoirs depuis l’instauration de la loi martiale le 8 juin de la même année. Le général Massu est le vrai patron de la ville encore française.

     La jeune épouse de Maurice, Josette, ne reverra plus son mari. Le corps du jeune homme n’a jamais été retrouvé. Son décès est déclaré par les tribunaux algérois et de la Seine en 1963 et 1966. Membre du Parti communiste algérien alors interdit, Maurice Audin est, à 25 ans, un mathématicien déjà reconnu et qui s’apprête à défendre sa thèse de doctorat. Il fait partie de la minorité de «Pieds Noirs» qui soutient les Algériens du Front de Libération Nationale dans la guerre d’indépendance. Sous la responsabilité du général Massu, la bataille d’Alger fait rage depuis six mois. La torture et les assassinats plus ou moins ciblés répondent aux attentats à la bombe perpétrés par les combattants du FLN. Comme communiste, Français proche des indépendantistes, Maurice Audin ne tarde pas à attirer l’attention des officiers.

    Pendant des décennies, l’armée et les autorités politiques alignèrent les mensonges quant à la disparition du jeune mathématicien. Diverses théories ont circulé jusqu’au 8 janvier 2014 où le journaliste Jean-Charles Deniau – auteur de « La vérité sur la mort de Maurice Audin » (Editions Equateurs-Documents) – diffuse dans l’émission télévisée «Grand Soir 3» son interview du général Paul Aussaresses qu’il a enregistrée juste avant la mort de l’ancien bras droit de Massu, décès intervenu le 3 décembre 2013. Aussaresses s’y accuse d’avoir donné l’ordre de tuer Maurice Audin, au couteau, pour faire croire que l’assassinat était le fait «des Arabes» (voir et écouter l'extrait du "Grand Soir 3" en fin de texte).

    C’est à ce jour l’explication la plus plausible de la mort du jeune communiste. La femme du général Aussaresses avait convaincu celui-ci de se libérer de son passé avant de mourir, en acceptant de dire tout ce qu’il savait à Jean-Charles Deniau. Compte tenu de ces circonstances, la sincérité des propos de l’officier paraît fort probable. Néanmoins, n’a-t-il pas évacué la responsabilité du général Massu, son patron direct, et celle de ses subordonnés qui auraient pu se soustraire à leur destin de tueurs tortionnaires comme le fit le général Pâris de Bollardière ? D’ailleurs au journal Le Monde, la veuve de Maurice Audin a souligné que son combat mémoriel est loin d’être terminé : «Comment mon mari a-t-il été tué ? Quels sont les noms de ses tortionnaires ? Qu’a-t-on fait de son corps ? Nous ne le savons toujours pas. Il faudrait que des gens parlent enfin». Aussaresses a dit beaucoup mais pas tout.

    Maintenant, la vérité semble un peu plus à portée de main; Emmanuel Macron a annoncé l’ouverture à la libre consultation de tous les fonds d’archives de l’Etat concernant «tous les disparus de la guerre d'Algérie, Français et Algériens, civils et militaires».

    Et la mémoire algérienne ?

    Petit à petit, la France lève les coins du voile qui recouvrait les abominations commises en son nom par une armée qu’un pouvoir politique volontairement aveugle avait laissé à elle-même. Longtemps occultés, les massacres de masse à Sétif et à Guelma en 1945 et la répression sanglante par le préfet de police Papon de la manif pro-algérienne du 17 octobre 1961 à Paris ont été, non sans peine, mis au jour.

    Mais il reste tant d’autres événements à découvrir qui ont rendu cette guerre d’Algérie encore plus sale que d’autres. Tortures et assassinats perpétrés en Algérie et France métropolitaine, mais aussi à l’étranger, à Genève et en Allemagne, n’ont finalement pas empêché la France d’abandonner l’Algérie dans les pires conditions. Tant de sang pour un tel fiasco.

    Tout de même, la France est en train de faire son boulot de mémoire. C’est encore loin d’être le cas en Algérie.

    Car les horreurs ne sont pas le seul fait des Français. Les combattants du FLN n’en furent pas avares. Le fait d’être du bon côté, celui du colonisé contre le colonisateur, ne saurait tout excuser. En premier lieu, l’Algérie ferait bien de se pencher sur les assassinats commis par le FLN contre ses «frères» du MNA (Mouvement National Algérien) entre 1956 et 1962, sur le massacre que son bras armé a perpétré le 5 juillet 1962 contre environ 700 Européens désarmés, sans oublier les attentats aveugles ou les assassinats ciblés, notamment contre des Juifs pour les obliger à quitter leur terre ancestrale.

    Si les non-dits de la guerre ont longtemps miné la France, ceux du FLN continuent à pourrir l’Algérie. «Un pays qui oublie son passé est condamné à la revivre», disait Churchill. Les années de plomb que l’Algérie a connues durant la décennie 1990 ainsi que la persistance du djihadisme illustrent de façon éclatante la véracité de cette formule.

    Jean-Noël Cuénod

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  • Prague 68 : sous les chars, la glace

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    Comme si c’était hier… Le petit transistor Philips annonce de sa voix de boîte de conserve que les chars russes et des autres pays du Pacte de Varsovie ont envahi Prague cette nuit. En ce matin du 21 août 1968, il fait chaud dans cette petite chambre sur les hauteurs de Lausanne. Maintenant, on étouffe. L’an 68 tombe avant la chute des feuilles.

    Sur la table où fume le café, une carte postale représentant le pont Saint-Charles à Prague. Coup d’œil à son verso : « Ils sont partis, ça y est. On a gagné ! » Des copains – accourus à Prague pour voir quelle gueule il avait, ce « socialisme à visage humain » d’Alexander Dubček – avaient expédié leur carte une semaine auparavant. Les troupes de l’Armée Rouge avaient fait mine de quitter la Tchécoslovaquie avant de faire demi-tour vers Prague (1). Moscou avait pratiqué la même tactique à Budapest en 1956.

    Retour à Genève où les gauchistes vibrionnent sous le coup de la colère. Avec des copains, le Plouc rend une petite visite à la rédaction de la « Voix Ouvrière », le quotidien communiste, organe du Parti du Travail. On chambre un permanent : « Alors, camarade, t’as vu ce qui se passe à Prague ? T’en pense quoi maintenant de l’URSS ? » Réponse évasive, pour le moins : « Eh ben, heu, Ch’ai pas. J’ai entendu un truc en passant, juste comme ça à la radio ». Et le permanent de se jeter sur l’éditorial de Jean Vincent, conseiller national et grand patron du Parti.

    Lecture compulsive qui se conclut par une mine rassurée : « Ces Russes, c’est quand même des salauds ! »  Le permanent a dit « les Russes », notez-le bien, et non « les Soviétiques ». Pas question d’incriminer les Soviets, l’âme du communisme. Les Russes, eh bien, ce sont des Russes, quoi. On peut y aller. Le communisme, c’est autre chose. Ça relève du sacré, voyez-vous…

    Le Parti suisse a en effet sévèrement condamné l’intervention soviétique. Le permanent s’est donc dit que cette fois-ci, l’imprimerie et la rédaction de la « VO » n’allaient pas subir les assauts des manifestants comme en 1956 après l’invasion russe en Hongrie.

    Durant cette matinée du 21 août, des velléités de manifs se préparent à gauche et à droite, malgré les vacances. Heureux hasard : le Living Theatre de Julian Beck et Judith Malina – qui a élevé le happening au rang des Beaux-Arts révolutionnaires – donne son extraordinaire Paradise Now au Pavillon des Sports à Genève. Personne ne sait ce qui va se passer durant ce non-spectacle où public et comédiens sont mélangés pour créer ensemble un événement.

    Ce soir-là, l’événement est tout trouvé : des comédiens et une partie des spectateurs sortent du Pavillon des Sports pour faire manif devant le portail de l’ambassade d’URSS auprès des Nations-Unies et huer les partisans du « socialisme à visage inhumain ».

    Prague et les écraseurs de rêves

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    Au Mai-68 parisien avait répondu de l'autre côté du Rideau de Fer, le Printemps de Prague commencé le 5 janvier avec l'élection de Dubček à la tête du Parti communiste tchécoslovaque. Mais durant la nuit du 20 au 21 août 1968, c’est bien plus qu’un printemps que les chars russes ont écrasé. Cette année 1968, s’est donc terminée à ce moment-là, dans la chaleur aoutienne.

    A 20 ans, la gaieté prend toujours le dessus. Pourtant, chacun de nous savait bien que quelque chose s’était cassé et que nos rêves fraternels avaient sombré dans l’illusion. 68 avait commencé en été… 1967 avec les émeutes raciales aux Etats-Unis et les violentes manifs américaines contre la guerre au Vietnam. La vague de la jeunesse en révolte avait gagné l’Allemagne en février. Et ce fut l’acmé à Paris en mai, avec des répliques sismiques à Genève, à Zurich, plus tard à Lausanne et dans les autres villes européennes. Chaque fois, l’autorité établie l’avait emporté. A l’Ouest. Et, encore plus rudement, à l’Est. Les écraseurs de rêves avaient gagné. Ils gagnent toujours. Pour toujours?

    Jean-Noël Cuénod

    (1) L'un des commentateurs que je remercie de son apport affirme qu'avant la nuit du 20 au 21 août 1968, les troupes soviétiques ne s'étaient pas trouvées sur sol tchécoslovaque. Malheureusement, les faits sont têtus et nous maintenons notre version. Les troupes du Pacte de Varsovie, sous la direction de l'Armée Rouge, ont fait des manoeuvres en Tchécoslovaquie du 20 au 30 juin 1968. Les troupes soviétiques y sont restées jusqu'au 3 août, date de la rencontre à Bratislava entre les dirigeants des partis soviétique, roumain, est-allemand, bulgare, hongrois, polonais et est-allemand. Mais ce départ n'était qu'un prélude à un retour musclé 17 jours plus tard.  

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