10/12/2018

Macron rate le virage démocratique

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En décrétant l’  « état d’urgence économique et social », en prenant des mesures en faveur des travailleurs au salaire minimum (SMIC) et des retraités a-t-il convaincu une majorité de Français lors de son intervention télévisée de ce soir ? On peut en douter, tant la demande était forte. Mais c’est surtout en matière d’expression démocratique qu’il s’est montré le moins convaincant.

L’une des principales revendications qui est apparue récemment et qui monte en force est relative au droit de référendum et d’initiative. Les Gilets Jaunes que le Plouc interviewe embrayent d’emblée dès qu’ils ont connaissance de sa nationalité : « Ça fonctionne comment chez vous ? C’est ça qu’on veut en France ! » Et l’entrevue se termine souvent par un petit cours d’instruction civique à la mode suisse.

Sur ce plan, Emmanuel Macron s’est montré on ne peut plus flou. Voici les extraits de son allocution à ce propos :

Je veux que soient posées les questions qui touchent à la représentation ; la possibilité de voir les courants d’opinion mieux entendus dans leur diversité, une loi électorale plus juste, la prise en compte du vote blanc et même que soient admis à participer au débat des citoyens n’appartenant pas à des partis (…).

Ces changements de fond qui demandent une réflexion profonde et partagée, imposent un débat sans précédent. Il devra se dérouler au niveau national dans nos institutions, chacun y aura sa part : gouvernement, assemblées, partenaires sociaux et associatifs ; vous y aurez votre part. Je veux en assurer moi-même la coordination, en recevoir les avis, prendre ainsi le pouls vivant de notre pays.

Mais un tel débat n’est pas seulement affaire de représentants institutionnels ; il doit se dérouler aussi partout sur le terrain et il est des interlocuteurs naturels, des citoyens qui doivent en recevoir les demandes et s’en faire les relais : ce sont les maires ; ils portent la République sur le terrain. C’est pourquoi je rencontrerai moi-même les maires de France, région par région, pour bâtir le socle de notre nouveau contrat pour la Nation.

Nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies, comme trop souvent par le passé dans des crises semblables, sans que rien n’ait été vraiment compris et sans que rien n’ait changé. (…)

Ce « débat sans précédent » est tellement protéiforme que l’on n’en distingue pas les contours. Une seule mesure concrète : la prise en compte du vote blanc. Autrement, tout reste vague : à quoi ça ressemble « une loi électorale plus juste » ? Instauration de la proportionnelle, plus ou moins dosée ? Election des sénateurs au suffrage universel direct ? Et comment procède-t-on pour « faire participer au débat des citoyens n’appartenant pas à des partis » ? Aucune piste n’est dessinée.

Quant à faire vivre ce « débat sans précédent » grâce aux maires. Cela tient de la mauvaise blague. Le président français a-t-il mesuré son impopularité abyssale auprès des élus locaux qu’il n’a cessé de mépriser ?

Ces maires sont en première ligne pour subir le désastre social né de la désindustrialisation et de la disparition des services publics exigé par le Centre parisien pour complaire aux marchés financiers. Macron croit-il que ces élus – qui sont sollicités en permanence pour jouer les pompiers sociaux – ont le temps d’organiser des débats citoyens pour le compte d’un président qui, tout d’un coup, prend conscience de leur importance ?

Si Emmanuel Macron n’a pas dit un mot sur ce que les Français nomment « le référendum d’initiative populaire », c’est sans doute qu’il n’en veut pas. Ses annonces en matière de réformes institutionnels relèvent plus de l’enfumage que de la sortie de crise.

Jupiter a transformé sa foudre en lampe de tempête au verre enfumé. Nous n’en sommes pas plus éclairés pour autant.

Jean-Noël Cuénod

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06/12/2018

Macron et la marche funèbre de la Ve

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Faudra-t-il compter les morts pour que Macron prenne la mesure de ce qui commence à devenir une révolution d’un type nouveau, menée sans structure verticale et par maillage horizontal? Compétent pour ramasser le pouvoir, le président français n’a pas eu l’intelligence politique de comprendre que le déficit démocratique de son pays est devenu insupportable (Dessin d'Acé).
Pathétiques, les rétropédalages que mouline un gouvernement aux abois, avec ses annonces d’annulations de taxes bien trop tardives! Depuis plusieurs semaines, les Gilets Jaunes et le peuple derrière eux sont passés à autre chose qui se résume en deux mots tagués sur l’Arc de Triomphe: «Macron démission».
Après discussion avec certains d’entre eux, il apparaît que la plupart des Gilets Jaunes se montrent bien conscient qu’une démission ne servirait à rien. A quoi bon remplacer Macron par Marine Le Pen, Wauquiez ou Mélenchon?  Et placer le général Philippe de Villiers à la tête d’un gouvernement musclé? N’est pas Charles de Gaulle qui veut. La France en a soupé, des hommes providentiels! C’est aussi le message que lancent les Gilets Jaunes en renonçant à toute personnalisation de leur mouvement.


C’est bien une crise profonde des institutions que la France subit actuellement. Ni les formations macrocompatibles ni celles de l’opposition ne veulent l’admettre et s’accrochent aux branches des institutions de la Ve République. Or, elles cèdent sous le poids des ans, ces branches. Ses partisans vantent sa «solidité», sa «souplesse» et la «stabilité gouvernementale» qu’elle permet, notamment en comparaison avec les valses folles des ministères de la IVe République.  Or, un regard rétrospectif démontre que ces qualités sont toutes relatives. Un an après Mai-68, le Général de Gaulle, malgré sa stature historique, a dû démissionner en cours de mandat. Georges Pompidou est mort trop tôt pour tirer leçons de sa présidence. Valéry Giscard d’Estaing n’a pas été réélu. François Mitterrand a été contraint de renoncer à son programme après deux ans passés à l’Elysée; il ne s’est maintenu que grâce à sa défaite aux législatives en 1986, ce qui lui a permis de tenir le rôle de principal opposant. Pendant ses douze ans de pouvoir Jacques Chirac n’a quasiment rien fait de notable, à part la suppression – aujourd’hui fort regrettée – du service militaire et d’autres réformes de peu d’ampleur. Par pure charité, nous ne dirons rien des présidences Sarkorzy et Hollande, leur impéritie parle, si l’on ose dire, à leur place.
Emmanuel Macron avait pris le pouvoir par un concours de circonstances heureux. Heureux, du moins pour lui, sur le moment. Il a pris ce coup de chance pour un plébiscite qui l’a propulsé sur une orbite jupitérienne. Aujourd’hui, s’il s’effondre encore plus rapidement que ses prédécesseurs, il le doit autant à ses failles personnelles qu’à la faillite des institutions de la Ve République qui ne permettent pas au peuple de s’exprimer sur les sujets qui le concernent en premier lieu.


Macron face à au prélèvement fiscal à la source


Si le président Macron voulait laisser une trace autre que celle d’un Jupiter pour farces et attrapes, il devrait préparer les funérailles de la Ve République, plutôt que de multiplier les poses de rustines qui cèdent aussitôt qu’elles sont collées. Car le 1er janvier prochain, on semble l’oublier, sonnera l’entrée en vigueur du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu; il frappera une fois de plus les classes moyennes, grosses pourvoyeuses en Gilets Jaunes. Le président et son gouvernement auront beau multiplier les plans comm’ pour expliquer les avantages de la formule, plus personne ne les écoute et le salarié ne constatera qu’une chose : il percevra encore un peu moins que d’habitude. Bonjour le pouvoir d’achat!
Dès lors, toutes les initiatives gouvernementales risquent fort de sombrer dans les abysses de la colère, une fois de plus.
Macron se fait fort de connaître les nouvelles technologies nées des réseaux sociaux. Eh bien, qu’il utilise son savoir pour créer en France un vaste échange d’idées sur ce que pourrait être la future Constitution! Qu’il favorise la création d’espaces de discussion pour faire émerger de nouveaux canaux d’expression populaire. Le but n’est pas de transformer sur-le-champ la France en une Suisse avec démocratie directe à tous les ronds-points, mais au moins de tracer les voies vers une démocratie semi-directe compatible avec l’histoire des Français et leur génie propre.


Toutefois, il est très peu probable qu’Emmanuel Macron adopte cette stratégie. En écrivant son «Coup d’Etat permanent», François Mitterrand avait dressé le plus implacable des réquisitoires contre la Ve République. Une fois parvenu au faîte du pouvoir, il s’est empressé de se fondre avec délice dans le moule élyséen pour devenir plus gaullien que de Gaulle. Emmanuel Macron, de tempérament autoritaire et persuadé de ses hautes qualités intellectuelles, n’est pas du genre à lâcher son sceptre même si son palais prend eau de toutes parts.
Jean-Noël Cuénod

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04/12/2018

Gilets Jaunes et anarchisme autoritaire  

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Pas une tête ne doit se lever. Si une seule dépasse, on la coupe. Et pas toujours métaphoriquement. C’est ainsi que les Gilets Jaunes qui voulaient discuter avec le gouvernement ont-ils été menacés de mort, ainsi que leurs enfants. Ils ont donc renoncé à jouer les porte-paroles. Violence dans le même camp, au nom de la pureté du mouvement.

Dès qu’une personnalité émerge, l’être collectif nommé Gilets Jaunes crie aussitôt la trahison. A partir du moment où les porte-paroles franchissent les portes de Matignon ou de l’Elysée, ils sont foutus. Les dirigeants politiques, bien plus malins qu’eux, les auront retournés et s’en serviront pour diviser le mouvement, ce qui amènera celui-ci à périr à brève échéance. La révolution n’est pas un dîner de gala, disait Mao.

De plus, tout chef est considéré, en soi, comme un ennemi. En voulant servir de fédérateur pour porter la parole du groupe, il brise aussitôt l’unité de l’être collectif. Même s’il multiplie les garanties. Cela n’a rien à voir avec sa personnalité. Le simple fait qu’un seul élément veuille représenter le tout enclenche une phase mécanique de destruction de l’être collectif. Pour s’y opposer tous les moyens sont utilisables, y compris les menaces de mort, même sur des enfants. La préservation de l’être collectif l’emporte sur toute autre considération.

C’est bien un ordre qui se construit, un ordre anarchique, certes mais un ordre tout de même qui donne… des ordres.

Tiens, à propos, qui donc les donne, ces ordres? Qui sont les Gilets Jaunes auteurs des menaces? On l’ignore, car toute Terreur, aussi petite soit-elle, a pour corollaire l’omerta. C’est pourquoi elle se révèle aussi efficace. Si le nom de ceux qui ont menacé était connu, l’affaire serait vite réglée. Mais voilà, on ne va pas donner de nom. Par peur des représailles, bien sûr. Mais pas seulement, par crainte aussi de fissurer cet être collectif que l’on a eu tant de mal à engendrer.

Cette phase d’anarchisme autoritaire, bien des épisodes insurrectionnels ou révolutionnaires l’ont connu. La Révolution française a commencé par l’universalité des droits de l’homme. La Terreur a suivi pour défendre ce principe sublime et libérateur. Et enfin, la nuit du 4 août 1789 (abolition des privilèges) a sombré dans la journée du 18 mai 1804 (Sacre de Napoléon). Même processus, avec bien sûr, les inévitables variantes, lors de la Révolution bolchévique. Il y a dans les Gilets Jaunes qui ont menacé leurs camarades, un minuscule Iagoda[1]prompt au réveil. 

 A chaque fois, les défenseurs de l’intégralité de l’être collectif s’organisent et s’emparent des instruments de la violence. Pour le bien de la collectivité, cela va de soi, et nullement par goût du pouvoir, voyons!

L’ennui avec le goût du pouvoir, c’est qu’il rend fou. L’humain reste partagé entre son affirmation comme individu et sa nécessité vitale de vivre en collectivité, ce qui rend paradoxale son action. Le fait de dominer les autres l’enivre. Il peut ainsi s’affirmer comme individu tout en bénéficiant de l’œuvre collective. C’est ce processus que veulent éviter les «menaceurs»  au sein des Gilets Jaunes. Mais en se plaçant dans cette position de Gardiens du Temple, ils se situent immanquablement au-dessus des autres et revêtent l’uniforme abhorré des chefs, même s’ils s’en défendent avec véhémence.

Pas simple l’anarchisme autoritaire! Il va falloir en sortir. Comment ? Sans doute faudra-t-il apprendre en premier lieu à se méfier de la pureté. Pureté de la révolution, pureté de la classe ouvrière, pureté de la nation, pureté de la race… Que de crimes de masse a-t-on commis en ce nom ! Edouard Herriot – vieux politicard républicain tendance tablier de sapeur – n’avait pas tort lorsqu’il expliquait : «La politique, voyez-vous, c’est comme les andouillettes, il faut que ça sente un peu la merde, mais pas trop!»

Pas très exaltant, il est vrai. Mais pour que survive et se développe ce mouvement des Gilets Jaunes – né d’une saine réaction devant un pouvoir qui a fait de l’inégalité sociale son passeport pour la mondialisation – , il ne peut pas se tenir à son actuel surplace protestataire, sous peine de s’étioler. Peut-être que l’intelligence collective des Gilets Jaunes trouvera le moyen de briser le cercle vicieux de la chefferie que nous avons décrit et fera naître de nouvelles formes d’organisation. Espérons. Mais parfois, il faut accepter de manger l’andouillette d’Herriot.

Jean-Noël Cuénod

 

 

[1]Genrikh Iagoda fut le chef du NKVD – la police politique de l’URSS – entre juillet 1934 et septembre 1936. Sur ordre de Staline, il a fait mourir des millions de personnes lors des collectivisations forcées ; il est le concepteur du Goulag.

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03/12/2018

Gilets Jaunes et l'agonie de la Ve République

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 Le président Macron est victime aujourd’hui de ce qui fit son succès hier. Il avait fédéré les suffrages de gauche et de droite pour parvenir à se faire élire ; maintenant, il concentre sur lui les colères exprimées par les deux camps avec, en plus, celles éprouvées par tous ceux qui, nombreux, avaient choisi l’extrémisme, le vote blanc ou l’abstention. Tout le monde porte un gilet jaune!

Cela dit, la crise quasi insurrectionnelle qui secoue la France, dépasse la seule personne d’Emmanuel Macron. Il paie aussi les frustrations nées des quinquennats ratés de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Surtout, l’actuel président occupe l’Elysée au moment où les institutions de la Ve République commencent à donner les signes de l’agonie.

 Elles furent taillées sur mesure par et pour un chef d’Etat exceptionnel – le Général de Gaulle – afin de répondre à une situation exceptionnelle – la décolonisation. A cette époque, la concentration des pouvoirs dans les mains du président de la République semblait indispensable pour assurer la stabilité du pouvoir et faire renaître par la politique industrielle de l’Etat, une économie française que les guerres coloniales – qui suivirent immédiatement l’occupation nazie – avaient saignée à blanc.

Soixante ans plus tard, cette omnipotence est devenue créatrice d’impotence. Disposant de tous les leviers de commande, le président français est devenu le centre de toutes les réclamations, le symbole de toutes les frustrations et l’objet unique de toutes les détestations. Les institutions de la Ve République sécrètent donc une certaine infantilisation des citoyens qui, ne pouvant s’exprimer que tous les cinq ans lors de l’élection présidentielle – la seule qui compte vraiment – en sont réduits au ressentiment chronique envers leur chef d’Etat.

La crise actuelle dépasse les seuls aspects fiscaux – qui ont leur importance – et pose cette question fondamentale: comment donner aux Français les canaux d’expression nécessaires pour les rendre acteurs de leur destin?

Jean-Noël Cuénod

Editorial paru lundi 3 décembre 2018 dans laTribune de Genève et de24 Heures

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28/11/2018

Démocratie directe : une soif suisse en France

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Les deux pays ont connu un dimanche bien particulier. En France, la colère des Gilets Jaunes a balayé les Champs-Elysées. En Suisse, l’UDC – parti agrarien qui a glissé vers l’extrême-droite – a subi un nouveau revers. Son initiative «contre les juges étrangers» a été balayée par plus de 66% des électeurs. Rien de commun. Sauf que dans les deux cas, c’est le peuple qui s’est exprimé.

La «colère jaune» dépasse désormais de plusieurs coudées la révolte contre les taxes sur le carburant et même la seule question fiscale. C’est aussi une soif de démocratie directe qui s’est exprimée, une fois de plus. La «votation citoyenne pour la poste» avait connu en 2009 un joli succès malgré son caractère officieux. Les actions des «Bonnets rouges» en 2013 et celles des zadistes de Notre-Dame-des-Champs relevaient également de cette revendication fondamentale à l’expression directe qui émerge dans des milieux divers, certains proches de la droite, d’autres de la gauche. Cette soif s’exprime surtout en province où la conviction que Paris se fiche du reste de la France reste solidement ancrée. A telle enseigne que les automobilistes Parisiens qui disposent d’une résidence secondaire dans «les régions» s’empressent de demander une immatriculation qui, contrairement au périlleux «75», ne les désigne pas à la vindicte provinciale (ce qui explique peut-être la présence importante dans la capitale française de véhicules immatriculés en…Corse !)

La démocratie directe ou référendaire est le plus souvent rejetée en France par ce qu’il est convenu d’appeler les «élites»[1]médiatiques et intellectuelles, ainsi que par la plupart des politiciens appartenant aux partis gouvernementaux. Par malheur, ce sont parfois les mouvements extrémistes de gauche et de droite, voir néofascistes, qui prétendent la promouvoir. Ainsi, l’un des sites les plus racistes de la fachosphère se nomme-t-il «Démocratie participative[2]». Un comble.

Pour ces «zélites», la démocratie directe ménagerait un boulevard aux formations qu’elles nomment «populistes». La votation de dimanche en Suisse leur apporte un cinglant démenti. L’initiative populaire de l’UDC voulait instaurer la primauté du droit suisse sur les traités internationaux, dont la Convention européenne des droits de l’homme. Rien de plus démagogique comme démarche puisqu’elle s’inscrit dans un contexte troublé par les attentats terroristes, l’insécurité internationale et l’europhobie ambiante. Malgré cela, le texte de l’UDC a été rejeté par plus de 66% des voix et n’a trouvé aucun canton pour l’approuver. Preuve que le «populisme» ne convainc pas forcément le peuple! Et ce n’est pas la seule baffe que l’UDC a essuyé lors de votations. Mais comme la majorité des médias français préfèrent monter en épingle les rares victoires de ce parti en passant sous silence ses nombreuses défaites, les «zélites» parisiennes ne risquent pas d’être informées correctement!

La France référendaire, quelle histoire !

Un autre argument, plus sérieux, est avancé contre la démocratie directe en France. Les Français ne répondraient pas à la question posée mais voteraient systématiquement contre les gouvernements en place. Relevons tout d’abord qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Ainsi, le corps électoral français a parfaitement répondu aux questions qui lui ont été posées le 28 septembre 1958 pour approuver la Constitution de la Ve République, le 8 janvier 1961 pour se prononcer sur l’autodétermination en Algérie et le 28 octobre 1962, pour en faire de même à propos de l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Contextes particuliers, certes. Néanmoins, le peuple s’est bel et bien exprimé en fonction du sujet.

Tout s’est gâté le 27 avril 1969, lorsque le général de Gaulle organisa un référendum sur une fumeuse réforme de l’Etat qui n’avait pour but que de savoir si, un an après Mai-68, les Français voulaient encore de lui à leur tête. De Gaulle a donc transformé le référendum en plébiscite et les Français l’ont reçu 5/5. Ils ont voté non pas sur cette réforme – dont tout le monde se fichait, si j’ose dire, royalement – mais sur le maintien ou non du Général à l’Elysée. Le «non» ayant triomphé, de Gaulle a démissionné aussitôt. Depuis lors, plusieurs référenda (mais pas tous) ont été utilisés par les électeurs pour signifier leur mauvaise humeur, le plus emblématique étant celui du 29 mai 2005, les Français ayant moins répondu «non» à la Constitution européenne que «merde» au président Chirac. Toutefois, un référendum infirme cette tendance, celui du 6 novembre 1988 lorsque 80% des votants ont approuvé le processus d’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie, dépassant très largement l’électorat du président Mitterrand.

Dès lors, lorsque les dirigeants politiques posent les bonnes questions sans les transformer en plébiscite pour ou contre leur personne, les électeurs répondent correctement, contrairement à ce que soutiennent les «zélites».

Au lieu de noyer le poisson, de multiplier les passes au gardien de but pour gagner du temps, le président Macron aurait dû lancer au moins quelques pistes en faveur d’une démocratie directe à la française. Mais la peur du peuple l’a emporté. Pas question de lui donner d’autres canaux d’expression que ceux offert par les élections. Or, tant qu’il ne pourra s’exprimer que tous les cinq ans (l’élection présidentielle étant la seule vraiment décisive), ce peuple continuera à voter avec ses pieds, ses poings ou ses cocktails Molotov. Jusqu’à ce qu’une émeute tourne au drame national et provoque une situation totalement incontrôlable.

Jean-Noël Cuénod  

 

[1]Si l’on entend par «élite», comme le définit le Centre national des ressources textuelles et lexicales, «ce qu'il y a de meilleur dans un ensemble composé d'êtres ou de choses», on peut dire que nous sommes loin de compte !

 

[2]Le Parquet de Paris vient d’ordonner aux opérateurs de télécommunication de bloquer ce site.

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19/11/2018

Gilets Jaunes un peu bruns et Macron vert très pâle (V)

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Pas question d’assimiler le mouvement des Gilets Jaunes dans son ensemble aux nouvelles formes de fascismes (suite de notre série). Cette agrégation de colère a commencé sans contenu idéologique précis. Il n’empêche que parmi les bloqueurs les plus actifs, plusieurs d’entre eux ne cachent pas leur sympathie pour l’extrême-droite. Et certains passent aux actes.
Parmi les nombreux incidents qui ont émaillé les blocages d’accès routiers, trois sont emblématiques des haines de cet « Ur-fascisme » ou fascisme originel, évoqué dans le précédent texte : homophobie et racisme.
Samedi matin, le conseiller municipal Raphaël Duret se rendait au Centre Leclerc de Bourg-en-Bresse dans une Twingo conduite par son compagnon. Devant le barrage des Gilets Jaunes, le conducteur ralentit, roule au pas, hésite en espérant pouvoir se faufiler. C’est alors que plusieurs Gilets Jaunes ont martelé de coups la vieille Twingo, brisant la plage arrière, « étoilant » d’autres vitres, arrachant les rétroviseurs, endommageant la carrosserie. En sortant du véhicule, le conseiller municipal de Bourg-en-Bresse et son ami ont été pris à partie. L’un des agresseurs s’est écrié : « Je les reconnais, c’est des pédés ». Les deux victimes ont pu être dégagées par les policiers.
Dans l’après-midi, au rond-point d’Auchan-Fayet à Saint-Quentin en Picardie, une automobiliste musulmane qui s’était arrêtée au point de blocage a dû enlever son voile sous la menace de Gilets Jaunes qui dansaient devant la voiture en mettant leur gilet jaune sur la tête et en faisant des grimaces singes.
Le même jour, une automobiliste noire a été agressée par des Gilets Jaunes qui l’ont ainsi traitée devant ses enfants : « Retourne chez toi, retourne dans ton pays », « dégage », « casse-toi pouffiasse ! », « l'histoire des Noirs, on ne veut plus entendre parler de ça » (consulter la vidéo ci-dessous).
Gilets Jaunes : dérapages ? Pas que !
Simples dérapages qui ne sauraient décrédibiliser tout le mouvement ? Il y a de cela, en effet. Mais pas que ! Marine Le Pen, pour l’instant, gère bien sa comm’ en soutenant juste ce qu’il faut le mouvement sans trop en faire. En revanche, sur le terrain, les militants RN sont bien présents pour récupérer le mouvement. Parmi leurs mots d’ordre, le classique « On a tout essayé. Tentons le Rassemblement National » qui, cette fois-ci, peut faire mouche aux élections européennes.
En outre, le fait de bloquer les accès routiers est souvent utilisé par les mouvements d’extrême-droite : rappelons-nous le blocage des routes organisé au Chili par les chauffeurs routiers afin d’ouvrir, si l’on ose dire, un boulevard à l’armée de Pinochet pour renverser le président socialiste Allende et instaurer la dictature militaire.
Cet agrégat de colères disparates n’a pour l’instant aucune colonne vertébrale politique et les Gilets Jaune risquent de rejoindre les Bonnets Rouges dans le vestiaire des grognes perdues. Toutefois, si un parti est en mesure de les récupérer, c’est bien le clan Le Pen. Wauquiez n’a même pas réussi à s’imposer au sein de sa propre formation « Les Républicains »; la France Insoumise, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à convaincre un nombre significatif de Gilets Jaunes car son discours est parasité par le prurit égotiste et les sautes d’humeur de son chef Mélenchon.
En matière de recyclage, Emmanuel Macron cherche sans doute à récupérer l’électorat conservateur des classes aisées qui déteste par-dessus tout la chienlit d’où qu’elle vienne. Il reste donc campé sur ses positions. L’actuel président sait bien que s’il cède, les Gilets Jaunes ne lui en sauront aucun gré ; il perdrait alors le vote des électeurs favorables à la tranquillité publique et celui de tous les inquiets de la pollution galopante.
Les dangers du Macronisme
Comble du comble, Macron apparaît, en effet, comme le président qui aura su imposer une fiscalité axée sur la transition écologique. Mais une véritable politique « verte » aurait consisté à développer une pédagogie intense pour convaincre un peuple français qui, contrairement à d’autres, ne se montre guère sensible aux arguments écologiques, à prendre les mesures nécessaires pour rendre ces augmentations de taxes supportables à ceux qui se débattent pour parvenir à boucler leurs fins de mois et à en faire supporter le poids principal aux catégories les plus aisées.
De plus, en privant les collectivités publiques de leurs ressources tout en les assommant de charges, le président Macron empêche le développement des transports publics régionaux. La comparaison entre les TER poussifs qui desservent chichement la province et les TGV rutilants qui relient les métropoles donne une image assez fidèle de la politique gouvernementale depuis plusieurs lustres et que l’exécutif macronien ne fait qu’accentuer. Vert, Macron ? Vert très pâle plutôt, car il est en train de rendre la cause écologique encore plus impopulaire.
La tactique autoritaire qu’il adopte de plus en plus montre surtout à quel point sa politique est une non-réponse aux nouvelles formes des fascismes contemporains. Le fumier sur lequel poussent ces plantes vénéneuses a pour origine l’hypercapitalisme mondialisé et sauvage (lire « Un Plouc chez les Bobos » du 25 octobre 2018 : Faux populismes et vrais fascismes-1). Or, pour Emmanuel Macron, il faut que la France s’adapte de gré ou de force à cette nouvelle donne. Quitte à laisser croupir dans les talus, les ouvriers, les paysans, les chômeurs, tous ceux qui ne peuvent pas s’adapter, pour une raison ou une autre. Et ça fait du monde ! Du monde qui se tournera vers les nouveaux fascismes puisque l’offre de la gauche a perdu sa crédibilité. Comme en Italie.
Il sera impossible de contrer les forces d’extrême-droite en continuant d’ignorer la masse de plus en plus imposante des laissés-pour-compte de la mondialisation. C’est en cela qu’Emmanuel Macron et sa non-réponse constituent un danger pour la démocratie.
Jean-Noël Cuénod

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10/11/2018

Les deux Suisse face aux juges français

images.jpgLe hasard du calendrier judiciaire a bien fait les choses. Cette semaine, deux faces de la Suisse ont affronté la justice française. Deux Suisse qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. L’ex-numéro 3 de l’UBS Raoul Weil (photo à gauche) et ses coaccusés ont essuyé un sévère réquisitoire à Paris. Théo et Bastien, eux, affrontaient un autre Tribunal correctionnel à Gap. Un seul point commun : la frontière.

Dans les couloirs immenses, lumineux et glacés du nouveau Palais de Justice de Paris aux Batignolles, on les repère tout de suite. Ils arborent cette laborieuse élégance, ces coupes de cheveux savamment argentées, rappel de leur Graal financier, ce bronzage californien plaqué sur la rusticité alpestre des traits qui signalent aussitôt le banquier zurichois. L’un d’entre eux, tranche sur le lot en quittant le gris pour le tabac d’un alpaga à col de velours marron genre hobereau autrichien. Ou faisan doré dont il a le port de tête dédaigneux.

Le plus célèbre d’entre eux, le banquier déchu Raoul Weil, ex-numéro 3 de l’UBS traine l’air las d’un faux Gary Cooper empâté et se tient bien à l’écart de ses coaccusés. On a le sens de la caste, chez ces gens-là. Weil, c’était le Brahmane au sommet de la Bahnoffstrasse. Les autres appartenaient tout juste à la catégorie des Kshatryias, voire à celle des cadres supérieurs français, quasi des Intouchables.

L’UBS, en tant que personne morale – le jargon juridique a parfois de ces audaces ! – ainsi que huit dirigeants du centre zurichois et de sa filiale d’outre-Jura sont accusés d’avoir organisé une fraude fiscale massive privant l’Etat français de dix milliards d’euros, de quoi construire 5000 foyers pour SDF[1].

Impassibles, nos banquiers zurichois ont dû goûter à un réquisitoire salé jeudi : 3,7 milliards d’amende réclamés contre UBS AG, 15 millions contre sa filiale française ; 24 mois de prison avec sursis et 500 000 euros d’amende contre Raoul Weil. C’est le prix du Brahmane : les autres s’en tirent un peu moins mal : de 6 mois à 12 mois de prison avec sursis et entre 50 000 et 300 000 euros d’amende. Le verdict, ce sera pour plus tard.

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Brusque changement de décors : des Batignolles en travaux au provincial tribunal de Gap. Et changement d’ambiance. Le jeans militant et la parka protestataire ont remplacé l’uniforme bancaire. Sept prévenus sont cités à comparaître devant le Tribunal correctionnel pour avoir aidé des migrants en situation irrégulière à passer la frontière italo-française lors d’une manifestation le 22 avril dernier. Parmi, deux Suisses de Genève, de 24 et 26 ans, Théo et Bastien (photo ci-dessus).

Si vous voulez faire enrager la présidente du Tribunal, prononcez la formule « délit de solidarité » pour qualifier les faits, ça la rend chèvre, animal qui ne manque pas sur les pentes des Hautes-Alpes toutes proches : il s’agit de savoir si ces Suisses et leurs camarades ont aidé ou non des réfugiés à passer la frontière de façon illégale ; un point, c’est tout.

Une réaction qui traduit bien l’incompréhension entre magistrats et militants. Les uns appliquent la lettre du droit, les autres l’esprit des lois. Dans ce choc des irréconciliables, les militants perdent devant les tribunaux et gagnent face aux médias. C’est systématique. Dès lors, deux procès parallèles se déroulent – parallèles qui ne se croisent même pas à l’infini. L’un développe le dossier ; l’autre s’en abstrait pour s’adresser, non pas aux juges, mais à l’opinion. Feu Jacques Vergès avait théorisé la chose au moment de la guerre d’Algérie.

Comme pour le procès UBS à Paris, on attend à Gap le verdict.

La Suisse de la banque et la Suisse de la tradition humanitaire ont donc comparu devant les juges français avec pour point commun cette frontière que les uns font traverser aux capitaux et les autres aux miséreux. Deux traditions aussi anciennes l’une que l’autre.

Jean-Noël Cuénod

[1]Le quotidien La Voix du Nord du 19 novembre 2014 évoque la construction d’un foyer d’accueil pour les SDF et leurs animaux budgétisée à deux millions d’euros.

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01/11/2018

Votation en Nouvelle-Calédonie: enjeu mondial

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Voilà un référendum qui passe quasi-inaperçu en France métropolitaine. Pourtant, il est d’importance cruciale. Et pas seulement pour Paris ! Dimanche, 175 000 électrices et électeurs de la Nouvelle-Calédonie décideront si leur archipel du Pacifique restera dans le giron français, avec son statut particulier, ou s’il accédera à l’indépendance et à la pleine souveraineté. Avec en toile de fond, un puissant voisin, la Chine et une richesse naturelle, le nickel qui intéresse aussi… la Suisse.

Analyste en relations internationales et consultant chez Vae Solis Corporate à Paris, Bastien Vandendyck connaît bien la Nouvelle-Calédonie ; il y a vécu et gardé de nombreuses attaches. Il est, notamment, l’auteur d’une fort intéressante étude sur le processus d’indépendance de cet archipel[1]. Il s’étonne de ce manque d’intérêt : « L’enjeu géopolitique de ce référendum est majeur, dans la mesure où il se déroule dans une région du monde qui est désormais le lieu d’affrontement stratégique direct entre les deux géants, la Chine et les Etats-Unis. Une région aux équilibres très fragiles ».

Enjeu crucial pour la France, tout d’abord. Notre voisin possède le domaine maritime le plus important du monde, juste après celui des Etats-Unis. Or, 13% de la Zone Economique Exclusive (ZEE) – l’espace maritime où s’exerce la souveraineté d’un Etat – de la France est situé au large de la Nouvelle-Calédonie. Selon Bastien Vandendyck, l’archipel est aussi le premier port militaire français dans le Pacifique[2]

Avec la perte d’un atout maître de sa Marine nationale et 13% de ZEE en moins, l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie ne sera donc pas indolore pour Paris, ni même pour Bruxelles, l’Union européenne perdant ainsi, avec la France, sa seule tête de pont dans ce Pacifique devenu le centre de la mondialisation.

Enjeu pour la Suisse

Enjeu important aussi pour la Suisse, car les intérêts helvétiques sont loin d’être anecdotiques en Nouvelle-Calédonie. Ils sont présents dans ce qui constitue la grande richesse de l’archipel : le nickel. En effet, le groupe anglo-suisse Glencore, basé à Baar (Zoug), est l’un des principaux acteurs du complexe industriel de Koniambo Nickel (PHOTO), présenté comme l’Eldorado minier de la province Nord en Nouvelle-Calédonie. Glencore est l’associé minoritaire de la SMSP (Société Minière du Sud Pacifique) qui est en main des indépendantistes kanaks (lire le glossaire). Son PDG André Dang Van Nha, d’origine vietnamienne, n’a jamais caché ses sympathies indépendantistes. En cas d’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, la multinationale suisse serait donc bien placée. Toutefois, la victoire du « non » ne lui porterait pas pour autant préjudice.

Le groupe zougois – spécialisé dans le courtage, le négoce et l’extraction des matières premières – a investi 504 millions d’euros (576 millions de francs) dans la construction de Koniambo Nickel qui se révèle être l’un des sites miniers les plus prometteurs de la planète ; son nickel, de très bonne qualité, est particulièrement recherché, notamment par la gloutonne industrie chinoise.

La Chine reste dans les préoccupations, mais aussi les espoirs, de tous les acteurs politiques et économiques. En cas d’indépendance, l’archipel ne tomberait-il pas dans l’orbite de la Chine ? Bastien Vandendyck note que la deuxième puissance mondiale tient déjà un rôle prépondérant dans nombre d’îles du Pacifique dont le Vanuatu. Face à ce géant que pèserait la Nouvelle-Calédonie indépendante ? Dans ses discours, le leader indépendantiste Rock Wamyatan déclare compter sur une organisation régionale regroupant toutes les îles mélanésiennes pour entamer directement des pourparlers avec Pékin. Sera-ce suffisant pour défendre les intérêts de l’archipel face au géant asiatique ?

Après la votation, le sort de l’archipel restera incertain

Ce référendum est prévu par les accords de Matignon-Oudinot (1988) et de Nouméa (1998) conclus entre le gouvernement français, les dirigeants indépendantistes et anti-indépendantistes à la suite du massacre de la Grotte d’Ouvéa, une prise d’otages qui a mal tourné, causant la mort de 21 personnes.

D’ores et déjà, la Nouvelle-Calédonie bénéficie d’un régime tout à fait particulier et qui relèverait plutôt d’une forme de fédéralisme. Le poids des coutumes kanaks rend encore plus complexes les relations entre l’archipel et la métropole. La Nouvelle-Calédonie dispose d’un gouvernement, d’un parlement et même d’un Sénat coutumier. Fait unique dans le système centralisé français, il est reconnu une citoyenneté néocalédonienne – apte au droit de vote sur l’archipel – distincte de la citoyenneté française.

La constitution du corps électoral relève d’un casse-tête que l’on n’oserait qualifier de chinois. Les Kanaks (lire le glossaire) veulent éviter d’être électoralement submergés par des néocalédoniens d’origine européenne. Une liste électorale spéciale a été élaborée d’entente entre le gouvernement français, les responsables indépendantistes et anti-indépendantistes. Pour ceux qui ne sont pas nés sur sol néocalédonien, qu’ils soient ou non kanaks, elle se réduit aux électeurs remplissant les conditions pour être inscrits sur les listes électorales de la Nouvelle-Calédonie qui furent établies à l’occasion de la consultation populaire du8 novembre 1998 portant sur l’approbation de l’accord de Nouméa. Le corps électoral, pour la votation du 4 novembre de cette année, est donc fixé à environ 175.000 personnes.

 Vers un « non », mais…

Quelles sont les tendances à quelques encablures de la consultation ? Selon Bastien Vandendyck, « les sondages et les rapports de force politiques au sein des trois Provinces –Iles Loyauté, Nord et Sud, la plus importante avec la capitale Nouméa – inclinent vers un rejet de l’indépendance, avec des rapports 57%-43%, voire 65%-35%. Toutefois, il faut se méfier de ces estimations. D’ordinaire, les Kanaks, notamment les jeunes, sont peu nombreux à voter. Mais pour un enjeu de cette ampleur, ils vont peut-être se mobiliser, ce qui renforcerait le camp du « oui » à l’indépendance ».

Si le « non » l’emporte tout ne sera pas terminé pour autant, loin de là. Les accords de Matignon et Nouméa prévoient la possibilité de deux autres référenda, sans limite dans le temps, à la condition que les deux tiers du Congrès (parlement néocalédonien) en fasse la demande au Conseil d’Etat, plus haute juridiction administrative de la France.

Et si le « oui » triomphe, il restera aux nouvel Etat à déterminer la façon dont il veut tisser des liens avec la France et l’Europe. Et avec la Chine !   

Glossaire

– Néocalédoniens.Dénomination englobant tous les habitants de la Nouvelle-Calédonie.

– Kanaks. Nom porté par les descendants des populations autochtones mélanésiennes

– Caldoches.Désigne les Néocalédoniens de souche européenne, souvent descendants des colons français au XIXe siècle.

– Zoreilles.Surnom donné aux Français venant de la métropole.

La Nouvelle-Calédonie compte 268.767 habitants pour une superficie de 18.575,5 km2.

Les habitants de la Nouvelle-Calédonie se sont constitués par couche au gré des occupations du territoire, comme l’indique Pierre Brétignier, homme politique de l’archipel, ancien dirigeant du RPCR anti-indépendantiste[3].

L’appartenance à l’une de ces couches détermine souvent le vote pour ou contre l’indépendance de l’archipel. Ainsi, les Kanaks sont-ils plus enclins à voter pour la souveraineté de la Nouvelle-Calédonie, contrairement aux Caldoches qui sont considérés par les premiers comme les descendants d’une colonie de peuplement.

 Jean-Noël Cuénod

Cet article est paru mercredi 31 octobre 2018 dans la "Tribune de Genève" et "24 Heures"

 

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18/10/2018

Macron: Jupiter-à-terre dans le brouillard du non-dit

 

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Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas ! Emmanuel Macron a beau s’agiter, arpenter, ahaner pour retrouver son chemin dans la purée de pois qui brouille son image depuis cet été, rien n’y fait. La baraka vous quitte plus vite que la scoumoune. Et voilà un président très Jupiter-à-terre. Ce n’est pas sa lugubre prestation télévisée de mardi qui va changer la donne.

Macron ne parvient pas à reprendre la main depuis qu’il a hérité du mistigri Benalla. Comment cette affaire a-t-elle pu perdurer dans sa nuisance pendant si longtemps ? En considérant froidement les faits – du moins tels que les médias les ont présentés –, il apparaît que l’affaire est grave en ce qu’elle démontre la confusion entre les fonctions, l’intensité du copinage et la persistance des passe-droits. Mais enfin, d’autres scandales d’intensité égale ou supérieure n’ont pas connu la même longévité. Ce ne sont donc pas les faits connus qui expliquent le phénomène Benalla mais les non-dits qui l’entourent. Et un non-dit, c’est encore plus pernicieux qu’une rumeur.

La rumeur, ce n’est pas un fait, mais elle se déguise en fait. Elle en a la couleur, l’odeur, la saveur. Ainsi, il est moins malaisé de la combattre. Il est possible de trouver un biais pour la dégonfler.

Avec le non-dit, c’est bien différent. La rumeur est un bruit qui court. Le non-dit est un silence qui couve. Qui couve des œufs fantasmatiques.

Les gens ne savent pas mais ils sentent. Ils sentent d’instinct qu’on – c’est-à-dire la sphère supérieure – leur cache quelque chose. Ils ne savent pas quoi ; ça les énerve. Ils sont face à un brouillard épais, insondable. En prenant pour point de départ une forme vague – une de ces formes dont le spectateur ne sait s’il s’agit d’un arbre, d’un mur, d’un pan de maison –, ils tentent de reconstituer un paysage. L’humain étant ainsi fait, le carburant de cette imagination est souvent offert par la sexualité. Plus le brouillard persiste, plus les paysages recréés sont baroques, endiablés, sulfureux. Sardanapale détrône Jupiter et c’est bacchanales permanentes à l’Elysée.

Les non-dits n’ont pas besoin de lien avec la réalité. Il suffit que l’ambiance générale qui entoure une affaire soit nimbée, à tort ou à raison, d’un silence chargé de soupçons pour qu’ils fassent leur œuvre. Les mensonges, les hésitations, les rétropédalages en catastrophe sont autant de jalons qu’utilise l’imagination populaire pour faire rendre gorge au non-dit et qu’enfin, il donne de la voix.

Le président Macron peut-il se sortir de cette mélasse ? On l’a vu précédemment, la rumeur se fatigue un jour ou l’autre, le non-dit, lui, est increvable. Comment dire le non-dit ? Allez savoir ! C’est pourquoi le mistigri Benalla risque fort de pourrir ce quinquennat jusqu’à la fin.

Jean-Noël Cuénod

 

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26/09/2018

Etre Suisse à Paris sous Schneider-Ammann

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Le bientôt ex-conseiller fédéral Schneider-Ammann jouant de son instrument favori, le pipeau traversier...

Johann Schneider-Ammann, ministre suisse de l’Economie, a démissionné. Comme scoupe, on fait mieux. Même en Suisse, la nouvelle n’a pas renversé les Alpes. Pour le Plouc, ce n’est pas pareil. Schneider-Ammann lui avait fait passer le plus sale quart d’heure de sa vie de correspondant à Paris. Il a tiré de cette expérience un chapitre de son bouquin « Quinquennat d’un Plouc chez les Bobos » paru chez Slatkine avec une préface d’Edwy Plenel. Voici ce texte qui a également été publié le 30 novembre 2010 sur le site de la « Tribune de Genève ».

Aimez-vous l’aviron? Oui ? Alors le journalisme fédéral est fait pour vous. Car dans cette discipline – en l’occurrence ce substantif ne manque pas de substance – il faut ramer. Et même souquer ferme. Le journaliste fédéral ne doit pas rechigner à se frotter à la rude école des galériens.

Depuis son arrivée à Paris, Le Plouc avait oublié ces servitudes. En France, les ministres savent lâcher à la meute journalistique un ou deux os qui vont vous faire un bouillon médiatique, rarement consistant mais toujours parfumé. Et leurs collègues genevois les imitent à la perfection. Franchie la Versoix, les politiciens helvétiques ne vous lancent rien pour satisfaire l’appétit des lecteurs. Sinon une langue en bois brut, même pas joliment chantournée. Pas de quoi en faire un plat.

Donc, lorsque l’ambassade de Suisse a téléphoné au Plouc pour lui annoncer l’arrivée à Paris  du conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, il en est tombé de son bottacul : « Schneider qui ? Ammann quoi ? » Consternation au bout du fil.
 

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Pour les non-Suisses: voici un bottacul. Siège amovible et instable pour traire les vaches. Toute allusion à la vie politique serait malvenue.

Vite, un mensonge : « Monsieur Schneider euh Houlmann ? Non Ammann ! Oui voilà, Schneider-Ammann, mais voyons je ne connais que lui bien sûr ! C’est le … le conseiller fédéral chargé du Département de… euh, oui oui, c’est ça l'économie. »

Voilà qui commence bien. Le Plouc avait tout simplement oublié l’existence de ce conseiller fédéral. Quelle honte ! Quel mauvais Suisse ! Rattrapons notre retard grâce à Internet. Bof, on ne peut pas dire que le conseiller Schneider-Ammann déchire la Toile…

Le pire restait à venir. L’ambassade de Suisse annonce qu’après avoir rencontré la ministre française Christine Lagarde, ledit conseiller fédéral recevra la presse, dans l’annexe du ministère des Finances, sis 80 rue de Lille au cœur de l’ultrachic VIIème arrondissement qui a pour maire Rachida Dati.
Les journalistes suisses de Paris sont donc massés dans ce boudoir très Marie-Antoinette qui a dû en voir de belles. Et sous toutes les coutures. La porte s’ouvre. Christine Lagarde surgit en majesté avec son casque de cheveux immaculés et cuirassée par son tailleur argent (une ministre des Finances ne pouvait faire moins).

Suisse et France, pas le même tailleur

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«Mais où sont les éléments de langage?» La ministre s’adresse sotto voce à l’un de ses collaborateurs. Qui, le regard tendu à la recherche de ces «éléments de langage» égarés, prend un air un peu inquiet. Moins inquiet tout de même qu’un quinquagénaire lunetté à l’allure grise répondant ton sur ton à son costume et aux nuages qui plombent Paris. A l’évidence, il se demande ce que, Diable, il peut bien faire en cet antre qui sent la poussière aristocrate. Et même le soufre.

 Ce quinquagénaire marchant dans l’ombre de la ministre française de l’Economie et des Finances n’est autre que son confrère suisse, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann qui paraît bien pâle devant le bronzage éblouissant de la ministre française. Elle fait songer à la Déesse Athéna, sortie tout armée du crâne de Zeus. Lui, ressemble à un conseiller paroissial de la Reformierte Kirchgemeinde de Sumiswald. Le temps de débiter tout le bien qu’elle pense de ce cher conseiller fédéral et d’annoncer qu’elle viendra en Suisse, la ministre tourne ses talons aiguilles en laissant un sillage de Chanel numéro 5.

Nous voilà donc entre Suisses. Retour à grosses semelles vers le journalisme fédéral. Laborieusement, le conseiller Schneider-Ammann nous dit qu’il n’a, au fond, rien à nous dire. Les « éléments de langage » égarés par Christine Lagarde auraient pu lui servir. Hélas, il n’y a pas plus d’ "éléments" que de "langage" dans ce boudoir qui n'a jamais autant mérité son nom. 
La sueur commence à perler au front des journalistes. Et chacun de presser de questions ce malheureux Johann Schneider-Ammann. Comme une huitre, le conseiller fédéral se ferme. Il y a un semblant d’ouverture vers le G20. On s’y engouffre. Le Plouc a la curieuse idée de poser cette question stupide :

- La France serait-elle pour la Suisse une sorte de cheval de Troie pour entrer dans le G20 ?

Le conseiller fédéral lance un regard affolé vers Le Plouc et se tourne vers ses conseillers :

- Un quoi ? Mais ça veut dire quoi ça ?

On essaie en allemand. Sans plus de succès. Ses conseillers marmonnent. Il comprend encore moins. Une vague lueur s’allume. Et répond sur un ton réprobateur:

-  Non, non nous n’agirons jamais comme ça avec la France.

Soulagé, le conseiller fédéral a terminé sa corvée et s’esquive, laissant les journalistes à leur perplexité.

Si le cheval de Troie a bien servi aux Grecs pour emporter la place, il n’a été d’aucune utilité au Plouc dans sa chasse à courre aux « éléments de langage ».

Jean-Noël Cuénod

"Quinquennat d'un Plouc chez les Bobos", Editions Slatkine, pages 205 à 207.

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28/08/2018

La salutaire vacance de Monsieur Hulot

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Devinette macronienne : qu’est-ce qui ressemble le plus à un vieux monde ? Réponse : un nouveau monde. A preuve, la démission de Nicolas Hulot. Comme d’habitude, le président en exercice perd la main après un an de pouvoir. Comme d’habitude, l’écologie gouvernementale en France n’a d’autre utilité que celle d’un dieffenbachia, cette plante d’ornement au feuillage vert pâle.

Un truc joli, l’écologie, mais dont les gouvernants français – et eux tout particulièrement –  se lassent vite comme ces posters représentant de superbes paysages. Au bout d’un moment, on ne peut plus les voir en peinture, les posters. Alors, on les balance à la poubelle. Comme le disait l’alors président Sarkozy, encore essoufflé par ses efforts déployés lors du Grenelle de l’environnement, « l’écologie, ça commence à bien faire ».

Aucun président français n’a mené une politique cohérente dans ce domaine qui, à l’évidence, surplombe tous les autres. Le président Chirac avait fait un très beau discours à ce propos : « La maison brûle et nous regardons ailleurs ». Après cet énergique coup de menton, Jacques Chirac a jugé qu’il en avait fait assez pour la cause environnementale et s’est empressé de regarder à nouveau ailleurs.

Hulot sous le charme du pipeautier virtuose

Quant à Emmanuel Macron, la sauvegarde de la planète lui est tellement indifférente qu’elle est devenue l’Arlésienne de sa campagne présidentielle. Conscient de cette lacune qui pouvait faire mauvaise effet sur le plan médiatique, le nouveau président a réussi à engager dans son équipe, le seul écologiste à être populaire grâce à la télécratie, Nicolas Hulot. La plante d’ornement était posée bien en évidence sur le devant de la scène.

 Après ses déboires sur le plan politicien avec Les Verts, Hulot en avait sagement conclu que son action serait plus efficace en promouvant l’écologie dans l’espace médiatique plutôt que de s’embourber dans les marais électoralistes. Emmanuel Macron a donc dû user de tout son charme de virtuose du pipeau pour le convaincre d’entrer au sein de son gouvernement. Avec à la clé un de ces titres ronflants qui impressionnent le gogo hexagonal :  Ministre d’Etat – roulez tambour !  – Ministre à la transition écologique – sonnez clairons ! – et solidaire – fermez le ban ! Histoire de montrer combien le président Macron juge importante cette transition écologique.

Mais le dieffenbachia de l’espèce hulotia ne manque pas d’épines et une belle ligne sur la carte de visite ne suffit pas. Emmanuel Macron l’a su d’emblée en accordant à son Ministre d’Etat une attention soutenue. Tout en lui imposant deux secrétaires d’Etat garde-fous, – Sébastien Lecornu, qui vient de la droite LR, et Brune Poirson, jeune pousse très En Marche –, qui doivent tout au président, rien à leur ministre même d’Etat et dont l’ambition lupine n’est un secret pour personne.

Ce fut ensuite les arbitrages gouvernementaux souvent perdus par Nicolas Hulot, dont celui concernant le glyphosate. Devant l’impératif des intérêts financiers à court terme, la sauvegarde de la santé des travailleurs agricoles et des consommateurs n’a pas pesé bien lourd. Et l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, abandon voulu par Hulot, n’a pas suffi à faire oublier cette cuisante défaite. On n’éteint pas la « maison qui brûle » avec des pompiers cheminant à « petits pas écologistes ».

Par conséquent, la présence, hier, de Thierry Coste, lobbyiste en chef de la chasse et des armes, à la conférence entre Macron et les chasseurs n’a été que la goutte de vinaigre qui a fait déborder le vase du dieffenbachia hulotia. En fait, dès son entrée au gouvernement, la question à poser n’était pas « Hulot va-t-il démissionner ? » mais « quand Hulot claquera-t-il la porte ? »

Hulot plus fort que Macron au petit jeu de la com’

Nicolas Hulot aurait pu peser plus lourd politiquement s’il avait pu s’appuyer sur un groupe parlementaire. Il aurait eu l’occasion de le créer mais n’a pas tenté l’expérience, faute d’avoir cette fibre politicienne sans laquelle il est impossible de faire de vieux os dans ce panier de crabes. Dès lors, isolé, asphyxié sous les caresses d’Emmanuel Macron, Nicolas Hulot ne disposait pour se défendre que de son fusil à un coup : la démission. Aujourd’hui, l’ex-ministre d’Etat affirme qu’il a pris sa décision comme ça, au débotté, lors d’une émission en direct sur France-Inter.

En fait, la menace de la démission est d’un usage délicat. En partant trop tôt, vous passez pour un irresponsable ; en partant trop tard, vous perdez votre aura. Hulot est donc parti pile au bon moment. Il peut présenter un bilan honorable tout en prenant les gants de celui qui ne transige pas avec l’essentiel. Tout le monde attendait sa démission mais l’apparente spontanéité de son annonce a pris tout le monde par surprise. Au petit jeu de la communication, Emmanuel Macron aurait-il trouvé son maître ?

En tout cas, cette démission intervient au pire moment pour le président. Affaibli par les affaires Benalla et Kohler, les mauvais chiffres de la croissance, les annonces d’austérité du premier ministre Edouard Philippe, Macron semble avoir perdu la main et subir cette fatalité qui accable nombre de présidents français après un an de pouvoir.

Les bienfaits de la démission

Mais l’essentiel n’est pas là. Cette démission a l’immense mérite de démontrer de façon éclatante l’incapacité foncière de la caste politicienne française, Verts y compris, à envisager sérieusement l’écologie. L’économie, la sécurité sociale, les institutions démocratiques telles que nous les connaissons maintenant ne survivrons pas à la série de cataclysmes qu’annoncent le réchauffement climatique et la destruction croissante de l’environnement. Chacun le sait et le clame. Mais la caste politicienne n’a pas la carrure suffisante pour imposer les conséquences de ce constat sur les puissants groupes de pression du capitalisme financier qui tient dans ses mains l’industrie agro-alimentaire et chimique.

Toutefois, les politiciens ne sont pas les seuls responsables de cette lamentable impotence. Le peuple y a sa part. Elle n’est pas mince. Contrairement aux citoyens des pays de culture protestante, les Français, pour la plupart, n’ont que peu de goût pour l’écologie, comme leur culte de la bagnole le démontre. La sauvegarde de l’environnement ne surgit en tête de leurs préoccupations que lors de catastrophes majeures, telles celles de Tchernobyl et Fukushima. Mais après quelques semaines, l’intérêt se dégonfle. Le quotidien à court terme reprend vite le dessus. Dès lors, le sujet fait bailler les électeurs et les politiciens ne voient aucun intérêt électoral à prendre le risque de déplaire aux financiers de la pollution, pourvoyeurs de fonds et d’emplois.

Tant que cette mentalité générale règnera en France et ailleurs, nous continuerons à foncer contre le mur en montant les décibels de l’autoradio.

Jean-Noël Cuénod

 

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30/07/2018

Pour ne pas en finir avec l’affaire Benalla

Benalla,Macron,Elysée

 La stratégie d’Emmanuel Macron pour conquérir l’Elysée est en train de se retourner contre lui. L’affaire de son chargé de mission en est une illustration. Voilà pourquoi cet épisode risque d’être plus dommageable que ne le laisseraient supposer les faits eux-mêmes.

«Une tempête dans un verre d’eau». Jeudi, le président français Emmanuel Macron a qualifié ainsi l’affaire Benalla. Les faits sont certes graves : un proche du président affublé d’un brassard et d’un casque de policier moleste sans droit deux manifestants du 1er-Mai à Paris. Et les oppositions parlementaires à la majorité macronienne ont trouvé dans ce calamiteux épisode le moyen d’interrompre une série de succès alignée par le président. D’autant plus que le gouvernement et les collaborateurs directs de Macron ont multiplié les explications oiseuses démenties aussitôt et les faux-fuyants.

Néanmoins, ni les faits, ni leur utilisation politique, ni les maladresses ne peuvent expliquer qu’ «une tempête dans un verre d’eau» se soit transformée en tsunami estival. Sans doute, faut-il voir dans ce phénomène la contradiction de plus en plus criante entre la stratégie utilisée par le président français pour conquérir le pouvoir et celle qu’il doit concevoir pour l’exercer.

En lançant sa campagne, le candidat a rejeté d’emblée la structure pyramidale des partis traditionnels : trop lourds, trop verticaux, trop décrédibilisés aux yeux de l’opinion. Il a donc privilégié la structure horizontale en forme de toile d’araignée, Emmanuel Macron en occupant le centre avec un nombre très restreint d’affidés, parmi lesquels Alexandre Benalla qui a réussi à y figurer grâce à son inlassable dévouement dans l’exécution des corvées. Elle se révèle bien pratique, la toile. Au moindre événement, ses réseaux avertissent aussitôt l’Araignée centrale.

Mais une fois parvenu au pouvoir, le nouveau président doit faire face à un type d’architecture éprouvée par les siècles : la Pyramide républicaine. Il en occupe le sommet, certes mais ne saurait impunément en ignorer les étages : parlement, administration, corps intermédiaires (syndicats, organisations patronales). Faire coïncider l’horizontalité de l’Araignée avec la verticalité de la Pyramide est tout sauf aisé.

Benalla coincé entre l’Araignée et la Pyramide

Benalla,Macron,Elysée

D’autant plus, qu’à l’Elysée, Emmanuel Macron a conservé sa position d’Araignée entourée d’une poignée de proches. En octobre 2017 déjà, un compagnon de route du chef de l’Etat soupirait auprès de deux journalistes du Monde : «Sa garde de petits marquis l’isole et verrouille tout». Dès lors, Macron s’est ingénié à démanteler la séculaire Pyramide, en privant de recettes fiscales les collectivités locales, en affaiblissant le parlement avec son projet de réforme constitutionnelle (projet qui a du plomb dans l’aile depuis l’affaire Benalla) et en contournant les corps intermédiaires, même ceux qui lui sont a priori favorables.

Ainsi, le secrétaire général de l’importante centrale syndicale CFDT Laurent Berger – qui était prêt à moudre son grain avec le président –  sonne l’alerte dans les médias: «Le président de la République a conscience qu’il représente une forme de centralité (…). Il considère que lui peut tout et que les corps intermédiaires sont des suppléments d’âme qui ne sont pas forcément nécessaires.» En un an, le président s’est donc mis à dos les collectivités locales, les sénateurs, les syndicats. Ce qui fait beaucoup de monde.

C’est dans ce contexte qu’intervient l’autogoal Benalla. Les Français apprennent qu’un garçon de 26 ans – gendarme réserviste, nanti d’un master de droit (1) et d’une expérience de trois ans dans le service d’ordre du Parti socialiste – donne des ordres à de hauts gradés de la police, participe à l’élaboration de la sécurité présidentielle, est habilité secret-défense, se montre omniprésent auprès du président, proche des proches de l’Araignée centrale, et se substitue à la police pour frapper un manifestant. Il offre ainsi à la Pyramide républicaine l’occasion rêvée pour rappeler à l’ordre le président arachnéen.

Emmanuel Macron éprouve en même temps les limites de sa toile. Jadis, bien installé au sommet de la Pyramide républicaine, François Mitterrand avait pu, pour se tirer d’embarras, sacrifier son ministre Charles Hernu dans l’affaire du Rainbow Warrior[2]. Aujourd’hui, le président ne peut plus compter sur des fusibles et doit assumer seul sa responsabilité.

Pour continuer à présider, Macron devra donc tisser sa toile mais au sein de la Pyramide.

Jean-Noël Cuénod

Cet article est paru le 29 juillet 2018 dans l’hebdomadaire Le Matin Dimanche sauf les dessins qui illustrent ce blogue, dessins dus au talent de l’artiste Bernard Thomas-Roudeix. A consulter son site http://www.thomas-roudeix.com/

(2) Selon le quotidien "La Montagne" Alexandre Benalla a fréquenté en 2013 et 2014 l'Université de Clermont-Ferrand en droit où il a décroché un master 1 en sécurité publique mais n'a pas validé son master 2.

 

[2]Les services français avaient fait couler le 10 juillet 1985 ce navire de Greenpeace provoquant la mort du photographe Fernando Pereira

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24/07/2018

Benalla-Macron ou le syndrome de la maquilleuse

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Et maintenant, qui va déguster ? (Alexandre Benalla, c’est le barbu avec oreillette).

Si vous approchez d’une vedette média-lancée, vous avez certainement rencontré dans son entourage des personnages touchés par le syndrome de la maquilleuse. L’affaire Alexandre Benalla démontre qu’il n’y pas que les petites mains cosmétiques à en être affectées. Les gros bras présidentiels peuvent aussi subir ce mal des altitudes.

Peu d’êtres sont aussi proches d’une star que sa maquilleuse (ou son maquilleur, plus rare). Elle connaît de son visage le moindre point noir. Pas une parcelle de peau n’échappe à son regard. Impossible de lui cacher ces minuscules défauts physiques qui sont la hantise de la Diva (ou du Divo car les célébrités masculines n’échappent pas à ce phénomène). Il n’y a point de grands hommes pour son valet de chambre, disait-on jadis. Il n’y a pas de beauté parfaite pour sa maquilleuse, ajouterait-on aujourd’hui.

On ne cache pas ses secrets intimes à celle qui connaît le moindre de vos comédons et possède le pouvoir de les occulter. Si la maquilleuse n’ignore rien du corps de la star, elle sait tout, ou presque, de son âme, de ses amours, de ses chagrins, de ses angoisses, de ses espoirs. Elle devient sa confidente. Voilà l’artisane de la houppette nantie d’un statut privilégié qu’elle entend bien faire sentir à celles et ceux qui ont la suspecte intention de prendre langue avec la vedette.

Durant sa longue carrière journalistique, il est arrivé au Plouc d’affronter cette redoutable garde du corps starifié. Certaines sont des anges dans un nuage de poudre de riz. Mais il arrive parfois que la maquilleuse soit plus imbue d’elle-même que la star, voire encore plus capricieuse. D’ailleurs, la star, c’est un peu elle. C’est même beaucoup elle. Allez, c’est elle, carrément !

Alors, Alexandre Benalla relève-t-il du même processus ? Tout porte à le croire. Comment ce juvénile militant de La République en marche, un « helper » parmi d’autres au début de l’aventure macronienne, a-t-il pu se hisser à une place ? Les enquêtes l’expliqueront sans doute un jour ou l’autre.

 Dans son cas, deux choses frappent d’emblée : son jeune âge, 26 ans, et sa proximité avec le président Macron. Alors qu’il n’a pas eu le temps d’amasser des expériences dans un domaine si délicat et si complexe, c’est lui qui a organisé le groupe chargé de sécuriser la sphère privée du président et de la première dame. Son titre anodin « adjoint au chef de cabinet » ne traduit pas l’étendue de ses pouvoirs en matière de sécurité. Il côtoyait régulièrement le couple présidentiel, autant lors d’événements publics que familiaux. Il était le Cerbère numéro 1 d’Emmanuel et Brigitte Macron.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que Benalla fût atteint par le syndrome de la maquilleuse. D’autant plus que l’aura de la présidence est en France particulièrement éblouissante et éclabousse les proches de son nimbe. Comment, à 26 ans, garder la tête froide dans ces conditions ? Les dérives du garde du corps étaient inscrites dès son engagement. Ceux qui ont permis et facilité son ascension – et qui n’hésiteront pas à en faire un pestiféré – portent donc la plus lourde part de responsabilité.

Pour éviter le syndrome de la maquilleuse, il n’existe aucun vaccin. Seulement du bon sens. Mais dans la geste macronienne, le bon sens, ça fait vieux monde.

Jean-Noël Cuénod

VIDEO : AUDITION INTEGRALE DU PREFET DE POLICE MICHEL DELPUECH

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21/07/2018

Benalla : la République des serments d’ivrogne NOUVELLE VERSION

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A chaque fois, c’est pareil. Le Président Nouveau promet de faire émerger une ère nouvelle; plus de cabinets occultes, plus de mensonges d’Etat mais des tas de mesures transparentes. Hélas, il en va du Président Nouveau, comme du beaujolais de même tonneau : un goût de frelaté réapparaît aussitôt à la surface. La Ve République est celle des serments d’ivrogne. 

NOUVELLE VERSION: en vidéo ci-dessous, l'audition intégrale de Collomb

L’affaire Benalla le démontre, une fois de plus. Voilà Emmanuel Macron, son ministre de l’Intérieur et son gouvernement pris dans cette spirale du mensonge :

– cacher, pour tenter de la soustraire au regard de la justice, l’invraisemblable agression d’un manifestant du 1erMai par ce collaborateur du président qui s’est affublé d’un brassard, d’une radio et d’un casque de police  ;

– n’infliger à Benalla qu’une petite tape sur les doigts (quinze jours de mise à pied sans salaire) puis présenter, lorsque le scandale a éclaté, cette sanction caressante en punition jupitérienne ;

 – affirmer à l’instar du ministre de l’Intérieur, n’avoir appris les faits que par la presse alors que l’on est au courant de la chose dès son début ;

– prétendre qu’Alexandre Benalla n’était qu’un vague collaborateur de l’Elysée alors qu’il est de toute évidence un proche du président.

Bref, chaque explication du gouvernement est contredite par les faits, dès le lendemain. Cela ne vous rappelle rien ? Le Pénélopegate de François Fillon, par exemple ? Si les faits n’ont rien à voir, la spirale du mensonge est la même. A croire que dès que vous évoluez dans les sphères du pouvoir, un gaz étrange vous rend sourd et aveugle, vous fait répéter les mêmes fautes. On évoque toujours le sentiment d’impunité pour expliquer ce phénomène. Certes, mais chaque Président Nouveau en connaît les pièges avant d’endosser la fonction. Dans sa peau de candidat, il n’avait pas de mots assez durs pour en fustiger les dérives. C’est même devenu un classique dans la rhétorique politicienne des prétendants à la fonction suprême. Alors, pourquoi retomber indéfiniment dans ce travers ?

Benalla, emblème du double exécutif

L’explication la plus courante porte sur les institutions de la Ve République et la démocratie de faible intensité qu’elles ont instaurée. Avec pour corollaire, un président qui détient tellement de leviers de commandes qu’il en éprouve une irrépressible ivresse. Serment d’ivrogne, vous dis-je ! Cette situation est rendue encore plus malsaine par la sorte de double exécutif dont s'entoure le président. L’un, de nature publique et ouverte, le gouvernement, et l’autre, de nature privée et secrète, la cohorte semi-anonyme des conseillers présidentiels. Chaque grand poste ministériel est doublé par un ou plusieurs conseillers qui ne répondent que devant «leur» président.

Le caractère pathologique de ce double exécutif est apparu au grand jour avec Alexandre Benalla, conseiller présidentiel pour la sécurité. Sans être porteur du monopole de la violence légitime qui appartient à l’Etat, ce quidam – rendu sacré par sa proximité avec le président – se met à exercer sa police personnelle sur la voie publique et va jusqu’à se faire remettre des images de vidéosurveillance appartenant à la Préfecture de police. Apparemment, il s’est trouvé des hauts responsables de la police pour trouver ça normal! Ce qui dit assez l’étendue du pouvoir officieux dont dispose un conseiller présidentiel, plus proche du président que la plupart des ministres. Macron n’a rien inventé. De Gaulle avait en Foccart son vrai ministre des ex-colonies. Ce double exécutif fait partie des tares de la Ve République, dès sa naissance.

Mais les institutions ne suffisent pas à expliquer le vertige présidentiel. La faute en revient aussi à une partie des Français qui ont l’adulation aussi prompte que le rejet de l’objet adulé. En assistant aux meetings du candidat Macron, Le Plouc était frappé par l’enthousiasme hystérique qui l’enveloppait dans un grand manteau de dévotion. Il y avait dans cette frénésie amoureuse quelque chose de profondément obscène : un peuple qui s’abandonne au culte du chef. Comment de pas exploser ses plombs lorsqu’on reçoit un tel courant d’adulation ?

Et puis, «le canot de l’amour s’est brisé contre la vie courante» comme l’écrivait Vladimir Maïakovski dans sa dernière lettre avant de se donner la mort. A la dévotion succède alors la détestation, aussi folle l’une que l’autre. Il semble aujourd’hui que «le canot de l’amour» qui embarque Emmanuel Macron est en train de filer vers son opposé. Le yoyo dévotion-détestation n’est pas pour rien dans ce pessimisme propre aux Français que les sondages comparatifs avec les citoyens d’autres pays ont mis en exergue.

Toutefois, ce phénomène n’est pas partagé par tous les Français. On oublie trop souvent de rappeler qu’Emmanuel Macron n’a été élu que par défaut, face à une candidate d’une profonde médiocrité. L’actuel président n’a reçu que 43,6% des suffrages des électeurs inscrits. Quelque 34% du corps électoral, soit s’est abstenu, soit a voté blanc ou nul, malgré le risque Le Pen. Cela démontre qu’une bonne partie des Français attendent autre chose de la démocratie que l’émergence d’un roi en instance de guillotine. C’est le moment de leur proposer un autre type de gouvernance. Mais qui le fera ? Il ne faut pas compter sur Macron qui renforce encore le caractère monarchique de la présidence, ni sur les formations politiques qui restent engluées dans leurs calculs électoraux et n’ont de vision que celle de la taupe.

Le seul espoir se cache encore dans les replis du peuple. C’est de lui seul qu’il peut surgir.

Jean-Noël Cuénod

LA VIDEO INTEGRALE DE L'AUDITION DE GERARD COLLOMB AUJOURD'HUI

 

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28/06/2018

Macron s’encouble sur le tapis de la migration

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S’encoubler… Voilà un verbe tiré de l’arpitan[1]qu’Emmanuel Macron ferait bien d’intégrer dans sa nov’langue. Il signifie: se prendre les pieds dans quelque chose qui se trouve par terre. Alors que le président français se rend aujourd’hui à Bruxelles pour le sommet européen sur la migration, il s’est donc encoublé dans sa stratégie du «en même temps». 

Ni à gauche ni à droite, les deux en même temps… Macron est parvenu à l’Elysée grâce à cette démarche chaloupée et oxymorique. Il a donc voulu la reprendre pour tenter de gérer l’ingérable question des migrants. Ingérable, dans la mesure où la réalité est estompée par les fumées âcre et épaisse des fantasmes de tous ordres, voire de tous désordres.

A gauche : j’incrimine l’extrême droite au pouvoir en Italie en traitant le nouveau gouvernement transalpin d’ «irresponsable» et de «cynique» après son refus d’accueillir les réfugiés embarqués dans le bateau Aquarius. A droite : je jette l’opprobre sur l’ONG allemande Lifelineen l’accusant «de faire le jeu des passeurs» et en concluant ainsi ma diatribe : «C’est d’un cynisme absolu!»

Permettez cet aparté: Macron utilise le même qualificatif insultant – «cynique»! – pour fustiger le gouvernement italien et l’ONG allemande. Le président français maîtrise trop son verbe pour que cet emploi soit dû au hasard ou à la pauvreté lexicale. Emmanuel Macron n’est pas Nicolas Sarkozy. Il s’agit donc bien de renvoyer dos-à-dos l’extrême droite italienne qui rejette les réfugiés et l’organisation humanitaire qui vient à leur secours. L’objectif : se placer au centre, comme figure morale (salut la gauche) et rationnelle (bonjour la droite). Cela dit, on peut se demander si cette démarche n’est pas, elle aussi, cynique !

Mais en faisant l’habile, le président jupitérien s’est encoublé dans ses foudres. Le démagogiste Matteo Salvini, ministre ligard de l’Intérieur, n’a eu aucune peine pour lui répliquer que l’Italie avait accueilli bien plus de migrants que la France. Paris est d’autant plus mal placé pour faire la leçon que l’extrême droite transalpine a été portée au pouvoir, en grande partie à cause du manque de solidarité des pays européens (exceptée l’Allemagne) dans la prise en charge des migrants échoués sur les rives italiennes.

De l’autre côté, la réplique de l’ONG aux accusations d’Emmanuel Macron est tout aussi cinglante : «Aurions-nous dû laisser se noyer les migrants?» A cynique, cynique et demi.

Emmanuel Macron veut défendre le droit d’asile tout en verrouillant énergiquement ses frontières. Un choix aussi ambigu n’aurait été soutenable que s’il était accompagné d’explications détaillées et sereines. Le président aurait alors pu se hisser à la position de patron de l’Europe qu’il convoite depuis l’effacement d’Angela Merkel. Au lieu de cela, par ses fulminations intempestives et ses coups de menton à contretemps, il s’est mis à dos à la fois la partie humaniste des peuples européens et les tenants de la fermeture des frontières nationales. Un beau chenit comme l’on dit aussi en arpitan !

Jean-Noël Cuénod

[1]Langue originelle de type francoprovençal, propre à la Suisse romande, à la Savoie et au Val d’Aoste

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13/06/2018

La leçon de Kim Jong-un à Emmanuel Macron

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Qui aurait dit qu’un jour le dictateur le plus méprisé de la planète – pourtant, la concurrence est vive – serait considéré par le président de la première puissance mondiale comme un interlocuteur à caresser dans le sens de la brosse chevelue ? Comme un chef d’Etat si important que le dit président doit se déplacer à ses portes pour parler avec lui, d’homme à homme ?

A Singapour, Kim Jong-un apparaît comme le grand vainqueur du bras de fer que le tyran nord-coréen avait initié contre Donald Trump dès l’élection de ce dernier. Promenade en duo, secouage de raquettes présidentielles, pose en commun devant la postérité, c’est tout juste si Trump et Kim ne se sont pas précipités dans un french kiss fougueux, tels jadis les camarades Brejnev-Honecker. Kim Jong-un a donc réalisé l’inaccessible rêve de son grand-père et de son père : que la bolcho-dynastie soit reconnue comme partenaire à part entière par Washington.

Et pour obtenir ce résultat, la Brosse Infernale n’a pas eu besoin de signer un acte de contrition. La déclaration d’intention paraphée par Trump et Kim n’engage à rien et relève, même écrite, de la parole verbale. La voici :

  • Les Etats-Unis et la République populaire démocratique de Corée s’engagent à établir de nouvelles relations E.-U. – RPDC, conformément à la volonté de paix et de prospérité des peuples des deux pays.
  • Les Etats-Unis et la RPDC associeront leurs efforts pour bâtir un régime de paix durable et stable dans la péninsule coréenne.
  • Réaffirmant la déclaration de Panmunjom du 27 avril 2018, la RPDC s’engage à travailler à une complète dénucléarisation de la péninsule coréenne.
  • Les Etats-Unis et la RPDC s’engagent à restituer les restes des prisonniers de guerre et des portés disparus au combat, avec un rapatriement immédiat de ceux déjà identifiés.

Aucun calendrier, aucune contrainte. Trump adopte vis-à-vis du nucléaire Coréen l’attitude inverse que celle qu’il a opposée à l’endroit du nucléaire iranien. Et voilà le pire des régimes, celui des Kim, blanchi gratuitement par la Maison de même couleur.

Quel contraste avec le sort réservé par Donald aux chefs d’Etat du G7 : Emmanuel Macron, Justin Trudeau, Angela Merkel traités comme des valets de ranch, tout juste bons à recevoir des volées de coups de pieds aux fesses entre deux bordées d’injures !

 A cet égard, le président français ferait bien de prendre leçon sur le sanguinaire hérisson replet qui règne sur Pyongyang. Lorsque Trump a poussé sa trogne sur le devant de la scène internationale, Emmanuel Macron a cru bon lui réserver un accueil triomphal. Puis, en avril dernier, juste avant que les Etats-Unis se retirent de l’accord nucléaire avec l’Iran, Jupiter avait désamorcé sa foudre pour se faire tout miel et oindre de flatteries, de protestations d’amitiés et autres onguents onctueux l’ours à la tignasse jaune.

Dans l’esprit de Macron – si tant est que l’on puisse s’y glisser – ces jolies manières devaient inciter Trump à ne pas oublier qu’il avait ses fidèles alliés en Europe et qu’il serait du meilleur goût de les ménager ; qu’il se retire progressivement de l’accord iranien mais sans que cela nuise à l’Europe.

 Ces sucreries diplomatiques ont donc fait sur le président américain l’effet inverse. Il les a considérées comme autant de marques de faiblesse, provoquant chez lui une réaction de mépris vis-à-vis de ce frenchie aux manières chantournées de petit marquis parfumé. Rien de tel que les rudes bourrades entre vrais mecs dans les vapeurs du fumier.

Lorsqu’un porteur de bottes texanes rencontre un chausseur d’escarpins, on sait vite lequel des deux va boiter.

Kim Jong-un a pris le parti opposé. Provocation sur provocation. Et que je te menace d’envoyer des missiles nucléaires sur l’ile américaine de Guam. Et que je te traite Trump de « gâteux mentalement dérangé » (à Pyongyang, on ne craint pas le pléonasme), de « vieux fou », de « gangster », de « fripouille ». Tout heureux de trouver enfin un gus à sa mesure, Trump s’est mis en duo avec la Brosse Infernale : « Rocket man », « petit gros affameur de son peuple », « attend voir que je te balance ma big bombe pour t’éclater ». La température ayant grimpé juste là où il fallait, les duettistes ont pu changer d’octave : « Maintenant qu’on s’est bien engueulés, causons ».

Trump et Kim ne connaissent qu’une chose, le rapport de force dans toute sa brutalité. Ils sont donc faits pour s’entendre. La Brosse Infernale a bien jaugé son adversaire-partenaire. Il n’aime pas les petits Mickey tout faibles, Donald. Il apprécie qu’on lui résiste, ça le met en valeur, bien plus que de faire des ronds de jambes devant les costumes Smuggler ou, pis, les tailleurs Chanel. Et même, ça le rassure ; il se trouve en terrain plus adapté à sa démesure. Après tout, le monde impitoyable des dealers immobiliers est-il si différent de celui des propriétaires de la Corée du Nord, mis à part les exécutions de ministre au tir de missile ?

Emmanuel Macron est un tueur aux yeux bleus, mais à l’échelle de la politique française seulement. Pour s’imposer dans les rapports de force mondiaux, la ruse et les coups de billard à trois bandes ne suffisent pas. Il faut encore faire l’apprentissage de la brutalité. Monsieur Macron, il faudra chausser vos bottes texanes. Point besoin de les cirer.

Jean-Noël Cuénod

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29/05/2018

Le voile islamique à toute vapeur

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Est-il possible de débattre sur le port du voile islamique sans se déchirer ? Non sans doute, à ouïr la polémique en cascade née de l’intervention publique, tout voile dehors, de Maryam Pougetoux, présidente de l’UNEF (Union nationale des Etudiants de France) à l’Université de Paris-Sorbonne.

« Atteinte intolérable à la laïcité ! » accusent les adversaires de la syndicaliste étudiante. « Scandaleuse réaction de nature islamophobe ! » contre-attaquent ses défenseurs. Dans les deux camps, l’intelligence a fait désertion, semble-t-il. Intelligence, c’est-à-dire capacité à relier les choses entre elles.  

Révélateur de cet état d’abrutissement médiatique dans lequel nous sommes englués, tout le monde a oublié les propos que tenaient la dirigeante de l’UNEF pour ne garder en mémoire que ce bout de tissu dont elle s’est affublée. A la façon du taureau obnubilé par le chiffon rouge que le torero agite devant son mufle, nous fonçons tête baissée.

Alors, tentons de faire le tri, sans se bercer d’illusion : la flûte de la raison sera submergée par les grosses caisses des indignations réciproques. Prenons cette modeste démarche comme un exercice d’hygiène mentale par temps pollués.  

Tout d’abord, il convient, une fois de plus, de rappeler les trois piliers fondamentaux de la laïcité, au lieu de lui faire dire n’importe quoi, à savoir séparation de l’Etat des institutions confessionnelles, garantie de la liberté de conscience et neutralité de l’Etat à l’égard de toutes les confessions.

Par conséquent, lorsque Mme Pougetoux répond aux questions du journaliste de la chaîne télévisée M6 en étant voilée, la laïcité n’est pas violée. Elle représente un syndicat, organe non-étatique, et peut se présenter comme elle l’entend. La clameur publique aurait-elle retentit avec autant d’ardeur si elle avait arboré une croix huguenote, une médaille de la Vierge ou une étoile de David ?  

En revanche, à l’intérieur de son organisation, des militants seraient parfaitement en droit de lui reprocher son accoutrement, signe d’une appartenance confessionnelle qui n’est pas partagée par tous les adhérents, ceux-ci se trouvant ainsi propulsés dans un contexte religieux, étranger aux buts du syndicat.

Mais il ne s’agirait alors que d’une affaire interne au syndicat. Lorsque le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb reproche à Maryam Pougetoux de porter le voile, il sort de son rôle de représentant de l’Etat. Cela ne le regarderait que s’il était membre de l’UNEF ou que si Mme Pougetoux était fonctionnaire, ce qui n’est le cas ni de l’un (depuis au moins de nombreuses décennies !), ni de l’autre. Collomb ne fait qu’utiliser une de ses vieilles ficelles politicardes : allumer un feu pour que sa fumée occulte les vrais problèmes.

Cela dit, il ne faudrait pas que la dirigeante du syndicat nous prenne pour des truffes hallal. Ce n’est pas un simple foulard discrètement disposé sur ses cheveux qu’elle a choisi de mettre, mais une vêture qui couvre la tête et le corps comme une sorte d’uniforme. En France – et particulièrement dans le contexte qui est le sien depuis les attentats et la montée de l’islam radical – cette tenue n’est pas que religieuse, elle relève de l’emblème politique. Et c’est bien un message de cette nature que Maryam Pougetoux a voulu faire passer : « J’interviens sur le champ social français en tant que musulmane engagée et déterminée à promouvoir l’islam politique. » Peu importe les dénégations que pourraient émettre la dirigeante syndicale, c’est ce que chacun aura traduit du langage corporel qu’elle utilise. C’est une attitude qui doit aussi être appréhendée en fonction d’un autre contexte, celui de l’infiltration de militants salafistes à l’intérieur des syndicats[1].

Toutefois, Maryam Pougetoux est en droit de faire étalage de ses choix politiques, cela relève de la liberté d’expression la plus basique. Répétons-le, ce n’est qu’aux autres membres de l’UNEF de lui en faire éventuellement le reproche, en fonction des règles internes du syndicat. Nous sommes dans le même cas de figure que le port par un représentant syndical d’un maillot à l’effigie du Che ou d’une chemise frappée de la faucille et du marteau.

Le voile qui chiffonne Charlie-Hebdo

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Si la présidente de l’UNEF-Paris-Sorbonne est libre de s’entortiller dans son voile et d’affirmer son appartenance à l’islam politique, d’autres citoyens disposent de la même liberté pour lui reprocher son engagement ou s’en moquer. Charlie-Hebdo a usé de ce droit en mettant en « une » la caricature de Maryam Pougetoux. Aussitôt, l’hebdomadaire a essuyé une pluie d’accusations injustifiées.

Cette couverture relève-t-elle de l’« islamophobie » ? Ce mot est tellement farci d’ambiguïtés qu’il vaudrait mieux ne pas l’utiliser. Après tout, comme n’importe quelle opinion, chacun peut critiquer une confession, sans que ses fidèles se sentent automatiquement attaqués. Mais le mot « phobie » peut être pris dans le sens « haine pathologique » ce qui risque de le faire déborder du bassin des idées vers les pelouses pelées du racisme. Ce n’est plus seulement la religion qui est critiquée, cela relève de la légitime expression ; c’est aussi l’appartenance ethnique supposée de ses fidèles qui est visée, cela relève de l’illégitime discrimination.

Si on vilipende le pape en tant que religieux, nous restons dans le débat critique. Si on l’attaque en tant qu’Argentin, nous faisons acte de xénophobie.

Dans sa « une »,Charlie-Hebdo se moque de Maryam Pougetoux uniquement dans sa fonction de dirigeante de l’UNEF et en tant qu’elle fait la promotion d’une confession particulière. Dès lors, accuser l’hebdomadaire d’« islamophobie » n’est pas pertinent.

Dans cette polémique en cascade, il ressort que le ministre de l’intérieur n’a pas à se prononcer sur l’appartenance confessionnelle d’une citoyenne ou d’un citoyen, puisqu’il est le garant de la neutralité de l’Etat en la matière. Il ressort aussi que Charlie-Hebdo est parfaitement dans sa vocation de journal anticlérical en raillant le voile islamique d’une dirigeante syndicale.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Lire le blogue « Un Plouc chez les Bobos » du 30 novembre 2017 : « Comment les salafistes infiltrent les syndicats ».

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02/05/2018

Les Blacks-Blocs, ces houligans de la politique-spectacle

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La mayonnaise du mouvement social commençait à prendre en France. Et voilà qu’en ce 1ermai 2018, les Blacks-Blocs envoient une giclée de vinaigre pour la faire tourner. Les revendications des cheminots, étudiants, enseignants, aides-soignants sont noyées par les scènes de violence orchestrées par les cagoulés. Qui demeurent parmi les alliés les plus fidèles des pouvoirs. (photo JNC)

Les blacks-blocs sont à la politique ce que les hooligans sont au foot : des accros à la montée d’adrénaline. Il n’y a pas de black-bloquisme. Dans cette nébuleuse aux idées confuses, certains semblent se réclamer de l’anarchisme tout en arborant des portraits du Che, alors que le régime castriste n’a cessé de réprimer les anarcho-syndicalistes cubains, voire en brandissant des portraits de Marx, l’implacable ennemi de l’anarchiste Bakounine. Aucune stratégie pour élaborer une vision politique, seule compte la tactique à opérer contre les flics. En fait, les Black-Blocs ont bien capté l’air du temps : ne pas penser, ça fatigue la tête ; mais bouger, bouger, ça réveille les endorphines.

Les Black-Blocs, ce n’est pas un mouvement, c’est une plateforme pour organiser des émeutes sans lendemain et qui s’estompent comme la fumée âcre des poubelles en feu. Elle n’est pas née d’aujourd’hui, cette plateforme, puisqu’elle apparaît au cours des années 1980 en Allemagne, s’est répandue au fil des manifs contre les réunions du G8 et ses divers avatars, s’est renforcée grâce aux réseaux sociaux nés des technologies.

La première fois que Le Plouc a été confronté, en tant que reporter, aux Blacks-Blocs remonte à dimanche 1erjuin 2003. Une centaine de milliers d’altermondialistes étaient venus de toute l’Europe pour protester contre la tenue du G8 à Evian. Bien entendu, c’est à Genève que les manifs se sont déroulées, les policiers français ayant bloqué la frontière. Sous l’égide du Forum social lémanique, de nombreux groupes altermondialistes s’étaient réunis plusieurs semaines auparavant afin de débattre des moyens à mettre en œuvre pour résister à la globalisation du capitalisme financier – la taxe Tobin entre autres – et pour organiser de façon non-violente l’opposition au G8, courroie de transmission interétatique de ladite globalisation. Il fallait éviter de tomber dans la violence des émeutes qui avaient endeuillé Gênes, deux ans plus tôt. Débats parfois confus, comme c’est le cas dans un tel contexte, mais le plus souvent riches et créatifs.

Il a suffi d’une ou deux centaines de Black-blocs pour enrayer ce processus. En multipliant les provocations, les destructions de commerces, les bris de vitrines, les incendies ici et là, les polit-hooligans ont semé l’émeute au centre de Genève pendant trois jours. Oubliées les stratégies anticapitalistes et les tactiques non-violentes. On ne parlait plus que de ça: la mise à sac d’une ville. Aussitôt, l’extrême-droite s’est posée en défenderesse des petits artisans victimes des déprédations. Et les dirigeants du G8 et les grands groupes économiques ne pouvaient que se réjouir de voir sombrer dans l’indifférence les idées les plus gênantes pour eux[1]. L’extrême-droite et l’hypercapitalisme financier inscrivaient sur leurs tableaux de score les autobuts marqués en leur faveur par les cagoulés. Ce qui était vrai, il y a quinze ans, se confirme aujourd’hui. Hier comme maintenant, ces antiautoritaires autoproclamés ne cessent d’imposer leurs volontés à la masse des manifestants, aux journalistes et à tous ceux qui n’adhèrent pas à leur tactique. L’autorité, ils ne la conçoivent qu’à leur service. Comme n’importe quel politicard véreux.

Ils illustrent cette vérité vieille comme la politique : les extrémistes d’une cause en sont les plus vaillants fossoyeurs.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Autre point commun entre le cortège contre le G8 à Genève en juin 2003 et le 1ermai 2018 à Paris : dans les deux cas, les gouvernements ont été accusés d’avoir plus ou moins volontairement laissé les blacks-blocs agir, avant d’ordonner les assauts des forces de l’ordre. A cela, à Genève comme à Paris, la réponse a été la même : au moins, on a évité le pire contrairement à Gênes (un mort et 600 blessés).

 

 

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12/03/2018

Surtout ne pas enterrer le clan Le Pen!

Après le Congrès du futur ex-Front national, Marine Le Pen verrouille son pouvoir interne et veut s’allier avec les autres partis europhobes pour « détruire l’Union européenne ». Le terrain paraît bien préparé pour Marion Maréchal-Le Pen. 

Le FN ­– qui deviendra peut-être RN - Rassemblement national si une majorité d’adhérents confirme cette appellation — a fait front bas depuis l’élection présidentielle de 2017. Démoralisé après la lamentable prestation télévisée de sa candidate face à Emmanuel Macron, le Font national a perdu plus de la moitié de ses effectifs, selon les chiffres donnés par ses dirigeants, et le quart de ses conseillers municipaux. Elue à l’Assemblée nationale, Marine Le Pen s’y est signalée par l’indigence de ses rares interventions, démontrant que son manque de maîtrise des dossiers n’était pas qu’un accident d’un soir.

Marine flotte

De plus, la ligne politique de la présidente du FN manque de consistance. Privée du cadre souverainiste que lui avait confectionné Florian Philippot, Marine Le Pen flotte. Continue-t-elle à prôner l’intervention étatique sur le plan économique ou glisse-t-elle vers une sorte de libéralisme tempéré de souverainisme ? Sur les sujets de société, elle ne partage guère les positions de sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, proche de l’intégrisme catholique, contre le mariage gay et l’avortement. Mais à ce propos, Marine Le Pen semble ne pas avoir d’idées précises, ce qui est fâcheux pour un parti qui apprécie avant tout les positions tranchées

«Le poisson pourrit par la tête», à en croire ce dicton chinois. Néanmoins, le FN frétille encore, malgré Marine Le Pen. Et il ne faudrait surtout pas l’enterrer maintenant. Si à la surface de l’actualité, la conjoncture actuelle ne lui paraît pas favorable pour l’instant, le Front national ne profite pas moins d’un large courant de fond qui a propulsé la Lega Nord en Italie, le FPÖ en Autriche, le PiS en Pologne, la formation d’Orban en Hongrie, sans oublier Trump aux Etats-Unis comme l’a rappelé samedi à Lille Steve Bannon sous les acclamations de Marine Le Pen et de ses congressistes. Les ennuis présents du FN risquent fort de n’être que très passagers.

Tout d’abord, il s’est trouvé 10,6 millions de Français pour voter Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielles alors qu’elle avait démontré l’abyssale profondeur de son incompétence. Le FN peut donc compter sur une base électorale de 36%, même avec une candidate médiocre. Ce n’est pas rien. C’est même beaucoup.

Ensuite, en parti dynastique, le FN a assuré la relève avec la petite-fille du fondateur et nièce de la présidente, Marion Maréchal-Le Pen. A l’évidence, l’ancienne députée du Vaucluse a quitté la politique pour mieux y revenir comme le démontre sa stratégie minutieusement élaborée.

Marion Maréchal-Le Pen tisse sa toile

 Le 22 février dernier, Marion Maréchal-Le Pen a fait sensation en participant au grand congrès des conservateurs américains, le CPAC, et en lançant, façon Trump, son slogan «France d’abord». Depuis des années, sa tante Marine avait tenté en vain de participer au CPAC. Sa nièce a donc réussi là où la cheffe frontiste avait échoué. Il faut dire que cette dernière ne sait pas un mot d’anglais, contrairement à la benjamine du clan Le Pen.

Régulièrement, Marion Maréchal-Le Pen intervient dans des « tribunes libres », notamment à Valeurs Actuelles. Elle peut disposer de réseaux discrets influents au sein de la droite radicale française, notamment ceux activés par le groupe Audace qui réunit des entrepreneurs proches du Front national ainsi que par le mensuel L’Incorrect qui se veut passerelle entre Les Républicains et le Front national. Cette nièce vibrionnante vient aussi de lancer une «académie de sciences politiques» destinée à détecter les futurs dirigeants des droites dures françaises et à les former.

Contrairement à sa tante, Marion Maréchal-Le Pen dispose d’un cadre idéologique solide, inspiré par ce néomaurassisme très à la mode chez les jeunes intellectuels de la droite radicale française. Sur le plan économique, elle défend une vision libérale en donnant le primat de l’action privée sur l’action publique. Sur le plan des mœurs, elle se déclare contre l’avortement et la mariage gay et adhère aux conceptions des frontistes les plus engagés dans le catholicisme intégriste. Elle paraît encore plus ferme que sa tante dans la lutte contre l’immigration et sait jouer avec les mots de façon à ne pas être taxée de racisme, tout en faisant comprendre à son auditoire quel est l’objet de son racial ressentiment. Les militants frontistes l’ont bien compris puisque selon un récent sondage IFOP, 83% d’entre eux souhaitent son retour en politique.

Ce mélange de mœurs conservatrices, de rejet xénophobe, de protectionnisme contre les migrants et de libéralisme économique, c’est la marque de Marion Maréchal-Le Pen en France. Une marque dont Steve Bannon à Zurich a rappelé que son créateur n’était autre qu’un certain Christoph Blocher «Ce Trump d’avant Trump». 

Marine Le Pen verrouille son appareil

Le congrès de Lille fut surtout l’occasion pour Marine Le Pen de verrouiller son appareil à l’occasion de la révision des statuts. «Nous avions peut-être une gouvernance trop verticale. Nous allons donner plus d’autonomie aux fédérations. Mais plus d’autonomie, cela signifie plus de responsabilités», a-t-elle expliqué aux congressistes. En effet, ces statuts semblent donner plus d’air aux instances locales du parti ex-FN. Trompeuse apparence : le lien entre les responsables régionaux et les instances centrales, entièrement à la main de Marine Le Pen, seront plus directs. De plus, celle-ci dirigera elle-même les commissions les plus sensibles, surtout celles des investitures de candidats aux élections. 

La composition des différentes instances de direction relève également de dosages subtils. La patronne lepéniste s’est entourée de sa vieille garde rapprochée (Louis Aliot, Steve Briois, Jean-Lin Lacapelle, Gilbert Collard, etc.) mais en y ajoutant de jeunes dirigeants qui ont le profil et l’âge de Marion Maréchal-Le Pen, à l’instar de Nicolas Bay devenu proche de l’ancienne députée du Vaucluse. Sans doute pour assurer en douceur la transition dynastique entre la tante et la nièce.

Les canons de Marine braqués sur Bruxelles

Commencé dans la morosité, le congrès s’est achevé dans une humeur plus guillerette. Sans doute, le galvanisant discours de Steve Bannon tient-il sa part dans cette évolution. En faisant acclamer Marion Maréchal-Le Pen et en rappelant les succès italiens et autrichiens des «partis frères», l’ancien conseiller de Trump a réveillé les ardeurs frontistes. Cela dit, le choix d’un tel personnage incontrôlable et ouvertement raciste – même Trump a dû le virer – ne se situe pas vraiment dans la ligne de dédiabolisation que Marine Le Pen affirme poursuivre. Sans doute, cet aspect a-t-il pesé moins lourd que le bruit médiatique assuré par la présence à Lille de ce sulfureux mais efficace bateleur de réseaux.

Bannon a soulevé l’enthousiasme des congressistes en claironnant : Laissez-vous appeler racistes, xénophobes, portez-le comme un badge d'honneur. Parce que chaque jour, nous devenons plus forts et eux s'affaiblissent.  Nouveau nom. Vieille mentalité.

Sur la lancée de l’intervention de Steve Bannon, Marine Le Pen a dressé la cible principale, à part le président Macron, de son nouveau parti : l’Union européenne. «Avec les autres partis amis, nous pouvons obtenir la majorité des sièges au Parlement européen pour détruire de l’intérieur cette Union qui étouffe les nations afin de construire l’Union des Nations européennes; elle facilitera la collaboration entre nations souveraines, sans entraver leurs libertés». Le cap est donc fixé : les élections européennes de mai 2019 afin de dynamiter Bruxelles.

Jean–Noël Cuénod

15:14 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : marine le pen, steve bannon, fn, marion maréchal-le pen | |  Facebook | | |

21/02/2018

Merci, Laurent Wauquiez !

Loin de vilipender les propos lâchés par Laurent Wauquiez devant les étudiants de l’Ecole de Management de Lyon, Le Plouc tient à leur rendre hommage. Même si après son intervention, mardi soir à BFMTV, l’homme à la parka rouge s’est montré plutôt pâle. En fin de papier, voir la vidéo du commentaire décoiffant d’Alba Ventura sur RTL remettant le « bullshit » au milieu du fumier.

  • Merci, Laurent Wauquiez, d’avoir avoué que vos interventions sur les plateaux télévisés n’étaient que du « bullshit » (littéralement « merde de taureau » et plus figurativement « connerie »). On s’en était douté, notez bien. Mais cet éclair de lucidité, même tardif, doit être salué.
  • Merci d’avoir souligné, à propos de Gérald Darmanin, que la présomption d’innocence n’est qu’une fumistissime fumisterie ; si un jour vous en aviez besoin, souvenez-vous en.
  • Merci d’avoir évoqué le côté « guignol » des députés macroniens ; en matière de marionnettes et de pantins l’avis d’un expert est toujours bon à prendre.
  • Merci d’avoir dénoncé le pouvoir « dictatorial » du gouvernement vis-à-vis du parlement ; nul doute que vous changerez aussitôt ce triste état de fait si, par un de ces hasards farcesques que l’avenir se plaît à nous réserver, vous deveniez président.
  • Merci d’avoir révélé que Nicolas Sarkozy mettait son « gouvernement sur écoute » ; mais pourquoi ne pas l’avoir dit lorsqu’il était encore au pouvoir ?
  • Merci de vous être platement excusé auprès de lui en avouant que vous aviez dit n’importe quoi le concernant, car désormais on sait quoi penser de vos propos visant les autres cibles.
  • Merci de soutenir François Fillon maintenant qu’il est politiquement mort et de dénoncer la « cellule de démolition » de type macronien créée, selon vous, pour le trucider, sans nous fatiguer par l’apport de preuves corroborant vos dires.
  • Merci de nous avertir que votre camarade de parti Valérie Pécresse fait « des conneries », confirmant ainsi l’avis de ses opposants.
  • Merci de nous révéler que le Medef ne pense qu’à encaisser des subventions.
  • Merci de nous prévenir qu’ « il faut se lever tôt pour trouver du charisme à Angela Merkel » ; toutefois, il n’est pas sûr que le vôtre vous conduise à diriger une grande puissance européenne pendant plus de treize ans.
  • Merci de votre franchise mais pourquoi ordonner à vos auditeurs lyonnais ne pas en partager les fruits ?
  • Merci enfin de nous avoir démontré de façon irrécusable à quel point la classe politique relève plus de la haine voyoucrate que de l’engagement civique.

Jean-Noël Cuénod

11:12 Publié dans Politique française | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : france, politique, paixolémique, wauquiez | |  Facebook | | |