30/06/2018

Vol de nuit sur la laïcité

Solar-Impulse-survolant-Manhattan-11-juin_0_730_486.jpg

Vol de nuit sur la laïcité à l’Assemblée nationale. Dans les dernières heures de mardi et les premières de mercredi, 180 députés (sur 577) rescapés du marathon parlementaire ont accepté, entre deux attaques de paupières, d’exclure totalement les institutions religieuses du répertoire des représentants d’intérêt (lobbyiste en franglais). De justesse : 88 voix contre 85.

Certes, ce vote ne clôt pas définitivement la question puisque la navette parlementaire entre Sénat et Assemblée nationale n’est pas terminée. Néanmoins, l’exclusion des associations cultuelles de la liste des lobbys risque fort d’être actée en fin de parcours.

Petit rappel : la loi sur la transparence de la vie économique, dite Loi Sapin II, prévoit l’établissement d’une liste des représentants d’intérêts, les fameux lobbyistes. Ce répertoire numérique, selon la loi, « assure l'information des citoyens sur les relations entre les représentants d'intérêts et les pouvoirs publics ». II est diffusé par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Encore maintenant, ce répertoire inclut les associations cultuelles – sans « r » et qui, parfois, n’en manquent pas ! – ou plus clairement dit, les institutions confessionnelles. Néanmoins, une exception est prévue par la loi, lorsque ces associations de type religieux sont en relation avec le ministre des Cultes, celui de l’Intérieur en l’occurrence, ce qui semble logique. Mais pour tous les autres types de relations entre institutions confessionnelles et organes du pouvoir, les associations cultuelles doivent être enregistrées dans le répertoire. Il en va ainsi, par exemple, lorsqu’un évêque veut aborder avec le ministre de la Justice, la question de la procréation médicalement assistée (PMA) et défendre le point de vue de son Eglise à ce sujet.

 Si le vote de la nuit de mardi et mercredi est finalement confirmé, les institutions confessionnelles seront donc totalement exclues de la liste des représentants d’intérêts et leurs relations avec les puissances publiques resteront confinées dans la discrétion.

Le député Raphaël Schellenberger (LR) a bien résumé le courroux qui a agité les chasubles : « Il nous semble particulièrement incompréhensible de mettre les religions et les représentants des cultes au même banc que des lobbyistes qui défendent des intérêts particuliers ». Réplique de son collègue socialiste Jean-Louis Bricout : « On connaît la capacité de ces associations cultuelles à influer, comme les autres associations, sur les décisions publiques. Elles doivent donc être placées par la loi au même rang que les autres représentants d’intérêts et ne doivent jouir d’aucun privilège particulier. »

Laïcité et transparence : le juste milieu

Tout d’abord, rappelons-le, être lobbyiste ou, plutôt, représentant d’intérêts (la formule suisse est plus rugueuse mais plus exacte : groupe de pression) n’a rien d’infâmant. Certes, les magouilles diverses ourdies par les industries agrochimiques, notamment, ont donné du lobby une image détestable. Mais à côté d’elles figurent parmi les groupes de pression, œuvres d’entraide, fondations pour défendre l’environnement, associations humanitaires, tous gens bien comme il faut, propres dans leur tête et leur cœur. Nombre de ces entités ne défendent pas des intérêts économiques privés mais poursuivent des buts d’intérêt général et social.  Il n’y a donc rien d’infâmant à ce que l’Eglise catholique romaine, l’Eglise protestante unie de France, l’Eglise orthodoxe, les communautés juives, musulmanes ou bouddhistes figurent sur le répertoire des représentants d’intérêts.

Les institutions confessionnelles doivent-elles être considérées comme des lobbys comme les autres ? Comme les autres, non ; comme des lobbys, oui.  Certes, les associations cultuelles ne seront jamais des groupements « comme les autres » puisqu’elles véhiculent un message qui relie l’humain à la transcendance et qu’elles prescrivent des normes morales sur lesquelles sont basées en grande partie celles de la société. D’ailleurs, aucun lobby n’est « comme les autres » ; ils ont tous leurs caractéristiques propres. Mais aucun d’entre eux ne représentent toute la société et il en va de même pour les institutions religieuses. Elles défendent une approche particulière de la vie en société et s’efforcent de promouvoir leur propre conception de la vie sociale. Elles sont donc bien un lobby ou un groupe de pression dans la mesure où elles cherchent à influencer le cours de la politique à divers échelons. Ce qui est parfaitement légitime. C’est non seulement leur droit de le faire mais leur devoir de citoyens, car le processus démocratique de prises de décisions nécessite que plusieurs voix, discordantes ou non, se fassent entendre. Mais pour que ce processus ne dérive pas dans les magouilles, les tractations de coulisses et l’emprise cléricale sur la politique, il convient de le protéger par des mesures de transparence. Que l’on identifie clairement ceux qui demandent quelque chose et ceux qui sont en mesure de le leur accorder.

laïcitéZepGenève1.jpg

Et les francs-maçons ?

Certes, il convient de se méfier de la transparence qui, poussée à ses extrémités peut rendre nos existences invivables. Toutefois, un répertoire des représentants d’intérêts ne saurait être considéré comme une manœuvre liberticide dans la mesure où elle n’atteint pas la vie privée des personnes qui pourraient être concernées. (Dessin de Zep pour une brochure consacrée à la laïcité dans la République et canton de Genève).

Dès lors, le répertoire des représentants d’intérêt tel qu’il est en France n’a rien à voir avec l’obligation de se déclarer franc-maçon pour devenir député, comme le canton du Valais avait voulu le faire en Suisse, en vain heureusement. En effet, le répertoire français n’établit aucune différence, aucune discrimination entre les représentants d’intérêt. Leur vie privée n’est pas lésée. Personne n’est jeté en pâture.

 En revanche, en obligeant des candidats à se déclarer franc-maçon on porte atteinte à leur vie privée de façon discriminatoire puisque cette obligation ne vise que la franc-maçonnerie. Ainsi, les catholiques-conservateurs qui avaient voulu imposer cette obligation en Valais avaient pris garde de ne pas mentionner l’Opus Dei et ne visaient que les francs-maçons et quelques clubs de service qui n’avaient été ajoutés que pour tenter de noyer le poisson maçonnique.

Or, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme, qui avait jugé un cas similaire survenu en Italie, est claire : la discrimination découle du fait de traiter de manière différente, sauf justification objective et raisonnable, des personnes placées en la matière dans des situations comparables.

Dans le répertoire des représentants d’intérêt, tout le monde est considéré de façon égale, contrairement au cas que nous citions qui discriminait l’appartenance à une association par rapport à d’autres. Ajoutons qu’il serait tout à fait normal que des obédiences maçonniques fussent inscrites sur ce registre, elles aussi.

LaïcitéMacron papulaire.jpeg

La laïcité, une chance pour les aspirants à la chrétienté

Celles et ceux qui veulent exclure les institutions religieuses du répertoire des lobbys se disent choqués de voir leur église être considérée comme n’importe quel autre groupe de pression car elles seraient investies d’un caractère spirituel qui transcenderaient les contradictions sociales, économiques et politiques. (Dessin de Bernard Thomas-Roudeix)

Avant d’hasarder sa réplique, Le Plouc tient à dire d’où il parle, pour causer comme en 1968. Il est chrétien, franc-maçon au Rite Ecossais Rectifié, issu d’une famille protestante réformée ou plutôt, se considère comme un aspirant à la chrétienté, le Christ ayant mis la barre à une telle hauteur que ce n’est pas demain la veille que Le Plouc sera en mesure de l’imiter. Un modèle, le Christ. Pas un chef de parti qui réclame le versement d’une carte d’adhérent.

Le Plouc reste ébloui par le récit évangélique d’un Dieu Tout-Puissant qui se fait Toute-Faiblesse pour aider les humains à vaincre la mort. Récit unique dans l’histoire de l’humanité dont la force traverse l’espace et le temps.

Ce récit divin, les institutions religieuses du christianisme – quelles qu’elles soient – n’ont pas cessé de le dégrader en le trainant dans les coulisses des pouvoirs politiques, sociaux et économiques, en faisant de la hiérarchie ecclésiastique une lutte des ego (mais non pas des égaux !), en déclenchant des guerres séculaires et sanglantes. Dès lors, ces églises ne sont que les avortons dégénérés de l’Eglise corps du Christ qui n’a ni chef ni clan, mais une seule aspiration, l’Amour qui transcende la mort.

 Pour l’aspirant à la chrétienté, la laïcité n’est pas une fatalité, c’est la chance unique d’empêcher ces églises d’intervenir directement dans le champ politique et de poursuivre ainsi leur trahison du récit christique.

Certes, ces églises qui ont fait chuter leur majuscule n’ont pas commis que des horreurs et des lueurs divines se sont échappées de leur indignité. Ne l’oublions pas, de ses rangs sont sortis des organismes d’entraide qui ont secouru les victimes des injustices et de la misère ; aujourd’hui encore qui, à part les églises, défend vraiment la cause des migrants ? Voilà qui doit être porté à leur crédit.

Il n’en demeure pas moins que ses églises sans majuscule sont humaines, trop humaines pour prétendre échapper à la loi commune. Et il en va, bien sûr, de même pour toutes les autres institutions confessionnelles.

En outre, il existe une spécificité gallicane de l’Eglise catholique française. Dans le passé, elle s’est montrée particulièrement intolérante et envahissante sur le plan politique : croisade des Albigeois, massacre de la Saint-Barthélemy, dragonnades, soutien sans faille au Trône contre la République, adhésion tardive (mais réelle, cela dit) à la démocratie, la liste est longue. De même, plusieurs associations musulmanes s’efforcent elles aussi d’investir le champ politique pour imposer leur conception particulière de la vie en société.  

Par conséquent, commettre une entorse à la laïcité telle que l’exclusion des associations cultuelles du registre des lobbys, c’est un peu donner à un alcoolique un bonbon à la liqueur.

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

 

 

 

 

13:27 Publié dans Laïcité | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | |

29/05/2018

Le voile islamique à toute vapeur

Voile-islam-UNEF-France.jpg

Est-il possible de débattre sur le port du voile islamique sans se déchirer ? Non sans doute, à ouïr la polémique en cascade née de l’intervention publique, tout voile dehors, de Maryam Pougetoux, présidente de l’UNEF (Union nationale des Etudiants de France) à l’Université de Paris-Sorbonne.

« Atteinte intolérable à la laïcité ! » accusent les adversaires de la syndicaliste étudiante. « Scandaleuse réaction de nature islamophobe ! » contre-attaquent ses défenseurs. Dans les deux camps, l’intelligence a fait désertion, semble-t-il. Intelligence, c’est-à-dire capacité à relier les choses entre elles.  

Révélateur de cet état d’abrutissement médiatique dans lequel nous sommes englués, tout le monde a oublié les propos que tenaient la dirigeante de l’UNEF pour ne garder en mémoire que ce bout de tissu dont elle s’est affublée. A la façon du taureau obnubilé par le chiffon rouge que le torero agite devant son mufle, nous fonçons tête baissée.

Alors, tentons de faire le tri, sans se bercer d’illusion : la flûte de la raison sera submergée par les grosses caisses des indignations réciproques. Prenons cette modeste démarche comme un exercice d’hygiène mentale par temps pollués.  

Tout d’abord, il convient, une fois de plus, de rappeler les trois piliers fondamentaux de la laïcité, au lieu de lui faire dire n’importe quoi, à savoir séparation de l’Etat des institutions confessionnelles, garantie de la liberté de conscience et neutralité de l’Etat à l’égard de toutes les confessions.

Par conséquent, lorsque Mme Pougetoux répond aux questions du journaliste de la chaîne télévisée M6 en étant voilée, la laïcité n’est pas violée. Elle représente un syndicat, organe non-étatique, et peut se présenter comme elle l’entend. La clameur publique aurait-elle retentit avec autant d’ardeur si elle avait arboré une croix huguenote, une médaille de la Vierge ou une étoile de David ?  

En revanche, à l’intérieur de son organisation, des militants seraient parfaitement en droit de lui reprocher son accoutrement, signe d’une appartenance confessionnelle qui n’est pas partagée par tous les adhérents, ceux-ci se trouvant ainsi propulsés dans un contexte religieux, étranger aux buts du syndicat.

Mais il ne s’agirait alors que d’une affaire interne au syndicat. Lorsque le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb reproche à Maryam Pougetoux de porter le voile, il sort de son rôle de représentant de l’Etat. Cela ne le regarderait que s’il était membre de l’UNEF ou que si Mme Pougetoux était fonctionnaire, ce qui n’est le cas ni de l’un (depuis au moins de nombreuses décennies !), ni de l’autre. Collomb ne fait qu’utiliser une de ses vieilles ficelles politicardes : allumer un feu pour que sa fumée occulte les vrais problèmes.

Cela dit, il ne faudrait pas que la dirigeante du syndicat nous prenne pour des truffes hallal. Ce n’est pas un simple foulard discrètement disposé sur ses cheveux qu’elle a choisi de mettre, mais une vêture qui couvre la tête et le corps comme une sorte d’uniforme. En France – et particulièrement dans le contexte qui est le sien depuis les attentats et la montée de l’islam radical – cette tenue n’est pas que religieuse, elle relève de l’emblème politique. Et c’est bien un message de cette nature que Maryam Pougetoux a voulu faire passer : « J’interviens sur le champ social français en tant que musulmane engagée et déterminée à promouvoir l’islam politique. » Peu importe les dénégations que pourraient émettre la dirigeante syndicale, c’est ce que chacun aura traduit du langage corporel qu’elle utilise. C’est une attitude qui doit aussi être appréhendée en fonction d’un autre contexte, celui de l’infiltration de militants salafistes à l’intérieur des syndicats[1].

Toutefois, Maryam Pougetoux est en droit de faire étalage de ses choix politiques, cela relève de la liberté d’expression la plus basique. Répétons-le, ce n’est qu’aux autres membres de l’UNEF de lui en faire éventuellement le reproche, en fonction des règles internes du syndicat. Nous sommes dans le même cas de figure que le port par un représentant syndical d’un maillot à l’effigie du Che ou d’une chemise frappée de la faucille et du marteau.

Le voile qui chiffonne Charlie-Hebdo

2532861-une-charliehebdo.jpg

Si la présidente de l’UNEF-Paris-Sorbonne est libre de s’entortiller dans son voile et d’affirmer son appartenance à l’islam politique, d’autres citoyens disposent de la même liberté pour lui reprocher son engagement ou s’en moquer. Charlie-Hebdo a usé de ce droit en mettant en « une » la caricature de Maryam Pougetoux. Aussitôt, l’hebdomadaire a essuyé une pluie d’accusations injustifiées.

Cette couverture relève-t-elle de l’« islamophobie » ? Ce mot est tellement farci d’ambiguïtés qu’il vaudrait mieux ne pas l’utiliser. Après tout, comme n’importe quelle opinion, chacun peut critiquer une confession, sans que ses fidèles se sentent automatiquement attaqués. Mais le mot « phobie » peut être pris dans le sens « haine pathologique » ce qui risque de le faire déborder du bassin des idées vers les pelouses pelées du racisme. Ce n’est plus seulement la religion qui est critiquée, cela relève de la légitime expression ; c’est aussi l’appartenance ethnique supposée de ses fidèles qui est visée, cela relève de l’illégitime discrimination.

Si on vilipende le pape en tant que religieux, nous restons dans le débat critique. Si on l’attaque en tant qu’Argentin, nous faisons acte de xénophobie.

Dans sa « une »,Charlie-Hebdo se moque de Maryam Pougetoux uniquement dans sa fonction de dirigeante de l’UNEF et en tant qu’elle fait la promotion d’une confession particulière. Dès lors, accuser l’hebdomadaire d’« islamophobie » n’est pas pertinent.

Dans cette polémique en cascade, il ressort que le ministre de l’intérieur n’a pas à se prononcer sur l’appartenance confessionnelle d’une citoyenne ou d’un citoyen, puisqu’il est le garant de la neutralité de l’Etat en la matière. Il ressort aussi que Charlie-Hebdo est parfaitement dans sa vocation de journal anticlérical en raillant le voile islamique d’une dirigeante syndicale.

Jean-Noël Cuénod

 

[1]Lire le blogue « Un Plouc chez les Bobos » du 30 novembre 2017 : « Comment les salafistes infiltrent les syndicats ».

17:50 Publié dans Laïcité, Politique française | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : islam, charlie-hebdo, voile, unef | |  Facebook | | |

20/04/2018

Penser à l’après-Ramadan

7792279385_l-islamologue-et-theologien-tariq-ramadan.jpg

Aux yeux de la justice, Tariq Ramadan reste présumé innocent et l’analyse ADN de la robe d’une des plaignantes ne changera pas ce statut, jusqu’au prononcé d’un jugement définitif. Aux yeux des musulmans, la situation se présente sans doute de façon fort différente.

Si cette analyse constate l’existence d’un rapport sexuel entre l’islamologue et l’une de ses accusatrices, il appartiendra aux juges de déterminer si ces rapports étaient ou non consentis. Mais selon l’islam, même en cas de consentement, une faute grave aurait été perpétrée, définie sous le terme de «Zinâ’», soit les actes sexuels commis hors mariage assimilés à la fornication. Le site MuslimFr.com décrit le poids de ce péché en citant le verset 32 de la sourate XVII du Coran: «Ne vous approchez pas de la fornication. C’est une abomination et une voie pleine d’embûches». Commentaire de ce site: «Ce qui est à noter de ce passage du Qour’aane (Coran-ndlr), c’est qu’Allah n’y interdit pas seulement la fornication. Il interdit même de s’en approcher.» C’est dire à quel point l’adultère est rejeté par les doctrines islamiques.

Dès lors, si le rapport sexuel entre le prédicateur – qui est marié – et son accusatrice est avéré, que vaudra la parole de celui qui a prêché la fidélité dans les liens du mariage et dénoncé les turpitudes des uns et des autres ? Comment réagiront les milliers de jeunes musulmans qui, dans toute l’Europe, ont été conquis par le verbe, le charme et la pensée du prédicateur ? Sans doute se sentiraient-ils trahis, floués et surtout déstabilisés. Un de leurs principaux modèles s’effondrerait, laissant la place aux passions tristes qui peuvent conduire vers des actes extrêmes.

Tariq Ramadan s’est voulu le concepteur d’un islam européen compatible avec les valeurs démocratiques de l’Europe. Mais bien avant que n’éclate l’actuel scandale, cette étoile avait perdu de son éclat. Ses liens avec le Qatar et les Frères musulmans ont décrédibilisé ses propos. Sous l’apparence charismatique d’un réformateur que nombre de musulmans européens attendaient et attendent encore, se cachait un conservateur qui tentait d’habiller de teintes chatoyantes un islam rigoriste, incapable d’inscrire cette religion dans notre modernité.

Il appartient désormais aux citoyens musulmans de Suisse, de France, de Belgique et d’ailleurs de trouver en eux les ressources nécessaires pour transformer en force positive les frustrations qui vont naître de cette situation. Personne ne pourra le faire à leur place.

Jean-Noël Cuénod

Editorial paru en version un peu plus courte dans la Tribune de Genèveet 24 Heures de vendredi 20 avril 2018.

12:08 Publié dans justice, Laïcité | Lien permanent | Commentaires (26) | |  Facebook | | |

11/04/2018

La faute de l’abbé Macron

Emmanuel-macron-cotes-Mgr-Dominique-Lebrun-archeveque-Rouen-26-juillet-2017-Saint-Etienne-Rouvray_0_729_486.jpg

A la Conférence des Evêques de France, le président a donné, en bon jésuite, des gages aux partisans de la laïcité. Mais en évoquant le lien qu’il convient de « réparer » entre l’Eglise catholique et la République, le président a pris le risque de réveiller le diable clérical qui ne dort que d’une corne dans les bénitiers.

Emmanuel Macron a donc provoqué une belle polémique lundi dernier ; elle surgit fort opportunément pour distraire le public des grèves à géométrie variable et autres motifs de grogne sociale. Il ne faut jamais sous-estimer le génie médiatico-tactique de Macronpiter. Certes, il n’a pas prononcé son discours dans l’unique but de faire diversion. Mais enfin, cet effet collatéral, même de courte durée, est toujours bon à prendre en période agitée.

Il faut lire – ou écouter – jusqu’au bout ce long propos (voir la vidéo de son allocution en entier à la fin de ce texte) pour admirer l’art macronien de faire semblant de distribuer des gages aux groupes les plus antagoniques. Des gages qui point n’engagent. Sauf ceux qui veulent bien s’engager à être gagés.

Ainsi pour lisser les plumes violettes du corvidé épiscopal, l’abbé Macron déploie tous les effets chatoyants de sa langue de buis :

Pour des raisons à la fois biographiques, personnelles et intellectuelles, je me fais une plus haute idée des catholiques. Et il ne semble ni sain ni bon que le politique se soit ingénié avec autant de détermination soit à les instrumentaliser, soit à les ignorer, alors que c’est d’un dialogue et d’une coopération d’une toute autre tenue, d’une contribution d’un tout autre poids à la compréhension de notre temps et à l’action dont nous avons besoin pour faire que les choses évoluent dans le bon sens.

Le pape François, rappelant les injonctions de l’Evangile, défend-il le droit des migrants ? L’abbé Macron place habilement le Pontifex Maximus dans son jeu :

C’est la conciliation du droit et de l’humanité que nous tentons. Le pape a donné un nom à cet équilibre, il l’a appelé « prudence », faisant de cette vertu aristotélicienne celle du gouvernant, confronté bien sûr à la nécessité humaine d’accueillir mais également à celle politique et juridique d’héberger et d’intégrer. C’est le cap de cet humanisme réaliste que j’ai fixé.

Cela dit, ce n’est pas du tout le sort des migrants qui empêche de dormir l’important électorat catholique de la droite et du Front national. En revanche, les choix en matière de procréation médicalement assistée (PMA) ou de gestation pour autrui (GPA) les mettent furieusement en émoi. Et les évêques comptaient bien que le président leur donne des assurances à ce sujet. Ils se sont montrés peut-être déçus mais sans que les partisans de la PMA puissent y trouver matière à pavoiser.

C’est d’ailleurs, en bonne logique, le passage le plus emberlificoté, le plus fumeux du discours présidentiel. Macron utilise la vieille formule d’Edgar Faure (avocat, président du Conseil sous la IVe République et ministre sous la Ve) : «Quand je suis en difficulté, j’embrouille, j’embrouille, j’embrouille!» Mission accomplie. Personne ne peut déduire sa position à partir de tels propos.

D’un côté, le président invite les évêques à revenir sur terre :

Nous sommes aussi confrontés à une société où les formes de la famille évoluent radicalement, où le statut de l’enfant parfois se brouille et où nos contemporains rêvent de fonder des cellules familiales de modèle traditionnel à partir de schémas familiaux qui le sont moins.

D’un autre, il leur offre une piste d’atterrissage qui peut leur convenir :

Je dis simplement que là aussi il faut trouver la limite car la société est ouverte à tous les possibles, mais la manipulation et la fabrique du vivant ne peuvent s’étendre à l’infini sans remettre en cause l’idée même de l’homme et de la vie.

Conscient que son intervention ne sera pas bénie par les partisans de la laïcité à la française, Emmanuel Macron installe un contre-feu à leur intention :

Je ne demanderai à aucun de nos concitoyens de ne pas croire ou de croire modérément. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je souhaite que chacun de nos concitoyens puisse croire à une religion, une philosophie qui sera la sienne, une forme de transcendance ou pas, qu’il puisse le faire librement mais que chacune de ces religions, de ces philosophies puisse lui apporter ce besoin au plus profond de lui-même d’absolu.

Mon rôle est de m'assurer qu'il y ait la liberté absolue de croire comme de ne pas croire mais je lui demanderai de la même façon et toujours de respecter absolument et sans compromis aucun toutes les lois de la République. C'est cela la laïcité ni plus ni moins, une règle d’airain pour notre vie ensemble qui ne souffre aucun compromis, une liberté de conscience absolue et cette liberté spirituelle que je viens d'évoquer.

Mais ces précautions oratoires prononcées en péroraison ne sauraient faire oublier la faute initiale de l’abbé Macron, à savoir ces deux phrases lourdes de sens historiques et juridiques qu’il prononce au début de son intervention (in caput venenum, pour une fois !) en s’adressant au président de la Conférence des évêques de France, Mgr Georges Pontier :

Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, vous et moi bravé, les sceptiques de chaque bord. Et si nous l’avons fait, c’est sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer.

Quel lien ? Depuis la loi de 1905 séparant l’Etat de l’Eglise, ce lien n’a pas été « abîmé », il a été rompu. Et à moins de jeter au feu infernal cette loi fondant la laïcité en France, il n’appartient à aucun prélat, à aucun président de la République de le « réparer ». Que l’Etat entretienne avec les représentants des institutions confessionnelles ou philosophiques des relations, c’est-à-dire des échanges entre entités indépendantes, rien n’est plus normal. Mais Macronpiter est trop conscient du poids des mots, trop maître de son langage pour avoir utilisé le mot fort de « lien » par étourderie. Il ne pouvait pas ignorer l’effet de ce terme sur les catholiques et sur ceux qui ne relèvent pas de l’institution romaine. En l’utilisant, il a voulu rappeler que le président de la République avait pris note de la place particulière de cette Eglise au sein de la France et de l’importance du paramètre catholique dans le processus de décision politique.

En toute conscience, il accepte le risque de redonner une bonne dose de légitimité au cléricalisme catholique qui n’a guère perdu de sa virulence. Sur le plan historique, il s’est montré en France particulièrement combatif, voire guerrier, car il a souvent été contesté à l’intérieur même du pays, par les cathares au Moyen-Âge, les protestants réformés à la Renaissance, les républicains à la Révolution, puis au cours du XIXe siècle. Cela laisse des traces. Contrairement à ce que pourrait faire penser la baisse de fréquentation des messes, le catholicisme militant reste fort efficace lorsqu’il s’agit de se mobiliser et de mobiliser ses troupes pour combattre sur le champ politique. Les manifs contre le mariage gay l’ont bien démontré.

Le repli sur sa communauté culturelle ou confessionnelle est une tendance forte qui tente de répondre au monde globalisé. En parant l’une d’entre elle d’un « lien » particulier avec l’Etat, Macron risque d’entraîner une surenchère communautariste qui sera néfaste pour tout le monde.

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

 

15:39 Publié dans Laïcité | Lien permanent | Commentaires (15) | |  Facebook | | |

28/03/2018

Cérémonies pour combattre l'islam politique

carcassonne-un-dernier-hommage-de-la-population-a-arnaud-beltrame-20180327-1652-bdb000-0@1x.jpg

«Aujourd’hui, Emmanuel Macron doit répondre aux attentes les plus vives du pays». Pour le politologue français Stéphane Rozès – président de CAP (Conseils, Analyses, Perspectives) et enseignant à Sciences-Po et HEC (Hautes Etudes Commerciales) – le président français affronte le moment le plus dramatique depuis son élection.

Mercredi 28 mars, deux cérémonies ont offert l’occasion de trouver les mots pour refonder la cohésion nationale. La première s’est déroulée aux Invalides pour rendre hommage à celui qui est devenu un héros de la République, le colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame qui a donné sa vie pour sauver celle d’une otage, lors de l’attentat de Trèbes, vendredi. Aux Invalides, Emmanuel Macron a désigné cet «ennemi insidieux qui exige de chaque citoyen un regain de vigilance et de civisme». Car «ce ne sont pas seulement les organisations terroristes, les armées de Daech, les imams de haine et de mort que nous combattons. Ce que nous combattons, c'est aussi cet islamisme souterrain (...) qui sur notre sol endoctrine par proximité et corrompt au quotidien»

La seconde cérémonie s’est tenue sous forme d’une marche blanche entre Nation et un immeuble du XIe arrondissement parisien, lieu où Mireille Knoll a été assassinée lundi. Deux suspects ont été arrêtés ; l’un d’entre eux aurait crié «Allahou Akbar» au moment de tuer l’octogénaire; le Parquet a retenu le caractère antisémite de ce crime. Agée de 85 ans, Mme Knoll avait échappé de justesse à la rafle du Vel d’Hiv en 1942 (13 000 juifs y avaient été internés en vue de leur déportation) et avait épousé un survivant de la Shoah. 

Le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) avait organisé cette marche blanche, en avertissant la France Insoumise et le Front national qu'ils n'y étaient pas les bienvenus. L'un  des fils de la défunte avait annoncé, au micro de Jean-Jacques Bourdin, qu'au contraire, ce cortège était ouvert à tous. Si dans l'ensemble, la marche blanche s'est déroulée dans la dignité, deux incidents ont griffé cette cohésion bien affichée. Tout d'abord, les élus frontistes présents ont été copieusement hués et Marine Le Pen a dû être exfiltrée du défilé par ses gardes du corps. Le Plouc a assisté à une scène semblable à la hauteur du 247 boulevard Voltaire, mais cette fois-ci à l'encontre de Jean-Luc Mélenchon dont la présence a déclenché des réactions de haine spectaculaire; un homme particulièrement excité, juste à côté du Plouc, a même hurlé "à mort Mélenchon!" Le patron de la France Insoumise a donc été exfiltré à son tour. 

    «Malgré leurs différences, ces deux événements sont liés», relève Stéphane Rozès. D’ailleurs, le président français a inclus Mireille Knoll dans son discours en hommage au colonel Beltrame : «Assassinée parce qu'elle était juive» et victime du même «obscurantisme barbare» que le gendarme assassiné par le djihadiste de l'Aude,  Dans les deux cas, la cohésion nationale est mise en cause.

Pour le politologue Stéphane Rozès, Emmanuel Macron doit désormais mettre les points sur les «i» ajoute le politologue: 

«Jusqu’à maintenant, le président n’avait pas clairement énoncé sa conception de la nation, de la vie en République et en matière de laïcité, comme si cette explication devait susciter plus de tension que de clarté. Après de tels événements, il ne peut plus différer cette grande explication sur la façon dont nous en France allons vivre ensemble au sein de cette République qui, dans sa politique et sa mystique, s’est toujours voulue une et indivisible».

Face à l’islam politique, la laïcité en première ligne

Constat de Stéphane Rozès: «Force est de reconnaître que sous cet angle, les choses ne fonctionnent pas convenablement. Il y a une attente de clarification dans le pays pour savoir ce que pense vraiment le président de la laïcité, condition essentielle de la bonne entente entre les religions et entre les citoyens. Le respect de la laïcité, c’est la séparation entre le spirituel et le temporel, notion rejetée par l’islam politique. Le pays a vraiment besoin de savoir comment le président envisage la mise en œuvre de la laïcité, envisagée bien à tort par certains comme relevant de l’islamophobie.»

L’attentat de Trèbes démontre que les causes du terrorisme en France ne sont plus à chercher au Moyen-Orient; elles sont endogènes… «En effet, nous quittons la géopolitique avec l’effondrement de Daech en Syrie et en Irak pour revenir à la politique nationale. Nous ne pouvons plus éviter cette question: qu’est-ce qui relie une nation? Et avancer cette réponse : ce qui assemble, c’est le partage de valeurs communes et non pas le repli sur une religion ou une communauté.»

Un combat tous azimuts

Le président Macron a bien sûr évoqué les moyens techniques, policiers, judiciaires à mettre en œuvre pour lutter contre le terrorisme. Sujets certes essentiels mais pas suffisants, selon Stéphane Rozès:

 «Il ne faudrait pas faire l’impasse sur la lutte idéologique à mener contre le séparatisme d’avec le reste de la France que l’islam politique veut imposer aux musulmans. Nombre d’entre eux réclament d’ailleurs une réponse ferme de l’Etat contre le salafisme et les Frères musulmans, ces deux aspects de l’islam politique».

Stéphane Rozès n’oublie pas les questions d’ordre social: «Il est frappant de comparer le parcours de vie du lieutenant-colonel Beltrame avec celui de son assassin. Ils sont aux antipodes. L’un a été élevé dans un environnement stable où la transmission des valeurs a été assurée. L’autre a vécu dans un milieu familial complètement désarticulé». La lutte contre le terrorisme commence dès l’école maternelle a déclaré, en substance, le président Macron aux Assises consacrée mardi 27 mars à l’enseignement de la prime enfance.

De toute évidence, le contexte social ne saurait constituer une excuse au djihadisme. Mais c’est l’un des paramètres à prendre en compte dans cet affrontement avec l’islam politique. Un affrontement de longue haleine.

Jean-Noël Cuénod

Version actualisée et augmentée d’un article paru mercredi 28 mars dans les éditions Ouèbe et papier de la Tribune de Genève et de 24 Heures. Dernière actualisation: jeudi 29 mars à 14h. 04

17:17 Publié dans En France, Laïcité | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : islam, islamisme | |  Facebook | | |

01/02/2018

Société de la haine et de la hargne

mitchumLaNuitduChasseurChLaughton.jpg

Robert Mitchum dans « la nuit du chasseur », un film de Charles Laughton (1955).

Rien de tel que les faits-divers pour prendre le pouls d’une société. Ils vous arrivent en pleine face, sans être enrobés de mélasse oratoire. Apparemment, ils semblent ne rien à voir les uns avec les autres. Apparemment…Ainsi, il serait malvenu, à première vue, de mettre en relation l’odieuse agression antisémite dont fut victime un garçonnet de 8 ans avec la grotesque « émeute Nutella ».

Pourtant, l’un et l’autre mis en perspective apportent sur notre réel un éclairage cru au moment où nous cherchons à fermer les yeux. Ils illustrent d’un côté, la haine sécrétée par le communautarisme, cette forme collective de l’égoïsme ambiant, et de l’autre, la hargne du « tout-pour-ma-gueule ».

La haine. – Lundi vers 18h.30, un garçonnet juif de 8 ans, dont l’appartenance religieuse était clairement identifiable par le port de la kippa, des papillotes et des franges (tsitsit) à sa ceinture, cheminait à Sarcelles pour se rendre à un cours de soutien scolaire. Une bande d’ados de 15 à 16 ans l’attendaient en se dissimulant derrière des poubelles pour le jeter au sol et le rouer de coups. Pour échapper à ce passage à tabac, le petit a eu le réflexe de se cacher sous une voiture. On imagine le traumatisme. Saisi de cette affaire, le Parquet de Pontoise a estimé que cette agression avait l’antisémitisme pour mobile.

Trois semaines auparavant, dans cette même ville de Sarcelles – 57 412 habitants, un tiers appartenant à la communauté juive et un tiers, à la musulmane – une lycéenne juive de 15 ans a été frappé au visage par un homme d’une trentaine d’années. Bien que la victime portât l’uniforme de son lycée juif au moment des faits, le mobile antisémite n’avait pas été retenu par le Parquet.

La hargne. – La semaine passée à Beauvais et ailleurs, une baisse de prix promotionnelle du pot de Nutella à Intermarché a provoqué une émeute, les chalands se battant pour s’arracher cette pâte brunâtre gavée de sucre et d’huile de palme, vendue 1,41 euro le pot au lieu de 4,70. Mardi, rebelote : cette fois-ci, Intermarché bradait les couches-culottes à moins 70%, comme pour le Nutella. Et même scène déprimante – cette fois-ci à Metz-Vallières – de clients entrant en mêlée pour remplir leur panier. Que l’on n’insinue pas, à l’instar de certains médias, qu’il s’est agit d’une ruée des pauvres sur des produits à prix cassés. Condescendance bien parisienne. Parmi les nutellavores et les damnés du Pamper’s les plus déterminés, il y avait certainement des quidams au portefeuille bien garni. Rien à voir avec une émeute de la faim.

Là, je vous sens agacé. « Mais où veut-il en venir, le Plouc ? ». A ce point-ci : ces deux séries des faits-divers illustrent l’enfermement dans lequel nous piège la société présente. Enfermement au sein d’une communauté confessionnelle, repliée sur ses quartiers, son entre-soi fait de textes religieux décontextualisés, d’une culture du complot et du bouc-émissaire. Les communautés musulmanes sont souvent montrées du doigt à ce propos. Mais elles ne sont pas les seules, loin de là, à se mouvoir dans les Bastilles communautaristes.

 L’ubérisation galopante de l’économie – qui tend à transformer le patron en client et le travailleur en prestataire de service ­­– instaure le « chacun-pour-soi » au rang d’article 1er du Code de survie et l’hypercapitalisme hors-sol développe le repli sur la cellule la plus proche. La finance voulait-elle une économie sans frontière ? Voilà une multitude de murs qui se dressent ! Frontières entre confessions (et non pas « religions », ce mot contenant la notion de « relier »), frontières entre cultures d’origine, frontières entre familles, frontières entre soi et les autres.

Dans ce monde où chacun est son propre douanier, il n’est pas étonnant que l’on perde tout sens de la vie en commun, que l’on frappe un petit garçon parce qu’il est juif et que l’on se jette comme des fous furieux sur les pots de Nutella en promo.

Jean-Noël Cuénod

 

 

16:08 Publié dans Laïcité, social | Lien permanent | Commentaires (29) | Tags : société, communautarisme | |  Facebook | | |

22/01/2018

Laïcité et islam, l’impératif féministe

ob_638c7a_mariannebernardbuffet.jpg

La femme n’est pas seulement l’avenir de l’homme. Elle doit être le présent de la laïcité afin que celle-ci puisse développer tous ses effets. La laïcité repose sur deux principes de base : séparation entre l’Etat et les instances religieuses ; respect absolu de la liberté de conscience. Il est impossible d’entamer l’un ou l’autre de ces piliers, sans que s’effondre tout l’édifice qui abrite la vie en commun dans une démocratie[1]. A ces deux principes, il convient aujourd’hui d’associer un troisième, l’égalité entre femmes et hommes. Aujourd’hui, car naguère encore cette égalité n’existait pas dans les principes. Et actuellement, elle éprouve encore mille peines à entrer dans les faits.

C’est justement en raison de cette difficulté qu’il faut sans cesse promouvoir cette égalité majeure d’où découle toutes les autres. La discrimination entre hommes et femmes inaugure la domination par la violence, instaurée par le patriarcat. Ce pouvoir du père, on l’a retrouvé dans les autres types de domination sociale, notamment au sein de l’industrie. Aujourd’hui, ce modèle paternaliste est en voie d’abolition par le nouveau type d’hypercapitalisme financier globalisé qui s’instaure.

Ce qui rend d’ailleurs la réaction patriarcale d’autant plus virulente, réaction dont le salafisme radical n’est que l’un des aspects les plus spectaculaires. Dès lors, les risques de déchirement du tissu social en sont accrus. L’objectif principal de la laïcité étant de préserver et développer l’harmonie de la vie en société, la promotion de l’égalité entre  femmes et hommes lui est donc consubstantiellement liée. D’autant plus que la liberté de conscience est illusoire tant que l’une des deux parties de l’humanité est considérée comme inférieure à l’autre. Peut-on « penser librement » si l’on est mis en état d’infériorité et, par conséquent, d’aliénation ?

Dans ce contexte, la séparation entre Etat et instances religieuses est d’autant plus à préserver que certaines institutions confessionnelles constituent la base arrière des troupes de défense du patriarcat. Les Eglises romaine et orthodoxes ne sont pas prêtes à ouvrir la prêtrise aux femmes, contrairement aux autres Eglises chrétiennes[2]. Ce qui est un symbole d’inégalité très fort, puisque les femmes ne sont pas jugées aptes à donner les sacrements. De même, l’Eglise romaine et des courants évangélistes intégristes mènent encore une lutte déterminée contre les interruptions volontaires de grossesse.

Toutefois, ces tendances chrétiennes ont perdu de leur virulence, dans la mesure où leurs fidèles ont majoritairement intégré la notion d’égalité entre les genres (même s’ils ne la pratiquent guère au moment de laver la vaisselle, mais bon, ils ne sont pas les seuls dans ce cas !)

La laïcité et le courant mutazilite

En revanche, la discrimination sexiste fait rage dans de nombreux milieux musulmans, discrimination qui est légitimée par plusieurs passages du Coran. Notamment, le verset 34 de la quatrième sourate (intitulée « Les Femmes ») qui, en matière de discrimination, se révèle fort explicite :

Les hommes ont autorité [qawwâmûna] sur les femmes, en raison des faveurs que Dieu accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes à leur mari [qânitât], et protègent ce qui doit être protégé, pendant l’absence de leur époux, avec la protection de Dieu. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance [nushûz], exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les [wa-dribûhunna]. Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie contre elles, car Dieu est certes, Haut et Grand ! 

On trouvera dans le Coran d’autres versets nettement plus favorables aux femmes[3]. Mais il en va du Coran comme de la Bible et d’autres textes sacrés, les versets contradictoires ne manquent pas. Et le poids de ce verset 34 de la quatrième sourate n’est pas aboli par les autres. L’ennui avec le Coran, c’est qu’il est considéré comme vecteur de LA parole pure et intacte de Dieu, Mohamed n’en étant que le docile instrument. Mise à part l’interprétation du judaïsme orthodoxe concernant la Torah, la Bible porterait plutôt la parole des humains inspirée par Dieu, ce qui induit des changements, des modifications au fil des prophéties, puis des Evangiles.

Toutefois, l’islam est aussi traversé de courants contradictoires qui conçoivent une autre vision de la soumission au texte. L’école mutazilite indique, par exemple, que si Dieu a créé le Coran, le Livre Saint de l’islam n’est pas éternel dans la mesure où ce qui prend place à un moment donné dans le temps, ne peut pas procéder de ce qui est éternel. Dès lors, place est ainsi offerte à la discussion et à l’échange entre le doute raisonnable et la foi spirituelle. Le mutazilisme fut dominant au cours du VIIIe siècle de notre ère avant d’être supplanté. Ce courant cherche à renaître aujourd’hui ; une Association pour la renaissance de l’islam mutazilite (ARIM) a d’ailleurs été fondée en France en février de l’an passé (cliquer sur ce lien pour accéder à son site).

Dans sa présentation, l’ARIM indique, entre autres : Ainsi, nous sommes attachés à deux principes : aborder les textes, les pratiques et les dogmes de l’islam avec esprit critique et non comme des vérités absolues et inaltérables ; et garantir la liberté de l’individu à décider par lui-même de ce qui est bon ou mauvais pour sa pratique spirituelle.

Cette vision de l’islam est aujourd’hui d’autant plus minoritaire que les médias l’ignorent trop souvent et préfèrent ménager un large espace propagandiste aux salafistes radicaux et aux islamoterroristes, sujets nettement plus vendeurs en termes d’audience.

Il existe donc au sein de toutes les traditions religieuses des antidotes au sexisme. Les musulmans peuvent les trouver dans les leurs. Ce faisant, la laïcité leur apparaîtra comme une opportunité à saisir pour vivre leur foi dans la liberté et le respect de ceux qui ne partagent pas leurs conceptions religieuses. Car contrairement aux repas dans les cantines publiques ou à d’autres sujets subalternes, l’égalité entre femmes et hommes ne se négocie pas.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] La laïcité ne peut pas fleurir dans une dictature. En URSS et chez satellites, il n’y avait nulle séparation entre l’Etat les religions, puisque l’un contrôlait étroitement les autres, quand il ne les persécutait pas. Et ne parlons pas de l’Allemagne nazie, qui voulait créer une nouvelle mouture du paganisme germanique, ni de l’Italie fasciste et encore moins de l’Espagne franquiste, ce marais pour venimeuses grenouilles de bénitier.

[2]  Les Eglises protestantes permettent aux femmes d’accéder à la fonction pastorale et à la direction des églises ; chez les vieux-catholiques, appelés en Suisse catholiques-chrétiens, les femmes peuvent accéder à l’ordination et à toutes les fonctions ecclésiastiques ; depuis 2014, l’Eglise anglicane accepte l’ordination de femmes évêques.

[3] Entre autres, le verset 16 de la sourate 97 : Certes, Nous assurerons une Vie Agréable à tout croyant, homme ou femme, qui fait le bien.

16:27 Publié dans Laïcité | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : laïcité, féminisme, islam | |  Facebook | | |

14/12/2017

Jérusalem ? Et Dieu dans tout ça ?

15845642.jpg

Les penseurs de l’athéisme ont beau s’efforcer d’enterrer Dieu, le voilà qu’il resurgit dès la dernière pelletée. Increvable, Dieu. Il nous enterrera tous, vous verrez ! Et à Jérusalem, il paraît tout particulièrement réveillé. Il a fallu que d’un touite diabolique, Trump reconnaisse cette sacrée ville comme capitale de l’Etat d’Israël, pour que Dieu redevienne la pomme de discorde favorite des juifs et des musulmans, avec la myriade d’Eglises chrétiennes en arrière-plan.

Si l’humain était un être rationnel, la résolution 181 serait passé de l’idée à la réalité, sans coup férir. Qu’est-ce que cette résolution 181 que tout le monde a oubliée? Adoptée le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations-Unies, elle érigeait Jérusalem en entité séparée des territoires arabes et juifs, placée provisoirement sous l’égide du Conseil de tutelle de l’ONU qui devait désigner un gouverneur, élaborer un statut et prévoir l’élection au suffrage universel d’une assemblée. Une fois rédigé, ce statut était prévu pour durer dix ans, puis réexaminé par le Conseil de tutelle, avec consultation de la population hiérosolymitaine (essayez de placer cette épithète dans la conversation; succès d’estime assuré !).

Mais voilà, les penseurs rationalistes peuvent bien se tordre les mains de désespoir et ne pas ménager leurs méninges, l’humain n’est pas réductible à la raison raisonnante. Et s’il résonne, c’est surtout comme un tambour. On connaît la suite. La guerre de 1948 a tué dans l’œuf ce rationnel fœtus, en partageant Jérusalem en deux, l’Est à la Jordanie et l’Ouest à Israël. Puis en 1967, Israël a pris le contrôle de la totalité de la ville après sa victoire lors de la Guerre des Six Jours.

A ne prendre en compte que les rapports de force politiques, sociaux, économiques, à n’user que de la réflexion rationnelle, on se condamne à ne rien comprendre à un phénomène aussi puissamment émotionnel. Il faut donc bien remettre Dieu sur le tapis. D’ailleurs, il s’y remet tout seul et il ne manque pas de bras pour l’y aider.

Alors, parlons-en, de Dieu. Ou plutôt de la manière dont les protagonistes en parlent. Les plus enflammés des dirigeants confessionnels[1] de tous les camps ont fait de Jérusalem un motif d’adoration.

Et dès que l’on transforme un élément matériel, quel qu’il soit, en objet d’adoration, on tombe dans l’idolâtrie. Or, il s’agit-là du pire péché que peut commettre un juif, un musulman, un chrétien. Les trois grandes religions du monothéisme professent ce commandement : «Tu n'adoreras pas d'autres dieux que moi. Tu ne te fabriqueras aucune idole, aucun objet qui représente ce qui est dans le ciel, sur la terre ou dans l'eau sous la terre ; tu ne t'inclineras pas devant des statues de ce genre, tu ne les adoreras pas.» Donc, en suivant ce commandement assigner Dieu à résidence relève du blasphème.

Mais voilà, il se trouve toujours des dirigeants confessionnels pour tordre les textes dans le sens voulu par eux et leurs passions terrestres. Pour ces Tartuffes, certes, Dieu est partout chez lui mais il l’est un peu plus dans certains lieux. A Jérusalem, surtout, où fût érigé le Temple de Salomon, d’où le prophète Mohamed aurait effectué son voyage, où le Christ fut mis en croix avant de ressusciter. Et voilà Dieu oublié au profit de leurs récits particuliers. Son message est étouffé sous les pierres par ceux-là même qui disent le servir alors qu’ils s’en servent à leurs fins identitaires.

Aux uns, aux autres, au monde, sous diverses formes, le message divin se résume en une loi trop simple pour ces esprits tordus : «Aimez-vous les uns les autres». Tout le reste n’est que mauvaise théologie.

Jean-Noël Cuénod

Aria: "Jerusalem, Jerusalem" tiré de "Paulus" composé par Mendelssohn-Bartholdy. Soprano: Helen Donath avec le Berliner Sinfonieorchester dirigé par Claus-Peter Flor (1987).

 

[1] Le Plouc n’écrit pas « dirigeants religieux » à dessein ; le mot « religieux » évoque la notion de « relier » qui est bien étrangère à nos théologiens cracheurs de feu.

16:02 Publié dans Laïcité, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : dieu, religions, jérusalem, trump | |  Facebook | | |

30/11/2017

Comment le salafisme infiltre les syndicats en France

topelement.jpg

«La laïcité est trop souvent bafouée dans les entreprises». Un syndicaliste «musulman et républicain» fait part de son inquiétude. Et dénonce l’influence toujours plus forte des intégristes islamistes mais aussi évangélistes à la base des organismes de salariés

 

 Pratiquer l’islam et militer en faveur des valeurs laïques de la République française n’a rien d’incompatible pour Mustafa. Toutefois, en affirmant publiquement cette double position, il prendrait de gros risques vis-à-vis des musulmans intégristes – souvent regroupés sous la dénomination de salafistes– dans un contexte intercommunautaire particulièrement tendu depuis la série d’attentats djihadistes qui ont visé la France. Aussi, Mustafa n’est-il pas le vrai prénom de ce responsable d’un grand syndicat (son identité est connue de la rédaction).

S’il souhaite ne pas être identifié, il tient toutefois à sonner l’alarme sur un fait peu et mal connu : l’infiltration des salafistes à la base des syndicats et les violations des principes de la laïcité au sein de certaines entreprises. «C’est la France de très en bas», poursuit-il, «la France qui se lève à 5 h. du matin pour le salaire minimum.»

La représentation du personnel et sa défense s’effectuent à plusieurs niveaux en France. D’une part, les salariés d’une entreprise élisent leurs représentants au sein de trois instances (Délégués du personnel, Comité d’Entreprise, Comité d’Hygiène, de sécurité et des conditions de travail) qui, dès le 1er janvier prochain, fusionneront au sein d’un seul Comité social et économique (CSE) créé par les ordonnances Macron. D’autre part, les syndicats désignent leurs représentants au sein des entreprises. Les premiers sont des élus, les seconds, des mandataires. Il est possible de cumuler les deux fonctions.

Effets de la concurrence entre syndicats

«Voilà ce que j’ai pu constater dans certaines boîtes d’Ile-de-France», explique Mustafa. «Des salariés fréquentant les mêmes mosquées d’inspiration salafiste et vivant dans les mêmes quartiers, parfois dans les mêmes rues et provenant souvent des mêmes pays d’origine se portent candidats aux élections professionnelles, parfois sur plusieurs listes différentes. Les uns seront candidats de tel syndicat, d’autres, de tel autre, etc. Lorsqu’ils font campagne, ils prennent bien soin de ne pas afficher leurs convictions intégristes. Souvent, ils profitent du manque d’engagement des autres salariés au sein de ces structures représentatives pour s’imposer comme de bons défenseurs de la cause du personnel. Une fois élus, certains de ces intégristes s’entendent pour quitter leur syndicat et rejoindre celui qu’ils jugeront le plus puissant. Leur poids au sein du Comité social et économique de l’entreprise et de leur nouveau syndicat en sera renforcé d’autant. »

Mustafa relève également la vivacité de la concurrence entre les nombreuses centrales syndicales (en France, on en dénombre au moins huit) pour expliquer leur bienveillance vis-à-vis de ces élus de base qui leur apportent des sièges:  «Non seulement, ils seront élus comme délégués du personnel, mais encore leur syndicat les désignera volontiers comme délégués au sein des entreprises. Ce sont de véritables petits sultans qui s’installent dans ces structures de représentation et de défense du personnel. Leur stratégie consiste à investir la base mais sans chercher à grimper dans la hiérarchie syndicale. Dès lors, ils ne gênent personne au sommet !»

A noter, que les intégristes évangélistes adoptent la même stratégie, en visant d’autres buts. Ils contribuent, eux aussi, à leur manière, à ce «communautarisme» bien contraire à la «République une et indivisible»    

L’imam payé par son employeur

Cette présence importante des salafistes au sein de ces organismes n’est pas sans conséquence, loin de là, comme le précise Mustafa: «Tout d’abord, ils font tout pour discriminer systématiquement les femmes et même les dénigrer. Par exemple, un représentant des salariés, récemment, s’est attaqué à des responsables de la coordination au sein d’une boîte, uniquement parce qu’il s’agissait de femmes. Pourquoi la direction ne réserve-t-elle pas ces postes aux hommes ? Voilà ce qu’on peut entendre au sein d’un Comité d’entreprise, de la part d’un élu du…personnel! Tout est fait pour sortir les femmes du monde de l’entreprise afin qu’elles regagnent leur foyer ». En outre, les comités d’entreprise reçoivent de leurs employeurs une subvention représentant 0,2% de la masse salariale brute, somme qui se révèle fort importante selon la taille de l’entreprise. Cette manne patronale sert à financer les œuvres sociales de ces comités d’entreprise (lieux de vacances, bons cadeaux, événements divers). Les élus d’entreprises en sont les dispensateurs. Ce qui accroît leur prestige auprès de leurs collègues.

Mustafa ajoute que ces salafistes, forts de leur statut d’élus, répandent leur idéologie antisémite. Quant à la sécurité, cette présence salafiste pose de très sérieux problèmes. Notre interlocuteur cite un exemple parmi d’autres: «Un représentant du personnel d’une société de service n’a pas reçu l’autorisation de se rendre dans le périmètre d’un ministère, car il est repéré comme musulman intégriste par les services de renseignement. Sa boîte n’a pas pu le licencier car il est protégé par son statut d’élu représentant du personnel. Pour ne pas avoir d’histoire, son employeur a préféré lui verser son salaire sans obligation de se rendre au travail. Comme il est imam, il peut donc accomplir sa mission religieuse tout en étant salarié par son entreprise!».

Et la lutte contre le terrorisme ? «Je ne dis pas que ces salafistes d’entreprises sont tous des terroristes, bien sûr. Il n’empêche que dans un pareil contexte, un terroriste y évoluerait comme un poisson dans l’eau».

Un cadre supérieur d’une entreprise publique – qui tient lui aussi à ce que son nom ne soit pas publié – confirme en tous points les dires du syndicaliste. Il ajoute : «Une grande partie des intégristes sont liés au gangstérisme et aux réseaux mafieux. Il y a osmose entre intégrisme et gangstérisme.» Ce cadre met en cause les scissions fréquentes au sein du monde syndical : «Cette fragmentation fragilise les organisations qui deviennent ainsi des cibles plus aisées à atteindre pour les intégristes.»  

Contre le salafisme en entreprise «Promouvoir les femmes» 

Comment lutter contre ce fléau? Réponse de notre interlocuteur syndicaliste et musulman: «Le plus urgent est de promouvoir les femmes dans les organismes de représentation du personnel et les instances syndicales. La laïcité ne doit pas s’arrêter aux portes des entreprises, charge à elles de disposer d’une charte à cet effet comme il s’en trouve dans les écoles publiques. Et enfin, il faudrait que les employeurs cessent de se montrer laxistes vis-à-vis des violations de la laïcité et que les plus hauts responsables des syndicats prennent enfin la mesure de l’infiltration des réseaux salafistes à leur base. Pour moi, être musulman dans son cœur, c’est respecter pleinement la liberté de conscience. »  

Jean-Noël Cuénod

Article paru mercredi 29 novembre 2017 dans la Tribune de Genève et 24 Heures.

11:52 Publié dans Laïcité | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook | | |

27/11/2017

Sinaï : Frères soufis qui avec nous vivez !

L’islamoterrorisme a frappé au Sinaï « le cœur de l’islam » en massacrant 305 personnes dans la mosquée al-Rawda, dédiée au soufisme. «Le cœur de l’islam » c’est ainsi que l’on appelle ce courant initiatique et ésotérique. Le Soufisme, persécuté par les tyrans du salafisme, comme le fut la Maçonnerie sous les dictatures européennes. Que les francs-maçons n’oublient pas ces frères en initiation.

Même si Daech n’a pas encore revendiqué ce carnage, il en porte la marque. Le soufisme est perçu par l’Etat Islamique comme l’un de ses pires ennemis, car se tenant à l’intérieur de l’islam. Ce faisant, les islamoterroristes ne font que mettre en actes l’idéologie salafiste qui a toujours mené contre l’islam ésotérique une guerre implacable.  Il est difficile de donner une définition générale du soufisme qui inspire de nombreuses tarîqat (voies) fort différentes les unes des autres en fonction du maître (Cheikh) qui les a créées. Par ce lien, l’influence spirituelle, cette étincelle divine, se transmet de maître à disciple par une chaîne de transmission initiatique (silsila). Il s’agit pour l’initié de « goûter » Dieu, de s’efforcer à se purifier pour atteindre l’Unicité, la fusion dans le Divin. Cette conception n’est pas si éloignée de la doctrine de la Réintégration étudiée par un des rites maçonniques, le Régime Ecossais Rectifié.

Pour parvenir à cet état ­– Dieu sait si le chemin est long ! – le soufi doit pratiquer un ensemble de prières, de méditations, de rituels, d’incantation et de discipline de vie. Mais il doit aussi percevoir les vérités cachées du Coran. Cette volonté de placer au premier plan l’esprit du livre sacré de l’islam plutôt que la lettre, de le questionner, d’en tirer la substantifique moelle, a suscité la colère des musulmans intégristes soucieux de diffuser la lecture exclusivement littérale du Coran : nul besoin de réfléchir, il faut se contenter d’apprendre les sourates par cœur.

 Cette liberté de chercher Dieu hors des sentiers battus reste insupportable aux intégristes de toutes les époques. Le premier martyr du soufisme est Ibn Mansour al-Halladj qui fut crucifié en 922 à Bagdad, d’autres ont suivi. L’un des plus récents a pour figure celle du chanteur pakistanais Amjad Sabri, assassiné par des talibans en raison de son appartenance au soufisme et de ses « blasphèmes ».

En mai 2016 à Mostaganem en Algérie, s’est tenu le 1er congrès mondial du soufisme réunissant les représentants d’une quarantaine de pays afin d’élaborer une stratégie pour se défendre contre l’islamisme radical. Cette réunion n’avait alors guère suscité l’intérêt des médias européens. La nouvelle était pourtant d’importance dans la mesure où, selon Jeune Afrique, le soufisme compte 300 millions d’adeptes sur 1,6 milliard de musulmans. Ce qui démontre, une fois de plus, que considérer l’islam comme un bloc monolithique relève de l’ineptie. Une ineptie largement partagée par les partis dits « populistes » qui ne font ainsi que conforter les éléments les plus toxiques de l’islamisme. Dans ce contexte, la présence des soufis est, pour reprendre l’expression du regretté Abdelwahab Meddeb (écrivain et animateur à France-Culture), « un antidote au fanatisme ».

Chercher l’esprit pour ne pas se faire étouffer par la lettre a toujours suscité la réprobation des hiérarchies confessionnelles et des Etats autoritaires qui craignent que cette fâcheuse quête aboutisse à la remise en cause de leurs pouvoirs respectifs (mais pas forcément respectables). Ainsi, au XXIe siècle, l’Eglise romaine considère toujours que les catholiques francs-maçons sont en état de péché grave et leur interdit la Sainte Communion. Mussolini, Hitler et Franco mais aussi Lénine et Staline les ont persécutés.

Soufis et francs-maçons ont en partage cette histoire et l’initiation qui, sous des formes très diverses, n’est qu’une, depuis le premier matin de l’univers. Cette fraternité, il serait temps d’en prendre conscience. L’émir algérien Abdelkader et le penseur français devenu égyptien René Guénon, tous deux soufis, n’ont-ils pas reçu l’initiation maçonnique ?

Frères soufis qui avec nous vivez, vous n’êtes pas seuls.

Jean-Noël Cuénod

12:09 Publié dans Laïcité, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | | |

13/11/2017

«Laïcité» laxiste ? «Laïcité» sectaire? «Laïcité» identitaire ? Laïcité tout court!

laïcité, identité,Etat,liberté

La polémique soulevée par Charlie-Hebdo contre Edwy Plenel à propos de l’affaire Tariq Ramadan doit être dépassée. On devine, derrière ces attaques, des règlements de comptes personnels et confraternels[1] qui polluent et parasitent le seul débat qui vaille : quelle laïcité pour quelle République ? Surtout en ce triste anniversaire des attentats du 13-Novembre 2015.

Placer au bon endroit le curseur de la laïcité paraît fort malaisé à pratiquer, en France, à Genève et ailleurs, surtout lorsqu’il s’agit d’islam. Ainsi, trois pseudo-«laïcités» sont-elles mises en avant : laxiste, sectaire et identitaire.

«Laïcité» laxiste 

 Pour certains militants d’extrême-gauche, notamment parmi certaines variétés trotskystes, il est possible de s’allier avec les fondamentalistes musulmans dans la mesure où les uns et les autres ont deux ennemis communs, à savoir l’impérialisme américain et le capitalisme mondialisé. Cette position – qui fait fi des aspects les plus rétrogrades et antidémocratiques, voire fascistoïdes des islamistes – s’explique, en partie du moins, par la frénétique recherche du prolétaire perdu. Pour cette frange gauchiste, le vrai prolétaire est désormais le musulman militant engagé contre l’Occident. Il s’agit donc de se concilier ses bonnes grâces dans le but d’en faire un camarade de combat.

 L’ennui, c’est que ça ne marche pas ainsi. Le prolétaire en question ne se perçoit pas comme lié à sa condition ouvrière. Il se vit essentiellement en tant que musulman fondamentaliste ou salafiste. Il n’a que faire d’une identité ouvrière qui, à ses yeux, le rabaisse.

Or, ces gauchistes ont oublié ce point essentiel du catéchisme marxiste : pas de classe, sans conscience de classe. Dès lors, l’islamiste ne se reconnaissant pas comme un prolétaire mais comme un héraut de l’islam intégriste, le combat qu’il mènera ne sera pas celui de la libération des travailleurs, mais de la diffusion de l’islam dans sa version fondamentaliste. Pour ce faire, il utilisera ces gauchistes comme Lénine manipulait les « idiots utiles », c’est-à-dire les intellectuels, compagnons de route du Parti bolchévique.

La laïcité est considérée, par cette aile du gauchisme, comme une tambouille bourgeoise au fumet colonial.

Du côté des ultralibéraux, la même complaisance envers l’islamisme peut se vérifier, avec, bien sûr, une autre forme de discours. Ainsi, lors des élections parlementaires de 2012 aux Pays-Bas le Libertarische Partij (Parti libertarien) draguait sans complexe l’électorat musulman lui promettant de ne jamais voter contre le port du voile islamique et l’abattage rituel. Dans cette optique, la laïcité est un avatar de l’Etat. Moins il en a, mieux le libertarien se porte. Voilà pour la version laxiste. Voyons maintenant, la laïcité sectaire.

«Laïcité» sectaire 

Elle est souvent défendue, sur des modes divers, par d’autres branches de l’extrême-gauche, de la gauche ou par les défenseurs de l’athéisme. Elle consiste à interdire aux institutions religieuses toute expression dans le domaine public ou sur le champ politique.

Or, si la laïcité  exclut ces institutions des organes de décision et de délibération politiques, elle ne saurait s'opposer à la Convention européenne des droits de l'homme qui, à son article 9, leur garantit la pleine liberté d’expression dans le cadre de la loi. L’Eglise romaine peut manifester – hors de ses Eglises et dans le respect de la tranquillité publique – contre le mariage gay sans que cela ne lèse le principe de la laïcité ; comme d’autres associations ont le droit de descendre dans la rue pour soutenir cette loi. En revanche, cette même Eglise ou certains militants agissant en son nom n’auraient pas le droit de s’opposer physiquement à la célébration des mariages gay, en occupant des mairies, par exemple. Ou des centres pratiquant l’interruption volontaire de grossesse pour contrer l’application de la Loi Veil.

 Il y a, surtout en France, l’idée bien ancrée que la religion doit demeurer dans l’intime de la personne et ne pas s’extérioriser. C’est le thème central de la «laïcité» sectaire qui veut bannir toute trace de religion dans l’espace public. Coca-Cola, McDo, Nike, les partis politiques pourraient donc s’exprimer pour convaincre des clients et des électeurs, mais les institutions religieuses ne le pourraient pas pour convaincre des fidèles. Empêcher l’expression d’un groupe parce que celui-ci ne nous plaît pas est inadmissible en démocratie. La libre expression ne doit avoir d’autres limites que celles imposées par la loi pour garantir l’ordre public.

«Laïcité» identitaire 

Il existe aussi un autre type de fausse «laïcité», celle émise par Marine Le Pen, la «laïcité» identitaire . Qui parvient à mélanger «laïcité» laxiste et «laïcité» sectaire! Dans ses discours, la cheffe des frontistes n’a pas de mots assez durs contre l’islam en réclamant que les lois de la laïcité lui soient appliquées avec la plus extrême rigueur. En revanche, dès qu’il s’agit du christianisme, ces mêmes lois peuvent être contournées dans l’allégresse. Vivent les crèches de Noël dans les mairies ! A l’évidence, la laïcité est ainsi détournée à des fins racistes et pour exacerber une identité particulière, celle des Français chrétiens, au détriment des autres. Cette «laïcité» identitaire proclame que les racines culturelles de la France ne sont que chrétiennes. Que la France possède de solides et profondes racines chrétiennes, c’est l’évidence. Mais elle en a d’autres, druidiques, gréco-romaines, juives, musulmanes, sans oublier celles qui ont poussé pendant le siècle des Lumières. C’est l’ensemble de ces racines qui fait croître la France.

Laïcité tout court

Ces trois «laïcités», l’une laxiste, l’autre sectaire, la troisième identitaire partagent un dénominateur commun : chacune à sa façon vide de sa substance la laïcité tout court, sans guillemet, sans épithète du genre «positive», «affirmative»  «pure et dure» etc.

 La laïcité n’est pas la religion de ceux qui n’ont pas de religion, ni une «contre-communauté». Elle repose sur trois piliers indissociables : la liberté absolue de conscience, la séparation de l’Etat d’avec les communautés religieuses et la neutralité confessionnelle de l’Etat. Ce dernier et les institutions des communautés religieuses peuvent entreprendre des actions communes lorsque le bien général est en cause. Mais sans jamais confondre l’un avec les autres.

La laïcité protège autant ceux qui croient au ciel que ceux qui n’y croient pas. Elle est la rose et le réséda.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] « La confraternité est une haine vigilante » aimait à dire le très regretté professeur Dominique Poncet à propos du Barreau genevois. Apparemment, la formule s’applique fort bien à la presse parisienne.

 

12:13 Publié dans Laïcité | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : laïcité, identité, etat, liberté | |  Facebook | | |

08/11/2017

Plenel-Ramadan: diversion et fausse polémique

edwy-plenel-le-patron-de-mediapart-est-dans-le-viseur-de-charlie-hebdo-cette-semaine.jpg

Les médias éprouvent la fâcheuse tendance à se lancer dans de fausses polémiques, comme le démontre l’«affaire» Plenel-Ramadan. Elles ont l’avantage d’élever le taux d’UBM (Unité de Bruit Médiatique) et l’inconvénient d’occulter les véritables enjeux de société. Mais peu importe l’inconvénient. Il paraît que marcher dans le beuze porte bonheur.

Dernier avatar : l’actuelle « une » de Charlie-Hebdo caricaturant Plenel et l’accusant de ne rien savoir à propos des accusations de viols qui visent Tariq Ramadan. Ce qui est sous-entendu par ce dessin, c’est qu’Edwy Plenel ayant voulu poursuivre un dialogue avec l’islamologue genevois, il en aurait couvert les turpitudes. Sous-entendu lancé sans la moindre amorce de preuve.

C’est le syllogisme à la Trump : Ramadan est un vilain. Plenel cause avec Ramadan. Donc Plenel est un vilain. Voilà dans quelle vase intellectuelle a sombré le débat entre médias en France !

Les accusations contre Tariq Ramadan viennent d’être révélées par les victimes à la faveur de la vague salutaire qui s’est levée dès l’affaire Weinstein connue. Ni Mediapart, ni le Canard Enchaîné, ni Charlie-Hebdo, ni Valeurs Actuelles, ni les autres ne le savaient avant cela. Ou alors, ils le savaient et se sont tous tus. Youpi, un complot, un !

 En redescendant tout en bas de l’échelle, Le Plouc a lui aussi interviewé à plusieurs reprises Tariq Ramadan dans les années 90 et début 2000. A cette occasion, il n’a reçu aucun message, anonyme ou non, aucun coup de fil, anonyme ou non dénonçant les agissements qui sont aujourd’hui reprochés à l’islamologue. Cela ne signifie rien d’autres qu’à l’époque, ils n’étaient pas connus, ce qui n’invalide nullement les accusations d’aujourd’hui.

Désormais, il appartient aux justices suisse et française de jeter la lumière sur les très graves reproches dont Tariq Ramadan est l’objet et aux journalistes – aux vrais journalistes – qui enquêtent à ce propos d’accomplir leur travail comme ils l’ont toujours fait. A cet égard, Le Plouc recommande les excellents papiers que consacre sa collègue Sophie Roselli à cette affaire et qui paraissent dans la Tribune de Genève.

Plenel-Ramadan : on occulte les vrais problèmes

L’actuelle polémique dirigée contre Medipart et Edwy Plenel est d’autant plus navrante qu’elle fait diversion en occultant les deux véritables sujets : la cause des femmes et le dialogue avec les musulmans en France, en Suisse et dans les autres pays d’Europe. Malgré leurs désaccords ponctuels, Charlie-Hebdo et Mediapart partagent les mêmes valeurs républicaines. Créer un faux débat dans ce camp, ne peut que l’affaiblir et réjouir ses ennemis, les islamistes radicaux qui cherchent à créer des poches de résistance à la laïcité, ainsi que les machistes qui mènent leur combat d’arrière-garde contre le féminisme.

Jean-Noël Cuénod

15:58 Publié dans Laïcité, Politique française | Lien permanent | Commentaires (40) | |  Facebook | | |

21/08/2017

Salafisme et Trumpisme : la convergence des haines

DHdRkcQWAAEDfCn.jpgEntre l’islamoterrorisme et l’extrême droite occidentale, aujourd’hui incarnée par Trump, il y a convergence des haines. Au-delà de l’islamophobie proclamée par certains, ce qui unit les nazislamistes du salafisme et les mouvements de la fachosphère contemporaine est plus important que ce qui les divise. Il se dégage de ces deux nébuleuses une forme d’Internationale réactionnaire.

Leur convergence fondamentale qui se trouve à la base de tous leurs autres points communs, c’est la lutte pour retrouver un passé mythifié perçu comme ultime garant de la conservation des privilèges sociaux. Les suprémacistes blancs sont confrontés à une réalité démographique qui les obsède ; elle a été notamment mise en exergue par une étude publiée en 2014 par le Pew Research Institute : en 1960, la part des Blancs était de 85% de la population des Etats-Unis ; elle ne sera plus que de 43% en 2060. De plus en plus, les salariés blancs entrent en concurrence avec d’autres Américains aux couleurs diverses. D’où la panique de voir leur statut social dégringoler. Jadis, le fait d’être blanc donnait des droits automatiques et des privilèges héréditaires. Pour les suprémacistes blancs, l’élection de Barack Obama a symbolisé cette perte de leurs prérogatives, d’où la haine torride qu’il leur inspire. Trump est devenu pour eux l’anti-Obama qui allait mettre un frein à leur déclin.

La fachosphère américaine – quelque 917 groupes répertoriés en 2016 par le Southern Poverty Law Center (SPLC) – reste campée sur les mêmes bases de type réactionnaire. Mais son aspect extérieur a bien changé. Elle s’est mise au goût du jour. Les aubes et les cagoules du Ku-Klux-Klan sentent trop la naphtaline à l’heure des réseaux sociaux.

Le SPLC estime le nombre des KKK entre 5 000 à 8 000 membres alors qu’ils étaient 4 millions dans les années 1920. En revanche, les réseaux de l’Alt-right connaissent un succès croissant. Le noyau dur de cette mouvance est estimé à une dizaine de milliers de partisans. Mais ce mode de comptabilisation est devenu obsolète. Le militant dûment encarté dans un parti bien structuré existe de moins en moins. L’Alt-Right a pour principal truchement le site d’extrême droite Breitbar de Steve Bannon qui affiche 65 millions de visiteurs. Certes, tous ne sont pas des « Alt-Right » mais cela donne tout de même une idée de l’écho que l’extrême droite rencontre auprès d’une partie de l’opinion américaine. A noter que Steve Bannon vient de récupérer la direction de Breitbar après avoir été écarté par Trump[1] de son poste de conseiller stratégique de la bien nommée Maison-Blanche.

A l’instar des nouvelles structures politiques, l’Alt-Right est une nébuleuse idéologique et non un bloc structuré. Elle va de l’aile droite du Parti républicain jusqu’aux mouvements ouvertement nazis. Néanmoins, le fond idéologique reste commun : le racisme, la défense de la suprématie de la « race blanche » sur les autres et le retour à la domination sur les femmes, domination mise à mal par les récentes – et encore trop timides – avancées du féminisme.

L’auteur du titre « Alt-Right » et principal idéologue du mouvement, Richard B. Spencer, ne cache nullement ses nostalgies comme le démontre cet extrait d’un discours qu’il a prononcé en novembre dernier à l’occasion de la campagne électorale de Donald Trump. Sa conclusion, toute en finesse, a au moins le mérite de la clarté : Hail Trump ! Hail our people ! Hail victory ! Ceux qui prétendraient que Spencer n’a pas forcément fait référence à l’acclamation hitlérienne (Heil !), puisque to hail veut dire saluer, ne pourront guère poursuivre sur cette voie en voyant des membres de son assistance faire le traditionnel salut fasciste et nazi.

 

Richard B. Spencer est l’organisateur de la manifestation de Charlottesville au cours de laquelle un de ses partisans a tué une manifestante antifasciste ; il demeure l’un des plus indéfectibles supporteurs de Trump. Ce qui explique la réaction du président après Charlottesville lorsqu’il a mis les suprémacistes blancs et les antiracistes dans le même panier. L’un après l’autre, Trump est abandonné par ses soutiens. Comme fidèles, il ne lui reste plus que les extrémistes de droite. Il ne saurait donc se payer le luxe de s’aliéner ses derniers partisans. Quitte à précipiter la chute de son propre parti.

Salafisme : une idéologie fondamentalement violente

Côté salafiste, c’est le même mouvement vers l’arrière qui mobilise les troupes, la même panique de voir les privilèges être entamés. Et comme l’Alt-Right, le salafisme est une nébuleuse qui dispose d’une toile de fond commune et se caractérise par une dispersion de groupes tantôt opposés, tantôt alliés.

Le but du salafisme (lire aussi le texte « Charlottesville du nazisme blanc au nazisme vert ») est de revenir à une époque jugée idéale, celle du prophète Mohammed et de ses compagnons. Dès lors, tout ce qui est intervenu après eux devient suspect. Tout changement est une trahison, tout progrès, une hérésie, toute amélioration, une abomination. Tout doit revenir dans l’état tel que le Coran et la Sunna (tradition musulmane) l’ont fixé pour l’Eternité.

Dès lors, les distinctions entre les « gentils salafistes quiétistes » et les « méchants salafistes djihadistes » relèvent de l’hypocrisie. Le salafisme est, en lui-même, violent, puisqu’il veut briser tout mouvement d’évolution. Dans cette vision du monde, la femme doit rester dans son rôle d’instrument de ponte et de plaisir. L’islam doit restaurer ou instaurer sa prééminence sur toutes les religions en concédant, du bout de la babouche, un statut de dhimmi aux juifs et aux chrétiens qui les relègue aux rangs très inférieurs, tout en s’abstenant de les massacrer. A la condition, bien sûr, qu’ils payent leur impôt spécifique. Pour les autres impies, c’est le prix du sang qu’ils devront verser.

L’apparition des mouvements féministes est perçue par les salafistes comme la mère de toutes les menaces contre les privilèges du mâle garanti par la parole divine, du moins telle que les salafistes la traduisent. C’est sans doute l’une des explications à leur radicalisation. La femme voilà l’Ennemie commune des nazislamiste comme des suprémacistes blanco-mâles.

Contradiction qui n’est apparente, pour promouvoir cette idéologie moyenâgeuse, les salafistes ont recours aux technologies les plus modernes. Apparente, en effet, la contradiction : la pensée, les idées, la philosophie, les opinions, les aspirations relèvent de l’impudence des humains qui veulent ainsi substituer leur raison à celle inscrite par Allah dans le Coran ; en revanche, les objets créés par la technique peuvent être utilisés à la seule condition qu’ils transmettent la volonté divine dictée par Allah au prophète Mohammed et servent Ses desseins. Ceux qui s’opposent à cette volonté divine doivent, soit se soumettre, soit être anéantis.

Le salafisme ne limite pas ses attaques aux non-musulmans. Loin de là. Il porte le fer contre tous les musulmans qui ne partagent pas leur étroite vision de l’islam. Les « mauvais musulmans » sont même leurs pires adversaires car ils introduisent le ferment de l’intelligence humaine au sein de la religion. Ainsi, les salafistes persécutent-ils les différentes formes du soufisme qui développent une lecture ésotérique du Coran qui va à l’encontre de la lecture littérale imposée par les salafistes.

Salafisme, racisme blanc et antisémitisme

Le salafisme est devenu le principal vecteur de l’antisémitisme au XXIe siècle. Sur ce point, l’alt-Right est plus prudent dans ses propos. Toutefois, les interventions antisémites sont nombreuses dans la fachosphère américaine et européenne. L’un des slogans scandés par les manifestants suprémacistes blancs à Charlottesville en donne la parfaite illustration : « Les juifs ne nous remplacerons pas » (voir la vidéo ci-dessous). Souvent, l’admiration pour Israël et la haine viscérale contre les juifs cohabitent chez les suprémacistes blancs.

 

La fachosphère occidentale et l’islamofascisme des salafistes font tous deux la guerre au temps qui passe. Guerre perdue d’avance, bien sûr. Mais les combats d’arrière-garde sont les plus sanglants et durent souvent fort longtemps.

C’est pourquoi faire alliance avec la fachosphère pour lutter contre l’islamoterrorisme relève de la sanglante illusion. Les deux entités principales de l’Internationale réactionnaire ont besoin l’une de l’autre pour survivre contre tous les mouvements qui ont pour but de libérer les humains de leurs aliénations.

Jean-Noël Cuénod

 

[1] Steve Bannon s’est empressé de déclarer après son éviction : « Je pars au combat pour Trump et contre ses opposants ».

 

18:17 Publié dans Laïcité, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : terrorisme, trump, salafisme | |  Facebook | | |

19/08/2017

Tarir la source du terrorisme

Source tarie, 2005, 24x32 cm, gouache.jpg

Légende: Gouache de Bernard Thomas-Roudeix intitulée "Source tarie" (2005-24x32-cm) A visiter le site de l'artiste: http://thomas-roudeix.com

Les attentats de Barcelone et de Cambrils le démontrent une fois de plus. Les répliques juridiques, policières et militaires ne juguleront pas le terrorisme à elles seules. Vaincu militairement, Daech devient en Europe encore plus virulent qu’auparavant. Les policiers en Europe déjouent régulièrement des attentats, démontrant ainsi les impressionnants progrès qu’ils ont accomplis en quelques années. Mais, phénomène traditionnel, le criminel s’adapte plus vite que ses poursuivants. Celui qui prend l’initiative a forcément un coup d’avance. Quant à voter des lois toujours plus répressives, celles-ci affectent la liberté des honnêtes gens sans gêner le moins du monde les terroristes. Au contraire, les entorses à la démocratie et à l’Etat de droit ne font que donner des arguments supplémentaires à leur propagande.

« Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Cette déclaration de l’alors premier ministre Manuel Valls après l’attentat contre l’Hyper Casher le 9 janvier 2015 reflète bien l’aveuglement volontaire des dirigeants politiques qui a permis, et permet encore, au terrorisme de prospérer. Expliquer ce n’est pas excuser, c’est comprendre. Et comprendre, c’est agir avec discernement. « Qui ne réfléchit pas et méprise l’ennemi sera vaincu », écrivait le grand stratège chinois Sun-Tzu.

C’est sur le plan idéologique que le combat principal doit être porté, afin de priver de troupes fraîches Daech, Al qaïda et les autres. Les attentats de type « kamikaze » auxquels se livrent les islamoterroristes sont très gourmands en hommes ; de plus, Daech a perdu un nombre considérable de ses combattants en Syrie et en Iraq ; enfin, les progrès dans les traques policières ont éclairci les rangs. Dans un tel contexte, trouver de nouveaux adeptes est une question de survie pour le salafisme qui irrigue les groupes djihadistes. Le jeune âge (17 et 18 ans) de deux des terroristes abattus lors de l’attentat de Cambrils en est une illustration. Peu importent les morts et les arrestations, tant que la source idéologique est vive, le terrorisme persiste. Et il s’éteint dès qu’elle est tarie.

Le terrorisme et ses multiples visages

Si le constat est simple à énoncer, passer à l’étape supérieure en portant concrètement la lutte antiterroriste sur le plan idéologique est tout sauf aisé, car cette lutte va aussi bouleverser nos habitudes et nos certitudes. Pour nous rassurer, ne serait-ce que sur nous-mêmes, nous formons de l’ennemi une image la plus éloignée possible de la nôtre. Nous dressons un portrait-robot fantasmatique du djihadiste-type afin de l’enfermer dans des catégories bien précises. Or, il n’existe aucun djihadiste-type. Les terroristes proviennent de tous les milieux, favorisés, défavorisés, immigrés, Européens dits « de souche » ; ils sont chômeurs, travailleurs, cadres, hors système scolaire, étudiants brillants, illettrés, étrangers, autochtones.

En stigmatisant les étrangers, en rejetant les immigrés, l’extrême-droite rend aux terroristes le plus signalé des services, car la plupart d’entre eux passent sous ces radars obsolètes. Mais comme évoqué lors du blogue précédent, ce n’est pas le seul domaine où l’alliance objective entre l’extrême-droite blanche et l’islamofascisme exerce ses ravages.

Accepter le fait que le djihadiste-type n’existe pas constitue le premier pas à accomplir dans le combat idéologique. Ce n’est pas forcément l’étape la plus aisée à franchir, tant nous restons accrochés à nos réconfortants préjugés. La pensée stéréotypée est tellement diffusée par les médias et confortée par les réseaux sociaux qu’il est douloureux de s’en débarrasser.

MiXetRemix.jpg

Légende: Le regretté Mix&Remix, toujours aussi pertinent dans son impertinence

Terrorisme et séduction

L’autre étape, malaisée à conduire elle aussi, consiste à se poser cette scandaleuse question : en quoi l’idéologie islamiste ou salafiste est-elle séduisante ? Elle paraît, en effet, scandaleuse cette question, puisque le salafisme prône le retour au mode de vie qui était celui du prophète Mohammed et de ses compagnons (soit un recul de quatorze siècles) et à leurs valeurs moyenâgeuses, telles la réduction du statut de la femme au rang de mineure, l’intolérance religieuse poussée au délire, la liberté individuelle sacrifiée. A première vue, tout est repoussant et rien n’est séduisant dans ce programme.

Or, c’est le fait que nous sommes repoussés par cette idéologie qui peut séduire les candidats au djihad. La remise en question des valeurs apprises à l’école et au sein de la famille étant un passage obligé de l’adolescence, s’inscrire dans ce qui en paraît le plus éloigné a de quoi satisfaire la passion juvénile de l’engagement. En outre, le salafisme offre un cadre rigide à des jeunes qui, quel que soit leur milieu d’origine, ont souvent manqué de repères. Le cadre rigide calme les angoisses, canalise les énergies, simplifie l’existence. Le stalinisme et le nazisme ont exploité ce potentiel bien avant Daech et ses succédanés.

Lorsqu’une société offre à sa jeunesse la réjouissante perspective d’être un esclave ubérisé et l’enthousiasmante idéologie du cynisme politico-financier, il n’est guère étonnant de voir ce qui apparaît comme son opposé devenir séduisant. Un dieu vengeur et sanguinaire est ainsi perçu comme le glorieux contradicteur de l’argent-roi et de sa cour en costumes trois-pièces.

 Plus le néophyte est ignorant de l’islam dans toute sa diversité, ses transformations, ses développements historiques, ses subtilités théologiques, ses contradictions, plus sera puissante la séduction qui s’exercera sur lui. Nul besoin d’effort intellectuel. Obéir suffit. Comme l’effort intellectuel est de moins en moins supporté, voilà un argument de séduction supplémentaire.

Terrorisme et société médiamercantile

Le développement du djihadisme, notamment chez les jeunes, est donc aussi le produit de notre société médiamercantile, basée sur l’hypercapitalisme financier et ses métastases médiatiques. En luttant contre l’islamoterrorisme, on ne saurait faire l’économie de la remise en question de cette société, dans la mesure où elle porte en elle les germes de la séduction djihadiste. Développer une pensée cohérente qui lui offre une alternative crédible constitue donc un acte politique et idéologique de première importance.

 Dans ce domaine, tout est à reconstruire sur les ruines du stalinisme et de la social-démocratie. Cela prendra du temps. Beaucoup de temps. Mais sans cette remise en cause fondamentale de la société médiamercantile, la victoire contre le terrorisme ne sera jamais assurée.

Pour l’instant, il s’agit de parer au plus pressé afin que le terrorisme fasse le moins de dégâts possibles. Dans cette optique, le renforcement des moyens octroyés aux forces de police, aux services de renseignements et l’amélioration des coordinations interne et internationale restent indispensables. Mais il faut aussi agir, ici et maintenant, sur le plan politique. Non pas en renforçant un arsenal juridique qui est suffisamment fourni, mais en faisant respecter partout les principes de la laïcité afin d’établir en pleine clarté les limites entre l’Etat et les communautés religieuses. Dans la plupart des pays européens qui ne connaissent pas la laïcité, cette frontière reste floue. Même en France ou en Suisse dans les cantons de Genève et Neuchâtel, la laïcité est trop souvent incomprise et donne lieu à des malentendus qui ne manquent pas d’être exploités par ses adversaires.

Serons-nous capables de relever tous ces défis ? Nous sommes désormais face à l’Histoire. Et surtout face à nous-mêmes.

Jean-Noël Cuénod

16:20 Publié dans Laïcité, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (13) | |  Facebook | | |

15/08/2017

Charlottesville : du nazisme blanc au nazisme vert

usa_nazis.jpg

Loin d’être une relique d’un passé monstrueux, le nazisme est bien vivant. Il a même plusieurs têtes. Entre les suprémacistes blancs et les nazislamistes les points de convergence se révèlent multiples. Le nier serait suicidaire.

Le défilé sanglant des suprémacistes blancs arborant la panoplie des emblèmes nazis à Charlottesville en Virginie n’a fait que médiatiser une réalité politique présente depuis laides lurettes : le nazisme est bien vivant. Chaque fois que cette réalité était évoquée, l’extrême droite chafouine – celle qui ne se montre pas telle qu’elle est – dénonçait un anachronisme malveillant (le nazisme et le fascisme n’étaient qu’un moment de l’Histoire qui s’est décomposé avec les cadavres de Hitler et Mussolini,) ainsi qu’une réduction à Hitler, prétexte pour couper court aux polémiques.

 Il est vrai que cette reductio ad hitlerum a été utilisée ad nauseam et trop souvent mal à propos, à un tel point qu’elle a fini par occulter la résurgence du nazisme. Ou plutôt des nazismes car le phénomène a pris de multiples formes, en Occident mais aussi au Proche-Orient, soit chez les Frères musulmans et les salafistes dans le monde sunnite, soit en Iran, dans la sphère chiite.

Les nazismes blancs et verts présentent de nombreux points de convergence : antisémitisme, antiféminisme, homophobie. Dans les deux cas, il s’agit de promouvoir la discrimination ethnique et/ou religieuse ainsi que la suprématie d’une ethnie et/ou d’une religion.

 Ils s’abreuvent aux mêmes sources de propagande, notamment l’un des faux les plus criminogènes de l’Histoire : le Protocole des Sages de Sion, concocté au XIXe siècle par l’Okhrana, service secret du Tsar ; ce document forgé a été abondamment utilisé par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Les groupes suprématistes blancs américains, tels Aryan Nations, l’ont réactivé dès les années 1970-1980 pour en faire la source de leur théorie complotiste et antisémite du ZOG (Zionist Occupation Government).

Le régime iranien continue à faire de ce puant document un usage intensif. Il avait servi de trame à la série « Le Secret de l’Armageddon », diffusée en 2008 par la première chaîne iranienne ; elle n’avait rien à envier aux pires délires antisémites de la propagande hitlérienne.

De même, l’article 32 de la Charte du Hamas fait explicitement référence au Protocole des Sages de Sion pour justifier l’antisémitisme du parti islamiste palestinien. En 2017, il a mis une goutte de miel dans le fiel de sa Charte en introduisant cette formule : « Le Hamas ne combat pas les Juifs parce qu'ils sont juifs mais les sionistes parce qu'ils occupent la Palestine ». Mais ce n’est que pure cosmétique. La haine du Juif et celle du Franc-Maçon – autre bête noire commune – continue d’irriguer les discours du Hamas.

Les nazismes blancs et verts cherchent à radicaliser leurs sphères respectives sur des bases idéologiques semblables qui, loin d’être vermoulues, se solidifient. Entre les deux fachosphères, les points de convergences idéologiques sont plus nombreux que les désaccords. Les propos islamophobes de certains groupes nazis blancs ne doivent pas masquer ce constat.

L’idéologie nazislamiste est largement diffusée dans le Proche-Orient. Les nazismes blancs se répandent dans l’Est de l’Europe – qui avaient déjà connu pareil phénomène durant l’Entre-deux-guerres – et Charlottesville nous rappelle leur présence aux Etats-Unis. Dans ce pays, on ignore le nombre exact de néonazis, suprémacistes blancs, partisans du KKK et autres. L’une des sources américaines les plus fiables – le Southern Poverty Law Center (SPLC) ­– estime que le nombre de groupes assimilables au nazisme blanc est passé de 457 en 1999 à 917 en 2016 (ces données sont disponibles en cliquant ici).

« Ce ne sont que des gueulards excités et sans avenir », prétendait-on Allemagne dans les années 1920. « Khomeini ne passera pas l’hiver » affirmait-on au début des années 1980. « Ce n’est qu’un groupe minoritaire de fondamentalistes religieux », disait-on du Hamas dans les années 1990. On connaît la suite.

Le grand choc des civilisations, les nazismes blancs et verts le préparent idéologiquement. Car la tendance de ces deux entités totalitaires est de parvenir à un affrontement final afin d’assurer la victoire désignée comme « définitive » de l’une sur l’autre. Mais le système que l’une ou l’autre imposera sera, sous des aspects différents, fondamentalement le même.

Jean-Noël Cuénod

 La voiture du suprémaciste blanc en train de foncer contre les manifestants antiracistes. Cet attentat provoquera la mort d'une jeune femme de 32 ans. 

16:55 Publié dans Laïcité, Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |

19/04/2017

Dieu, dernière prise d’otage de la présidentielle

Pucelle.jpeg

« Mais fichez-nous la paix avec la religion ! » Mon Dieu qu’elle a fait du bien, cette réplique de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, lors du dernier débat télévisé… Elle a fait du bien à tous et même aux chrétiens. Peut-être, surtout aux chrétiens dont certains se disent qu’il y a des coups de pied aux cultes qui se perdent dans cette campagne présidentielle (Dessin de Bernard Thomas-Roudeix).

Et fichez donc la paix aux religions ! Candidats en mal d’encensoir, cessez d’instrumentaliser ce qui fait le son intime des croyants : leur foi. Sa légèreté résiste au doute, mais elle est blessée par vos grossières manipulations.

Le plus Tartuffe de tous reste François Fillon. Porté par les cathos militants de Sens Commun et de la Manif contre le mariage gay depuis l’été dernier, l’ancien premier ministre de Sarkozy multiplie génuflexions et papelardises pour se rabibocher avec son électorat catholique. Lors de la primaire à droite, ces électeurs l’avaient largement soutenu ; ils ont été douchés par les casseroles du candidat plus remplies d’eau froide que bénite. Jésus comme agent du repentir électoral. Le Christ comme rédempteur de la cause fillonesque. En attendant la résurrection dans les urnes.

Marine Le Pen n’est guère en reste. Elle se dit « extrêmement croyante » mais « fâchée avec l’Eglise ». Il est vrai qu’avec un pape qui plaide en faveur des réfugiés, elle est plutôt mal barrée. « Dieu avec moi mais pas avec les métèques. » En revanche, pour les crèches dans les mairies, la voilà partante. La laïcité ? C’est pour les musulmans. Uniquement. Pas de voile dans les bâtiments publics. Mais dis donc, la Vierge Marie, ne porte-t-elle pas le voile, elle aussi ? Alors qu’est-ce qu’elle fait dans une mairie ? La laïcité façon Le Pen, c’est sacrément dur à suivre…

Le christianisme qui s’adresse à tous les humains se mue ainsi en religion identitaire, ce qui est la pire des trahisons pour l’esprit du Nouveau Testament : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Saint-Paul, Galates III ; 28).

Cette dérive vient de loin. Sa source est à chercher dans cet étrange catholicisme antichrétien développé par Charles Maurras. On devrait plutôt appeler cette pensée « romanisme antichrétien », dans la mesure où l’étymologie grecque du mot « catholique » renvoie à la notion d’universel. Or, rien n’est moins universel que cette idéologie qui continue à nourrir les discours de la droite conservatrice et l’extrême-droite françaises. C’est la poursuite de la Rome antique sous les pompes de l’Eglise dite « catholique » que veut illustrer Charles Maurras, quitte à vouer aux gémonies ces « métèques » d’évangélistes, comme le démontre cet extrait de la préface de son Chemin de Paradis :

D’intelligentes destinées ont fait que les peuples policés du sud de l’Europe n’ont guère connu ces turbulentes écritures orientales que tronquées, refondues, transposées par l’Église dans la merveille du Missel et de tout le Bréviaire ; ce fut un des honneurs philosophiques de l’Église, comme aussi d’avoir mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin. Je me tiens à ce coutumier, n’ayant rien de plus cher, après les images d’Athènes, que les pompes rigoureuses du Moyen-Âge, la servitude de ses ordres religieux, ses chevaliers, ses belles confréries d’ouvriers et d’artistes si bien organisées contre les humeurs d’un chacun, pour le salut du monde et le règne de la beauté.  Ces deux biens sont en grand péril depuis trois ou quatre cents ans, et voici qu’on invoque au secours du désordre le bizarre Jésus romantique et saint-simonien de mil huit cent quarante. Je connais peu ce personnage et je ne l’aime pas. Je ne connais d’autre Jésus que celui de notre tradition catholique, "le souverain Jupiter qui fut sur terre pour nous crucifié". Je ne quitterai pas ce cortège savant des Pères, des Conciles, des Papes et de tous les grands hommes de l’élite moderne pour me fier aux évangiles de quatre juifs obscurs...

Charles Maurras fut un antisémite virulent. Et rien dans les discours de François Fillon et de Marine Le Pen ne peut être assimilé à de l’antisémitisme. Mais le fond de la pensée subsiste, même si les mots « juifs », « israélites », « antisémitisme » ont été gommés. Il s’agit d’ôter tout contenu révolutionnaire et humaniste aux Evangiles, toutes références à l’universel pour réduire le christianisme à un vecteur identitaire. Oublié le souffle divin sur l’Univers. L’Eternel est ainsi rabaissé à l’état de totem pour une tribu particulière. Et vraiment, je n’ai pas envie d’en faire partie, de cette tribu.

Jean-Noël Cuénod 

VIDEO : On se refait un petit coup de Mélenchon-Le Pen

16:20 Publié dans Laïcité, Politique française | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : fillon, marinelepen, dieu, présidentielle2017, vidéo | |  Facebook | | |

29/03/2017

Islamisme d’Etat en Algérie ? Ecrivain menacé

Anouar_0.jpg

Anouar Rahmani (25 ans, photo) risque d’être poursuivi pour blasphème par la justice algérienne et d’être condamné de 3 à 5 ans d’emprisonnement. Human Rights Watch et PEN International se mobilisent pour le défendre. L’islamisme d’Etat s’installerait-il en Algérie?

 Ainsi, en décembre 2006, le Code pénal de ce pays a-t-il été alourdi d’un nouvel l’article, le 144bis 2, ainsi libellé :

Est puni d’un emprisonnement de trois ans à cinq ans et d’une amende de cinquante mille à cent mille DA (dinars algériens, soit de 421 à 842 euros, ou de 451 à 902 francs), ou l’une de ces deux peines seulement, quiconque offense le prophète (paix et salut soient sur lui) et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’Islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen.

Si l’amende peut paraître légère vue d’Europe, il faut tout de même la replacer dans le contexte économique de l’Algérie. En revanche, il ne fait aucun doute que le Code pénal algérien a la main particulièrement lourde en menaçant de jeter en prison – pour trois à cinq ans – ceux que la justice assimilera à des blasphémateurs.

Le jeune romancier Anouar Rahmani est actuellement dans le viseur du Parquet algérien au titre de cet article scélérat, le procureur de la République ayant ouvert une enquête contre lui. L’écrivain a été interrogé le 28 février dernier pendant plusieurs heures au poste de police de Tipasa, ville côtière sis à 61 kilomètres à l’Ouest d’Alger et qu’Albert Camus a rendu célèbre dans Noces à Tipasa.

Pourquoi cet intérêt pour Anouar Rahmani ? Dans son blogue « Le Journal d’un Algérien atypique », il défend, entre autres, les communautés homosexuelles, les minorités religieuses, le droit à l’incroyance et toutes les formes de liberté. Ce qui a de quoi donner de l’urticaire aux islamistes qui ne lui ont pas ménagé insultes, calomnies et harcèlements. Avec l’enquête ouverte par le Parquet algérien, un pas supplémentaire a été accompli. La répression se fait désormais officielle, surtout depuis le succès de son dernier roman écrit en arabe ; il a pour titre en français, La Ville des ombres blanches.

Cet ouvrage met en scène une histoire d’amour entre deux hommes à l’époque de la guerre d’indépendance algérienne : un maquisard du FLN et un Pied-Noir. En soi, le thème est propre à faire avaler leur tapis de prière aux bigots et leur képi aux militaires. Mais c’est un chapitre en particulier qui motiverait l’accusation de blasphème : un enfant discute avec un clochard qui se fait appeler « Dieu » et explique au bambin qu’il a créé le ciel à partir d’un chewing-gum. Anouar Rahmani n’a trouvé aucun éditeur en Algérie pour le publier. Aussi a-t-il diffusé La Ville des ombres blanches sur la Toile, l’an passé. Selon l’écrivain, le roman a été lu par 12000 internautes en deux mois.

Avec Human Rights Watch, l’organisation d’écrivains PEN International s’est mobilisée pour convaincre les autorités algériennes de renoncer aux poursuites contre Rahmani et d’abandonner l’article 144bis 2 (Vous pouvez participez à cette action de protestation en cliquant ici).

Pour l’instant, Anouar Rahmani n’est pas arrêté. Mais son inculpation peut intervenir à tout moment. Or, il faut savoir qu’un journaliste et blogueur algérien est mort en prison le 11 décembre dernier. Mohamed Tamalt avait été condamné en juillet 2016 à deux ans de prison pour « offense au président de la République ». Pour protester contre sa condamnation, Tamalt a fait une grève de la faim pendant trois mois, avant de sombrer dans le coma, puis de mourir des suites « d’une infection pulmonaire », à en croire l’administration pénitentiaire.

Il n’est pas plus grands blasphémateurs que ceux qui ont inventé la notion de blasphème. En voulant protéger « l’honneur de Dieu », ils abaissent l’Eternel au niveau d’un être mortel. En suivant leur folle logique, il faudrait donc poursuivre les rédacteurs et les utilisateurs de l’article 144bis 2. Les poursuivre pour blasphème, bien entendu !

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO

19:48 Publié dans Laïcité | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : islamisme, liberté, algérie, écrivain | |  Facebook | | |

10/12/2016

Les femmes à la reconquête des cafés machos!

salafisme,islam,banlieue,femme,machisme

La France célébrait, vendredi, la Journée de la Laïcité. Comment se porte-t-elle? Moins bien dans la réalité que dans les discours. (Photo: groupe de femmes s'installant dans un café monopolisé par les hommes à Aubervilliers en 2013)

Ce principe, prônant la liberté de conscience et la neutralité de l’Etat vis-à-vis des communautés religieuses, est gravé dans le marbre de l’article 1 de la Constitution. Il orne toutes les allocutions politiques, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen.

Dans la réalité, c’est une autre paire de manche. L’idéologie salafiste ne cesse de porter des coups à cette laïcité qu’elle abhorre. Cette vision particulièrement rétrograde de l’islam, prône l’imitation des mœurs pratiquées par l’islam des débuts. En premier lieu, le salafisme instaure la soumission de la femme à son père, à ses frères, puis à son mari. Pas question de sortir seule dans la rue ou alors de façon fugace et dûment voilée. Et encore moins de mettre le pied dans un café. Un ancien membre des Renseignements généraux de la police française, Bernard Godard, a décrit la progression inquiétante du salafisme dans son ouvrage La question musulmane en France (Fayard). 

Cette idéologie se diffuse dans la vie quotidienne de certaines cités comme l’illustre un reportage diffusé mercredi au 20 Heures de France 2. Les caméras ont suivi deux courageuses militantes de la Brigade des Mères à Sevran, près de Paris, Nadia Remadna et Aziza Sayah. Leur but: tenter d’entrer dans un bistrot qui, comme bien d’autres, est l’apanage exclusif des hommes. Le rejet est patent. Le patron interpelle les deux femmes: «Ici, il n’y a que des hommes, le mieux c’est d’attendre dehors.» Et si la femme veut boire un café avec la cousine? «La cousine, elle reste à la maison. Ici, il n’y a pas de mixité». Les deux militantes ne s’en laissent pas compter et imposent le dialogue. Pas facile: «Ici, c’est pas Paris, c’est Sevran. C’est comme au bled». Sauf que l’on n’est pas au bled mais à une heure de la capitale en voiture!

France 2 a braqué l’attention sur Sevran qui n’est pas la seule cité à vivre cette phobie, loin de là. A Villiers-le-Bel, le groupe Genre et Ville, sous l’impulsion du maire socialiste Jean-Louis Marsac, milite aussi pour que les femmes reconquièrent l’espace public. En juillet dernier, douze militantes de ce groupe avaient investi le café «Au petit chasseur» à la clientèle uniquement masculine. Là aussi, le dialogue entre les clientes et les clients était tout sauf aisé. De nombreuses autres cités connaissent pareilles initiatives. Mais la reconquête des femmes dans l’espace public ne va toujours pas de soi. Nombre de ces militantes avouent que, seules, elles n’auraient jamais osé entrer dans ce genre d’établissement.

Les cafés ne sont pas seuls en cause. Une jeune musulmane nous avait expliqué que dans sa cité, elle devait faire profil bas, porter des pantalons, se voiler, baisser les yeux, se déplacer rapidement, ne pas flâner. Quitte à se changer sitôt arrivée à Paris pour son travail. Et à reprendre son accoutrement couleur muraille pour rentrer à la maison.

Comparée aux avancées du féminisme dans la société française depuis un demi-siècle, cette situation marque une régression que nombre de femmes ne supportent plus. Et parmi elles, de nombreuses musulmanes. Les médias commencent enfin à découvrir leur combat quotidien contre une idéologie religieuse extrémiste.

COMMENTAIRE

France, une laïcité ambiguë

«France qu’as-tu fait de ton baptême?» proclamait le pape Jean-Paul II en 1980 avant de s’envoler vers Paris. «France, qu’as-tu fait de ta laïcité?», pourrait-on lui répondre en écho. Elle a inventé le mot paru pour la première fois dans un journal de la Commune de Paris, le 11 novembre 1871. Elle l’a inscrit dans sa Constitution. Elle lui a consacré une journée, le 9 décembre.

Dans les discours de son personnel politique, la laïcité est une figure imposée dans les discours. Mais aujourd’hui, elle est mise à mal par l’idéologie salafiste qui se développe parmi les Français musulmans. Le principal fautif de cette situation est l’Etat laïc lui-même. Pendant des décennies, les gouvernements successifs ont délaissé les quartiers et les cités où s’entassaient la partie la plus pauvre de sa population, dont de nombreux musulmans. «Territoires perdus de la République», selon le cliché habituel. Territoires perdus pour la laïcité aussi.  Les autorités françaises ont laissé les prêcheurs les plus rétrogrades, les plus intolérants de l’islam accomplir leur mission, à savoir structurer idéologiquement ces populations à l’abandon et lutter pied à pied contre les idées impies qui ont pour nom liberté de conscience, démocratie, égalité entre hommes et femmes.

De même, la France officielle pratique cette laïcité qu’elle chérit tant non sans ambiguïté. Ainsi, elle subventionne l’enseignement privé ­– la plupart des écoles sont catholiques ­– pour près de 7 milliards d’euros par an. Plus haute juridiction administrative française, le Conseil d’Etat vient d’autoriser l’installation de crèches dans les mairies, s’il s’agit «d’un évènement artistique, culturel ou festif». Or, il est impossible de séparer Noël du christianisme!

La laïcité doit s’appliquer à tous. Ou alors, elle périclitera, au risque de désunir nos sociétés.

Article et éditorial parus samedi 10 décembre 2016 dans la Tribune de Genève

Jean-Noël Cuénod

17:40 Publié dans Laïcité | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : salafisme, islam, banlieue, femme, machisme | |  Facebook | | |

15/09/2016

Burkini, ordre public et ordre moral

Burkini.jpg

Un sujet anecdotique soulève parfois des questions qui le dépasse de nombreuses coudées. Ou plutôt de plusieurs brasses puisqu’il s’agit du burkini. Cette polémique aussi estivale que balnéaire pose la question de l’ordre public, de l’ordre moral et de leur périlleuse confusion (Dessin Acé).

Piqûre, non de méduse, mais de rappel : les arrêtés municipaux pris cet été en France pour interdire le port du burkini affirmaient poursuivre cet objectif : assurer la tranquillité des plages sises sur le territoire des communes concernées.

On sait que la plus haute instance administrative française, le Conseil d’Etat, a annulé ces interdictions dans la mesure où aucun trouble à l’ordre public n’avait été constaté, malgré les attentats revendiqués par l’Etat islamique à Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray. Les hauts juges administratifs ont notamment expliqué :

 En l’absence de tels risques, l’émotion et les inquiétudes résultant des attentats terroristes, et notamment de celui commis à Nice le 14 juillet dernier, ne sauraient suffire à justifier légalement la mesure d’interdiction contestée.

Le cycle infernal, interdiction-provocation-propagande

Maintenir l’ordre public de façon à pacifier les relations dans l’espace commun est l’une des principales tâches dévolues à l’Etat et à ses organes. Toutefois, cette notion d’ordre public, pour essentielle et nécessaire qu’elle soit, demeure fort délicate à manier.

Si l’Etat – ou son représentant, en l’occurrence un maire – interdit un comportement après que celui-ci a causé du trouble, il sera accusé d’avoir réagi trop tard. S’il l’interdit sans menace sérieuse de trouble, il sera reproché au maire (ou à son équivalent) de violer la liberté individuelle sans nécessité impérieuse.

Il existe aussi un autre péril : l’interdiction d’un comportement suscite des réactions de provocation ; au lieu de supprimer le comportement, son interdiction le diffuse par effet de propagande. Ainsi, de nombreuses intégristes musulmanes bravent-elles en France l’interdiction de porter le voile intégral sur les lieux publics afin de provoquer une réaction de l’Etat et se poser en victime de la répression.

Cela dit, malgré toutes les difficultés inhérentes à son application, l’Etat et ses organes ne sauraient se soustraire à leur devoir de préserver l’ordre public. Pour interdire un comportement, le risque qu’il trouble la paix entre les citoyens doit être imminent et ne peut pas reposer sur l’opinion personnelle du représentant de l’Etat ou sur de vagues soupçons. Déterminer l’imminence du danger, placer le curseur au bon endroit n’ont rien de facile. Mais qui a dit que la magistrature est une occupation pour dilettante ?

De l’ordre public à l’ordre moral

Autre dérive possible : passer de la préservation de l’ordre public à l’instauration de l’ordre moral. Si l’ordre public consiste à pacifier les relations entre humains dans l’espace commun, l’ordre moral vise à contraindre lesdits humains à adopter un ensemble de règles de comportement strictes établies par une idéologie politique et/ou religieuse. Il ne s’agit plus de cette moralité publique un peu vague qui, selon l’ancien ministre et grand juriste français Paul-Henri Teitgen, conduit simplement les individus à se conformer à « un minimum d’idées morales naturellement admises, à une époque donnée, par la majorité des individus. » Avec l’ordre moral, un groupe politique et/ou religieux cherche à imposer sa propre conception du bien et du mal.

Les détenteurs de l’autorité peuvent glisser de l’ordre public à l’ordre moral et prendre leur idéologie politique et/ou religieuse comme critère déterminant pour interdire tel ou tel comportement. Prohiber spécifiquement le port, sur la voie publique, d’une pièce de vêtement à connotation religieuse[1], c’est mettre le doigt dans un engrenage redoutable dans la mesure où le motif guidant l’interdiction relève de l’idéologie. Si l’idéologie change de couleurs, on pourrait se trouver dans le cas de figure inverse avec l’instauration du burkini obligatoire. Ou de la nudité obligatoire. Ou de l’interdiction de porter un maillot publicitaire ou à l’effigie du Che. Par crainte de l’islam, les sociétés sécularisées en viendraient à créer une sorte de police des mœurs pour faire la chasse au vêtement musulman ; elle ne serait pas si différente que cela des polices religieuses de l’Iran et de l’Arabie Saoudite.

Il ne saurait y avoir de « police de la laïcité », sorte d’arbitre des élégances laïques. La laïcité n’impose pas d’autres comportement que le respect de la liberté de conscience et la séparation entre Etat et institutions religieuses.

Cela signifie-t-il que le port de la burqa sur la voie publique, voire celui du burkini sur les plages municipales ne doivent faire l’objet d’aucune discussion, afin d’éviter de froisser les partisans du voile intégriste ? Nullement. Ne pas interdire ne signifie pas approuver. Personnellement, le port de la burqa dans l’espace commun ou, dans une moindre mesure, celui du burkini sur les plages, m’insupportent car ces accoutrements sont la marque d’une régression sur la voie vers l’égalité entre hommes et femmes. Je tiens à l’écrire, voire à le dire aux personnes concernées. Comme je suis prêt à écouter leurs arguments. En revanche, si par un hasard malencontreux, je me trouvais investi d’une autorité de l’Etat, je ne devrais pas faire de cette opinion un critère de décision.

Comme rien n’est simple en ce bas monde, vous allez me rétorquer : « En vous adressant à des porteuses de voile intégral et à leurs proches, vous risquez de provoquer une réaction violente de leur part et de créer ainsi un trouble à l’ordre public. » C’est indéniable, le risque existe. L’apprentissage de la confrontation n’est pas aisé mais ce n’est pas une raison pour l’abandonner en se repliant chacun sur nos petites communautés. L’école apprend-elle à dialoguer entre personnes d’avis opposés ? Espérons-le car il s’agit d’un savoir-faire social de première importance. Mais je laisserai aux enseignants et aux enseignés le soin de répondre.

Un élément essentiel : le contexte local

Dès lors, le seul critère valable pour une interdiction de porter un vêtement – voire de n’en pas porter du tout ! – relève de la tranquillité et de la sécurité publiques et cela dépend surtout des contextes locaux. Sur certaines plages, le burkini est perçu comme une combinaison en néoprène comme en portent les véliplanchistes et n’entraine aucun trouble. Dès lors, pourquoi l’interdire ?  Sur d’autres lieux de baignade, surtout après une série d’attentats commis au nom de l’islam, le burkini est susceptible de provoquer des violences. Dès lors, le maire doit se poser la question d’une éventuelle interdiction qui, bien entendu, reste limitée à son territoire.

Il en va d’ailleurs de même pour les nudistes. Dans certains endroits, ils côtoient des « textiles » sans que cela ne provoque de réaction. Dans d’autres, les « textiles » ne supportent pas la vue de cette nudité et montent sur leurs grands chevaux avec risques de rixes.

Enfin, si la burqa était portée par une poignée de Saoudiennes en vacances, cela n’entrainerait guère que des regards courroucés. Où serait l’atteinte à la tranquillité publique ?  En revanche, si le voile intégral se diffusait plus largement et devenait une arme provocatrice de propagande, la question du trouble à l’ordre public se poserait ipso facto.

Dans ce domaine, il serait faux de prendre une mesure générale valable partout. Tout dépend des mœurs locales et du contexte d’actualité. Un peu jésuite, cette conclusion ? Un brin de casuistique ne messied point à la laïcité !

 Jean-Noël Cuénod

 

[1] Le voile intégral (burqa ou niqab) n’est nullement une obligation prescrite par le Coran et relève d’une coutume. Cela dit, celles qui le portent ou ceux qui contraignent les femmes à le porter cherchent à diffuser un message de type religieux, sous une forme sectaire.

18:14 Publié dans Laïcité | Lien permanent | Commentaires (18) | |  Facebook | | |