15/08/2017

Charlottesville : du nazisme blanc au nazisme vert

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Loin d’être une relique d’un passé monstrueux, le nazisme est bien vivant. Il a même plusieurs têtes. Entre les suprémacistes blancs et les nazislamistes les points de convergence se révèlent multiples. Le nier serait suicidaire.

Le défilé sanglant des suprémacistes blancs arborant la panoplie des emblèmes nazis à Charlottesville en Virginie n’a fait que médiatiser une réalité politique présente depuis laides lurettes : le nazisme est bien vivant. Chaque fois que cette réalité était évoquée, l’extrême droite chafouine – celle qui ne se montre pas telle qu’elle est – dénonçait un anachronisme malveillant (le nazisme et le fascisme n’étaient qu’un moment de l’Histoire qui s’est décomposé avec les cadavres de Hitler et Mussolini,) ainsi qu’une réduction à Hitler, prétexte pour couper court aux polémiques.

 Il est vrai que cette reductio ad hitlerum a été utilisée ad nauseam et trop souvent mal à propos, à un tel point qu’elle a fini par occulter la résurgence du nazisme. Ou plutôt des nazismes car le phénomène a pris de multiples formes, en Occident mais aussi au Proche-Orient, soit chez les Frères musulmans et les salafistes dans le monde sunnite, soit en Iran, dans la sphère chiite.

Les nazismes blancs et verts présentent de nombreux points de convergence : antisémitisme, antiféminisme, homophobie. Dans les deux cas, il s’agit de promouvoir la discrimination ethnique et/ou religieuse ainsi que la suprématie d’une ethnie et/ou d’une religion.

 Ils s’abreuvent aux mêmes sources de propagande, notamment l’un des faux les plus criminogènes de l’Histoire : le Protocole des Sages de Sion, concocté au XIXe siècle par l’Okhrana, service secret du Tsar ; ce document forgé a été abondamment utilisé par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Les groupes suprématistes blancs américains, tels Aryan Nations, l’ont réactivé dès les années 1970-1980 pour en faire la source de leur théorie complotiste et antisémite du ZOG (Zionist Occupation Government).

Le régime iranien continue à faire de ce puant document un usage intensif. Il avait servi de trame à la série « Le Secret de l’Armageddon », diffusée en 2008 par la première chaîne iranienne ; elle n’avait rien à envier aux pires délires antisémites de la propagande hitlérienne.

De même, l’article 32 de la Charte du Hamas fait explicitement référence au Protocole des Sages de Sion pour justifier l’antisémitisme du parti islamiste palestinien. En 2017, il a mis une goutte de miel dans le fiel de sa Charte en introduisant cette formule : « Le Hamas ne combat pas les Juifs parce qu'ils sont juifs mais les sionistes parce qu'ils occupent la Palestine ». Mais ce n’est que pure cosmétique. La haine du Juif et celle du Franc-Maçon – autre bête noire commune – continue d’irriguer les discours du Hamas.

Les nazismes blancs et verts cherchent à radicaliser leurs sphères respectives sur des bases idéologiques semblables qui, loin d’être vermoulues, se solidifient. Entre les deux fachosphères, les points de convergences idéologiques sont plus nombreux que les désaccords. Les propos islamophobes de certains groupes nazis blancs ne doivent pas masquer ce constat.

L’idéologie nazislamiste est largement diffusée dans le Proche-Orient. Les nazismes blancs se répandent dans l’Est de l’Europe – qui avaient déjà connu pareil phénomène durant l’Entre-deux-guerres – et Charlottesville nous rappelle leur présence aux Etats-Unis. Dans ce pays, on ignore le nombre exact de néonazis, suprémacistes blancs, partisans du KKK et autres. L’une des sources américaines les plus fiables – le Southern Poverty Law Center (SPLC) ­– estime que le nombre de groupes assimilables au nazisme blanc est passé de 457 en 1999 à 917 en 2016 (ces données sont disponibles en cliquant ici).

« Ce ne sont que des gueulards excités et sans avenir », prétendait-on Allemagne dans les années 1920. « Khomeini ne passera pas l’hiver » affirmait-on au début des années 1980. « Ce n’est qu’un groupe minoritaire de fondamentalistes religieux », disait-on du Hamas dans les années 1990. On connaît la suite.

Le grand choc des civilisations, les nazismes blancs et verts le préparent idéologiquement. Car la tendance de ces deux entités totalitaires est de parvenir à un affrontement final afin d’assurer la victoire désignée comme « définitive » de l’une sur l’autre. Mais le système que l’une ou l’autre imposera sera, sous des aspects différents, fondamentalement le même.

Jean-Noël Cuénod

 La voiture du suprémaciste blanc en train de foncer contre les manifestants antiracistes. Cet attentat provoquera la mort d'une jeune femme de 32 ans. 

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19/04/2017

Dieu, dernière prise d’otage de la présidentielle

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« Mais fichez-nous la paix avec la religion ! » Mon Dieu qu’elle a fait du bien, cette réplique de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, lors du dernier débat télévisé… Elle a fait du bien à tous et même aux chrétiens. Peut-être, surtout aux chrétiens dont certains se disent qu’il y a des coups de pied aux cultes qui se perdent dans cette campagne présidentielle (Dessin de Bernard Thomas-Roudeix).

Et fichez donc la paix aux religions ! Candidats en mal d’encensoir, cessez d’instrumentaliser ce qui fait le son intime des croyants : leur foi. Sa légèreté résiste au doute, mais elle est blessée par vos grossières manipulations.

Le plus Tartuffe de tous reste François Fillon. Porté par les cathos militants de Sens Commun et de la Manif contre le mariage gay depuis l’été dernier, l’ancien premier ministre de Sarkozy multiplie génuflexions et papelardises pour se rabibocher avec son électorat catholique. Lors de la primaire à droite, ces électeurs l’avaient largement soutenu ; ils ont été douchés par les casseroles du candidat plus remplies d’eau froide que bénite. Jésus comme agent du repentir électoral. Le Christ comme rédempteur de la cause fillonesque. En attendant la résurrection dans les urnes.

Marine Le Pen n’est guère en reste. Elle se dit « extrêmement croyante » mais « fâchée avec l’Eglise ». Il est vrai qu’avec un pape qui plaide en faveur des réfugiés, elle est plutôt mal barrée. « Dieu avec moi mais pas avec les métèques. » En revanche, pour les crèches dans les mairies, la voilà partante. La laïcité ? C’est pour les musulmans. Uniquement. Pas de voile dans les bâtiments publics. Mais dis donc, la Vierge Marie, ne porte-t-elle pas le voile, elle aussi ? Alors qu’est-ce qu’elle fait dans une mairie ? La laïcité façon Le Pen, c’est sacrément dur à suivre…

Le christianisme qui s’adresse à tous les humains se mue ainsi en religion identitaire, ce qui est la pire des trahisons pour l’esprit du Nouveau Testament : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Saint-Paul, Galates III ; 28).

Cette dérive vient de loin. Sa source est à chercher dans cet étrange catholicisme antichrétien développé par Charles Maurras. On devrait plutôt appeler cette pensée « romanisme antichrétien », dans la mesure où l’étymologie grecque du mot « catholique » renvoie à la notion d’universel. Or, rien n’est moins universel que cette idéologie qui continue à nourrir les discours de la droite conservatrice et l’extrême-droite françaises. C’est la poursuite de la Rome antique sous les pompes de l’Eglise dite « catholique » que veut illustrer Charles Maurras, quitte à vouer aux gémonies ces « métèques » d’évangélistes, comme le démontre cet extrait de la préface de son Chemin de Paradis :

D’intelligentes destinées ont fait que les peuples policés du sud de l’Europe n’ont guère connu ces turbulentes écritures orientales que tronquées, refondues, transposées par l’Église dans la merveille du Missel et de tout le Bréviaire ; ce fut un des honneurs philosophiques de l’Église, comme aussi d’avoir mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin. Je me tiens à ce coutumier, n’ayant rien de plus cher, après les images d’Athènes, que les pompes rigoureuses du Moyen-Âge, la servitude de ses ordres religieux, ses chevaliers, ses belles confréries d’ouvriers et d’artistes si bien organisées contre les humeurs d’un chacun, pour le salut du monde et le règne de la beauté.  Ces deux biens sont en grand péril depuis trois ou quatre cents ans, et voici qu’on invoque au secours du désordre le bizarre Jésus romantique et saint-simonien de mil huit cent quarante. Je connais peu ce personnage et je ne l’aime pas. Je ne connais d’autre Jésus que celui de notre tradition catholique, "le souverain Jupiter qui fut sur terre pour nous crucifié". Je ne quitterai pas ce cortège savant des Pères, des Conciles, des Papes et de tous les grands hommes de l’élite moderne pour me fier aux évangiles de quatre juifs obscurs...

Charles Maurras fut un antisémite virulent. Et rien dans les discours de François Fillon et de Marine Le Pen ne peut être assimilé à de l’antisémitisme. Mais le fond de la pensée subsiste, même si les mots « juifs », « israélites », « antisémitisme » ont été gommés. Il s’agit d’ôter tout contenu révolutionnaire et humaniste aux Evangiles, toutes références à l’universel pour réduire le christianisme à un vecteur identitaire. Oublié le souffle divin sur l’Univers. L’Eternel est ainsi rabaissé à l’état de totem pour une tribu particulière. Et vraiment, je n’ai pas envie d’en faire partie, de cette tribu.

Jean-Noël Cuénod 

VIDEO : On se refait un petit coup de Mélenchon-Le Pen

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29/03/2017

Islamisme d’Etat en Algérie ? Ecrivain menacé

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Anouar Rahmani (25 ans, photo) risque d’être poursuivi pour blasphème par la justice algérienne et d’être condamné de 3 à 5 ans d’emprisonnement. Human Rights Watch et PEN International se mobilisent pour le défendre. L’islamisme d’Etat s’installerait-il en Algérie?

 Ainsi, en décembre 2006, le Code pénal de ce pays a-t-il été alourdi d’un nouvel l’article, le 144bis 2, ainsi libellé :

Est puni d’un emprisonnement de trois ans à cinq ans et d’une amende de cinquante mille à cent mille DA (dinars algériens, soit de 421 à 842 euros, ou de 451 à 902 francs), ou l’une de ces deux peines seulement, quiconque offense le prophète (paix et salut soient sur lui) et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’Islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen.

Si l’amende peut paraître légère vue d’Europe, il faut tout de même la replacer dans le contexte économique de l’Algérie. En revanche, il ne fait aucun doute que le Code pénal algérien a la main particulièrement lourde en menaçant de jeter en prison – pour trois à cinq ans – ceux que la justice assimilera à des blasphémateurs.

Le jeune romancier Anouar Rahmani est actuellement dans le viseur du Parquet algérien au titre de cet article scélérat, le procureur de la République ayant ouvert une enquête contre lui. L’écrivain a été interrogé le 28 février dernier pendant plusieurs heures au poste de police de Tipasa, ville côtière sis à 61 kilomètres à l’Ouest d’Alger et qu’Albert Camus a rendu célèbre dans Noces à Tipasa.

Pourquoi cet intérêt pour Anouar Rahmani ? Dans son blogue « Le Journal d’un Algérien atypique », il défend, entre autres, les communautés homosexuelles, les minorités religieuses, le droit à l’incroyance et toutes les formes de liberté. Ce qui a de quoi donner de l’urticaire aux islamistes qui ne lui ont pas ménagé insultes, calomnies et harcèlements. Avec l’enquête ouverte par le Parquet algérien, un pas supplémentaire a été accompli. La répression se fait désormais officielle, surtout depuis le succès de son dernier roman écrit en arabe ; il a pour titre en français, La Ville des ombres blanches.

Cet ouvrage met en scène une histoire d’amour entre deux hommes à l’époque de la guerre d’indépendance algérienne : un maquisard du FLN et un Pied-Noir. En soi, le thème est propre à faire avaler leur tapis de prière aux bigots et leur képi aux militaires. Mais c’est un chapitre en particulier qui motiverait l’accusation de blasphème : un enfant discute avec un clochard qui se fait appeler « Dieu » et explique au bambin qu’il a créé le ciel à partir d’un chewing-gum. Anouar Rahmani n’a trouvé aucun éditeur en Algérie pour le publier. Aussi a-t-il diffusé La Ville des ombres blanches sur la Toile, l’an passé. Selon l’écrivain, le roman a été lu par 12000 internautes en deux mois.

Avec Human Rights Watch, l’organisation d’écrivains PEN International s’est mobilisée pour convaincre les autorités algériennes de renoncer aux poursuites contre Rahmani et d’abandonner l’article 144bis 2 (Vous pouvez participez à cette action de protestation en cliquant ici).

Pour l’instant, Anouar Rahmani n’est pas arrêté. Mais son inculpation peut intervenir à tout moment. Or, il faut savoir qu’un journaliste et blogueur algérien est mort en prison le 11 décembre dernier. Mohamed Tamalt avait été condamné en juillet 2016 à deux ans de prison pour « offense au président de la République ». Pour protester contre sa condamnation, Tamalt a fait une grève de la faim pendant trois mois, avant de sombrer dans le coma, puis de mourir des suites « d’une infection pulmonaire », à en croire l’administration pénitentiaire.

Il n’est pas plus grands blasphémateurs que ceux qui ont inventé la notion de blasphème. En voulant protéger « l’honneur de Dieu », ils abaissent l’Eternel au niveau d’un être mortel. En suivant leur folle logique, il faudrait donc poursuivre les rédacteurs et les utilisateurs de l’article 144bis 2. Les poursuivre pour blasphème, bien entendu !

Jean-Noël Cuénod

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10/12/2016

Les femmes à la reconquête des cafés machos!

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La France célébrait, vendredi, la Journée de la Laïcité. Comment se porte-t-elle? Moins bien dans la réalité que dans les discours. (Photo: groupe de femmes s'installant dans un café monopolisé par les hommes à Aubervilliers en 2013)

Ce principe, prônant la liberté de conscience et la neutralité de l’Etat vis-à-vis des communautés religieuses, est gravé dans le marbre de l’article 1 de la Constitution. Il orne toutes les allocutions politiques, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen.

Dans la réalité, c’est une autre paire de manche. L’idéologie salafiste ne cesse de porter des coups à cette laïcité qu’elle abhorre. Cette vision particulièrement rétrograde de l’islam, prône l’imitation des mœurs pratiquées par l’islam des débuts. En premier lieu, le salafisme instaure la soumission de la femme à son père, à ses frères, puis à son mari. Pas question de sortir seule dans la rue ou alors de façon fugace et dûment voilée. Et encore moins de mettre le pied dans un café. Un ancien membre des Renseignements généraux de la police française, Bernard Godard, a décrit la progression inquiétante du salafisme dans son ouvrage La question musulmane en France (Fayard). 

Cette idéologie se diffuse dans la vie quotidienne de certaines cités comme l’illustre un reportage diffusé mercredi au 20 Heures de France 2. Les caméras ont suivi deux courageuses militantes de la Brigade des Mères à Sevran, près de Paris, Nadia Remadna et Aziza Sayah. Leur but: tenter d’entrer dans un bistrot qui, comme bien d’autres, est l’apanage exclusif des hommes. Le rejet est patent. Le patron interpelle les deux femmes: «Ici, il n’y a que des hommes, le mieux c’est d’attendre dehors.» Et si la femme veut boire un café avec la cousine? «La cousine, elle reste à la maison. Ici, il n’y a pas de mixité». Les deux militantes ne s’en laissent pas compter et imposent le dialogue. Pas facile: «Ici, c’est pas Paris, c’est Sevran. C’est comme au bled». Sauf que l’on n’est pas au bled mais à une heure de la capitale en voiture!

France 2 a braqué l’attention sur Sevran qui n’est pas la seule cité à vivre cette phobie, loin de là. A Villiers-le-Bel, le groupe Genre et Ville, sous l’impulsion du maire socialiste Jean-Louis Marsac, milite aussi pour que les femmes reconquièrent l’espace public. En juillet dernier, douze militantes de ce groupe avaient investi le café «Au petit chasseur» à la clientèle uniquement masculine. Là aussi, le dialogue entre les clientes et les clients était tout sauf aisé. De nombreuses autres cités connaissent pareilles initiatives. Mais la reconquête des femmes dans l’espace public ne va toujours pas de soi. Nombre de ces militantes avouent que, seules, elles n’auraient jamais osé entrer dans ce genre d’établissement.

Les cafés ne sont pas seuls en cause. Une jeune musulmane nous avait expliqué que dans sa cité, elle devait faire profil bas, porter des pantalons, se voiler, baisser les yeux, se déplacer rapidement, ne pas flâner. Quitte à se changer sitôt arrivée à Paris pour son travail. Et à reprendre son accoutrement couleur muraille pour rentrer à la maison.

Comparée aux avancées du féminisme dans la société française depuis un demi-siècle, cette situation marque une régression que nombre de femmes ne supportent plus. Et parmi elles, de nombreuses musulmanes. Les médias commencent enfin à découvrir leur combat quotidien contre une idéologie religieuse extrémiste.

COMMENTAIRE

France, une laïcité ambiguë

«France qu’as-tu fait de ton baptême?» proclamait le pape Jean-Paul II en 1980 avant de s’envoler vers Paris. «France, qu’as-tu fait de ta laïcité?», pourrait-on lui répondre en écho. Elle a inventé le mot paru pour la première fois dans un journal de la Commune de Paris, le 11 novembre 1871. Elle l’a inscrit dans sa Constitution. Elle lui a consacré une journée, le 9 décembre.

Dans les discours de son personnel politique, la laïcité est une figure imposée dans les discours. Mais aujourd’hui, elle est mise à mal par l’idéologie salafiste qui se développe parmi les Français musulmans. Le principal fautif de cette situation est l’Etat laïc lui-même. Pendant des décennies, les gouvernements successifs ont délaissé les quartiers et les cités où s’entassaient la partie la plus pauvre de sa population, dont de nombreux musulmans. «Territoires perdus de la République», selon le cliché habituel. Territoires perdus pour la laïcité aussi.  Les autorités françaises ont laissé les prêcheurs les plus rétrogrades, les plus intolérants de l’islam accomplir leur mission, à savoir structurer idéologiquement ces populations à l’abandon et lutter pied à pied contre les idées impies qui ont pour nom liberté de conscience, démocratie, égalité entre hommes et femmes.

De même, la France officielle pratique cette laïcité qu’elle chérit tant non sans ambiguïté. Ainsi, elle subventionne l’enseignement privé ­– la plupart des écoles sont catholiques ­– pour près de 7 milliards d’euros par an. Plus haute juridiction administrative française, le Conseil d’Etat vient d’autoriser l’installation de crèches dans les mairies, s’il s’agit «d’un évènement artistique, culturel ou festif». Or, il est impossible de séparer Noël du christianisme!

La laïcité doit s’appliquer à tous. Ou alors, elle périclitera, au risque de désunir nos sociétés.

Article et éditorial parus samedi 10 décembre 2016 dans la Tribune de Genève

Jean-Noël Cuénod

17:40 Publié dans Laïcité | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : salafisme, islam, banlieue, femme, machisme | |  Facebook | | |

15/09/2016

Burkini, ordre public et ordre moral

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Un sujet anecdotique soulève parfois des questions qui le dépasse de nombreuses coudées. Ou plutôt de plusieurs brasses puisqu’il s’agit du burkini. Cette polémique aussi estivale que balnéaire pose la question de l’ordre public, de l’ordre moral et de leur périlleuse confusion (Dessin Acé).

Piqûre, non de méduse, mais de rappel : les arrêtés municipaux pris cet été en France pour interdire le port du burkini affirmaient poursuivre cet objectif : assurer la tranquillité des plages sises sur le territoire des communes concernées.

On sait que la plus haute instance administrative française, le Conseil d’Etat, a annulé ces interdictions dans la mesure où aucun trouble à l’ordre public n’avait été constaté, malgré les attentats revendiqués par l’Etat islamique à Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray. Les hauts juges administratifs ont notamment expliqué :

 En l’absence de tels risques, l’émotion et les inquiétudes résultant des attentats terroristes, et notamment de celui commis à Nice le 14 juillet dernier, ne sauraient suffire à justifier légalement la mesure d’interdiction contestée.

Le cycle infernal, interdiction-provocation-propagande

Maintenir l’ordre public de façon à pacifier les relations dans l’espace commun est l’une des principales tâches dévolues à l’Etat et à ses organes. Toutefois, cette notion d’ordre public, pour essentielle et nécessaire qu’elle soit, demeure fort délicate à manier.

Si l’Etat – ou son représentant, en l’occurrence un maire – interdit un comportement après que celui-ci a causé du trouble, il sera accusé d’avoir réagi trop tard. S’il l’interdit sans menace sérieuse de trouble, il sera reproché au maire (ou à son équivalent) de violer la liberté individuelle sans nécessité impérieuse.

Il existe aussi un autre péril : l’interdiction d’un comportement suscite des réactions de provocation ; au lieu de supprimer le comportement, son interdiction le diffuse par effet de propagande. Ainsi, de nombreuses intégristes musulmanes bravent-elles en France l’interdiction de porter le voile intégral sur les lieux publics afin de provoquer une réaction de l’Etat et se poser en victime de la répression.

Cela dit, malgré toutes les difficultés inhérentes à son application, l’Etat et ses organes ne sauraient se soustraire à leur devoir de préserver l’ordre public. Pour interdire un comportement, le risque qu’il trouble la paix entre les citoyens doit être imminent et ne peut pas reposer sur l’opinion personnelle du représentant de l’Etat ou sur de vagues soupçons. Déterminer l’imminence du danger, placer le curseur au bon endroit n’ont rien de facile. Mais qui a dit que la magistrature est une occupation pour dilettante ?

De l’ordre public à l’ordre moral

Autre dérive possible : passer de la préservation de l’ordre public à l’instauration de l’ordre moral. Si l’ordre public consiste à pacifier les relations entre humains dans l’espace commun, l’ordre moral vise à contraindre lesdits humains à adopter un ensemble de règles de comportement strictes établies par une idéologie politique et/ou religieuse. Il ne s’agit plus de cette moralité publique un peu vague qui, selon l’ancien ministre et grand juriste français Paul-Henri Teitgen, conduit simplement les individus à se conformer à « un minimum d’idées morales naturellement admises, à une époque donnée, par la majorité des individus. » Avec l’ordre moral, un groupe politique et/ou religieux cherche à imposer sa propre conception du bien et du mal.

Les détenteurs de l’autorité peuvent glisser de l’ordre public à l’ordre moral et prendre leur idéologie politique et/ou religieuse comme critère déterminant pour interdire tel ou tel comportement. Prohiber spécifiquement le port, sur la voie publique, d’une pièce de vêtement à connotation religieuse[1], c’est mettre le doigt dans un engrenage redoutable dans la mesure où le motif guidant l’interdiction relève de l’idéologie. Si l’idéologie change de couleurs, on pourrait se trouver dans le cas de figure inverse avec l’instauration du burkini obligatoire. Ou de la nudité obligatoire. Ou de l’interdiction de porter un maillot publicitaire ou à l’effigie du Che. Par crainte de l’islam, les sociétés sécularisées en viendraient à créer une sorte de police des mœurs pour faire la chasse au vêtement musulman ; elle ne serait pas si différente que cela des polices religieuses de l’Iran et de l’Arabie Saoudite.

Il ne saurait y avoir de « police de la laïcité », sorte d’arbitre des élégances laïques. La laïcité n’impose pas d’autres comportement que le respect de la liberté de conscience et la séparation entre Etat et institutions religieuses.

Cela signifie-t-il que le port de la burqa sur la voie publique, voire celui du burkini sur les plages municipales ne doivent faire l’objet d’aucune discussion, afin d’éviter de froisser les partisans du voile intégriste ? Nullement. Ne pas interdire ne signifie pas approuver. Personnellement, le port de la burqa dans l’espace commun ou, dans une moindre mesure, celui du burkini sur les plages, m’insupportent car ces accoutrements sont la marque d’une régression sur la voie vers l’égalité entre hommes et femmes. Je tiens à l’écrire, voire à le dire aux personnes concernées. Comme je suis prêt à écouter leurs arguments. En revanche, si par un hasard malencontreux, je me trouvais investi d’une autorité de l’Etat, je ne devrais pas faire de cette opinion un critère de décision.

Comme rien n’est simple en ce bas monde, vous allez me rétorquer : « En vous adressant à des porteuses de voile intégral et à leurs proches, vous risquez de provoquer une réaction violente de leur part et de créer ainsi un trouble à l’ordre public. » C’est indéniable, le risque existe. L’apprentissage de la confrontation n’est pas aisé mais ce n’est pas une raison pour l’abandonner en se repliant chacun sur nos petites communautés. L’école apprend-elle à dialoguer entre personnes d’avis opposés ? Espérons-le car il s’agit d’un savoir-faire social de première importance. Mais je laisserai aux enseignants et aux enseignés le soin de répondre.

Un élément essentiel : le contexte local

Dès lors, le seul critère valable pour une interdiction de porter un vêtement – voire de n’en pas porter du tout ! – relève de la tranquillité et de la sécurité publiques et cela dépend surtout des contextes locaux. Sur certaines plages, le burkini est perçu comme une combinaison en néoprène comme en portent les véliplanchistes et n’entraine aucun trouble. Dès lors, pourquoi l’interdire ?  Sur d’autres lieux de baignade, surtout après une série d’attentats commis au nom de l’islam, le burkini est susceptible de provoquer des violences. Dès lors, le maire doit se poser la question d’une éventuelle interdiction qui, bien entendu, reste limitée à son territoire.

Il en va d’ailleurs de même pour les nudistes. Dans certains endroits, ils côtoient des « textiles » sans que cela ne provoque de réaction. Dans d’autres, les « textiles » ne supportent pas la vue de cette nudité et montent sur leurs grands chevaux avec risques de rixes.

Enfin, si la burqa était portée par une poignée de Saoudiennes en vacances, cela n’entrainerait guère que des regards courroucés. Où serait l’atteinte à la tranquillité publique ?  En revanche, si le voile intégral se diffusait plus largement et devenait une arme provocatrice de propagande, la question du trouble à l’ordre public se poserait ipso facto.

Dans ce domaine, il serait faux de prendre une mesure générale valable partout. Tout dépend des mœurs locales et du contexte d’actualité. Un peu jésuite, cette conclusion ? Un brin de casuistique ne messied point à la laïcité !

 Jean-Noël Cuénod

 

[1] Le voile intégral (burqa ou niqab) n’est nullement une obligation prescrite par le Coran et relève d’une coutume. Cela dit, celles qui le portent ou ceux qui contraignent les femmes à le porter cherchent à diffuser un message de type religieux, sous une forme sectaire.

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