08/10/2015

Et si la femme était l’avenir de l’islam?

 

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Il existe de multiples diagnostics pour décrypter la succession de convulsions violentes qui secoue le monde ici et là et tout particulièrement au Moyen-Orient. Une piste est peu suivie, celle de la confrontation entre l’émancipation de la femme et les forces du patriarcat.

Avec des périodes de haut et de bas, le patriarcat s’est imposé comme la référence principale de la plupart des sociétés humaines, même si d’autres formes de relations entre les genres ont prévalu dans certaines contrées et à certaines époques. En Suisse et chez ses voisins, la «tutelle masculine» sur la femmes s’est renforcée dans les législations au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècle. L’homme était le Chef de famille avec un C des plus majuscules. A la femme, le rôle d’assistante et de ménagère. En Suisse, il a fallu attendre la révision du Code civil de 1988 pour que ce schéma soit définitivement bouté hors des lois mais... pas toujours, hors des têtes.

            L’évolution vers l’émancipation de la femme est lente, sujette à retours en arrière. Toutefois, depuis la dernière moitié du XXe siècle, il est indéniable qu’en Occident, elle a fait des progrès. Néanmoins, le vieux monde patriarcal ne se tient pas pour battu. Il organise ici ou là ses résistances. Dans les sociétés où, de par la culture, les us et coutumes, voire les conditions climatiques, le rôle de la femme était moins subalterne qu’ailleurs, les contre-offensives patriarcales se font plutôt rares et lorsqu’elles s’engagent, c’est à fleurets mouchetés.

Mais il en est d’autres où le poids des traditions permet aux forces du patriarcat de s’exprimer avec virulence. C’est le cas de la plupart des pays musulmans à des degrés diverses intensités. Certes, d’autres régions du monde, d’autres religions considèrent les femmes sur le mode mineur. Mais force est de reconnaître que c’est dans les pays musulmans — à la belle exception de la Tunisie — que le patriarcat déchaîne ses forces. Elles sont désormais bien connues, les exactions de Boko Haram — qui a enlevé 2000 femmes et très jeunes filles au Nigéria, selon Amnesty International, pour les réduire à l’esclavage sexuel — et celles de l’Etat islamique qui en fait de même à encore plus grande échelle. Certes, il serait faux d’associer tout l’islam à ces terroristes, mais c’est tout de même au nom de leur foi qu’ils agissent ainsi. Et ces actes barbares trouvent aussi un terrain fertile dans les coutumes qui placent la femme à un rang inférieur.

 

Qu’on ne s’y trompe pas, le refus de l’Occident par l’islamoterrorisme, ce n’est pas seulement celui des anciennes puissances coloniales. C’est aussi — et sans doute surtout — le rejet de ce féminisme qui s’est développé dans nos contrées.

Il appartient aux musulmans, et à eux seuls, de reconsidérer la place de la femme dans leur conception du monde pour que leurs sociétés soient enfin pacifiées. Le chemin pour y parvenir est semé de pièges que les forces du patriarcat ne manqueront pas de tendre. Ce patriarcat qui mène un combat d’autant plus sanglant qu’il est d’arrière-garde. Alors, que les musulmans se posent cette question: et si la femme était l’avenir d’un islam renouvelé? En attendant laissons le poète Aragon conclure avec cet extrait du Fou d’Elsa:

 L’avenir de l’homme c’est la femme
Elle est la couleur de son âme
Elle est sa rumeur et son bruit
Et sans Elle il n’est qu’un blasphème.

 Jean-Noël Cuénod

Editorial du mensuel suisse La Cité octobre 2015 http://lacite.website/

Photo: une femme enlève sa burqa dans une zone qui a été libérée de l'Etat islamique par les Kurdes

11:55 | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : islam, féminisme, terrorisme | |  Facebook | | |

05/10/2015

Crise des réfugiés : les Etats-Unis coupables mais pas responsables

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Douze millions de Syriens en errance entre leur dictateur et les égorgeurs de l’Etat islamique. Quatre millions d’entre eux sont parvenus à quitter leur terre de feu. La plupart ont gagné les pays voisins, souvent de tailles modestes. Ainsi, le Liban – 5,8 millions d’habitants – en abrite… 1,1 million. Et dire que nos Blochériens aux âmes noueuses glapissent de trouille devant les 500 réfugiés Syriens que le Conseil fédéral a accepté de recevoir ces prochains mois! Aveuglés par nos richesses, nous autres Suisses avons-nous perdu tout sens des réalités du monde ?

 Il faut dire qu’au bal des faux-culs, l’Helvète n’est pas le seul à valser, loin de là. Passons sur les pétromonarchies qui n’ont pas levé le petit doigt bagué de diamant pour aider les Syriens en fuite. Ceux-ci, il est vrai, n’ont nulle envie de se rendre en Arabie Saoudite ; ils savent bien qu’entre ce Royaume à essence et l’Etat islamique, il n’y a qu’une différence de degrés et non pas de nature, l’un et l’autre défendant la même vision intégriste d’un islam réduit à la portion médiévale.

 Quant à l’Allemagne, elle a vu dans ces réfugiés syriens – appartenant souvent aux classes moyennes et éduquées – une aubaine pouvant compenser son déficit démographique, avant de fermer brusquement ses portes. Cruelle décision après avoir suscité autant d’espoirs. L’Allemagne, présentée il y a peu comme un modèle de vertu solidaire, a désormais rejoint Volkswagen et ses tests falsifiés au cimetière des illusions perdues.

 Il y aurait encore plus à dire sur les réactions des Européens de l’Est qui, aujourd’hui, rejettent ces réfugiés dont ils partageaient le même sort il n’y a pas si longtemps.

 Mais ce bal, ce sont tout de même les Etats-Unis qui le mènent avec un entrain travoltesque. En intervenant en Irak en 2003, sous prétexte de détruire des armes de destruction massive mais massivement inexistante, Washington et ses néoconservateurs voulaient redessiner un Moyen-Orient à leur main et imposer la démocratie par la force. Il s’agissait aussi d’effacer les traces des anciennes puissances coloniales, la France et la Grande-Bretagne, qui avaient créé l’Irak et la Syrie, deux Etats artificiels. Sur ce dernier point, les visées des «néocons», comme ils se nomment eux-mêmes, ont été couronnées de succès mais certainement pas dans le sens souhaité. S’il n’y a plus de frontière entre l’Irak et la Syrie, c’est que l’Etat islamique occupe désormais les deux côtés de la ligne Sykes-Picot. En guise d’un Moyen-Orient s’ébrouant sur les paisibles prairies démocratiques et gentiment dévoué aux intérêts politico-économiques étatsuniens, le gigantesque brassage de cartes engagé par Deubelyou Bush a fait naître le monstrueux Etat islamique qui porte la guerre partout, y compris en Europe.

 C’est en pleine conscience que Washington a jeté la planète dans la fournaise moyen-orientale. La France et son président Jacques Chirac avaient pourtant prédit en détails les événements catastrophiques qu’une intervention étatsunienne allait entraîner. En guise de réponse, Washington a changé le nom des frites de ses cantines, les french fries étant rebaptisées freedom fries. Pour le coup, les «néoscons» avaient tout à fait mérité leur french suffix.

Les Etats-Unis sont donc les premiers coupables de la situation actuelle. Mais ils ne s’en estiment nullement responsables. La fameuse formule lancée par l’alors ministre française Georgina Dufoix dans l’affaire du sang contaminé – «responsable mais pas coupable»– est ainsi retournée outre-Atlantique en «coupables mais pas responsables». En effet, la vague de réfugiés n’émeut guère les Etatsuniens qui n’ont accueilli que 1800 Syriens depuis 2011. Devant les vifs reproches que cette indifférence a soulevés, Obama a promis que son pays allaient en recevoir 10 000 d’ici à septembre 2016. Outre que les promesses rendent les fous joyeux, comme l’on dit à Genève (qui n’est avare ni de promesses ni de fous, mais c’est une autre histoire), ce chiffre reste bien modeste pour une nation aussi vaste, aussi puissante et aussi riche. A comparer au million de Syriens qui se tassent dans le petit Liban. Et au Québec qui s’est organisé pour en abriter 3. 650 d’ici à décembre prochain.

 En bonne justice, Washington devrait assumer le plus gros des charges provoquées par sa politique moyen-orientale. Mais il ne se trouvera personne pour lui présenter l’addition.

 

Jean-Noël Cuénod

15:09 | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : réfugiés, droit d'asile, syrie, terrorisme | |  Facebook | | |

03/10/2015

TEMPS MINERAL

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Lampée d’eau salée goût d’algue au fond de la gorge

Sur le sable un petit crabe court à sa perte

Et subira bientôt la loi du talon

 

Les rouleaux passent et repassent sur ton corps

L’océan est un monstrueux copulateur

Mais sa semence n’engendre que des galets

Qui se réchauffent dans les sables utérins

 

L’oiseau bleu ne se détache plus du ciel

La trace de son vol s’est dissoute dans l’air

Au sol absolue solitude des pierres

Le cœur absent nous vivons un temps minéral

 

Jean-Noël Cuénod

16:21 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poème, poésie | |  Facebook | | |

29/09/2015

Le Plouc sur EUROPE1 – La justice française dans tous ses état

 

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(Photo : manif de juges et de gardiens contre la réforme du Code de procédure pénale en septembre 2014)

Détenus libérés en raison de la lenteur de la procédure, octogénaire poursuivi pour avoir aidé son épouse, malade et victime de douleurs inapaisables à finir ses jours, les juges français sont à nouveau mis en cause. Relation de cause à effet ? Contrairement à la Suisse, la France ne fait pas partie des Etats européens les plus généreux à l’égard de ses tribunaux.

Autre chose qui n’a rien à voir : comment le ministre français Macron – accusé de libéralisme par ses adversaires au sein du Parti socialiste – est-il perçu à l’étranger ? Tels étaient les thèmes abordés par le «Club de la Presse étrangère», l’une des séquences de l’émission de Sophie Larmoyer, Carnet du Monde, sur Europe1, dimanche. Avec Ana Navarro Pedro, correspondante du magazine portugais Visao et Jean-Noël Cuénod, rédacteur en chef et correspondant à Paris du mensuel La Cité.

Fichier audio à écouter quand bon vous semblera.


podcast
   
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18:18 | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |

25/09/2015

FORCES

 

 

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Inéluctable comme une feuille morte

La nuit fait main basse sur la forêt

 

Devenus invisibles les buissons

Craquent frémissent frissonnent crient et chantent

 

La lumière noire des frondaisons

Eteint les lumineux cadavres stellaires

 

Les fougères abritent d’étranges crimes

Charrues à poils drus les sangliers labourent

Avant d’être tués les lapins copulent

Les chevreuils préparent leurs noces de sang

Et le brâme du cerf pétrifie les sources

 

Heure animale où l’homme n’est rien

Témoin inutile que nul n’interroge

 

 

Jean-Noël Cuénod

17:00 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poésie, poème, littérature | |  Facebook | | |

23/09/2015

1956

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 Je vous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Mais dont ils feraient bien d’en méditer les leçons.

1956. Cette année-là, une avalanche d’événements déferle du vénérable poste de radio pour s’étaler sur la table familiale. Le petit garçon de 7 ans et demi que j’étais, saisit, sans les comprendre, les discussions qui s’engagent entre adultes. La France, déjà empêtrée en Algérie, se lance avec la Grande-Bretagne et Israël dans une guerre contre l’Egypte sur le canal de Suez. Les monarchies pétrolières menacent de fermer le robinet à essence. Mais ce n’est pas cette perspective qui trouble les parents. Après tout, qui a une voiture dans le quartier ? En tout cas, chez nous, les moyens de locomotion se limitent au vélo et au tram 12.

Non, l’inquiétude parentale prend naissance de l’autre côté du Rideau de fer. Staline est mort depuis trois ans et enterré par le rapport Khrouchtchev depuis février. Mais il bouge encore. Et rudement. En Pologne, mais surtout en Hongrie des soulèvements éclatent contre l’ogre soviétique. La radio suisse romande décrit les combats qui se déroulent à Budapest avec force détails. Le 10 novembre, tout est fini. L’insurrection hongroise est écrasée.

 En quelques jours, 200 000 réfugiés déferlent sur l’Ouest de l’Europe. A elle seule, la petite Suisse – le recensement fédéral de 1950 dénombre 4 714 992 habitants – en accueille 12 000 (Photo prise en Suisse à Buchs dans un centre d’accueil).  Dans l’urgence, tout est mobilisé pour recevoir ces familles qui n’ont eu le temps que d’emporter le triste nécessaire, dans le meilleur des cas. Pas de Blocher, pas de Freysinger pour geindre que la barque est pleine. Pourtant, la Suisse de cette époque travaille dur pour des salaires modestes. La prospérité, ce sera pour le début des années 60.

 Dans les conversations d’adulte, une formule revient souvent : « Et dire que l’hiver commence ! » L’Europe avait traversé en février 1956 une vague de froid sans précédent. Genève a grelotté à – 21 degrés ; sa Rade était gelée. Souvenir de cygnes battant de l’aile, les pattes prises dans les glaces.

 Alors, comment aider ces réfugiés, qui viennent du froid politique, à affronter le froid météorologique ? Dans mon école, les instituteurs et les parents se mobilisent pour récolter des manteaux d’enfants, des pulls, des écharpes, des cagoules, des grosses chaussettes hâtivement tricotées. Autre souvenir, celui des grandes tables disposées dans un coin de la classe et jonchées de vêtements d’hiver prêts à partir pour la Croix-Rouge. Cinq ans après, Servette remportera le championnat de Suisse de foot en alignant trois ex-réfugiés hongrois : Pazmandy, Mackay et Nemeth.

 Trop facile, la comparaison entre les Hongrois qui se faufilaient entre les lames du Rideau de Fer pour échapper à la terreur soviétique et ceux d’aujourd’hui qui rejettent, armes au poing, les Syriens qui fuient la terreur islamiste. Trop facile, car nous aussi, en Suisse, en France, nous avons bien changé.

 

Jean-Noël Cuénod 

14:46 | Lien permanent | Commentaires (26) | Tags : réfugiés, asile politique, terrorisme | |  Facebook | | |

21/09/2015

Les grandes migrations et les deux angélismes

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 Nous sommes donc entrés dans l’ère des grandes migrations. Ce n’est certes pas la première fois que la planète connaît ces «remue-peuple». Mais à chaque fois, nous redécouvrons la lune et tombons de notre fauteuil sous l’effet d’une surprise pourtant fort prévisible. Aujourd’hui, les migrations massives sont le fait des ressortissants du Moyen-Orient qui cherchent à échapper aux massacres de l’Etat.

Mais demain, ce sont d’autres mouvements de population, sans doute encore plus importants, qui se dirigeront vers des contrées mieux préservées par la météo, à savoir ceux provoqués par le réchauffement climatique. C’est dire si nous ne sommes pas sortis de l’auberge migratoire. Or, devant cette ère qui ne fait que débuter, l’angélisme de droite et l’angélisme de gauche battent des ailes pour mieux fuir les problèmes.

 L’angélisme de droite, tout d’abord.

Il consiste à renforcer les contrôles aux frontières et à élever des murailles en espérant que le flux migratoire sera endigué et qu’il s’infiltrera plutôt chez les voisins. Lesquels risquent fort d’être mécontents et d’user de moyens de rétorsion, ne serait-ce qu’en facilitant la venue chez nous de ceux que nous voulons rejeter chez eux. Dans un tel contexte, le chemin solitaire balisé en Suisse par les blochériens ou en France par les frontistes, ne mène qu’à des impasses. 

La politique du mur relève de l’illusion démagogique, comme l’exemple des Etats-Unis, parmi bien d’autres, le démontre. Washington a dépensé six milliards de dollars pour ériger sur sa frontière mexicaine d’immenses barrières truffées de gadgets électroniques dans le but de tarir l’immigration clandestine. Or, l’U.S. Governement Accountability Office – l’agence qui évalue pour le Congrès l’efficacité des mesures prises par le gouvernement étatsunien – en a constaté l’échec: ces «digues» réputées infranchissables ont été traversées plus de 3000 fois en trois ans.

 En fait, ces obstacles profitent surtout aux trafiquants de la traite humaine. Plus les frontières sont fermées, plus les réfugiés ont besoin d’organisation de passeurs professionnels pour les franchir. Les mafieux disent merci aux angélistes de droite qui leur assurent ainsi une rente de situation encore plus juteuse que celle générée par le trafic de stupéfiant.

Et en fin de compte, les angélistes de droite devront affronter le réel au lieu de se complaire dans la pensée magique de l’imperméabilité des frontières : sont-ils prêts à rejeter vers la mort des milliers d’enfants, de femmes et d’hommes qui fuient les massacres des islamoterroristes?

 L’angélisme de gauche, ensuite.

 Il consiste à croire qu’il faut accueillir les réfugiés sans restriction aucune, sans contrôle, sans préparation en espérant que, finalement, tout s’arrangera grâce au bon-vouloir des uns, des autres. Et en croyant que cette situation n’affectera nullement le cours de notre train-train. Les lendemains qui chantent ne manquent jamais de fausses notes hélas.

Sous-estimer les conséquences de ces vagues de réfugiés sur les populations locales, c’est faire le lit de la xénophobie et du racisme. Se sentant abandonné par le pouvoir politique face aux bouleversements économiques, sociaux et culturels que les nouveaux arrivés susciteront immanquablement, le peuple se réfugiera vers les illusions entretenues par les extrémistes de droite.

 Il faut donc voir enfin les choses en face : il est impossible humainement de rejeter ceux qui fuient les massacres de l’islamoterrorisme mais nous devons aussi prendre conscience que notre vie en sera changée, qu’on le veuille ou non. C’est ce travail d’introspection collective que chaque pays d’Europe, Suisse comprise bien sûr, devrait entreprendre.

 La première mesure à prendre serait de constater l’incapacité de l’Union européenne à apporter la moindre solution à ce problème. Or, aucun Etat ne peut, à lui seul, gérer les flux migratoires, c’est au moins cette leçon que l’actuelle crise migratoire nous aura apprise. Les décisions incohérentes de l’Allemagne d’Angela Merkel – un jour, j’ouvre mes frontières en invitant les réfugiés ; un autre jour je les referme en rejetant les demandeurs d’asile – l’ont bien démontré. Ni Bruxelles ni les Etats n’étant en mesure d’agir efficacement, il reste le bricolage au jour le jour, ce qui est tout sauf satisfaisant. Pour l’instant, il faudra «faire avec», faute de mieux.

 Nos dirigeants bricolos devront sortir de leur trousse à outils, l’indispensable négociation. Car fermer ses frontières en laissant les voisins se débrouiller n’est pas envisageable à long terme, sauf à provoquer une série de crises locales qui s’ajouteraient à la masse des difficultés. Les Etats devront donc discuter entre eux pour se répartir ces réfugiés qu’il faut bien loger quelque part. Dans le meilleur des cas – et en faisant montre d’un bel optimisme que tout contredit actuellement –, c’est une nouvelle Europe qui pourrait alors prendre forme, sur des bases plus saines.

 Les dirigeants politiques ne sont pas des chamans capables à eux seuls de conjurer les forces souterraines pour diriger les flux migratoires. Le peuple a aussi sa partie à jouer. Pour l’instant, dès que l’on rappelle les richesses produites par les réfugiés en France, surtout en Suisse et ailleurs en Europe, les oreilles se ferment. A l’instar du fils de réfugié hongrois Nicolas Sarkozy, on ne veut voir dans les demandeurs d’asile que les quémandeurs d’aides sociales. C’est oublier que nombre d’entre eux disposent de diplômes, parlent plusieurs langues et ont fait preuve, en bravant les dangers mortels, d’une sacrée force de caractère. Dès lors, l’image du réfugié comme éternel assisté n’est que ce qu’elle est, à savoir un cliché trompeur.

 L’autre peur populaire est celle de l’islam. Ces Syriens qui frappent à nos portes grossiraient le nombre des musulmans en Europe et risqueraient de faire de l’islam une religion dominante. Relevons tout d’abord que les réfugiés de Syrie sont à l’image de leur pays qui est composé de plusieurs communautés religieuses.

Ensuite, les musulmans syriens qui ont dû fuir en catastrophe l’Etat islamique ont tous les motifs du monde pour détester l’intégrisme qu’il personnifie. Par conséquent, ils peuvent, au contraire, contribuer à contrer la propagande intégriste dans les mosquées européennes. A cet égard, leur apport peut être particulièrement précieux et constitue même une chance pour les pays européens. Le vécu de ses victimes est le plus implacable des réquisitoire contre Daech.

 Une autre crainte est celle de voir des islamoterroristes infiltrés au sein des réfugiés. Cette crainte ne doit être ni sous-estimée ni surestimée. Après tout, durant la guerre froide, des agents soviétiques se sont glissés parmi les candidats au refuge en Europe et aux Etats-Unis. Pourquoi l’Etat islamique n’en ferait-il pas autant? C’est pourquoi, il est nécessaire de contrôler autant que faire se peut les candidats à l’asile. Mais là aussi, un Etat ne peut, en solo, assurer cet indispensable travail de police et de renseignement ; il doit se coordonner avec les structures de contrôle des pays voisins. Cela dit, un élément est de nature à relativiser l’importance des agents infiltrés : hélas, l’Etat islamique et les autres groupes islamoterroristes disposent déjà de nombreux relais dans les pays européens, comme l’ont prouvé les attentats en France et en Grande-Bretagne. Dès lors, la nécessité d’introduire des agents infiltrés n’est guère nécessaire pour Daech et les mouvements de même acabit.

 Conclusion : au lieu de trembler de trouille ou de faire le Ravi de la crèche, il faut tenter de faire d’une situation périlleuse, un facteur de chance.  C’est ainsi qu’au fil de l’Histoire toutes les sociétés humaines sont parvenues à intégrer les flux migratoires.

 

Jean-Noël Cuénod

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14/09/2015

Dire ou ne pas dire que l’on est franc-maçon (fin)

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 Après l’échec de la mesure antimaçonnique projetée par le bureau du Grand Conseil valaisan (lire les textes précédents), il semble judicieux de savoir de quoi l’on parle en évoquant le « secret maçonnique ». Nous avons examiné les deux premiers secrets, celui des rites et celui des délibérations. Voici le dernier.

Le troisième secret dit « objectif » qui est observé en Loge est relatif à l’appartenance de ses membres à la Franc-Maçonnerie. Sa première raison d’être – guère d’actualité, du moins pour le moment – tient à la sécurité. Il faut rappeler que dans les pays catholiques, les francs-maçons étaient considérés comme des parias, passibles de l’excommunication. Jusqu'à la mort de Franco, l’Espagne fasciste a persécuté les francs-maçons, ce qui n’est pas si lointain que cela. Tous les dictateurs les ont pourchassés : Hitler les a conduits dans les camps de la mort, Mussolini les a traqués, Pétain les a exclus de la vie civile, Staline leur a réservé ses goulags. Aujourd’hui encore, le Hamas stigmatise dans sa charte le « complot judéo-maçonnique », le fantasme préféré des fascistes et des nazis des années 1930.

En Suisse, un groupuscule d’extrême droite dirigé par le colonel Fonjallaz avait lancé en 1937 une initiative populaire visant à interdire la Maçonnerie et toutes les sociétés dites « secrètes ».  Le peuple étant conscient que c’étaient ses libertés à lui que l’extrême-droite cherchait à atteindre en visant la Franc-Maçonnerie, cette initiative fut balayée par le corps électoral. Cela dit, elle avait tout de même recueilli une majorité de suffrages dans le canton catholique de Fribourg. C’est dire si la vie professionnelle et sociale des francs-maçons vivant dans ces contrées pouvait devenir inconfortable.

 Actuellement, personne en Suisse et dans les autres pays du continent ne risque sa vie et sa liberté en se déclarant Franc-Maçon. Faut-il pour autant se dévoiler ? Dans son « Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie », Daniel Ligou répond résolument par la négative:

 (...) Si ce secret n’existe pas, on risque d’y voir entrer des profanes animés du seul désir de se prévaloir ensuite de cette qualité par simple vanité. Or, la Maçonnerie est le lieu privilégié de la remise en question non seulement de soi-même mais des valeurs régnant dans la Société. L’absence de secret risque d’en faire une sorte de Rotary auquel il est de bon ton d’appartenir, déviation dangereuse qui ne semble pas avoir épargné les Maçonneries des pays où l’on est volontiers connu comme Maçon. Une Maçonnerie qui se confondrait avec l’ « Establishment » aurait perdu une bonne part de sa vertu initiatique.

 

 Selon Daniel Ligou, la Franc-Maçonnerie n’est pas une association parmi d’autres. Elle est un ordre initiatique, dépositaire des plus anciennes traditions. Le secret d’appartenance - avec les deux autres secrets dits « objectifs » - serait selon cet auteur l’un des éléments parmi d’autres pour préserver le caractère singulier de cette confrérie.

La volonté de ne pas divulguer son appartenance à la franc-maçonnerie peut avoir plusieurs causes. Le souci de ne pas être ostracisé sur le plan professionnel ou social, si l’on évolue dans un milieu antimaçonnique, peut en être un. Mais il ne faut pas négliger un autre aspect, celui de préserver son jardin…secret. L’initiation maçonnique est vécue de façon très diverse par chaque individu qui l’a choisie. Il s’agit d’un vécu intime, difficilement communicable. Or, cette préservation de l’intimité est d’autant plus précieuse que tout nous conduit dans l’actuelle société à la nier. La transparence est nécessaire mais elle n’est pas sans limite, au risque de devenir totalitaire.

Cela dit, dans une société surmédiatisée, tout finit par se savoir. Dès lors, autant affirmer son adhésion à la Franc-Maçonnerie afin d’éviter les rumeurs ainsi que la fabrication de mystères qui n’en sont pas et peuvent donner de la Franc-Maçonnerie une image faussée. C’est le choix que j’ai fait. Mais encore une fois, cette décision ne doit pas être imposée, sous peine d’enclencher un mécanisme périlleux pour la liberté individuelle.

 

Jean-Noël Cuénod

 

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11/09/2015

Le Grand Conseil valaisan rejette la proposition contre la Franc-Maçonnerie (2)

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 Par 55 voix contre 53 et 5 abstentions, le Grand Conseil valaisan a rejeté, ce vendredi en fin d’après-midi, la proposition de son bureau visant à exiger que les députés dirigeants une Loge dévoilent leur appartenance maçonnique. Décision prise de justesse certes. Mais décision surprenante dans la mesure où le parlement de ce canton s’acheminait vers une large adoption, seul le Parti libéral-radical ayant déclaré son opposition, la gauche ne semblant guère intéressée. Les remous médiatiques provoqués par cette proposition a sans doute dû faire réfléchir certains députés qui n’en avaient pas mesuré toutes les conséquences.

Pour l’UDC – qui a fait très pâle figure lors des débats ­– la défaite est cinglante. C’est elle qui est à l’initiative de ce projet liberticide, avec le soutien des démocrates-chrétiens. Mais le faible écart démontre l’importance de rester sur ses gardes. Les blochériens ne s’en tiendront pas là.

 D’où l’importance également de se débarrasser de toutes les crétineries que les antimaçons colportent sur les secrets maçonniques. Nous avions abordé précédemment le secret des rites, abordons aujourd’hui le deuxième, celui qui protège les délibérations en Loge.

On ne répand pas à l’extérieur, les propos échangés à l’intérieur. Ce deuxième secret est à la liberté d’expression, ce que le levain est au pain. Sans lui, les discussions au sein d’un Atelier (synonyme de Loge maçonnique) auraient la platitude des crêpes !

En effet, le franc-maçon qui prend la parole en suspectant que ses propos seront diffusés hors les murs, ne pourra s’empêcher de recourir à l’autocensure. Il n’osera pas énoncer ce qui pourrait être considéré comme une sottise ou une incongruité dans un contexte « profane ». De toute façon, il est dans ce domaine une certitude : toute parole rapportée par un tiers est déformée ; de relais en relais, ce qui était à l’origine un ver de terre dans une salade devient un serpent-minute dans un régime de banane. Le bouche-à-oreille déforme systématiquement le message initial. Le secret des délibérations a aussi pour but de désarmer la rumeur.

Le franc-maçon peut alors sortir du rôle social qui est le sien dans le monde « profane » pour dire ce qu’il pense, sans maquillage. Il accomplira ainsi quelques pas de plus vers son Etre véritable, sans les masques qui troublent sa vision.

 Dans un tel contexte, la transparence risque de prendre une tournure tyrannique en imposant le conformisme des pensées. On pourrait objecter à cela qu’un franc-maçon qui n’ose pas émettre publiquement une pensée fait montre de couardise ou de manque de confiance dans ses propos. Mais là n’est pas la question : l’Atelier est un laboratoire.  Le mot même « atelier » renvoie à la notion de travail avec tout cela suppose d’essais manqués, de tentatives avortées avant de produire l’objet final. En Loge aussi, on essaie, on tente, on émet une idée, on se rend compte de son imperfection, on la modifie. Le secret des délibérations couvre aussi le droit de se contredire. Le franc-maçon qui s’exprime sait que celles et ceux qui l’écoutent ne le railleront pas et le blâmeront encore moins.

Les rituels et les traditions maçonniques imposent - j’allais dire sécrètent - l’absolu respect de l’autre. Nous sommes hors du temps profane. Les combats quotidiens sont suspendus. La Loge est un des rares lieux où chaque humain sait que ce qu’il dit ne sera pas retourné contre lui, mais pour lui. Il en va autrement dans la vie « profane » où la parole attribuée à telle ou telle personne peut devenir une arme qui la vise.

 La pensée dite est un peu semblable à l’embryon qui croît à l’intérieur de la future mère. Elle doit se développer à l’abri de la clarté. Et c’est lorsque le temps est venu qu’elle peut voir le jour.

Tout ce qui se dit et préside à une décision de la Loge doit être tenu dans l’ombre propice de la fraternité. En revanche, le fruit de ces délibérations n’est pas soumis à l’obligation absolue du secret. Un Atelier ou une obédience (fédération de Loges) peut fort bien – si cela est jugé utile par ses membres – rendre publics ses travaux lorsqu’ils sont achevés.

La franc-maçonnerie doit donner au monde profane des signes de son existence afin de contribuer à la bonne marche de la société. Elle s’abrite des regards de cette dernière pour vivre pleinement et librement l’initiation mais elle n’en est pas isolée de façon permanente. En outre, la franc-maçonnerie doit également se faire connaître pour capter l’attention des profanes qui se sentent attirés par l’initiation qu’elle propose.

 La Loge est une peau qui recouvre ses membres. La peau protège les organes des agressions extérieures. Mais elle leur permet aussi de respirer.

 

Prochain texte : le secret d’appartenance

 

Jean-Noël Cuénod

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10/09/2015

Le secret maçonnique, mythe ou réalité? Mythe et réalité!

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 Que de billevesées, calembredaines et autres couillonnades n’ont-elles pas été prononcées à propos du secret maçonnique au fil des siècles. Il serait vain d’essayer d’en tarir le flot insane. Risquons-nous tout de même à tenter l’aventure, puisque nous avions annoncé cette démarche lors de nos deux précédents textes sur le projet antimaçonnique en Valais. Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer, comme le disait Guillaume le Taciturne.

 En se référant au remarquable « Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie » de Robert Ligou, il existe trois types de secret maçonnique, à savoir :

 - le secret des rites ;

- le secret des délibérations ;

- le secret d’appartenance ;

 Abordons le premier, le secret des rites. Selon « Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française », le mot « secret » vient du substantif latin secretum qui signifie, tout d’abord « lieu écarté » mais qui est aussi associé aux « mystères du culte ». Il décrit également les « pensées et les faits qui ne doivent pas être révélés ».  L’adjectif secretus veut dire, à la fois, « séparé », « à part ». « isolé », « caché », « rare ».

Introduit au XIIème siècle dans la langue française, le mot « secret » avait pour définition première, un ensemble de connaissances réservées à quelques uns. Ces connaissances étaient consignées par un « secrétaire ».

 On constate que l’origine même de ce vocable est étroitement liée à la Franc-Maçonnerie. En effet, la Loge des Francs-Maçons opératifs – c’est-à-dire les bâtisseurs des cathédrales médiévales dont les usages ont inspiré la Franc-Maçonnerie moderne apparue au début du XVIIIe siècle – se déroulait en un « lieu écarté » du chantier, sous forme, par exemple, de hutte formée de planches et de branchages. Et c’est toujours en un « lieu écarté » que les Francs-Maçons d’aujourd’hui se réunissent.

 Pendant leur assemblée, appelée souvent Tenue, les francs-maçons se séparent de l’espace profane pour vivre un temps différent dans une ambiance qui se veut fraternelle. Cette séparation est l’un des rares moments où le temps perd son caractère tyrannique. La femme ou l’homme se voit ainsi libéré(e) de la pesanteur des préoccupations quotidiennes. Son esprit peut aborder les questions fondamentales nées du mystère de la vie. En se séparant du bruit de la société, le silence fait naître en lui ce désir de se connaître dans son identité permanente et lui permet de vivre intensément le moment présent, sans souci du passé ni du futur.

Pour y parvenir, il faut engager une dynamique de groupe. Elle est élaborée par une série de symboles et de rituels dont le premier, celui qui fait d’un « profane[1] » un franc-maçon, a pour objet la cérémonie de réception ou d’initiation. Celle-ci diffère selon les différents rites maçonniques mais une même trame les réunit.

Imaginerait-on une telle assemblée comprenant des spectateurs «profanes »? Comme ces personnes ne comprendraient rien de ce qu’ils croient voir, ce ne serait qu’éclats de rire, plus ou moins étouffés.  Les Tenues seraient transformées en pantalonnades et en manqueraient singulièrement, de tenue !  Elles n’auraient plus aucune portée, plus aucune valeur pour celui qui est « reçu » ou « initié ». En montrant – ou en filmant – la réception ou l’initiation, on ne montrerait, en fait, rien du tout. Ce qui fait son sel - à savoir le vécu intérieur ressentit par celle ou celui qui est reçu(e) franc-maçon – n’est pas visible. Le vrai secret maçonnique réside dans cette expérience, dans ce vécu et il est, de ce fait, totalement incommunicable et ne peut donc pas être trahi.

Mais si cette cérémonie était filmée, si elle était dévoilée dans ses moindres détails, le candidat n’aurait plus cet effet de surprise qui ferait de cette cérémonie un moment marquant dans sa vie. C’est ce choc qui trace, en lui, une frontière entre  « avant » et « après » ce jour d’initiation ou de réception, qui le pousse à devenir un chercheur, un insatisfait des vérités servies toutes cuites et prêtes à l’emploi.

 De même, il existe quantité de livres qui décrivent les rituels maçonniques par le menu, c’est dire le caractère relatif de ce secret et des autres concernant la Maçonnerie ! Toutefois, le dommage qui résulterait de la lecture d’un rituel par un candidat à la Maçonnerie paraît moins important que dans le cas de figure précédent. L’image donne la dangereuse illusion de représenter la vérité objective. On peut la voir sans la décrypter, ce qui n’est pas possible avec un texte. L’écrit évoque mais ne montre pas. Il suscite un effet de distance que l’image tend à supprimer. Le dévoilement d’un rite par l’écrit ne donne au lecteur qu’une sorte de squelette. Or, du squelette à l’individu accompli, il y a une différence notable que chacun peut aisément mesurer. Le lecteur d’un rituel se trouve dans une position semblable à celle de l’acteur qui compulse le texte d’une pièce sans la vivre. C’est seulement lorsqu’il sera en scène que l’acteur éprouvera toutes les dimensions que recèle le texte.

 Le secret des rites se révèle déterminant sur un autre plan. Tout secret provoque un effet de « soudure » liant tous ceux qui se trouvent dans la confidence. En ce sens, le secret est fédérateur. Bien entendu - et comme dans toute entreprise humaine - ce caractère peut être dévoyé. Le secret légitime et respecté pour le bien de la communauté concernée risque alors de servir à des fins corruptrices, immorales, voire illégales. Il faut que l’on en soit conscient, car personne ni aucun groupe, fut-il maçonnique, peut se prétendre à l’abri de ces déviations. Le secret des rites maçonnique - destiné à protéger le mystère et donc la force d’évocation de l’initiation - n’est pas l’omertà. Et ceux qui font la confusion se sortent d’eux-mêmes de la franc-maçonnerie.

 Prochain texte : le secret des délibérations

 Jean-Noël Cuénod



[1] Profane, étymologiquement signifie « celui qui est devant un lieu consacré » (pro-fanum en latin)

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07/09/2015

Le projet contre la Franc-Maçonnerie en Valais est illégal !

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Dans notre dernier blogue, nous avions évoqué cette proposition émise par le bureau du parlement cantonal du Valais, à savoir contraindre les nouveaux députés cantonaux à annoncer leur appartenance à une Loge maçonnique. La décision finale doit être prise par le Grand Conseil de ce canton.

 Nous suspections le caractère illégal de cette mesure discriminatoire mais nous avions axé notre propos sur le fond de la question ainsi soulevée et les remugles fascisants qui s’en dégageaient. Eh bien nos suspicions se sont transformées en certitudes ! Le projet valaisan est promis à l’illégalité car il constitue une violation de la Convention européenne des droits de l’homme, signée et paraphée par la Suisse.

 En effet, nous avons retrouvé un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme qui s’est prononcé sur un cas qui colle à la perfection à la mesure projetée par le bureau du Grand Conseil valaisan. Il s’agit de l’arrêt  du 31 mai 2007 sur la requête no 26740/02, affaire Grande Oriente d’Italia di Palazzo Giustiniani contre l’Etat italien (adresse de l'arrêt Google: https://www.google.ch/#q=cour+européenne+des+droits+de+l%27homme+gran+oriente+d%27italia+arrêt).

 Le 15 février 2000, la Région autonome du Frioul Vénétie-Julienne en Italie adoptait une loi régionale qui fixait les règles à suivre en matière de nominations à des charges publiques au sein de cette collectivité. A l’alinéa 1, il était mentionné que les candidats devait déclarer à la présidence de l’exécutif régional à la commission pour les nominations du Conseil régional leur éventuelle appartenance à des associations maçonniques ou en tout cas à caractère secret.

 Une obédience maçonnique (fédération de Loges), le Grande Oriente d’Italia di Palazzo Giustiniani,  a recouru contre cette disposition du gouvernement régional auprès de la Cour européenne des droits de l’Homme qui siège à Strasbourg. Ladite obédience a pleinement obtenu gain de cause en faisant effacer cette disposition discriminatoire de la loi régionale.

 Voici quelques extraits des considérants très intéressants de la Cour de Strasbourg :

 Dans sa jurisprudence, la Cour a établi que la discrimination découlait du fait de traiter de manière différente, sauf justification objective et raisonnable, des personnes placées en la matière dans des situations comparables.

 La disposition en question distingue donc entre les associations secrètes et maçonniques, dont l'appartenance doit être déclarée, et toutes les autres associations. Les membres de ces dernières sont en effet exemptés de toute obligation de joindre à leur candidature la déclaration (…) et ne peuvent par conséquent pas encourir la sanction prévue en cas d'omission.

(…) Dès lors, il existe une différence de traitement entre les membres de la requérante et les membres de toute autre association non secrète, en ce qui concerne l'obligation de déclaration d'appartenance introduite par la loi régionale no 1 de 2000.

 En effet, elle considère que l'appartenance à de nombreuses autres associations non secrètes pourrait poser un problème pour la sécurité nationale et la défense de l'ordre lorsque les membres de celles-ci sont appelés à remplir des fonctions publiques. Il pourrait en être ainsi, par exemple, pour les partis politiques ou les groupes affirmant des idées racistes ou xénophobes, comme souligné par la requérante  ou bien pour les sectes ou associations ayant une organisation interne de type militaire ou établissant un lien de solidarité rigide et incompressible entre leurs membres ou encore poursuivant une idéologie contraire aux règles de la démocratie, élément fondamental de  l'ordre public européen.

 Par conséquent, il incombe à l'Etat défendeur (l’Italie en l’occurrence) de mettre en oeuvre les moyens propres à effacer les conséquences du préjudice relatif à la discrimination subie par la requérante et considérée par la Cour comme contraire à la Convention.

 De plus, l’Italie devra payer 5 000 euros à l’obédience maçonnique au titre des frais et dépens.

 Dès lors, si le Grand Conseil valaisan adopte la proposition de son bureau, il est fort probable qu’un recours sera aussitôt lancé contre cette mesure. Et il aura toutes les chances de l’emporter dans la mesure où les juges de la Cour  européenne des droits de l’homme avaient approuvé l’arrêt par une écrasante majorité, six voix contre une. Il est donc douteux que Strasbourg renverse sa jurisprudence. La mesure antimaçonnique risque donc fort de passer à la trappe. Mais si les députés valaisans veulent perdre du temps et l’argent de leurs contribuables, grand bien leur fasse.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

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05/09/2015

Contre la Franc-Maçonnerie : Une gousse de vieux fascisme dans la fondue valaisanne

 

Il en va toujours ainsi en Suisse. C’est dans les régions où les étrangers sont les moins nombreux que l’on vote le plus xénophobe. C’est dans les villes sans mosquée que l’on craint le plus l’érection des minarets. Et c’est dans un canton où il y a peu de francs-maçons, le Valais[1], que l’on s’apprête à prendre contre eux des mesures discriminatoires. Inouï dans un pays, la Suisse, qui doit tant à la Franc-Maçonnerie dans la création de ses institutions démocratiques !

 Le bureau du Grand Conseil valaisan propose, en effet, de contraindre les nouveaux députés à annoncer leur appartenance à une Loge maçonnique, sous couleur de transparence. Il ajoute les clubs de service (Rotary, etc). Mais ce n’est là que manœuvre. C’est, en effet, la Franc-Maçonnerie et, elle seule, qui est visée. Ainsi, l’Opus Dei n’est-elle point désignée à notre connaissance. Le Grand Conseil du Valais se prononcera bientôt sur cette mesure discriminatoire. Passons sur le caractère inapplicable de cette décision, si elle est prise. Et voyons plutôt ce que cette proposition nous révèle.

 Cette histoire d’obliger les Francs-Maçons à se dévoiler est vieille comme le fascisme et l’intégrisme papiste, deux larrons qui ont souvent fait bonne entente. Le chef ouvertement mussolinien des fascistes genevois, Georges Oltramare, avait publié dans les années 1930 des listes de membres des Loges du canton dans son torchon Le Pilori. De même, le colonel Fonjallaz, fondateur du groupuscule Fédération fasciste suisse, avait lancé  en 1937 une initiative visant à interdire la Franc-Maçonnerie ; elle fut balayée par le peuple. Plus récemment, en Valais, l’actuel conseiller d’Etat UDC Oskar Freysinger – dont on sait la place extrêmement extrémiste qu’il occupe sur l’échiquier politique suisse – avait proposé que les francs-maçons employés dans la fonction publique valaisanne déclarassent leur appartenance. La proposition avait été mise en échec au Grand Conseil du canton grâce à l'intervention du parlementaire radical Tornare.

 Aujourd’hui, les antimaçons valaisans s’y prennent d’une façon plus hypocrite en associant les Loges à un « lien d’intérêt ». Savoir qu’un député soit actionnaire de tel ou tel groupe financier ou économique, qu’il appartienne à tel syndicat, est souhaitable. Cela relève de la sphère publique. Mais obliger un parlementaire à dire s’il est juif, musulman, athée, pratiquant ou non-pratiquant ou franc-maçon brise cette sphère privée qui est l’ultime rempart contre le totalitarisme.

Personnellement, je n’ai jamais tu mon adhésion à la Franc-Maçonnerie, tant en Suisse qu’en France. Mais une telle décision relève du libre-arbitre de chacun. Pour certains, la Franc-Maçonnerie fait tellement partie de leur sphère intime qu’ils n’entendent pas la transformer en sujet de conversation. Sont-ils indignes, pour autant, d’exercer un  mandat politique ?

 Cette démarche du bureau du Grand Conseil du Valais a été initiée – si l’on ose dire – par l’UDC et suivie par les catholiques-conservateurs qui ont aujourd’hui pour nom, Parti démocrate-chrétien valaisan. Ce n’est pas un hasard, si ces deux entités mènent la guerre contre la Franc-Maçonnerie. Elles sont les héritières politiques et culturelles du fascisme et de l’intégrisme papiste de jadis qui se sont toujours opposés à la liberté de conscience. L’UDC et le PDC attaquent aujourd’hui la Franc-Maçonnerie sous l’angle de la transparence. Or, la transparence absolue– c’est-à-dire celle qui cherche à fouiller les consciences personnelles et la vie privée –est ce que les dictateurs ont toujours imposé à leurs sujets. C’est cela le totalitarisme, qu’il soit rouge, noir ou brun. Staline a persécuté les francs-maçons au goulag, Hitler les a expédiés en camp d’extermination, Mussolini les a bannis de la vie publique, Franco les a condamnés à mort. Et aujourd’hui, les islamoterroristes du Hamas veulent les anéantir comme ils le promettent dans leur charte.

 Ah ça, mesdames et messieurs les blochéro-papistes, on peut dire que vous êtes en belle compagnie !

 Pourquoi ces sempiternelles attaques contre la Franc-Maçonnerie par ces entités, en apparence, disparates ? Parce qu’elle propose un cheminement personnel vers une spiritualité sans dogme, par la libre interprétation des symboles ancestraux de la construction. Ce cheminement est intérieur et s’accomplit dans le silence. Contrairement aux sottises récemment débitées à la radio romande, la Franc-Maçonnerie n’est pas une société secrète. Mais il est vrai qu’elle ne fait pas de prosélytisme actif, contrairement aux institutions confessionnelles, aux partis et aux associations. On dit d’elle qu’elle est une société discrète. C’est une formule. Je préfère la qualifier de société tournée vers l’intériorité.

 Or, le papisme s’est toujours opposé à ce libre cheminement spirituel sans dogme, dans la mesure où justement, il se proclame gardien des dogmes de la conception vaticane du christianisme. Il est donc logique que cette institution s’oppose à tout ce qui promeut la liberté de conscience.

Tony Blair, faux socialiste mais vrai catholique converti, avec tout le zèle que cela implique, avait tenté, lui aussi, mais sans grand succès, d’obliger les fonctionnaires francs-maçons britanniques à se dévoiler.

 Jadis, l’institution vaticane[2] a usé de la terreur, comme celle de l’Inquisition, pour imposer ses dogmes. Aujourd’hui, loué soit l’Eternel, elle a mis de l’eau dans son vin. Mais ici ou là, elle tente de ranimer la flamme antimaçonnique dès qu’elle se sent en mesure de le faire. Ainsi, à Paris, au début de cette année, les hordes de Civitas, mouvement catholique intégriste, se sont-ils attaqués rue Cadet au siège du Grand Orient de France. Violemment.

D’une manière générale, toutes les formes politiques et sectaires qui veulent imposer leur conception du monde par la force – fascisme, communisme autoritaire, islamoterrorisme et autres – vouent une haine sans borne à la Franc-Maçonnerie et l’ont toujours persécutée.

 Les antimaçons ont pour argument qu’il faut contrer l’affairisme et le copinage, prétendue monnaie courante en Franc-Maçonnerie. Que des brebis galeuses broutent dans les prés de la Franc-Maçonnerie, cela peut arriver. Il y en a dans toutes les catégories de la population et au sein de toutes les associations, des sociétés d’anciens étudiants aux clubs de football. Mais un franc-maçon fautif n’entache pas toute la Franc-Maçonnerie. De même, les curés pédocriminels ne portent pas atteinte à toute l’institution vaticane. Dès lors, pourquoi s’attaquer à la Franc-Maçonnerie et à elle seule ? Ne serait-ce pas parce que – partout et depuis quatre siècles – elle constitue l’un des piliers des Lumières et de la démocratie ?

 Bien sûr, entre cette mesure hypocrite proposée par le Grand Conseil valaisan et les camps de concentration, il semble y avoir un abîme. Mais le passé nous a appris à quelle vitesse, cet abîme peut être franchi. On commence par ficher les parlementaires francs-maçons, puis on passera aux magistrats, aux policiers, aux fonctionnaires. Et on finit toujours par les utiliser, ces listes, sinon pourquoi les ferait-on, je vous le demande ? Au mieux pour discriminer les francs-maçons, au pire pour s’en débarrasser. Ce qui s’est passé hier, peut se reproduire demain. Il convient donc d’appeler un chat un chat, et la proposition du bureau parlementaire valaisan, une sacrée saloperie !

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Puisque certains de nos politicards d’aujourd’hui ont une mémoire de diptère amnésique, il convient de remettre le Temple maçonnique au milieu de l’Histoire helvétique. Et rappeler que le premier président de la Confédération, Jonas Furrer co-rédacteur de la Constitution qui a donné naissance à la Suisse moderne, était Franc-Maçon, vénérable (président) de la Loge Akazia à Winthertour. Cela nous change des lamentables faces blochériennes.

 

Jean-Noël Cuénod

 

PS. Le secret maçonnique étant mal compris par des confrères journalistes, ce blogue publiera une suite de textes sur ce fameux secret dont ceux qui en ignorent tout ne cessent d’en parler à tort, et surtout, à travers.



[1] A ma connaissance, ce canton compte trois Loges, toutes installées dans le Bas-Valais, terre moins influencée par l’institution vaticane. A comparer à la trentaine de Loges vaudoises et à la grosse vingtaine de Loges genevoises.

[2] C’est à dessein que j’utilise les termes de « papisme », d’ « institution vaticane » et non ceux d’ « Eglise catholique » ou, selon le nom officiel, d’ « Eglise catholique, apostolique et romaine ». L’Eglise catholique, à l’instar des autres Eglises protestantes et orthodoxes, a pour mission de diffuser le message chrétien. A ce titre, elle n’a pas à être évoquée dans un domaine qui relève de la politique. En revanche, l’Eglise catholique recèle un autre aspect, celui d’une institution étatique, politique et idéologique avec son monarque, ses agents gouvernementaux, sa force de maintien de l’ordre et sa très active diplomatie. Dès lors, c’est  cet aspect – l’institution politique et non l’Eglise en tant que porteuse du message chrétien – qui est justiciable du débat politique avec toutes les critiques que cela peut comporter. 

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04/09/2015

Bande-annonce d'Entrailles Célestes

EDILIVRE l'éditeur d' "Entrailles Célestes" vient de publier la bande-annonce du dernier bouquin de poésie du Plouc. En librairie. Ou directement chez www.edilivre.com

Et si vous êtes à Paris, la poétesse-danseuse Christine Zwingmann improvisera une chorégraphie sur les poèmes dit par ma pomme dans le contexte du Festival O+O à la Butte-aux-Cailles, devant le 41 rue Vandrezane (XIIIe), en face de l'école (métro place d'Italie). Ce spectacle est gratuit et se donnera en plein air.

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30/08/2015

ADHUC STAT

 

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 Vasque vide mousse éperdue

Dans la cour du château caduc

Où rôdent d’antiques esprits

Des mondes abolis s’accrochent

Lézards pétrifiés partout

 

Des escaliers effondrés

Ne portent que les pas du vent

Les dentelles du toit flageolent

Et du souvenir d’un puits

Nulle vérité ne surgit

 

La table rase du passé

Ne saurait nourrir le présent

Mais la pierre des ruines

N’a pas dit son dernier mot

Nous sommes au pied du mur

 

Jean-Noël Cuénod

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28/08/2015

Un roman à lire: Un après-midi de Robert Inard d’Argence

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 C’était avant. Avant la chute des tabous, lorsque le Grand Mystère faisait palpiter les garçons aux culottes encore courtes mais aux fantasmes longs comme une retenue du jeudi[1]… Ce Grand Mystère qui se résumait en une question taraudante : «Qu’est-ce qui se cache sous les jupes des filles». Des jardins aux délices? Des forêts inexplorées? Des sources aux parfums orientaux? Un Graal de la marque Petit Bateau?

Malgré les sermons parentaux ou ecclésiastiques, la hantise des mères de famille devant «la chose» qui devait précipiter leurs petits dans l’enfer des grands (et surtout des grandes), les menaces, les punitions, les objurgations, les diables peints sur le tableau noir, à défaut de muraille, le Grand Mystère ne cessait d’émettre ses sifflements envoûtants, comme le serpent de la Genèse.

 

Inard.jpgCes «premiers émois de la chair», comme l’on disait jadis dans les sacristies, sont merveilleusement illustrés par le premier roman d’un excellent poète, Robert Inard d’Argence[2] (photo), roman intitulé Un après-midi[3]. Il réussit ce tour de force de décrire les différentes phases de l’initiation amoureuse avec autant d’authenticité que de pudeur. Car, oui, il est possible de décrire l’éveil de la sexualité, sans rien en celer mais sans s’exhiber. La pudeur ne cache pas, elle rend fraîche la réalité.

 Ce roman ne limite pas son propos à la découverte du corps autre de l’autre. C’est tout ce territoire perdu de l’enfance qu’il restitue. L’écrivain narre le passage de la ville de Toulon à un village des Basses-Alpes[4] sur décision d’un père instructeur pilote de chasse, soucieux de mettre sa famille à l’abri, juste avant la Seconde guerre mondiale. Le pater familias deviendra agriculteur pour nourrir les siens.

Le petit Robert, avec son frère et sa sœur qui vient de naître, découvre les libres joies, pleines de saveurs et de dangers, d’une enfance élevée dans une ferme, ce qui vaut au lecteur d’heureuses pages gourmandes. Mais à neuf ans, Robert doit quitter ce paradis pour rejoindre à Paris un oncle et une tante afin de recevoir un enseignement que les Basses-Alpes des années 40 ne pouvaient lui assurer.

Malgré le choc initial, le petit campagnard apprivoise Paris, à moins que ce ne soit l’inverse : «Paris, immense billard électrique dont j’étais la bille lancée d’un coin à un autre, d’un trottoir, d’une vitrine, d’un cinéma à l’autre, d’une distraction à un spectacle.» (page 68).

Au retour provisoire à la ferme familiale au début des grandes vacances d’été, Robert reçoit un choc encore plus moral que physique. Il court saluer son père, heureux de pouvoir enfin l’embrasser. Mais l’homme ne le regarde même pas et continue à labourer son champ du haut de son tracteur. Une ligne de labour, une autre, encore une, puis le tracteur s’arrête à la hauteur du petit garçon. Le père saute à terre, ne dit pas un mot, puis gifle violemment la joue de Robert. «C’est pour ton zéro en mathématiques». Et remonte sur son tracteur. Cette claque, l’écrivain doit encore la ressentir. Elle ne le rendra pas meilleur en arithmétique mais le fera bifurquer vers le latin, matière nettement moins rébarbative.

 Paris, les Basses-Alpes, les cousines, les copines, le père taciturne, la grand-mère aimante forment les notes de cette sonate de l’éveil. Mais il y a aussi la mère en contrepoint, celle d’hier, celle d’aujourd’hui et les relations complexes, entre affection cachée et reproches répétitifs. Pas simple, d’être mère, compliqué d’être fils.

Un après-midi peut changer la vie. La preuve.

 

Jean-Noël Cuénod



[1] Nous évoquons une époque où, pour les écoliers, le mercredi tombait un jeudi.

[2] Comédien, libraire, chroniqueur, poète et, comme il se nomme lui-même ouvre-boîte (de jazz), Robert Inard d’Argence est né à Toulon et a notamment vécu à Genève; il y a remporté le prix de poésie de la Société genevoise des écrivains en 1989 pour son recueil Ecrits Instantanés.

[3] Un après-midi, Robert Inard d’Argence, Editions 7 Ecrits, 2015, avant-propos de Joseph Joffo.

[4] Depuis 1970, les Basses-Alpes sont appelées «département des Alpes-de-Haute-Provence», prouvant ainsi que la bureaucratie peut rendre les montagnes plus élevées, d’un trait de plume. C’est magique!

 

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25/08/2015

La revanche de Maigret

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 C’était l’époque où le flair du flic remplaçait la police scientifique. Il y avait bien les empreintes digitales. Mais les malfrats avançaient gantés sur le boulevard du Crime. Alors, hein, les empreintes, le flic avait beau faire des pieds et des mains, il était rare qu’elles se missent à table!

Si vous avez eu le bonheur de regarder le film de Jean Delannoy «Maigret tend un piège» récemment diffusé par la chaîne D8, vous avez sans doute ressenti cette nostalgie des polars d’antan où, au moment fatal de l’aveu, le commissaire – figuré par un Gabin plus Maigret que nature ­– posait sa pipe encore fumante pour faire monter les bières et les sandwiches. Autour de lui, ses inspecteurs – Lino Ventura pas encore tête d’affiche, l’inoubliable André Valmy –retroussaient leurs manches de chemise, la cravate un peu de travers. Jean Desailly, vieil enfant couvé par ses deux femmes, sa mère et son épouse Annie Girardot, en pleine ascension, allait tomber dans le piège tendu par un Gabin-Maigret qui jacte titi comme Michel Audiard (l’auteur des dialogues).

 1958, c’est l’année de sortie du film. Il y a près de six décennies. Six siècles plutôt tant les choses policières ont changé à voir le commissaire et ses adjoints vous remuer un cadavre comme si c’était un paquet de linge ou patauger dans le sang. Et lorsqu’un flic trouvait le couteau meurtrier, allez hop !, on l’emportait, certes délicatement mais à mains nues, sans autre forme de procès.

Aujourd’hui, grâce aux séries télévisées américaines, le crime est devenu biodégradable et l’investigation (on ne dit plus l’enquête, ça fait ringard), hygiénique. Maigret traînait son pardessus qui sentait la frite alors que ses lointains descendant enfilent des combinaisons immaculées, de la tête aux pieds, et même des masques pour ne pas polluer les scènes du crime. Celle-ci est d’ailleurs bien délimitée par des bandes rouges et blanches en plastique. Pas question de faire les cent pas autour d’un cadavre en se grattant l’occiput pour tenter de faire venir l’inspiration.

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Après, le gros du travail ne se déroule plus dans un étroit bureau enfumé avec des machines à écrire qui font un bruit de mitraillette Thompson. Non, le vrai boulot s’accomplit dans ce qu’on n’appelle plus la morgue mais la salle d’autopsie. Là, des médecins légistes vêtus comme des cosmonautes emploient une batterie d’instruments tellement sophistiqués que l’on s’attend à ce que le cadavre soit ressuscité. Hélas (ou heureusement pour la suite du scénario), il reste bel et bien raide mort.

 Mais alors qu’est-ce qu’il cause, le macchabée! Car nos démiurges savent le faire parler comme s’il était le témoin de sa propre mort. Maigret, malgré ses ruses à deux Sioux, ne parvient jamais à rendre ses suspects aussi bavards que les défunts tout couturés gisant sur leur table d’acier qui étincelle sous le scialytique.

 Le dieu ADN a changé le monde criminel. Un prélèvement salivaire et c’est tout une histoire qui se déploie sous les microscopes à balayage électronique. Le criminel peut bien laver à grandes eaux les lieux de son forfait, il restera toujours une infime molécule qui le trahira. Le moindre atome laissé par lui vaut tous les aveux. Plus besoin de bière et de sandwiches, ni même de torgnoles ou de coup d’annuaire de téléphone sur le crâne. La vérité surgit des éprouvettes. La technologie était magicienne. La voilà justicière. Et même justicière infaillible. Ce n’est plus la Justice aveugle qui officie mais la Science clairvoyante.

 Mais vous savez comment sont les hommes, malins comme des singes. Il s’en trouvera toujours un pour manipuler les preuves, échanger des empreintes ADN avec d’autres pour faire accuser l’innocent et protéger le coupable. Alors que jadis l’on se méfiait des enquêtes menées par les hommes, qui oserait aujourd’hui contester les décrets rendus par la technologie ? L’erreur judiciaire ne sera donc jamais bannie. Mais elle risque fort de devenir indécelable.

 Pour la traquer, il faudra se pencher, comme autrefois, sur les méandres torturés de l’esprit humain, user de l’intuition, de l’imagination, de la déduction, de ce flair qu’on ne saurait trouver dans un bouillon de culture. Pour Maigret, l’heure de la revanche aura sonné.

 

Jean-Noël Cuénod

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21/08/2015

Jean-Marie Le Pen, du menhir au grain de sable

 

 

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5 octobre 1972-20 août 2015. Entre ces deux dates, 43 ans d’existence pour le Front national avec Jean-Marie Le Pen. Désormais, le voilà bouté hors de la formation qu’il avait contribué à créer en faisant d’un ramassis de nostalgiques de Pétain, de cathos intégristes,  d’anciens de la Waffen SS française, de païens qui rêvaient de Thulé dans les bois de Meudon et de veufs de l’Algérie française, un parti politique uni.

Le Bureau exécutif du Front national a, comme son nom l’indique, exécuté l’ancêtre en l’excluant de son propre parti. A la niche, le vieil aboyeur qui n’a pas compris que l’heure était désormais à l’extrémisme chafouin, au racisme implicite mais non explicite, au nationalisme petit doigt levé!

Bien entendu, ni Marine Le Pen ni son bras droit Florian Philippot n’ont assisté à la mise à mort. Ils ont délégué ça à leur valetaille. Mais personne n’est dupe. La fille voulait la peau tannée de son père. Elle l’a eu. Elle voulait régner seule, sans l’ombre brune de son géniteur. C’est chose faite.

 Le plus comique dans cette histoire est que Jean-Marie Le Pen a fait aujourd’hui la même erreur que celle commise à son propos par ses adversaires internes, peu après la naissance du Front national.

Celui-ci a été créé à l’initiative du mouvement néofasciste Ordre Nouveau qui voulait repeindre sa façade de couleurs électoralement plus avenantes. Pour ce faire, les dirigeants du groupuscule ont sorti de sa retraite politique, l’ancien député poujadiste Jean-Marie Le Pen et l’ont placé à la présidence du Front national dès sa fondation, pensant qu’il serait manipulable à leur gré. Mais les responsables d’Ordre Nouveau ont gravement sous-estimé les capacités de manœuvres du lieutenant Le Pen.

Fin procédurier, sachant rapidement profiter des erreurs de ses adversaires, Jean-Marie Le Pen s’est finalement débarrassé des responsables (si l’on ose dire) d’Ordre Nouveau pour régner seul.

 Quatre décennies plus tard, c’est Jean-Marie Le Pen qui est tombé dans le piège de la sous-estimation. Et qui plus est, de la sous-estimation de sa propre fille. Elle a fait preuve des mêmes capacités manœuvrières qui furent celles que son père avait déployées pour devenir l’unique chef des frontistes.

Pour motiver leur décision, les membres du «Bureau d’exécution» rappellent notamment les déclarations médiatiques récentes de Jean-Marie Le Pen qui en remettait une couche sur les chambres à gaz «détails» ( !) de la Seconde guerre mondiale et sur les convictions pétainistes de nombreux frontistes. Or, ce genre de propos, cela fait des années que Le Pen les tient sans que qu’ils n’aient provoqué la réprobation de sa fille ou des instances du FN. Il s’agit donc d’un prétexte pour se débarrasser du vieux qui prenait un peu trop au sérieux son titre de «président d’honneur».

 Dans un parti autoritaire, il ne peut y avoir deux chefs. Le Pen pensait donner le Front national à sa fille tout en gardant la présidence réelle du parti mais il s’est fait avoir comme un bleu.  Marine Le Pen a choisi le bon moment pour le mettre hors-jeu, à l’image de son père qui a attendu son heure pour jeter Ordre Nouveau hors du Front national.

 Jean-Marie Le Pen a fait du FN, une organisation autocratique et fortement hiérarchisée où la base doit obéir au sommet. Aujourd’hui, ce système hiérarchique qu’il a mis en place se retourne contre lui. Le sommet, ce n’est plus lui et il n’est même plus à la base. Certes, malgré le poids difficilement surmontable de ses 87 ans, il lui reste des capacités de nuisance qu’il va déployer contre sa fille. Mais celui qui se faisait surnommer « Le Menhir» n’est plus qu’un grain de sable dans l’escarpin de son héritière.

 

Jean-Noël Cuénod

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15/08/2015

La dette grecque, un gros boulet en… 1848 !

 

 

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Se plonger dans la lecture des journaux du XIXe siècle permet d’apprendre beaucoup sur l’actualité du XXIe. L’excellent confrère Arnaud Galy ­– rédacteur-en-chef du magazine en ligne ZigZag, de l'Année francophone internationale et d'Agora francophone – m’a permis de consulter sa collection du Moniteur Universel, dont les numéros parus au début de la IIe République française née de la Révolution de février 1848.

Je tombe sur un article daté de samedi 16 septembre 1848 (première photo). Il fait part d’une décision prise la veille par l’Assemblée nationale. Pour un lecteur de 2015, le titre est très évocateur : Avance au gouvernement grec. En voici le libellé (seconde photo) :

Art. 8. Il est ouvert au ministre des Finances un crédit de 527 240 francs 2 cent. et un autre crédit de 522 019 fr. et 83 centimes à l’effet de pourvoir, au défaut du gouvernement grec, au payement du semestre échu le 1er septembre 1847 et de celui échu le 1er mars 1848, des intérêts et de l’amortissement négocié le 13 janvier 1833 par ce gouvernement, jusqu’à concurrence de la portion garantie par le Trésor de France, en exécution de la loi du 14 juin 1833 et de l’ordonnance royale du 9 juillet suivant.

Les payements qui seront faits en vertu de l’autorisation donnée par le présent article auront lieu à titre d’avances à recouvrer sur le gouvernement grec. Il sera rendu annuellement à l’Assemblée nationale un compte spécial de ces avances et des recouvrements opérés en atténuation.

(L’article 8 est mis aux voix et adopté).

 Au moment où la Grèce d’aujourd’hui se débat dans les rets de sa dette, il apparaît qu’en 1848 déjà, elle faisait l’objet de négociation et qu’Athènes ne parvenait pas à rembourser ses créanciers, les Etats d’Europe occidentale et la Russie.

En fait, la Grèce était endettée avant même la proclamation de son indépendance en 1830. En effet, durant la guerre d’Indépendance contre la Turquie, qui a duré neuf ans, les Etats européens ont massivement prêté des fonds aux Grecs afin qu’ils se fournissent en armes … auprès de ces mêmes Etats !

 C’est ainsi que le journaliste français Edmond About écrit de la Grèce en 1854 : 

C’est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance. Tous les budgets, depuis le premier jusqu’au dernier, sont en déficit. 

161 ans plus tard, la situation n’a guère évolué.

 Il vaut d’ailleurs la peine de lire l’ouvrage d’Edmond About, La Grèce contemporaine (disponible sur Gallica[1]) pour se rendre compte à quel point les problèmes qui se posent à la Grèce et à l’Europe sont anciens. L’équation avait été posée au milieu du XIXe siècle. Mais rien de sérieux n’a été entrepris pour la résoudre. Résultat : plus d’un siècle et demi après, nous voilà en plein bouzin, comme l’on dit en Suisse romande.

 Edmond About avait mis la plume dans une plaie qui est encore bien ouverte : les vertigineuses dépenses militaires de la Grèce, dépenses qui, comme dit plus haut, ont plombé ce pays avant même son indépendance:

Si la Grèce n’a point de route, si les forêts ne sont pas exploitées, si les terres ne sont pas cultivées, si les mines ne sont pas fouillées, si les bras manquent, si le commerce extérieur n’a pas fait les progrès qu’il devrait faire, c’est parce que, depuis vingt ans, la Grèce a une armée.

Si le budget est régulièrement en déficit, si la Grèce est hors d’Etat de servir les intérêts de la dette, c’est parce qu’elle a une armée.

 Et le journaliste français d’en faire reproche au roi grec Othon 1er, d’origine bavaroise :Le roi tient beaucoup à garder son armée. Il y tient par vanité et par ambition.

Il faut dire que la défense nationale est un véritable gisement de corruption :Le ministère de la guerre donne environ 600 000 drachmes,  le ministère de la marine de la marine en paye plus de 250 000 à des hommes qui ne sont ni marins ni soldats  et qui, souvent, n’ont été ni l’un ni l’autre.

 Edmond About souligne que la Grèce n’a nul besoin de son armée, personne ne songeant à l’attaquer puisqu’elle se trouve sous la protection des puissances européennes.

 Un siècle et demi plus tard, l’appétit budgétaire de l’armée grecque reste aussi vorace. Au début des années 2000, les dépenses militaires atteignaient entre 4 et 5% du Produit intérieur brut de la Grèce, soit le taux le plus élevé de l’Union européenne. Aujourd’hui, il est descendu à moins de 3%, ce qui reste considérable, surtout en regard de la situation économique. Il y a peu, la Grèce était le quatrième plus gros importateur d’armes de la planète. Les deux principales bénéficiaires de cette manne: l’industrie militaire des Etats-Unis et… celle de l’Allemagne qui réclame aujourd’hui l’austérité perpétuelle pour les Grecs.

Et tout ça pourquoi ? Pour se défendre de la Turquie… qui fait partie de la même alliance militaire que la Grèce!

 Ce qui était aberrant au XIXe siècle, le reste au XXIe.

 Jean-Noël Cuénod

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[1] http://gallicalabs.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k28630w

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13/08/2015

Les «Gênants de la route» et l’impossible écotaxe, symboles du blocage français

 

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Pionnière de la redevance qui taxe les poids lourds depuis quatorze ans, la Suisse encaisse en moyenne, chaque année, 1,2 milliard d’euros grâce à ce dispositif. Il permet aux cantons d’entretenir leurs réseaux routiers (un tiers des recettes) et à la Confédération de développer son réseau ferroviaire (deux tiers).  Approuvée en 1998 par 57% du corps électoral suisse, cette écotaxe est calculée en fonction du nombre de kilomètres parcourus sur territoire helvétique, du poids total autorisé et des émissions polluantes dégagées par le véhicule.

 Il y a neuf ans, l’Allemagne a suivi cet exemple. Son écotaxe lui a rapporté 4,4 milliards d’euros en 2012. Depuis, la Belgique, les Pays-Bas et sept autres pays européens appliquent une forme d’écotaxe.

 Cette manne est devenue indispensable dans ces pays pour équilibrer des budgets de plus en plus malaisés à boucler. La France, qui court après chaque centime, en sera privée.

En 2013, les organisations des patrons routiers ont tiré le frein à main pour arrêter le char de l’Etat sur le chemin de l’écotaxe à la française. Ils ont été rejoints dans leur combat par des patrons et des ouvriers de l’agroalimentaires qui craignaient que cette taxe n’alourdît les charges de leurs entreprises. Celles-ci sont souvent basées en Bretagne où le mouvement des Bonnets rouges a pris l’ampleur que l’on sait.

Toutefois, ce n’était pas ces Bonnets rouges qui faisaient peur au gouvernement mais les organisations patronales des poids lourds qui sont en capacité de bloquer les principales voies de circulation de l’Hexagone.

 L’écotaxe a donc été abandonnée en octobre 2014. Plusieurs régions frontalières de la Belgique, de l’Allemagne et de la Suisse, submergées par les camions qui veulent éviter de payer trop de taxes dans ces pays limitrophes, ont réclamé son maintien. Mais là, l’Etat français s’est montré intraitable, le pouvoir de nuisance des partisans de l’écotaxe étant fort réduit, comparé à celui, plus impressionnant, de leurs adversaires.

Cet été, nombre d’élus du Nord et d’Ile-de-France, surtout socialistes mais aussi centristes, ont tenté de proposer une écotaxe limitée à leur région. La ministre de l’environnement Ségolène Royal s’est déclarée ouverte à un tel projet. Mais le lobby routier s’est fait derechef menaçant. Pas question de payer pour entrer en Ile-de-France, c’est-à-dire à Paris! Message reçu 5 sur 5 par le premier ministre Valls qui vient de  tuer dans l’œuf l’écotaxe régionale.

 Les groupes de pression routiers sont, en France, plus puissants que l’Etat, c’est un fait établi depuis longtemps et contre lequel aucun gouvernement n’a cherché à lutter. C’est l’un des principaux points faibles de la France qui, en misant sur le tout-routier en matière de transport de marchandises, s’est mise en état d’être soumise aux diktats des «Gênants de la route».

 

Ce blocage de la circulation symbolise d’ailleurs tous les autres blocages de la France. Le gouvernement donne systématiquement raison aux corporations qui crient le plus fort et qui disposent d’un important pouvoir de nuisance. Il renonce donc à une réforme qui, comme l’écotaxe, aurait bénéficié à l’ensemble du pays, pour le seul profit d’une minorité.

Si d’aventure le gouvernement veut entreprendre un bras de fer avec tel ou tel puissant groupe de pression, il est souvent contraint d’user de la force publique, avec tous les risques que cela comporte. Et si le gouvernement veut vraiment imposer sa loi, il doit mobiliser toute son énergie, au détriment d’autres questions plus importantes à traiter. Qu’on se rappelle les manifs à répétition contre le mariage homosexuel organisées par les associations proches de l’Eglise catholique. Le gouvernement a finalement fait passer sa loi mais après de longs mois de débats aussi vains qu’épuisants. Cela dit, l’issue du mariage pour tous démontre que le lobby catholique est tout de même moins puissant que le lobby routier qui a réussi à enterrer deux fois l’écotaxe!

 Comment sortir de cette impuissance française à mener des réformes ? La démocratie directe est une piste. Lorsqu’il y a blocage, que la parole soit donnée au peuple. S’il ne veut pas d’une loi, le gouvernement revoit sa copie. S’il accepte un texte, alors le gouvernement a pour lui la légitimité nécessaire pour contraindre groupes de pression et corporations à ne plus faire barrage. S’opposer au gouvernement, c’est une chose assez confortable. S’opposer au peuple en est une autre, nettement plus délicate.  Vox populi, vox dei.

 Certes, les Français, peu habitués à la démocratie directe, risquent de ne pas répondre à la question et de voter pour embêter celui qui la pose. Mais s’ils tombent dans ce travers, c’est qu’ils sont consultés très rarement – neuf référendums en 57 ans[1] ! Ils saisissent alors la première occasion pour exprimer leur grogne endémique contre l’exécutif. Plus souvent sollicités, ils ne réagiraient plus ainsi, selon toute vraisemblance.

Introduire une forme de démocratie directe en France réclamerait du temps et de la pédagogie. Mais c’est le prix à payer pour sortir ce pays de ses impasses chroniques.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

 

 

 



[1] A titre de comparaison, la Suisse organise en moyenne quatre votations populaires par an. Mais chaque votation comprend plusieurs objets de diverses natures. Ainsi, pour la seule année 2014, les citoyens suisses ont pu répondre à douze questions, soit plus que les Français en 57 ans. En outre, il faudrait ajouter à cette statistique les référendums et initiatives cantonaux.

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05/08/2015

Benyamin Netanyahou, ce fileur de mauvais coton

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Benyamin Netanyahou est un homme dangereux. Et avant tout pour le pays qu’il dirige, Israël. Des intégristes – se réclamant d’un judaïsme aussi dévoyé que l’islam des djihadistes ­– ont récemment brûlé l’Eglise catholique de la Multiplication[1] (photo) près du lac de Tibériade, une maison palestinienne dans laquelle un bébé palestinien de 18 mois a perdu la vie et poignardé une jeune Israélienne de 16 ans lors de la Gay Pride de Jérusalem.

Après ces attentats Netanyahou, à la fois fileur de mauvais coton et pompier pyromane avait  clamé que, désormais, contre ces terroristes israéliens, c’était «tolérance zéro». Il n’aurait pas dû monter sur ses grands chevaux car il en fut aussitôt désarçonné par Shimon Pérès, ancien président de l’Etat d’Israël qui l’a rappelé à ses très lourdes responsabilités:

 «Celui qui incite à la haine contre les Arabes d'Israël, qu'il ne s'étonne pas lorsqu'on incendie des églises, des mosquées et qu'à la fin on brûle un bébé dans la nuit».

En effet, jusqu’à maintenant Netanyahou a assuré l’impunité à ses extrémistes. Il semble aujourd’hui prendre enfin conscience de la gravité de ce que les médias israéliens sont pourtant les premiers à dénoncer, à savoir le «djihadisme juif». Trois terroristes israéliens viennent d’être arrêtés. Mais lorsqu’on a lâché les meutes enragées, il est bien difficile de les faire gentiment regagner leur niche.

En s’entourant d’énergumènes d’extrême-droite comme Avigdor Libermann – dont il a fait son ministre des affaires étrangères jusqu’en mai dernier – Netanyahou a cautionné la violence des propos, violence d’autant plus incitatrice au passage à l’acte qu’elle émanait des plus hautes instances du pouvoir israélien.

Cette virulence est la marque de Netanyahou qui multiplie les attitudes brutales même envers le grand – et indispensable – allié américain. Et ne parlons pas de son comportement inqualifiable à Paris lorsqu’il a incité les Français de religion juive à quitter leur pays, alors qu’il était invité par le président Hollande à participer au cortège du 11 janvier dernier. Difficile de faire plus grossier.

De même, lorsqu’il s’assoit sur toutes les résolutions des Nations-Unis en développant ses colonies en territoire palestinien, le premier ministre porte atteinte au fondement même de l’Etat d’Israël dont la création a été approuvée en novembre 1947 par cette même ONU que le gouvernement Netanyahou bafoue. Or, mépriser l’institution qui a permis la naissance de son Etat est, à terme, suicidaire. Mais notre fileur de mauvais coton a la vue trop basse pour s’en rendre compte.

 

Jean-Noël Cuénod



[1] Le poète Marc Delouze a écrit une très belle évocation de cette église dans son livre C’est le monde qui parle, édition Verdier, 2007. A lire, à relire.

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