Un plouc chez les bobos - Page 49

  • Une sacrée Trinité : Dieu, Mitterrand et Brantôme

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    Dieu existe, François Mitterrand l’a rencontré à Brantôme – l’un des plus somptueux villages de France en général et du Périgord Vert en particulier. Cette mention signée de la main de feu le président de la République l’atteste. Elle est tirée d’un Livre d’Or, celui du fort renommé restaurant brantômais Chabrol.  Mitterrand l’a griffée le 15 septembre 1938 à la suite d’un repas sans doute émouvant qui l’a incliné à rendre au Dispensateur des biens de ce monde – dont le foie gras façon Chabrol fait partie intégrante – l’hommage de ses papilles gustatives.


    A cette époque, Mitterrand va fêter ses vingt-deux ans. Quelques mois auparavant, il a décroché trois diplômes universitaires : lettres, droit public et sciences politiques. Durant ses études à Paris, ce catholique charentais a été hébergé au foyer des Pères Maristes, rue de Vaugirard, et baignait dans un bain aussi apostolique que romain. Cela dit, dans cet hommage à Brantôme, il fait allusion « à la neuvième preuve de l’existence de Dieu ». Or, à notre humble connaissance, dans sa « Somme Théologique », le docteur de l’Eglise catholique Thomas d’Aquin (1224 ?-1274) fait allusion à cinq preuves. Où Mitterrand a-t-il pêché les trois autres ? Dans la Dronne qui borde Brantôme ? Dans un verre de Monbazillac qui lui a fait voir presque double ?


    C’est un excellent journaliste et photographe périgordin, Arnaud Galy, qui a transmis au Plouc ce fac-similé. Et puisque l’on évoque ce confrère, relevons qu’il a publié chez Geste Editions un superbe ouvrage « 365 jours en Périgord ». A chaque journée, correspondent une photo et un court texte qui détaillent un aspect de cet Eden du Sud-Ouest français. Les incomparables paysages des Périgord Vert, Noir, Blanc et Pourpre se déploient ainsi tout au long de l’année. Rappelons que ces couleurs se rapportent à la caractéristique de chacune des grandes régions de cette ancienne province qui épouse aujourd’hui les contours du Département de la Dordogne. Le Vert symbolise les forêts du nord, le Noir, vers Sarlat, une variété sombre de chênes amis des truffes, le Pourpre, les vignes près de Bergerac et le Blanc, le centre dont le sol est calcaire.


    Nous avons choisi deux photos tirées de l’ouvrage d’Arnaud Galy. La première illustre le village de Brantôme, cher à Mitterrand et la seconde,périGaly2.jpg celui de Saint-Jean-de-Côle.


    PériGaly1.jpgLe Plouc écrit ses lignes de son refuge périgordin, devant l’épaisse forêt du domaine de Beaurecueil et au-dessus de la Nizonne dans laquelle plongent des ragondins joueurs. Si Brantôme est la neuvième preuve de l’existence de Dieu, le Périgord Vert est bien la huitième merveille du monde.


    Jean-Noël Cuénod

  • L'écharde d'odeur

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    En partant en vacances, Le Plouc lance ce poème dans le Cyberocéan. Qu'il vogue à son gré. La photo qui l'illustre a pour auteur Laurent Toussaint.

     

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    L'ECHARDE D'ODEUR

     

     

    Parfum des nuits d'été sans lune

    Qui porte le clair esprit du vide

     

    Dans ce noir lumineux, l'Homme Droit voit

    La vie et la mort dans le même tissu

    Inextricablement dessiné, tramé

     

    Mais l'aurore annonciatrice

    Du monde divisé, efface tout

    Avec ses soleils d'ombre et d'illusion

    Il ne reste de ces instants sans instant

    Qu'une écharde d'odeur plantée au cœur

    De la mémoire qui donne corps au temps

     

     

     

    Jean-Noël Cuénod

     

     

     

     

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  • WC à la Grenobloise: Sarkozy assure ses arrières

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    Auteure d’un excellent reportage (Tribune de Genève et 24 Heures de samedi 31 juillet) sur les violences à Grenoble et la venue de Sarkozy dans la capitale de l’Isère, notre collègue Sophie Roselli en a appris de belles sur les coulisses de la visite présidentielle.

    En effet, juste avant l’arrivée de Nicoléon Sarkonaparte, l’Hôtel-de-Police grenoblois a dû changer la lunette d’une de ses toilettes afin de la réserver au seul usage du séant élyséen. Car l’impérial fessier doit assurer ses arrières et ne saurait se poser n’importe où.  Il lui faut une piste d’atterrissage à la mesure de sa délicate carnation.

     Car ces gens-là ne sont faits pas comme nous. Ils relèvent d’une essence supérieure qui leur interdit d’éliminer ces inopportuns fardeaux dans les mêmes bas-lieux que le commun des mortels.  Imaginez-vous un derrière de chef d’Etat prendre séance là où des dargifs de commissaires voire – horreur ! – de sous-brigadiers ont marqué le territoire de leur roturière empreinte ? La Grandeur s’impose même au petit coin.

     On ignore si une plaque sera posée sur ces sarkocacatières : « Ici, le président de la République a tiré la chasse ».


    Jean-Noël Cuénod

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  • Prière de ne pas enterrer la France, elle bouge encore

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    Prière de ne pas enterrer la France, elle bouge encore. Elle s’agitera même beaucoup à la rentrée sous l’incandescent soleil social. Toutefois, c’est plus en profondeur que l’on sent vraiment ses forces se ranimer, alors qu’en surface tout va de travers.

    Comme chacun peut le constater, la France vit des moments calamiteux. Avec l’un des plus importants ministres du gouvernement obligé tous les deux jours de clamer son innocence en manière de mantra, un système de connivences politico-financières qui s’étale dans toute son obscénité, un hyperprésident dont les batteries semblent à plat, une équipe de France qui paraît plus en jambes dans les lupanars que sur les terrains, une situation économique à rendre déprimé le plus joyeux des lurons et des mesures de rigueur à refroidir les canicules, la République traîne une sacrée gueule de bois et cherche avec une frénésie accablée son tube d’Alka-Seltzer. Sans le trouver.

    Mais ce sont là des maux quotidiens. Le trouble est plus général, traverse toutes les catégories sociales et se traduit par le sentiment d’échec collectif, l’absence de perspective, l’impression d’appartenir à une société en déclin.

    Cela dit, nous vivons dans le règne de l’impermanence, comme l’exprimeraient les bouddhistes. Tout passe en ce bas monde. Même le pire. Non pour se consoler mais afin de puiser dans leur histoire les forces qui s’y nichent, les Français feraient bien de se souvenir que leurs ancêtres ont subi des chutes encore plus vertigineuses, ce qui ne les a nullement empêchés de rebondir de plus belle.

    La chute du Second Empire

    Ainsi, en perdant la guerre de 1870 contre la Prusse, la France a connu la famine à Paris, la répression sanglante de la Commune, l’effondrement du Second Empire et la douloureuse amputation de deux provinces importantes, l’Alsace et la Lorraine, conquises par le Deuxième Reich. Puis, prenant conscience de ses faiblesses, la France les a surmontées. Le Paris vaincu et famélique d’hier devint, quelques années à peine après cette cuisante défaite, la ville phare de la planète. Sur le plan culturel, l’Hexagone donnait naissance à une école qui bouleversa de façon définitive la peinture, l’impressionnisme, et un style littéraire, le symbolisme, qui influença jusqu’à la poésie russe. En sciences, Pasteur et son vaccin contre la rage changèrent la face du monde médical. Et la France fut, à l’aube du XXe   siècle, l’un des pays de pointe de l’industrie automobile et aéronautique.

    La débâcle de 1940

    De même, il est difficile d’imaginer naufrage plus humiliant que celui de juin 1940, lorsqu’en quelques semaines, l’armée de la République a sombré face à la Wehrmacht. Pourtant, dès la Libération, la poésie française s’était refait une beauté et le monde se passionnait pour les débats entre Sartre et Camus. Un lustre à peine après l’effondrement historique, la France se replaçait au centre de la pensée. Elle est même parvenue à devenir une puissance nucléaire vingt après sa débâcle militaire.

    Un trait commun apparaît à la lecture de cette histoire française en forme de montagnes russes: chaque renaissance s’est accompagnée d’un sursaut culturel. Il en sera donc ainsi lorsque le désarroi actuel déclinera. Contrairement à ce que prétendent les médias américains, la pensée française est riche. Les travaux d’Edgar Morin, de Michel Maffesoli (1) et de tant d’autres le démontrent. Et la danse, entre autres disciplines, fourmille de talents dans les villes et banlieues françaises. Ces forces demeurent encore souterraines. Elles jailliront, un beau jour.

    Jean-Noël Cuénod

    (1) Voici une vidéo d'amateur qui présente une conférence de Michel Maffesoli sur le réenchantement du monde.

  • Sarkozy signe-t-il la fin de la Ve République?

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    sarko-grimace.jpgL’actuelle Constitution, base de la Ve République, a permis à la France de se sortir des guerres coloniales qui, de 1945 à 1962, ont fait perdre à ce pays des milliers d’hommes. La caste militaire française — assoiffée de revanche et de gloriole — avait précipité cette nation dans de ruineux conflits perdus d’avance. Il fallait l’immense figure du général de Gaulle pour venir à bout de cette camarilla en képi. La faiblesse des institutions de la IVe République — avec sa valse des gouvernements aussitôt nommés, aussitôt déchus — ne le permettait pas. D’où cette constitution gaullienne qui réconcilie la lettre républicaine avec l’esprit monarchique.

     

    Après la disparition du Général, la Ve République a tenu le coup mais en s’étiolant un peu à chaque changement de président. Georges Pompidou est décédé trop tôt pour que l’on tire un enseignement de sa présidence. Giscard d’Estaing a — déjà! — voulu marquer une rupture avec le style empesé du gaullisme traditionnel. Avec l’insuccès que l’on sait. Par l’élection de François Mitterrand, la Ve a prouvé qu’elle pouvait être présidée par un socialiste qui, grand procureur de la Constitution lorsqu’il était dans l’opposition, s’en est fait l’habile avocat durant ses quatorze ans de règne.

     

    Ses deux premières années de présidence ont été marquées par des trains — que dis-je? Des TGV! — de réformes qui se sont écrasés sur le mur de l’économie. Surnage de ces années de mitterrandisme à dose concentrée, la suppression de la peine de mort, qui a valeur historique. Dès 1983, après son «tournant de la rigueur», le président socialiste a adopté cette tactique que son successeur Jacques Chirac a élevée au rang des beaux-arts: en faire le moins possible pour durer le plus longtemps possible. Mission accomplie dans les deux cas.

    Rompre avec l'omnipotence impuissante

    Nicolas Sarkozy a voulu rompre avec l’oxymore chiraco-mitterrandien, l’omnipotence impuissante, en piétinant de ses talonettes courroucées la couronne des Rois fainéants. Il a donc concentré sur sa personne tous les pouvoirs. Mises à part quelques heureuses exceptions comme Christine Lagarde, Pierre Lellouche ou Bruno Le Maire, les ministres étaient choisis en fonction de critères médiatiques, voire télégéniques plus que pour leurs compétences.

     

     Quant aux corps constitués, le nouveau président a d’emblée saccagé leurs plates-bandes, comparant les magistrats «à des petits pois», humiliant le plus haut gradé de l’armée, traitant les préfets comme des larbins à son service, méprisant les diplomates. Il s’est aussi transformé en prince des médias, nommant les dirigeants des chaînes publiques, intervenant auprès des patrons de presse, réclamant souvent des têtes et les obtenant parfois.

     

    Les jouets du pouvoir sont usés

    Sa modeste réforme du Parlement, sa désignation de deux socialistes à la direction de la commission des finances de l’Assemblée nationale et de la Cour des comptes ne suffisent pas à briser son image d’autocrate «criseux». Comme un enfant grisé par l’avalanche de jouets à Noël, il a usé de tous les pouvoirs, directs et indirects, que lui offre la Constitution. Même de Gaulle s’est bien gardé de tomber dans ce travers en se consacrant à l’essentiel.
    Par cet emploi frénétique, ces jouets paraissent aujourd’hui esquintés. La magie de l’hyperprésidence s’efface. Dès lors, Nicolas Sarkozy n’est-il pas en train de signer la fin de la Ve République? La France devra éviter de recourir aux errements de la IVe République. Mais en donnant trop de pouvoirs à un seul homme, l’actuelle Constitution a atteint ses limites. Les Français, à court ou moyen terme, se reposeront la question de leurs institutions.

  • Avec les «affaires», la France deviendrait-elle protestante?

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    La France deviendrait-elle protestante? Exigerait-elle de ses gouvernants qu’ils affichent désormais les mœurs simples des vertueux de cœur, sinon d’apparence? L’austérité ne serait-elle plus cette grossièreté que les ministres n’osaient même pas murmurer?

    Naguère encore, des politiciens condamnés par la justice pénale, dès qu’ils pouvaient à nouveau briguer un mandat, l’emportaient haut la main sur leurs concurrents qui n’avaient pas eu la chance de passer par la case «tribunal». Dans les rédactions parisiennes, on appelait ce réflexe traditionnel, la «prime à la casserole». Il bénéficiait tant à la gauche qu’à la droite.

    Il fallait au moins devenir tueur en série — et encore avec un uniforme et à l’époque des guerres coloniales, cela pouvait valoir décorations — pour dissuader l’électeur français de voter en faveur d’un heureux détenteur de casier judiciaire. La pauvre Madame Kopp peut regretter amèrement de n’être pas née outre-Jura, elle qui, finalement, été acquittée après avoir dû démissionner du Conseil fédéral!

    Les passe-droits ne passent plus

    Les temps ont changé, dirait-on. Voilà les Français en ébullition pour des cigares ministériels, transportés d’indignation par des voyages officiels onéreux, secoués en tous sens par les soubresauts quotidiens de l’affaire Woerth-Bettencourt. Les sondages, mais aussi la pugnacité de la presse, internet et «papier», qui paraît bien suivie par ses lecteurs et les propos de comptoirs indiquent que, désormais, la coupe est pleine. Elle déborde même de rancœur. Les passe-droits ne passent plus. Les copains et les coquins n’amusent plus la galerie. Interloquée, submergée par cette vague d’amertume, la caste politique française doit apprendre à vivre sans impunité. Et comme il est difficile de se débarrasser de ses mauvaises habitudes!

    Effet de mode ou mutation profonde?

    Il est probable que ce changement d’attitude du peuple ne soit pas qu’un effet de mode. Il traduirait plutôt une mutation profonde de la vie politique française. Plusieurs explications concourent à cette nouvelle tendance. Hasardons-en quelques-unes.

    La crise économique, tout d’abord. L’effondrement de la Grèce a provoqué une prise de conscience collective des dangers que fait courir au pays la hausse de la dette publique. La réforme des retraites serait acceptée mais à la condition que les nantis fournissent un effort à la hauteur de leur fortune. Du sang, de la sueur et des larmes, certes, puisqu’il faut en passer par là. Mais que tous soient logés à la même enseigne.

    Ensuite, la fin — peut-être provisoire — des utopies privilégie l’action et la personnalité des dirigeants politiques au détriment de leur appartenance à tel ou tel camp idéologique. Par conséquent, leurs faits et gestes prennent plus d’importance aux yeux du public.
    Enfin, les mœurs juridico-politiques du monde anglo-saxon — inspirées par le protestantisme — se sont infiltrées dans cette France encore imprégnée par le catholicisme malgré la façade laïque d’une République qui rêve encore de couronne.

    Ces mœurs protestantes placent le contrat avant le code, la responsabilité personnelle avant le dogme collectif; l’Eternel détenant seul l’Absolu, aucun prince ne saurait le revendiquer. Après tout, cette façon de penser, pour minoritaire qu’elle fût, n’est pas foncièrement étrangère à l’Histoire de France. Que seraient Genève et Lausanne sans l’apport massif et décisif des réformateurs d’outre-Jura?

    Au fond, n’assistons-nous pas à l’étrange revanche de Jean Calvin en son pays natal?

     

    Jean-Noël Cuénod

     

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  • Sarkozy ressort les «officines» du placard

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    En français, le mot officine désigne une pharmacie et représente ces locaux lumineux où des mains expertes transforment des toxiques en médicament. En patois élyséen, les « officines » - elles sont toujours plurielles et enguillemetées – figurent ces recoins sombres où des mains habiles transforment des rumeurs en toxiques.

     

     
    Cela faisait quelques mois que Nicolas Sarkozy les avait mises au placard. Il les a ressorties lundi à l’occasion de son spectacle télévisé sur France 2 où il tenait le rôle de l’HyperPrésident UltraOutragé et SuperCalomnié. Citons cette réplique tirée de la scène où il affronte le Cyberdémon Médiapart et sa langue numérique mais venimeuse : « Je ne suis pas naïf, je vois bien que derrière tout ça, il y a des officines ».

     


    On les imagine bien ces « officines », au sein desquelles se réunissent dans le remugle du tabac froid des individus à l’imper mastic, aux lunettes fumées, au verbe fumeux, au teint froissé et marchant façon crabe avec l’allure de ces Interlopes qui  vous proposaient vers Pigalle des catalogues de filles à poil, à la douce époque où la pudeur rendait encore le porno attrayant.

     


    « Les officines », Sarkozy les avait dénoncées à maintes reprises dans l’affaire Clearstream pour stigmatiser Villepin. Personne ne sait exactement ce qu’elles signifient. Agences de renseignement privées ? Bureaux d’espions ? Arrière-salles de journaux ? Tout cela à la fois ? L’imprécision de leurs contours rend ces ectoplasmes méphitiques encore plus terrifiants. Invisibles mais présentes, « les officines » ne poursuivent qu’un but : empêcher le Vibrionnant de réformer. Ce sont elles qui rédigent d’une dextre crochue les articles déplaisants, qui colportent et papotent, qui beuzent et jasent. Ennemi insaisissable qui rend bien des services lorsqu’il s’agit d’amuser la galerie.


    Jean-Noël Cuénod

  • A l’Opéra-Bastille, Kaguyahime et la lumière resplendit dans la nuit

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     Il kaguyahime.jpgserait vain de coller un adjectif à « Kaguyahime », ballet chorégraphié par Jiri Kylian sur une musique du compositeur japonais Maki Ishii (1936-2003) et présenté à l’Opéra-Bastille. Ce serait le profaner, comme si l’on avait l’idée de barrer La Joconde d’un autocollant publicitaire. Cette œuvre s’élève au-delà des mots pour créer un espace sacré. Elle dure une heure et demi. Mais Le Plouc et La Plouquette se sont regardés, interdits, à la fin de ce rituel dansé. Il leur avait semblé qu’à peine un quart d’heure s’était écoulé. Espace sacré hors du temps. Telle est la définition d’un rite initiatique. Car c’est bien de cela qu’il s’agit et non d’un spectacle. Un rituel accomplit par la maîtrise de tous ses célébrants (voir l'extrait vidéo à la fin de ce texte qui représente Fiona Lummis du Nederlands Dans Theatre).

    L’argument du ballet est tiré de l’un des plus anciens contes japonais, matrice de la littérature du Soleil Levant. Un vieux coupeur de bambou fend une tige et y découvre en son milieu une fillette minuscule qui rayonne. Il l’élève chez lui et à force d’amour, l’enfant – nommée Kaguyahime, soit « Lumière qui resplendit dans la nuit » - grandit et devient jeune femme d’une éblouissante beauté.

    L’homme étant ce qu’il est, les aristocrates et les villageois se lancent dans des batailles pour conquérir Kaguyahime. Le Mikado (l’empereur) se rend au village du coupeur de bambou pour s’informer des causes de ces troubles. Il est aussitôt embrasé d’amour pour Kaguyahime et veut l’épouser. Mais la jeune femme lui explique qu’elle ne vient pas de ce monde mais de la Lune et qu’elle doit y retourner. Malgré le déploiement de toutes ses forces, le Mikado ne peut empêcher Kaguyahime de rejoindre son astre.

    Pour personnifier cette fille de la lune, il fallait bien une « étoile », Marie-Agnès Gillot (Agnès Letestu dans la deuxième distribution des rôles) qui, en compagnie de ses co-célébrants du Ballet de l’Opéra de Paris, a vécu le moindre mouvement de son corps avec la plénitude de la grâce. Ordinairement reléguée, la fosse d’orchestre a participé de plein pied à cet office ; à l'exception de trois instrumentistes à vent japonais en costume traditionnel, la part belle était réservée aux percussionnistes, dont les célèbres tambourinaires nippons du groupe Kodo. A la chorégraphie des danseurs répondait celle des musiciens dans une harmonie impressionnante de densité.

    Lorsque Kaguyahime-Marie-Agnès Gillot rejoint la Lune, le verset de l’Evangile de Jean  ‑ « La lumière est venue dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas comprise » - se dévoile. Les ténèbres sont incarnées par nous autres, les humains. Et la lumière, où se niche-t-elle la lumière ? Dans la tige d’un bambou ? Dans l’âme d’un petit ?

    Jean-Noël Cuénod

    Voici un extrait vidéo de "Kaguyahime" (l'"étoile" en scène est Fiona Lummis du Nederlands Dans Theatre et non Agnès Letestu comme indiqué par erreur par Le Plouc décidément très plouc. Et grand merci à l'internaute correcteur )

     

     

  • Médiapart, Internet et l'affaire Woerth-Bettencourt stimulent la presse «papier»

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     Pour Médiapart, les jours de gloire sont arrivés. En France et au-delà, plus personne n’ignore l’existence de ce journal numérique qui vient d’offrir ses lettres de noblesse aux sites d’information sur Internet.


    Les révélations qu’il distille sur l’affaire «Woerth-Bettencourt» ne se limitent pas à l’exploitation des enregistrements effectués par le majordome de Mme Liliane Bettencourt dans le bureau où la milliardaire traitait ses affaires. Par exemple, Médiapart» a interviewé de façon très serrée l’ancienne comptable de Mme Bettencourt mère, juste après son interrogatoire à la police.

     D’emblée, le président Sarkozy et le ministre Eric Woerth ont entonné le grand air de la calomnie. Comme d’habitude, les «porteurs d’eau» de l’UMP en ont rajouté d’épaisses couches en multipliant les injures contre Médiapart, lui décernant sur le front médiatique autant de Légions d’honneur. Ainsi, le secrétaire général du parti sarkozyste n’y va pas avec le dos de la cuillère d’argent:
    «Quand certains médias, notamment un site, utilisent des méthodes fascistes à partir d’écoutes qui sont totalement illégales, avec des rumeurs colportées.» Or, ces écoutes sont actuellement exploitées par la police et la justice qui ne semblent pas offusquées par leur caractère «totalement illégal».
    Et le ministre et ex-champion motocycliste Christian Estrosi effectue un dérapage pas tout à fait contrôlé lorsqu’il proclame que ce site «me rappelle une certaine presse des années 30.»

     

     Cet amalgame entre Médiapart et les libelles de l’entre-deux-guerres traduit surtout l’affolement de l’UMP qui amène ses dirigeants à proférer n’importe quelle énormité. A l’évidence, ni Xavier Bertrand, ni Christian Estrosi n’ont lu la presse d’extrême droite des années 30. Elle ne menait ni enquête sérieuse, ni analyse fouillée mais ses plumitifs se livraient à une débauche de haine raciste et antisémite. Rien à voir, même de loin, avec la situation présente. Dâilleurs, le fondateur de Médiapart Edwy Plenel a déposé plainte en diffamation.

     
    Jusqu’à un passé récent, la presse française d’information n’était guère intéressante à lire, à la notable exception du Canard Enchaîné. Engluée dans les réseaux de connivence avec les amis du pouvoir, une grande partie des journaux somnolait dans le conformisme.
    Puis, Médiapart a sonné le réveil, avec la souplesse d’intervention à moindre coût que lui confère Internet et surtout, grâce à son indépendance vis-à-vis des groupes économiques gravitant autour du président Sarkozy. En effet, le capital-actions du journal numérique — 3,7 millions d’euros — est détenu par les journalistes fondateurs et diverses personnalités soutenant ce projet.
    A son lancement le 16 mars 2008, le pari était tout de même risqué puisque le site faisait payer son contenu au moment où les informations gratuites semblaient s’imposer. Néanmoins, en deux ans, le site est passé de 8 000 abonnés à 30 000. Pour le seul mois de juin, l’affaire Bettencourt lui a amené 5 000 abonnés supplémentaires. Certes, rien n’est encore joué. Mais il semble que le public commence à comprendre que l’information de qualité a un prix. Ce qui n’est pas le moindre mérite de cette aventure journalistique.

     


    Secoués par cette concurrence, moult médias «papier» ont mené leurs investigations, Le Point — pourtant classé à droite — et L’Express entre autres. Du coup, la presse française est redevenue elle-même. Ce qui restera comme l’une des plus belles réussites de la présidence Sarkozy. Mais était-ce le but recherché?

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  • Procès Bettencourt-Banier: les impressions d'audience du Plouc

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    Metzner2.jpgKiejman.jpgPar bonheur, la fraîcheur règne sur salle d’audience au Tribunal correctionnel de Nanterre. A l’extérieur, la fournaise attise ses 34 degrés à l’ombre des tours de La Défense. A l’intérieur, les feux de bouche des avocats font suer les juges.


    En ce jeudi matin, les « bavards » sont, en effet, remontés comme des lapins Duracell, les honoraires en jeu agissant à la façon des piles qui ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas. A l’ouverture du procès Banier-Bettencourt, les robes noires s’agitent en tous sens pour complaire aux médias. Deux « divas » de l’avocature française, égaux en ego, font leur cinéma en jouant le grand air de l’Indignation Outrée.

     


    A ma droite, Olivier Metzner, l’avocat de toutes les causes à la mode. A ma gauche, Georges Kiejman, ancien ministre délégué à la Justice sous la présidence de François Mitterrand. Le premier défend Mme Bettencourt fille – qui accuse François-Marie Banier d’avoir exploité la faiblesse de sa mère Liliane. Le second représente cette milliardaire âgée de 87 ans – qui affirme avoir donné en claire conscience un milliard d’euros en cadeaux à l’ami Banier.

     


    Ils se haïssent depuis de chaudes lurettes. Et s’étaient entre-dévorés après la mort tragique de l’actrice Marie Trintignant. Me Metzner défendait le chanteur de « Noir Désir », Bertrand (et non pas Bruno, quel plouc, ce Plouc!) Cantat, qui avait mortellement frappé la jeune femme. Me Kiejman menait la contre-attaque pour le compte de la mère de Marie, la cinéaste Nadine Trintignant. Plusieurs jours avant le procès Banier-Bettencourt, les deux avocats se sont copieusement accusés des pires vilenies par médias interposés.

     


     L’audience de jeudi n’a pas encore commencé. Flanqué de ses assistants éblouis d’admiration qui lui portent bouteilles d’eau et dossiers, Me Georges Kiejman s’installe juste sous le pupitre de la presse où Le Plouc vient de s’asseoir. Me Olivier Metzner pénètre royalement dans la salle d’audience, suivi par le brouhaha des porteurs de caméras. La tension monte. Il doit prendre place à côté de son ennemi. Prudent, Me Huc-Morel, le collaborateur de Me Metzner, s’interpose entre les deux. D’emblée, les échanges venimeux fusent après un « bonjour » réciproque mais grinçant.

     


    Me Olivier Metzner, faisant allusion à l’un des qualificatifs que lui a réservé son adversaire dans la presse : - Alors, on salue les mufles, maintenant ?
     Me Georges Kiejman : - Mais oui, on salue les mufles. Et même les voyous!

     

     

    L’avocat de l’octogénaire aux milliards fouille dans une chemise de dossier et en sort un chèque de 1 euro. Il le jette sur la place d’Olivier Metzner : « Voilà, votre cliente a réclamé contre François-Marie Banier un euro de dommages-intérêts pour son prétendu préjudice moral. Le voici ! »
    Sans un mot, Me Metzner, lentement, déchire le chèque en petits morceaux et les lance comme de tristes confettis qui s’en viennent mourir dans le prétoire. Puis, il se tourne vers l’Ennemi : « Ainsi, même pour un euro, Banier fait appel à Mme Bettencourt mère ! »

     


    La présidente Isabelle Prévost-Desprez ouvre les débats. Les avocats se prononcent sur l’éventuel renvoi du procès en raison des enregistrements captés clandestinement par le majordome de Mme Liliane Bettencourt.

     


    Me Metzner prend la parole et ne peut s’empêcher d’égratigner la partie adverse.
     Mû par un ressort tendu à l’extrême, Georges Kiejman se dresse prêt à étrangler l’Indigne : - Mais il me cherche ? Ah, il ne faut pas qu’il me cherche où ce sera terrible pour lui !
    Me Olivier Metzner : - Des menaces maintenant ? Madame la greffière veuillez acter ces menaces, je vous prie !
    Me Kiejman : - Madame la présidente, dite à Me Metzner de ne plus me chercher car mon revers du gauche est terrible !
    La présidente Isabelle Prévost-Desprez : - Maîtres, je vous signale que nous n’avons pas prévu d’infirmerie. Bon, nous allons suspendre l’audience quelques minutes, le temps nécessaire pour que les fûts de canon se refroidissent.

     

     

    Dépêché par le Bâtonnier de Paris pour empêcher que les deux avocats n’en viennent aux mains, Me Jean-Paul Lévy se lève, le regard angoissé de celui qui doit accomplir une périlleuse corvée. Mais les deux antagonistes se calment aussitôt, arborant l’un et l’autre l’air satisfait de deux duettistes ayant parfaitement réussi leur numéro

    .


     Quant au procès, la présidente l’a suspendu jusqu’à la fin de son enquête sur ces enregistrements qui font trembler la République en général et le ministre Eric Woerth en particulier.

     

    Jean-Noël Cuénod

  • La France a la nausée au cœur

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    Le pouvoir politique français subit actuellement le plus raffiné des supplices chinois : avec une inéluctable régularité, les affaires tombent comme autant de gouttes sur le crâne du supplicié. L’affaire Bettencourt – devenue désormais Woerth-Bettencourt – offre à elle seule tout un gisement de dossiers connexes qui exhalent un remugle politico-financier que les prochains bols d’air vacanciers ne parviendront pas à dissiper.

     


    Certes, les socialistes utilisent cette situation pour attaquer le gouvernement, mais sans faire preuve d’une pugnacité féroce. Ils savent bien que cette grande nausée qui soulève le cœur des Français ne leur profitera guère. Car, les sarkozystes auront beau jeu de rappeler les turpitudes de l’ère Mitterrand. C’est donc l’idéologie du «tous pourris» qui triomphe, pour le plus grand bonheur du Front National qui sera la seule formation politique à percevoir les dividendes de cette entreprise de démolition morale. Pourquoi ? Les raisons en sont multiples. Hasardons quelques hypothèses.
    Les extrêmes en politique ont toujours utilisé le mode guerrier pour mobiliser leurs troupes, ce qui correspond à une certaine cohérence militaire, induit par le verbe «mobiliser». On ne fait pas mouvoir des foules avec l’eau tiède de la pondération mais avec des promesses d’affrontements. A l’extrême-gauche, le prolétariat se mettait en ordre de marche pour la lutte des classes. A l’extrême-droite, les nationalistes fourbissaient leurs armes pour la lutte des «races».

     

    Aujourd’hui, l’effondrement de l’empire soviétique, la globalisation ultralibérale du monde ont bouleversé la donne. L’extrême-gauche ne tient plus le rôle de réceptacles des mécontentements qu’elle jouait naguère encore. Agissant en ordre dispersé, sans programme unitaire et, surtout, sans grille de lecture de la réalité présente, elle souffre d’un handicap encore plus lourd : les travailleurs que l’extrême-gauche représentait ont perdu la conscience de former une classe homogène. Sans cette conscience d’appartenir à un ensemble, il n’y a plus de classe et, partant, plus de lutte de classe, au moins dans le sens où on l’entendait jadis. Peut-être, cette conscience de classe renaîtra-t-elle un jour sous diverses formes. Mais nous n’en sommes pas encore là. Dès lors, l’extrême-gauche n’est plus à même de canaliser les coups de colère du peuple.

     
    L’extrême-droite devient donc l’unique réceptacle où se déversent les colères. A la lutte des «races» de ses ancêtres idéologiques, elle a substitué la lutte «ethnoculturelle», à la connotation moins «Deuxième Guerre mondiale». Au combat contre les «tous pourris» succédera, ipso facto, la chasse au bouc émissaire. Le Juif, hier, l’immigré musulman aujourd’hui. Et cette exclusion suscite déjà, au sein des immigrés, des réflexes d’autodéfense identitaire qui accentueront encore les affrontements de type ethnoculturel.

     


    La grande nausée qui traverse la France de ses mauvais frissons risque fort de dégénérer en mal plus profond.

     

    Jean-Noël Cuénod

    C'est le site d'information Médiapart, présidé par l'ancien directeur du Monde Edwy Plenel qui a publié le plus d'information à ce propos. Voici un lien avec les articles qu'il a publiés sur l'affaire Woerth-Bettencourt.

     

  • La France souffre de Bleus à l'âme

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    La déroute sportive et, surtout, morale de l’équipe de France de football relègue toutes les autres informations dans l’ombre, outre-Jura. Même les inondations massives dans le Var ont subi ce sort médiatique. La mort de 25  personnes dans des circonstances effroyables émeut moins que les turpitudes d’une bande de joueurs grossiers et surpayés. Cela en dit long sur notre échelle des valeurs.

    Pourquoi la France souffre-t-elle autant de ses Bleus à l’âme? Il faut tout d’abord se rendre compte que le football est devenu une sorte de transcendance païenne dans la société mondialisée. Une transcendance qui génère ses stades-temples, ses dieux, demi-dieux, sa hiérarchie de prêtres avec leurs thuriféraires, ses habits sacerdotaux, ses rituels, ses prières et ses cantiques.

    Libre à chacun de juger grotesque cette tendance. Il n’empêche que le foot est devenu l’une des rares activités — peut-être la seule — qui permette au monde de communier avec lui-même. Longtemps réticents, les Etats-Unis se mettent aujourd’hui au diapason, eux qui ont toujours préféré les sports qu’ils étaient les seuls, ou presque, à pratiquer. C’est dire le règne, la puissance et la gloire de la religion Foot.
    Dès lors, les sélections qui s’affrontent au Mondial sont devenues le miroir des nations qu’elles représentent. Il est donc inévitable que le comportement lamentable des Bleus révulse les Français puisque ces agissements font apparaître les failles profondes de leur pays. Par l’attitude inacceptable qu’ils ont adoptée — sur le terrain mais surtout hors de la pelouse — ils ont tiré le tapis qui recouvrait ces béances.
    Le philosophe Alain Finkielkraut a d’ailleurs réagi en ce sens dans une tribune qu’il a donnée au Journal du Dimanche en écrivant, entre autres:


    Cette équipe renvoie à la France le spectacle de sa désunion et de son implacable déliquescence. (A la fin du texte, écouter-voir la vidéo où Alain Finkielkraut parle football en général

    C’est bien le modèle français d’intégration multiculturel qui est en cause. Les Bleus n’ont pas constitué une équipe mais un ensemble éclaté en plusieurs clans établis en fonction des origines et des confessions. Après des années de discours sur «l’intégration des cultures dans le moule républicain», il est stupéfiant de lire cette réponse de l’attaquant Bleu Sidney Govou à un journaliste de L’Equipe (16 juin):

    Dans la vie de tous les jours, on cherche des affinités, alors en équipe de France aussi. Et quand on cherche des affinités, la couleur, c’est la première chose qui vient à l’esprit.

    Cette culture de clans qui a fait imploser les Bleus, elle corrode aussi la France en général. Car ces clans ne divisent pas que les cités des banlieues, ils pullulent aussi dans les hautes sphères de la République. Le clan le plus fermé se situe d’ailleurs au sommet. Les privilèges de la caste politique sont l’objet de régulières dénonciations, chaque mercredi, par le Canard Enchaîné. Or, cette même caste qui exige des citoyens qu’ils s’efforcent de réduire la dette publique se révèle incapable de comprendre en quoi ses prébendes pourraient susciter les révoltes.

     Il y a vraiment un côté Marie-Antoinette chez les gouvernants français! Et il n’y a pas que l’équipe de France qui doit être rebâtie.

     

    Jean-Noël Cuénod

  • L’équipe de France de foot fait le bonheur… du rugby !

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    4172671718-quick-annule-sa-campagne-publicitaire-avec-nicolas-anelka.jpgInsultes obscènes d’Anelka contre son entraîneur Domenech, reproduites dès lendemain dans L’Equipe, expulsion du fauteur de troubles, grève des Bleus qui, du haut de leur montagne d’argent, refusent de s’entraîner. Dans toute l’histoire de la Coupe du Monde de foot, jamais sélection nationale ne s’est montrée aussi lamentable. Et une chaîne de restauration rapide est en train d’enlever à la hâte ses affiches où Nicolas Anelka promeut  l’un de ses produits (photo).

     


    Mais en France, ce comportement effarant ne fait pas que des malheureux. Les dirigeants de clubs de rugby se frottent les mains. Et c’est un footeux qui dresse ce constat : Lionel Charbonnier, l’ancien gardien remplaçant de l’équipe de France championne du monde en 1998 et… du Lausanne-Sport vers l’an 2000. Dans une interview au Midi Olympique   bihebdomadaire uniquement consacré au noble jeu rugbystique – Charbonnier confie :

     


    Dans mon entourage proche, je connais beaucoup de gens qui retirent leurs enfants des clubs de football pour les inscrire dans les écoles de rugby. Je vois même aujourd’hui dans les cours d’école des gamins jouer au rugby. C’est symptomatique.

     


    Il est vrai qu’au parc Montsouris à Paris, les ballons ovales font concurrence aux ballons ronds depuis plusieurs mois.


    Certes, le rugby n’a pas encore détrôné le Roi des sports. La complexité de ses règles et sa diffusion limitée sur la planète restent de lourds handicaps. Mais il est en train d’amasser un sacré capital de sympathies en France. Tout d’abord, les familles peuvent assister à un match de rugby sans craindre de se faire occire par des houliganes marinés à la Heineken. Ensuite, les rugbymen n’ont pas cette arrogance bling-bling qui transforme les Bleus en têtes à claque. Compte tenu de la modicité de leurs primes, les sélectionnés du XV de France appartiennent encore au « monde des gens ». Enfin, le rugby, par ses caractéristiques de base, contraint ses adeptes à jouer collectivement : impossible de faire sa vedette en solitaire, sous peine d’être transformé en sole grillée.

     


    Le rugby est le dernier grand sport collectif à se professionnaliser. Il garde donc encore – mais pour combien de temps ? – la fraîcheur propre aux amateurs. Cette mutation a donné des résultats : un jeu plus spectaculaire et des performances physiques plus impressionnantes qu’auparavant. Sur l’abdomen des rugbymen, les muscles en forme de tablettes de chocolat ont remplacé la bonne vieille ceinture de cassoulet.
    Ce sport familial où les vertus d’effort et de solidarité sont encore pratiquées résistera-t-il à la cupidité fricarde qui a pourri le foot ? Gardons ChabalSébastien.JPGl’espoir. Mais les affiches de pub (photo) mettant en scène Sébastien Chabal le plus médiatique – et non pas le meilleur – rugbyman français font craindre le pire.

    Jean-Noël Cuénod

  • Pétain et de Gaulle, le sage et le fou

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    Septante ans après l’Appel du 18 juin 1940, l’affrontement entre le général de Gaulle et le maréchal Pétain illustre encore à quel point l’apparente sagesse peut tourner en réelle folie et l’apparente folie, en réelle sagesse.

    Parmi les nombreux ouvrages qui sortent aujourd’hui des presses pour commémorer cet anniversaire, un livre éclaire les relations entre le général et le maréchal, celui de Frédéric Salat-Baroux, ancien secrétaire général à la présidence de Jacques Chirac. Il a pour titre De Gaulle-Pétain, le destin, la blessure, la leçon (Editions Robert Laffont).

    A la croisée des destins

    Le destin croisé de ces deux hommes a marqué le XXème siècle qui a réservé à la France les pires moments de sa prestigieuse Histoire. Victoire de 1918 arrachée dans le sang, défaite soudaine et humiliante en 1940, perte de l’Empire après deux longues guerres inutiles en Indochine et en Algérie, cette nation n’a terminé son cycle de belligérance qu’en 1962. Et si elle demeure une puissance, moyenne certes, mais qui continue à tenir un rôle sur la scène mondiale, elle le doit à la folle sagesse du général de Gaulle.

    «Fou», c’est bien le qualificatif qui a fleuri sur les lèvres de maints Français et Européens, lorsqu’un général de 49 ans, nommé à ce grade à titre temporaire et parfait inconnu du grand public, a incarné la France libre dans sa solitude londonienne.
    Pour l’écrasante majorité des Français, le «sage», c’était ce vénérable maréchal qui venait de faire don à la France de ses 84 ans. Il possédait la légitimité des armes. N’était-il pas le vainqueur de la bataille de Verdun en 1916? Il détenait aussi la légitimité politique. Le parlement français, régulièrement élu, ne lui avait-il pas confié les pleins pouvoirs par 569 voix contre 80?

    Pour ce peuple, foudroyé par la défaite après une bataille qui n’a duré que quarante-deux jours et dispersé sur les routes à la recherche d’un improbable asile, la sagesse n’habitait pas Londres. Elle logeait sous le rassurant képi du maréchal, salvateur grand-père qui allait sauver les meubles de la maison France.

    La sagesse de la folie

    C’est pourtant la folie du jeune général qui deviendra sagesse. La lecture de l’Appel du 18-Juin démontre le bon sens du «fou»: les Etats-Unis entreront un jour ou l’autre en guerre et dans cet affrontement où prime la force mécanique, l’Allemagne ne pourra pas rivaliser avec un tel géant économique.

    D’emblée, le «fou» a vu juste. Alors que pour Pétain, ce conflit n’est que la suite des guerres franco-prussiennes du XIXème siècle et de 14-18, de Gaulle en a mesuré ce qui forme sa spécificité, à savoir le contenu idéologique et la puissance industrielle. Il fallait donc continuer le combat pour se trouver dans le camp des vainqueurs. Le «sage» maréchal, dans l’espoir de préserver l’essentiel, n’a fait que faciliter la tâche de l’occupant, en prenant ainsi le risque — fou ! — de précipiter la France dans l’inéluctable défaite allemande.

    Au moment où le monde traverse des bouleversements profonds, où, selon la formule du poète Aragon, tout change de pôle et d’épaule, cette dialectique du fou et du sage reste une leçon à méditer.

    (Ce texte a paru jeudi 17 juin 2010 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et en rubrique "Réflexion" de 24 Heures.

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  • Kadhafi et libération de Max Göldi : comptes et mécomptes

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    L’affaire Kadhafi est loin d’être terminée. Tout d’abord, l’Hirsute des Sables (notre photo, en costume estival de portier de prison avec balayettes à poussière incorporées) ayant obtenu un succès complet après le retour en Suisse de Max Göldi, la tentation sera grande pour lui de céder à son délire mégalomaniaque en inventant une nouvelle provocation.

    Ensuite et surtout, l’heure des comptes a sonné en Suisse. On ne saurait imaginer désastre diplomatique plus spectaculaire. Il est vrai que nous autre Helvètes, persuadés que seuls les comptes comptent, nous avons négligé la diplomatie au seul profit des échanges commerciaux. A privilégier l’économique au détriment du politique – à l’instar de cancres qui auraient parcouru les œuvres de Marx trop hâtivement – le conseil fédéral est pris à son propre piège. Jadis, le Département des affaires étrangères se nommait « Département politique fédéral ».
    Ce n’était pas si mal vu.

    Le calamiteux cas Kadhafi démontre aussi à quel point nos institutions apparaissent inadaptées au monde actuel. Les contradictions internes au Conseil fédéral ont éclaté au grand jour. Chaque ministre mène sa propre barque sans souci de conduire le paquebot « Suisse ». Au premier coup de vent, les marins se dispersent tous azimuts. On le savait déjà. La confirmation est cruelle.

    Certes, les réformes institutionnelles deviennent indispensables mais elles réclament du temps. Certaines mesures sont donc à prendre dès maintenant. La plus symbolique et la moins chronophage serait la démission du conseiller fédéral Rudolf Merz.

    Pour notre plus grand malheur, Merz s’est pris pour un vrai président en voulant négocier avec l’Hirsute des Sables comme s’il avait en face de lui un « landamann » glaronais. Ne demandant aucun avis éclairé, mettant la ministre des affaires étrangères Calmy-Rey devant le fait accompli – ou plutôt inaccompli -, prenant en solo les initiatives les plus inopportunes, Merz n’a plus sa place dans le gouvernement fédéral.
    Et qu’il ne fasse pas porter le chapeau à Genève ou à la « Tribune ». Il ferait mieux de manger le sien.

    Jean-Noël Cuénod
     
     

  • Procès Kerviel:quelles responsabilités ?

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    kerviel_2.jpgLe procès Kerviel est bien celui de la «finance-casino». Les pratiques à risques des courtiers ne s’appelaient-elles pas des «spiels», selon le jargon des salles de marché? Des «spiels» où l’on joue à qui perd gagne et à qui gagne perd. Des «spiels» fous qui échappent à leurs concepteurs apprentis sorciers, drogués à la complexité mathématique.

    Derrière ces chiffres aussi irréels que les années-lumière de l’astronomie, se cache la crise provoquée par ces constructions nées du délire cupide. Et avec elle, la destruction d’usines, les faillites à la chaîne, la pauvreté qui monte, la délinquance qui gronde, les suicides professionnels et les vies détruites.

    « Spiels » de massacre

    Une grande partie des banques de la planète se sont livrées à ces «spiels» de massacre. Il n’est donc pas question de faire porter le sombrero aux deux protagonistes du procès qui vient de s’ouvrir à Paris, le courtier ou trader Jérôme Kerviel et son ex-employeur, la Société Générale.

    Cela dit, ces débats s’annoncent fort instructifs dans la mesure où ils mettent en scène la confrontation entre la responsabilité collective et la responsabilité individuelle.

    Pour mesurer l’une par rapport à l’autre, il faut essayer de se représenter l’ambiance qui régnait dans ces établissements durant les premières années du XXIe siècle. Une ambiance faite d’addiction au travail et de fascination pour l’univers de la virtualité. Kerviel entrait dans la salle de marché à la Société Générale à 7 heures. Il n’en ressortait qu’à 22 heures. Et encore, une fois rendu à son domicile, le trader se précipitait sur son ordinateur pour suivre les dernières informations — pardon, «news» pour reprendre le sabir kervélien — de cet empire boursier sur lequel le soleil ne se couche jamais… Comme Kerviel. Certes, un de ses supérieurs a bien noté que le courtier «devrait faire attention à la surchauffe», mais rien n’a été fait pour la refroidir! Au contraire, il s’est senti grisé par les encouragements de sa hiérarchie.

    Les nobles de la performance, les roturiers du contrôle

    Dans un tel contexte, les lettres de noblesse sont attribuées par la performance. Tout ce qui a trait au contrôle est considéré comme une activité subalterne. D’ailleurs, Kerviel a travaillé au «middle office» — chargé des vérifications — avant d’être adoubé dans le saint des saints de la chevalerie boursière: le «front office», là où se donnent les ordres sur les marchés et ou s’arbitrent les positions.

    L’ambiance ainsi créée relève de la responsabilité collective. Ainsi, la Société Générale a été blâmée en juillet 2008 par la Commission bancaire qui lui a infligé une amende de quatre millions d’euros pour «carences graves du système de contrôle interne», carences qui, selon cette commission, «ont rendu possibles le développement de la fraude et ses graves conséquences financières».

    Quelle est la responsabilité individuelle de Jérôme Kerviel? Le courtier affirme avoir agi au vu et au su des dirigeants de la banque qui tant qu’il gagnait de l’argent ne se plaignaient nullement.
    Mais alors pourquoi a-t-il produit des faux, si ce n’est pour tromper son employeur et profiter des failles? C’est la principale question de ce procès. Kerviel a trois semaines pour y répondre.


    Jean-Noël Cuénod

    (Ce texte est paru jeudi 9 juin 2010 en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et "Réflexion" de 24 Heures)

  • L’Europe et le fédéralisme à l’envers

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    La crise qu’elle traverse oblige  l’Europe à se lancer, une fois de plus, dans l’expérimentation institutionnelle. Pour le moment, son œuvre ressemble plus au château du facteur Cheval qu’au Parthénon. Alors que l’Union calibre les fromages, elle n’a toujours pas de véritable diplomatie et encore moins d’armée. Mais la tourmente grecque a précipité les choses. On parle désormais d’un «gouvernement économique de l’Europe», ce qui était inimaginable encore récemment. Le Commission de Bruxelles veut même contrôler les budgets des Etats de la zone euro, avant qu’ils ne soient votés par les parlements nationaux.

    L’Union européenne (UE) prend enfin conscience que créer une monnaie unique avec seize budgets disparates revient à pratiquer le saut à l’élastique sans élastique : la brutalité de l’atterrissage fait oublier la griserie des premières minutes. Dès lors, la proposition de la Commission relève du bon sens, sur le plan monétaire du moins.

    Sur le plan politique, il en va autrement. Ce «gouvernement économique», ce contrôle bruxellois introduisent une manière de fédéralisme technocratique qui risque d’éloigner encore plus les Européens de leur Union. Il s’agit même d’un fédéralisme à l’envers, en ce qu’il introduit ce système par le sommet, soit l’administration, les hauts-fonctionnaires, les dirigeants.

    Ces fédéralismes qui ont réussi

     Or, tous les fédéralismes qui ont réussi sont nés d’une aspiration exprimée par la base. C’est le cas du peuple des colons américains qui s’est érigé en armée pour jeter la Couronne britannique à la mer, tout en préservant les autonomies régionales.

    Certes, notre pays doit la version moderne de son fédéralisme à l’Acte de Médiation conçu par le Premier consul Bonaparte. Mais s’il a pris cette décision des hauteurs de son sommet pas encore impérial, ce fut à la demande des représentants de la Suisse et en raison du rejet par le peuple du centralisme de la République helvétique.
     
    On objectera que les structures de la République fédérale allemande ont été adoptées alors que ce pays était encore occupé. Mais elles s’appuyaient sur des traditions historiques qui ménageaient une large place aux indépendances locales.

    L’Union européenne en quête de peuple

    Rien de tel dans l’Union européenne qui est toujours en quête de son peuple. Dès lors, le «gouvernement économique» qui se dessine renforcera encore ses tendances bureaucratiques et gonflera ses organes administratifs. On ne comptera plus la distance qui sépare les citoyens de la Machine bruxelloise en kilomètres, mais en années-lumière.

     Pour souder des populations dissemblables de façon à ce qu’elle forme un peuple, le danger extérieur et la guerre demeurent d’infaillibles moyens. Mais si on pouvait l’éviter, chacun ne s’en porterait que mieux ! Il reste alors, pour qu’émerge ce sentiment d’appartenance collective, la pratique commune des institutions démocratiques. Le jour où les Européens voteront au même moment et sur l’ensemble du territoire de l’Union pour un même sujet, le fédéralisme commencera à ne plus marcher sur la tête.

     

    (Ce texte est paru en rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève et "Réflexion" de 24 Heures, jeudi 3 juin)


    Jean-Noël Cuénod

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  • Qui veut la paix au Proche-Orient?

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    L’assaut sanglant par l’armée israélienne du navire turc Mavi Marmara s’est donc transformé en piège pour le gouvernement Netanyahou, sans doute le ministère le plus calamiteux depuis la création de l’Etat hébreu. Il paraît évident que cette flottille menée par IHH, une association humanitaire à vocation islamiste radicale, visait moins de nourrir la population de Gaza que de pousser Israël à la faute. Sur ce plan, l’opération est réussie. Sautant sur l'occasion offerte, voire programmée, la Turquie bascule dans le camp des adversaires de Tel-Aviv qui se trouve encore plus isolé qu’auparavant. La presse israélienne se montre d’ailleurs d’une extrême sévérité lorsqu’elle détaille les multiples erreurs des décideurs militaires et la cécité des décideurs politiques.

     


    Notons en passant, l’incomparable liberté de presse et d’expression qui règne en Israël et que l’on serait bien en peine de trouver dans d’autres pays de la région.

     


    L’affaire du Mavi Marmara n’est qu’un épisode noir de plus dans cette guerre de soixante ans. Force est de reconnaître que toutes les stratégies ont échoué pour faire régner la paix. Alors, qui veut qu’elle s’installe au Proche-Orient ? Les peuples israélien et palestinien la souhaitent-ils ? La souhaitent-ils vraiment?


     En Israël, le corps électoral a réservé un triomphe au nationaliste arabophobe Avigdor Liberman et à son parti, à côté desquels Blocher et son UDC font figure de modérés. A Gaza, les urnes ont plébiscité le Hamas et sa charte directement inspirée par le fascisme et le nazisme (lire cette traduction assurée par Jean-François Legrain, chercheur au CNRS - Centre national de la recherche scientifique).
    Certes, tant en Israël que dans la Bande de Gaza, ce succès des extrémistes s’explique par des « facteurs internes ». Mais justement, cette tendance démontre que la paix n’est pas ou plus la préoccupation première au sein de la majorité des peuples concernés. Ils se sont installés dans la guerre.

     


     Les dictatures proche-orientales sont heureuses d’avoir Israël pour manipuler leurs peuples. Les Etats-Unis se satisfont de cet abcès de fixation qui, pour l’instant, ne trouble pas les échanges économiques. La Chine n’a qu’une obsession, trouver du pétrole. Les autres pays émergents se contentent… d’émerger et l’Europe ne pèse pas plus que la Suisse.

     


    Dans un remarquable et courageux ouvrage, l’ancien ambassadeur d’Israël en France Eli Barnavi -Aujourd'hui, ou peut-être jamais. Pour une paix américaine au Proche-Orient (André Versaille Editeur) souhaite que le président Obama impose cette paix introuvable. Mais en Terre Sainte, le Messie tarde à venir.

    Jean-Noël Cuénod

  • L’assaut israélien au large de Gaza: on ne sait rien mais on condamne

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    Elles ne sont pas encore connues, les circonstances qui ont présidé à l’assaut par l’armée israélienne de la flottille humanitaire au large de Gaza. Mais cela n’empêche ni les médias, ni les dirigeants politiques de prendre position, de dire le droit, de distinguer entre les tenants du Bien et du Mal, de condamner les uns et d’absoudre les autres.

     


     Voilà qui est bien dans l’air du temps. Michel Onfray pond-il un bouquin sur Freud, qu’il est descendu en flamme avant de sortir des presses. Le cinéaste Rachid Bouchareb réalise-t-il un film sur le massacre de Sétif, que des nationalistes énervés défilent contre cette œuvre qu’ils n’ont pas pu voir.

     


    Attendre que les événements se décantent, se renseigner sur ce qui s’est vraiment passé, prendre du recul, cela relève désormais de la haute trahison. Vous êtes sommé de choisir votre camp, alors que la fumée des événements empêche de voir où vous mettez les pieds. La réflexion n’est plus une vertu, elle s’est muée en vice dans la société médiamercantile.

     


    Le temps est aboli, remplacé par une sorte de présent compulsif qui change d’indignation à chaque soubresaut et de disque à chaque hoquet.
    Aujourd’hui, Israël est condamné. Peut-être à raison. Peut-être à tort. Personne n’en sait rien. Et demain qu’apprendra-t-on ? On s’en fout. Ne gâchons pas par l’effort de comprendre, le plaisir de vilipender.

    Jean-Noël Cuénod               

  • La France, l’Algérie et les passions aveugles

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    Le Festival de Cannes 2010 a été marqué par les tensions, jamais dépassées, entre la France et l’Algérie. Le film de Rachid Bouchareb, «Hors-la-loi» a ouvert le débat sur le massacre de Sétif du 8 mai 1945. Et le Grand Prix du jury a été attribué à «des Hommes et des Dieux» de Xavier Beauvois qui évoque l’assassinat en 1996 par le Groupe islamiste armé (GIA), des moines du monastère de Tibhirine, près de Médéa.
    Près d’un demi-siècle après l’indépendance algérienne, arrachée à la suite d’une guerre qui a duré huit ans, les plaies restent vives. Pour qu’elles se cicatrisent, il faudrait que les passions aveugles qui caractérisent l’Histoire croisée de l’Algérie et de la France s’éteignent. Ce qui n’est pas demain la veille, comme l'llustre cette bande-annonce de "Hors-la-loi".

     

     


    Certes, Paris a caché sous le tapis bien des actes inacceptables contre les Algériens. Ainsi, la manifestation d’indépendantistes, réprimée violemment le 17 octobre 1961 sur ordre du préfet de la police parisienne Maurice Papon, a été occultée jusqu’au procès de ce dernier en 1998. Encore maintenant, on ignore le nombre exact de morts dont certains avaient été trouvés noyés dans la Seine. Il en va de même pour le massacre de Sétif, les estimations variant de moins d’un millier à... 45 000 morts algériens!

     


    Cela dit, si la France doit mettre de l’ordre dans sa mémoire, il en va de même pour l’Algérie actuelle. Or le gouvernement de ce pays reste attaché à une vision mythique et sélective de la guerre d’indépendance. Il faut dire que son président, Abdelaziz Bouteflika, a joué un rôle important durant ce conflit, dans les rangs du Front de libération nationale (FNL), ce qui ne facilite pas la tâche de tous ceux qui souhaitent éclairer les zones — plutôt les continents! — d’ombre.

     


    Il faudra bien, tôt ou tard, que l’Algérie évoque la sanglante lutte interne qui a opposé le FLN à l’autre composante indépendantiste, le Mouvement national algérien (MNA) créé par Messali Hadj, qui fut la première figure politique à défendre la séparation d’avec la France, alors que cette idée était encore ultraminoritaire au sein même des musulmans

     


    Les deux mouvements se sont livrés à des règlements de compte fratricides. Cette «guerre civile» poursuivie à l’intérieur de la guerre d’indépendance aurait provoqué la mort de 4 000 personnes. Mais là aussi, les données exactes restent dans l’ombre.
    De même, l’Algérie devra s’expliquer sur le rejet des Juifs, installés pourtant dans ce pays depuis des temps immémoriaux. Ainsi que sur les attentats commis par le FLN contre des civils, femmes et enfants.

     


    Le combat pour l’indépendance algérienne était une cause juste. La présence française sur cette terre marquée par le colonialisme devait prendre fin. Des militants du FLN ont fait souvent preuve d’un courage impressionnant sous la torture de la soldatesque.
    Mais ces actes de bravoure ne sauraient servir de paravent. Après avoir réclamé de la France qu’elle fasse œuvre de mémoire, l’Algérie sera conduite à son tour devant sa face ténébreuse. Libérées enfin de leurs fantômes, ces deux nations pourront alors partir sur un autre pied. Ces sœurs ennemies sont condamnées à s’entendre.