Un plouc chez les bobos - Page 45

  • L'affaire Strauss-Kahn se termine en pantalonnade

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    Ainsi, le district attorney (procureur) Cyrus Vance junior a-t-il abandonné ses accusations contre Dominique Strauss-Kahn. Tout ce cirque à grand spectacle pour se terminer en pantalonnade! Enfin si l’on ose dire, puisque, justement, c’est l’absence de pantalon qui a servi d’ouverture à cette mauvaise farce américaine. Quant à celle qui affirme avoir été violée, Naffissatou Diallo, elle s’apprête à réclamer à DSK de grosses indemnités. En France, tout se termine par des chansons. Aux Etats-Unis, tout se conclut par des chantages.

    Cet épisode montre d’ailleurs à quel point la justice des Etats-Unis peut sombrer dans l’incohérence. DSK risque de payer des indemnités devant la justice civile pour des faits qui ne sont pas poursuivis par la justice pénale. C’est arrivé à l’ex-vedette du football américain O.J. Simpson. Acquitté du meurtre de sa femme et de son amant, Simpson avait été condamné à verser 33,5 millions de dollars en dommages-intérêts au père dudit amant. L’innocent – du moins selon la vérité judiciaire, la seule qui importe dans ce contexte – indemnise donc sa victime que la justice pénale ne reconnaît pas pour telle. On ne fustigera jamais assez l’abus de bourbon lors de la rédaction des lois états-uniennes.

    Pour les socialistes, ce rebondissement ne fait pas leur affaire, bien qu’ils manifestent leur hypocrite soulagement devant ce dénouement. Si Strauss-Kahn déclare se présenter à l’élection présidentielle, toute l’organisation des primaires d’octobre volera en éclats. Normalement, les candidatures sont bouclées. Mais comment refuser à DSK – fort de son expérience unique en matière de politique économique – de briguer l’Elysée, s’il le souhaite?

    Cela dit, cette hypothèse ne paraît guère plausible. Même si DSK n’est pas poursuivi par la justice new-yorkaise, cette affaire a déchiré son image. C’est moins l’accusation de viol en elle-même – les déclarations de Naffissatou Diallo sont décrédibilisées par ses mensonges – qui accable l’ex-patron du FMI que son train de vie saoudien, le luxe indécent de sa résidence surveillée, les honoraires plantureux de ses avocats et sa propension à tomber dans les pièges dès qu’un jupon frémit à la brise.

    Dominique Strauss-Kahn pourrait alors se poser en mentor de Martine Aubry - avec laquelle il avait conclu un pacte de soutien mutuel - lors de la primaire qui désignera le candidat socialiste à l’Elysée. C’est incontestablement un atout pour la patronne du PS. DSK deviendrait le «Deus ex machina» de la France martinisée, si, bien sûr, la fille de Jacques Delors est élue à l’Elysée, ce qui est très loin d’être le cas.

    Un attelage Strauss-Kahn-Hollande est peu probable, puisque les deux hommes se situent sur le même terrain de la compétence économique et de la réforme fiscale. «François Hollande, c’est un peu DSK mais avec les ennuis en moins», ironisait – avant l’épisode new-yorkais – la journaliste du «Point» Sylvie Pierre-Brossolette.

    Un tandem DSK-Martine Aubry comblera-t-il le retard de la première secrétaire du PS vis-à-vis de François Hollande qui caracole dans les sondages? Ce n’est pas du tout certain. Tout d’abord, Hollande colle au sentiment général des Français en se présentant comme un «président normal». Après le quinquennat de Sarkozy et sa tintinnabulante fricardise, une grande partie des électeurs ne souhaitent guère remettre au pouvoir, fût-ce indirectement, un autre membre – DSK en l’occurrence - de la caste dorée sur Porsche dont les conditions de vie sont tellement éloignées du reste de la population qu’elle est incapable d’en saisir les attentes.

    Demeure l’indéniable compétence de Strauss-Kahn en matière de politique économique et financière. Son passage à la direction du Fonds monétaire internationale a été salué comme une réussite. S’il est un politicien français qui connaît les rouages de la finance, c’est bien DSK. Mais justement, à force de les pratiquer, Strauss-Kahn n’en est-il pas trop proche? Ne va-t-il pas abonder dans le sens des puissances financières par cet effet de proximité?

    Durant sa présence au ministère des Finances sous Jospin, Strauss-Kahn a appliqué une politique favorable aux banques et aux sociétés financières qui a fait douter de ses convictions de gauche. Ce social-démocrate à l’étiquette pâlie fonctionne selon le logiciel libéral. Mais a-t-on besoin vraiment de ce logiciel-là qui, crise après crise, démontre sa nocivité? DSK risque fort d’avoir une guerre politico-financière de retard. Contrairement aux apparences, même avant son «affaire», Strauss-Kahn n’était pas le meilleur prétendant socialiste à la présidentielle.

    Reste à savoir si les autres candidats du PS défendent des idées nouvelles en matière de régulation des puissances financières. Pour l’instant, tel n’est pas le cas. Ce qui n’est  pas étonnant dans la mesure où une telle régulation ne peut s’accomplir qu’à l’échelon international. Cela réduit d’ailleurs l’intérêt réel de l’élection présidentielle française, mais n’empêchera pas la campagne qui commence de produire une mousse médiatique abondante.


    Jean-Noël Cuénod

    VIDEO Et maintenant, rigolons un bon coup avec l'affaire DSK telle qu'elle est racontée sur Europe 1 par Nicolas Canteloup et Laurent Gerra.

  • METHODE

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     (Photo: Gilbert Jullien)

                                                                                               METHODE


                                                                                      Se fondre dans la poitrine
                                                                                      De la forêt

                                                                                      Se concilier la grâce
                                                                                      Des ronciers

                                                                                      S’humilier sous la poigne
                                                                                      Des falaises

                                                                                     S’endormir au flanc du roc
                                                                                     Puis au réveil
                                                                                     Se fendre pour retrouver l’Un.

                                                                                      Jean-Noël Cuénod

    Le Plouc a publié un bouquin de poésie, « Circonstances ». Il est disponible aux
    Editions Samizdat
    Denise Mützenberg
    8 chemin François-Lehmann - 1218 Grand-Saconnex
    Tél. 022 734 05 92 Etranger : 00 41 22 734 05 92
    sampoesie@gmail.com
    http://www.editionsamizdat.ch

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  • La dette, l’émeute, l’impôt

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     La petite part nantie des populations européennes se raconte de jolies fables, comme le promeneur en forêt hostile sifflote pour se donner du courage: les actuelles émeutes qui ensanglantent la Grande-Bretagne ne sont le fait que de voyous qui s’ennuient l’été et se mettent à piller les magasins au lieu de participer à des tournées de beach-volley. Ces flambées n’auraient-elles donc rien à voir avec la situation économique qui s’enfonce dans les marais calamiteux ?

    Mais alors pourquoi éclatent-elles maintenant, ces émeutes et non pas à un autre moment? Les voyous ont toujours existé – c’est même une constante de la vie sociale – mais ils ne mettent pas des villes à feu et à sang de façon permanente. Derrière les effets d’aubaine des délinquants qui se vantent d’avoir volé un ordinateur ou des gamins qui jettent des Molotov aux flics en guise de dernier jeu à la mode, il y a l’immense «paumerie» d’une génération élevée dans le culte de la consommation, mais ne disposant plus des moyens pour y sacrifier. La frustration alors prend des proportions émeutières. La pub  avait promis des écrans plasma pour tous. Et voilà que ces objets alléchants s’éloignent de ces jeunes formatés pour consommer. La rage est à la mesure des espoirs semés.

     Les rues éclatent de colère, ici ou là, pour des motifs fort différents. Mais le bruit de fond est le même partout: les élites possédantes perdent chaque jour un peu de leur légitimité; la porte est ainsi ouverte à la colère collective.

    Autre bruit de fond et même de fonds: la Dette, avec un D majuscule comme Désastre. Elle ne se contente plus de descendre en flamme quelques nations méditerranéennes; elle plombe toute la planète. Même des pays où elle ne pèse guère, comme la Suisse, sont touchés. Leur monnaie atteint des altitudes stratosphériques – si on avait dit au Plouc qu’un jour, il faudrait septante-cinq centimes pour s’offrir un dollar… - ce qui est parfait pour payer son pétrole mais catastrophique pour vendre ses montres.

    Jusqu’à maintenant, les multimilliardaires se moquaient de la dette. C’était la masse des pauvres et les classes moyennes qui la payaient. Un Etat embêtait-il les fortunés au nom du Fisc? Le Saint Bénéfice était aussitôt placé ailleurs aux Paradis. Et les Paradis ne manquaient pas.

    L’ennui pour les riches, c’est que les pauvres sont à sec; quant aux classes moyennes, elles dégringolent. De plus, les voilà qui rechignent de plus en plus à payer. Pour l’instant, tout va bien pour les multimilliardaires. Les bonus continuent à s’accumuler à  l’ombre des palmiers fiscaux. Ils oublient un détail, la Dette est prise d’un appétit de plus en plus dévorant. Les Etats, eux, doivent continuer à payer toutes leurs infrastructures aussi coûteuses qu’indispensables. S’il n’y a plus moyens d’entretenir les routes où nos amis les riches vont-ils faire rugir leur Hummer Luxury? Si les hôpitaux ferment, où feront-ils soigner leur prostate hors de prix?

    Alors, si les pauvres et les classes moyennes ne peuvent plus passer à la caisse, qui le fera à leur place? Les Martiens? Si la situation continue à se détériorer de crise en crise, si les émeutes se transforment en désordres sociaux généralisés, les Etats seront placés devant cette alternative, soit laisser le monde se dégrader encore plus, soit s’unir pour contraindre les possédants à se déposséder d’un peu de leur superflu.

    La facture de la Dette, il faudra bien quelqu’un pour la payer. A moins de créer un paradis fiscal sur Proxima du Centaure.

     

    Jean-Noël Cuénod

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  • Perte du triple A : l’hyperpuissance des Etats-Unis est morte

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    Le symbole se révèle aussi fort que l’effondrement du Mur de Berlin. En dégradant la note triple A de la dette américaine, l’agence de notation Standard & Poor’s a rendu manifeste ce qui était une réalité sous-jacente: l’hyperpuissance des Etats-Unis est morte. Une période de l’histoire – qui a commencé en 1991 avec la fin de l’Empire soviétique – est close. Une nation dont la monnaie vaut désormais moins que celle d’un pays, la Suisse, de huit millions d’habitants ne peut plus prétendre régenter l’économie et la politique mondiales en solitaire.

    Bush junior avec ses aventures militaires d’une rare idiotie a donné le coup de grâce à cet imperium. Il faut dire qu’un peuple qui a placé à sa tête – à deux reprises – un politicien aussi nul, n’est plus en mesure intellectuelle d’imposer sa marque dominante sur la planète. Mais le successeur de mini-Bush porte lui aussi une responsabilité dans cette défaite américaine. En 2008, lors de la crise financière, Barack Obama a raté l’occasion de procéder à la régulation des marchés financiers qui sont devenus désormais incontrôlables par les pouvoirs politiques. Il aurait pu l’imposer à ce moment-là, lorsque les banques et les sociétés financières réclamaient à genoux l’aide publique pour les sortir de la catastrophe. Les Etats-Unis et tous les autres pouvoirs politiques leur ont versé des sommes colossales -  puisées auprès des contribuables des classes moyennes - pour se refaire une santé. Mais sans leur fixer contraintes et contrôles. Requinquées, les puissances financières sont reparties de plus belle vers de nouveaux profits, sans autre souci que de satisfaire le démentiel appétit de leurs dirigeants. Nous sommes en train de payer leurs factures.

    Alors qui va remplacer la puissance américaine? La Chine? Son heure n’est pas encore venue. Empêtrée dans ses contradictions internes – une dictature stalinienne et un capitalisme sauvage, des villes richissimes et des campagnes misérables, des multimilliardaires et des crève-la-faim – la République populaire reste très fragile. L’Union européenne? Vous rigolez! La Russie? Personne n’y songe. Les pays émergents? Lesquels?

    Pour l’instant, la puissance dominante est représentée par les organismes financiers – agences de notation, grandes banques, sociétés d’assurance. Mais savoir faire du fric ne suffit pas pour organiser la vie commune des peuples. Surtout lorsque ce fric, on se le garde dans ses coffres!

    PS : Voici une excellente définition des agences de notation offerte par le magazine Alternatives Economiques.


    Jean-Noël Cuénod  

  • Affaire Lagarde-Tapie: la France malade de son élite politique

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    Certes, les deux affaires sont de nature fort différente. Mais tout de même! Au nom de la France, Nicolas Sarkozy propulse Dominique Strauss-Kahn à la tête du Fonds monétaire international (FMI). Patatras! Voilà DSK accusé de viol à New-York. Pour le remplacer, le président français parvient à persuader le FMI de nommer sa ministre Christine Lagarde. Caramba, encore raté! Depuis hier, elle est visée par une enquête pénale en «complicité de détournement de biens publics» et «de faux». L’Elysée prend soin de claironner que cette accusation n’empêchera pas la directrice du FMI de poursuivre ses activités.

    Sur le plan technique, le pouvoir français a raison. Cette instruction ne remet pas en cause la présence de Mme Lagarde à la tête des finances mondiales. Sur le plan politique, il se moque du monde.

    Si Christine Lagarde est mise en examen, comment peut-on soutenir que cette position lui permettra d’être au meilleur de sa forme pour venir au secours d’une économie mondiale qui menace d’exploser à tout moment? L’avocat de Christine Lagarde se veut rassurant: l’enquête durera longtemps avant d’aboutir à un résultat. C’est bien là le problème.

    Au lieu de consacrer tout son temps et toute son énergie à piloter les finances de la planète, Mme Lagarde devra régulièrement se mobiliser pour assurer sa défense. Sa nomination à la direction du FMI a été conclue avec une insoutenable légèreté.

    Cet épisode démontre aussi à quel point la France est malade de son élite politique. Entre affaires à connotation sexuelle et dossiers politico-financiers, nombre de ses responsables doivent répondre de leurs actes devant la justice. Ils se placent tous au bénéfice de la présomption d’innocence, oubliant que, selon l’adage romain, la femme de César doit être irréprochable.

     C’est encore plus vrai lorsque Mme César dirige les finances mondiales!

    (Ce texte est paru en éditorial dans la Tribune de Genève de vendredi 5 août 2011 et en commentaire dans 24 Heures du même jour).

    VIDEO

    Le 10 mai 2011 au micro d'Europe 1, Bernard Tapie affirme qu'il n'est pas inquiet et l'ancien président de l'OM passe le ballon judiciaire à Christine Lagarde.

     

  • Les découvertes du Plouc: un Haut-Médoc qui vaut le détour

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    En vacances dans le Périgord Vert, le Plouc a entamé sa descente vers l’Océan en traversant la paradisiaque et anglophile région d’Aubeterre, ponctuée par un arrêt sympathique dans un restaurant perdu au milieu de la verdure saintongeaise, «La Laiterie» à Fouilloux (souvenir ému d’une côte de veau aux cèpes cuite juste ce qu’il faut).

    Arrivés à Blaye, le Plouc et la Plouquette ont embarqué sur le ferry qui traverse l’estuaire de la Gironde pour rejoindre sur l’autre rive, Lamarque. Là commencent les choses sérieuses avec ces noms qui font rêver: Pauillac, Moulis, Saint-Julien, Margaux. Et Haut-Médoc. Dans cettedernière région, travaille une famille de petits producteurs de grand talent, les Bonastre, propriétaires et créateurs du Château Hennebelle. C’est Martial qui a fondé en 1918 ce patrimoine viticole de 11 hectares situé à Margaux, vers Lamarque, dont les vignes sont plantées sur ce sol graveleux qui fait la richesse de cet incomparable terroir. Aujourd’hui, le descendant en ligne directe de Martial, Pierre Bonastre (photo), a repris de son père le Château Hennebelle. «Et la suite est assurée», relève le vigneron en un large sourire.bonastre.JPG

    Le vin ressemble toujours à celui qui le fait. Hennebelle ne fait pas exception. Il est discret, robuste et sympathique à l’image de Pierre Bonastre. D’après la Plouquette, qui est la reine du palais, le Hennebelle 2003 s’annonce aujourd’hui velouté, rond, avec une pointe de cuir et un soupçon de tabac. Le 2002 est plus vif, plus riche en alcool, long en bouche, avec des notes poivrées. La caractéristique générale du Château Hennebelle reste son aspect bien charpenté. Il fait songer à ces églises romanes qui sont semées entre les Charente, la Dordogne et la Gironde.

    Son encépagement: 50% de merlot, 40% de Cabernet Sauvignon, 5% de Cabernet Franc, le reste étant constitué de Petit Verdot et d’une pointe de Malbec.

    Contrairement à nombre de ses confrères du Bordelais, Pierre Bonastre n’a pas été saisi par la folie des prix qui restent d’une étonnante sagesse avec, par exemple, la bouteille de 2001 à 7.50 euros. Le Château Hennebelle présente le meilleur rapport qualité-prix du Haut-Médoc.

    Si vos pas vous conduisent au bord de l’estuaire, accomplissez donc un petit détour vers Pierre Bonastre. Un détour fort modeste, puisque son chais se trouve au bord de la route de Pauillac, en sortant de Lamarque. Et dégustez le Hennebelle avec la modération que vous jugerez bon d’observer.


    Jean-Noël Cuénod

     

  • TERRE A TERRE

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    TERRE A TERRE

     


    Belle comme l’aube de mai
    La haine étend sa voûte
    Le troupeau passe sous son joug
    Ignorant tout des étoiles
    Qui offrent aux yeux levés
    Des maîtres, la voix de la voie
    L’étroit passage de la paix
    Mais les regards de la horde
    Se perdent dans les fougères

    S’allument les lames des hommes
    Lambeaux de chair et d’étendards
    Echos du sang dans la fumée

    L’heure des tribus a sonné
    Troupeau disloqué divorcé
    Chemins désormais divergents
    Sous les étoiles muettes
    Sans maître pour les comprendre

     

    Jean-Noël Cuénod

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  • Attentat en Norvège: la pureté, objet de tous les délires.

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    Ainsi, le terroriste norvégien qui vient de semer la mort à Oslo serait à la fois extrémiste de droite, franc-maçon, rosicrucien et fondamentaliste chrétien, toutes appartenances incompatibles entre elles. Les francs-maçons ont été persécutés par tous les régimes fascistes et ceux prônant le communisme autoritaire (à l’exception de Cuba). De même, le fondamentalisme chrétien n’est pas soluble dans les Ordres ésotériques, comme la Rose-Croix, qu’il voue aux gémonies. Cette incohérence dans la démarche de l’assassin démontre qu’Anders Behring Breivik est avant tout un fou; c’est comme tel qu’il doit être présenté.

    Mais la folie meurtrière ne brûle pas n’importe où. Il lui faut un climat idoine, une idéologie sécrétée par des porte-parole qui sans passer aux actes, donnent aux fous l’étincelle qui boutera le feu à leur délire. Ce climat propice est favorisé par une idée-force qui a provoqué bien des massacres dans l’Histoire: la pureté. Refus de tout mélange, obsession du retour à un passé mythique, idolâtrie de la virginité en constituent ses aliments de base.

    Au XVe siècle, l’Espagne fut traversée par l’idéologie de la «limpieza de sangre» - la pureté du sang – qui servit de prétexte aux massacres de juifs et de musulmans convertis au christianisme et suspectés par les chrétiens d’origine d’avoir conservé en secret la foi de leurs pères.

    Née au XIXe siècle en Europe – notamment en France dans le contexte de l’affaire Dreyfus - la pureté de la race a été développée par le fascisme en Italie et, surtout, par le nazisme en Allemagne-Autriche. Même convertis au christianisme, les Juifs devaient être massacrés, ce qui n’est pas sans trait commun avec la «limpieza de sangre», apparue cinq siècles auparavant.

    La pureté de classe a, elle, été inventée par Staline au moment où il a éradiqué la vieille garde de Lénine, accusée d’«intellectualisme bourgeois», afin de laisser la place à de jeunes prolétaires formés à sa main. Cette «pureté de classe» a provoqué de façon délibérée la famine en Ukraine lors de la campagne contre les paysans à l’aisance toute relative (les «koulaks»).

    Aujourd’hui, la folie de la pureté s’attaque au multiculturalisme, comme le démontrent les propos de Breivik. Le multiculturalisme est un fait. Et un fait qui n’est pas nouveau. Même lorsque les communications ne s’accomplissaient qu’à voile ou à cheval, les cultures ont toujours échangé entre elles, dans l’entente ou la confrontation. Une culture imperméable, cela n’existe pas.

    Les tenants du racisme et de la xénophobie en Suisse, avec leurs affiches gluantes de haine, feraient bien de méditer le sinistre exemple de Breivik.


    Jean-Noël Cuénod

  • Devenez apprentis fainéants!

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    Vous êtes en vacances. Mot superbe qui coule du latin vacare, littéralement «être sans». Ce n’est pas le moment de vous encombrer de vos décombres. Restez donc «sans». Sans ces cent trucs en trop. Se dépouiller, c’est enlever les pouilleries. Ecoutez la vie qui va et vient en vous. Vent des vagues. Vagues de vent. Cette voix, c’est la vôtre. En vrai. Celle qui serpente en vous, nue et menue. C’est le moment de capter cette source souterraine.

     


    Ne plus entendre toutes ces voix glapissantes et inutiles qui empoissent vos oreilles, qui les remplissent, encore et toujours, afin que votre cerveau soit gavé comme le foie d’un canard au Périgord. Ah c’est bien bon le foie gras! Mais le cerveau gras est indigeste.
    Dissipez ce bruit incessant ; il sourd par mille canaux que vomissent les électrobidules. Des électrobidules dernier cri, bien sûr. Car les électrobidules crient pour couvrir tout ce qui peut surgir en vous de créatif, d’imaginaire, tout ce qui peut surgir en vous de vous-mêmes.
    Cette voix, nue et menue, vous la percevez maintenant. Qu’en faire? Etre à son chevet, tout d’abord. Laissez glisser en vous son filet tantôt chaud, tantôt frais. C’est alors que vous en ferez quelque chose.

     


    Ce «faire», c’est la poésie. Si ce mot vient du grec poein qui signifie «faire», ce n’est pas pour des prunes. Ou plutôt ce peut être aussi pour des prunes, pourquoi pas? Qu’avons-nous contre les prunes? Je vous le demande! Mais nous nous égarons. Il faut dire que c’est si bon de s’égarer. On y retrouve parfois son chemin.

     


    En lisant le mot «poésie», surgissent à votre pensée un crayon et une feuille ou un clavier et un écran. Mais ce n’est pas là un passage obligé. La poésie se contente fort bien de s’animer en vous sans autre objet que de vivre l’instant présent, en étant présent dans cet instant.
    L’instant, faites en votre éternité. Et vous serez poète. Ou rien du tout, si vous n’aimez pas les titres, les étiquettes et ces petites boîtes où l’on vous classe en attendant de vous installer dans une autre boîte, en sapin.

     


    Pour bien travailler à percevoir votre voix, nue et menue et à en faire un instant éternel, il vous faudra beaucoup de paresse. Voilà un apprentissage que l’on peut accomplir en vacances. Apprenez donc à devenir un fainéant. Avec cette mission assignée à tout fainéant par définition, à savoir «faire le néant».

     


    Faire le néant… Mais quel boulot! Quelle entreprise! Quelle aventure! Pour créer du rien et faire de ce rien quelque chose, il faut être Dieu, au minimum! L’avenir sourit à ceux qui se lèvent tôt, disent les fabricants de réveils. Mais le Temps appartient à ceux qui le prennent. A ceux qui s’abreuvent à leur voix nue et menue et qui, en ne faisant rien, ont fait œuvre d’eux-mêmes.

     


    En guise de salut estival, voilà ce quatrain d’Arthur Rimbaud tiré du poème «Bonne pensée du matin» (Derniers Vers).

     


    A quatre heures du matin, l’été,
    Le sommeil d’amour dure encore.
    Sous les bosquets l’aube évapore
    L’odeur du soir fêté.

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  • Nicolas Sarkozy se débat dans le piège libyen

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    sarkozy_armee_modernisation_.jpgCe qui devait prendre l’allure d’une simple promenade aérienne de quelques jours au-dessus des dunes libyennes s’est donc transformé en cauchemar ensablé pour la France de Nicolas Sarkozy. Il en va toujours ainsi. Les guerres commencent fraîches et joyeuses. Et puis les clameurs casquées se sont à peine estompées que la fleur au fusil se fane aussitôt.

    Il est probable que les unités de renseignements de l’armée française aient été intoxiquées par des «tuyaux» pollués qui ont sous-estimé la capacité de résistance de Kadhafi et de son clan. Il est certain que cette intervention française a été improvisée de façon brouillonne. Poussé par la fièvre médiatique que lui avait communiquée le téléphilosophe Bernard-Henri Lévy, le président Nicolas Sarkozy s’était lancé dans l’aventure libyenne sans même en avertir son ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé.

    Cela dit, le président ne pouvait pas s’abstenir. Le souvenir du génocide au Rwanda est encore trop vif en France. Malgré son impréparation, l’opération française a permis de sauver du massacre les habitants de Benghazi. Qu’aurait-on dit si Paris avait laissé faire Kadhafi sans broncher? Et la France s’est trouvée bien seule en Europe pour endiguer la folie meurtrière du tyran de Tripoli.

    Le piège s’est donc refermé. Impossible de reculer et d’abandonner les opérations militaires, ce serait livrer une grande partie des Libyens à la tuerie. Impossible de poursuivre pendant longtemps un effort de guerre que la France du XXIe siècle n’est plus en mesure de soutenir. Le premier ministre français affirme qu’«une solution politique prend forme en Libye». C’est la seule issue possible.

    A la condition que cette solution écarte le clan Kadhafi. Un maintien du tyran ou de ses proches porterait un coup très rude, voire fatal aux révoltes démocratiques arabes.

     

    Jean-Noël Cuénod

    (Editorial paru dans la Tribune de Genève de mercredi 13 juillet 2011)

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  • La saga DSK et les zombies sidérés

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    Nous vivons des temps fabuleux. Au sens premier de ce terme qui vient du latin fabula, soit «fable» en français. Naguère encore, les séries télévisées s’inspiraient de la réalité. Aujourd’hui, la réalité copie les séries télévisées. L’an passé, le feuilleton Woerth-Bettencourt avait de quoi nous esbaudir, nous autres les gobeurs d’images, en faisant parade de ses rebondissements, son Scapin avec enregistreur incorporé, son Turlupin pour vieilles dames emperlousées, sa Gérontine aux mille châteaux, sa digne fille indigne, son ministre intègre et désintégré.

    C’était de la jolie confection française. Mais la grosse production américaine a relégué cette saga de Neuilly-sur-Seine dans ces greniers où l’on entrepose les dentelles du temps jadis. L’affaire DSK, c’est tout de même autre chose en matière de coups de théâtre.

    Premier épisode: le riche, vilain et pervers, souille de son ADN élitaire l’immigrée pauvre et méritante. La plaignante est alors dépeinte comme un Sainte coranique ayant bravé les océans pour y trouver de quoi nourrir son enfant.

    Deuxième épisode: la voilà prostituée, complice de trafiquants et menteuse professionnelle.

    Troisième épisode: celui que les tabloïds new-yorkais surnommaient le «perv» se mue en victime d’un odieux complot, en agneau immaculé promis au poignard sacrificiel.

     Quatrième épisode: déboule sur la scène française, une plaignante, fille d’une «camarade» de DSK, qui saisit la justice huit après. Strauss-Kahn redevient aussi noir que les truffes qui ont garni ses pâtes lors de son festif repas de libération.

    Plus la fable est énorme, plus son succès est assuré. Dans ce contexte, la vérité — qui manque de talent, c’est bien connu — reste une emmerdeuse avec ses zones grisâtres où le salaud cohabite avec le brave type, où la femme pauvre se débrouille comme elle le peut pour s’en sortir. Impossible d’être sidérés par un tel scénario.
    Nous voilà donc réduits à l’état de zombies errant à la recherche d’un rebondissement. Pendant ce temps, le monde globalisé tourne à l’envers. Les Etats-Unis s’enfoncent dans la dette et s’apprêtent à y engloutir la planète, la Chine fait un grand écart toujours plus douloureux pour relier Staline au capitalisme, l’Europe Unie se désunit, la Russie s’empoutine.

    Faut-il voir dans la monopolisation strauss-kahnienne, un complot de plus ourdi par des financiers sans visage qui tissent cette tapisserie médiatique pour faire paravent à leurs manœuvres? Là encore, la vérité est sans doute plus banale. Même les décideurs les plus hauts placés ne comprennent plus rien à la complexité du monde globalisé. La finance est désormais un marteau sans maître, comme celui du poète René Char. Sans maître mais pas sans profiteurs. Qui d’ailleurs risquent de recevoir un coup sur la tête à la prochaine crise. La puissance capitaliste ne s’incarne plus dans les «200 familles» et ces trognes patronales dans lesquelles étaient fichés les cigares-totem.

    Aujourd’hui, devant l’impossibilité de déchiffrer le réel, l’âme humaine, par un mouvement naturel, s’attache aux contes à rêver couché et délaisse les comptes à dormir debout.

    Jean-Noël Cuénod

    ET maintenant, un peu de détente avec cette vidéo sur la campagne présidentielle française qui, paraît-il, fait bien rigoler l'équipe de François Hollande.


    Fun - 2012, Mission Elysée par Ali-Fredo

     

  • Dominique Strauss-Kahn et la justice américaine : entre brutalité et loyauté

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    Dans son blogue, Le Plouc s’était montré dubitatif concernant la justice américaine et la guerre qu’elle suscite entre l’accusation et la défense. Il doit aujourd’hui souligner un autre de ses aspects qui n’enlève d’ailleurs rien à sa brutalité intrinsèque : la loyauté.

    Si l’accusation agit, au cours des premiers jours de la procédure, comme un char Patton qui écrase tout sur son passage, elle n’en demeure pas moins contrainte à respecter certains principes.

    L’un d’entre eux bénéficiera peut-être à Dominique Strauss-Kahn. Le district attorney (procureur chargé de soutenir l’accusation) Cyrus Vance junior aurait trouvé des indices mettant en doute la fiabilité de la femme de chambre qui accuse DSK de viol. En effet, l’accusation a l’obligation de donner au jury tous les éléments de l’enquête, y compris ceux déchargeant l’accusé. Si le procureur cache un atout dans sa manche, il perdra la partie, le procès étant annulé.

    Le rôle du procureur est de convaincre le jury – au-delà du « doute raisonnable » - que les preuves qu’il a récoltées démontrent la culpabilité de l’accusé. Dans l’Etat de New-York en tout cas, si un seul des vingt-trois jurés doute de la culpabilité de l’accusé, celui-ci est alors acquitté. L’accusation doit donc se présenter au tribunal avec un dossier « bétonné » comme l’Empire State Building et éviter les témoins ou plaignants douteux.  Le poste de district attorney étant soumis à élection populaire, ce magistrat ne saurait accumuler les échecs devant le jury. Ils feraient très mauvais genre.
    Dans l’affaire DSK, le procureur Vance multiplie les actes d’enquête afin d’éviter d’être « explosé » en audience publique par le talentueux et très cher Benjamin Brafman, défenseur de Strauss-Kahn, ce qui pourrait lui coûter sa réélection. Si la plaignante présente des failles dans sa personnalité ou ses propos, il vaut mieux alors réduire la voilure de l’accusation et transiger avec la défense.

    Cette « obligation de loyauté » est-elle toujours respectée ? Il existe des affaires où la police d’un Etat américain n’a pas fourni les preuves qu’elle détenait et qui se sont achevées par un verdict entaché d’erreur judiciaire. Mais dans la plupart des cas de ce genre, la faute en revient à l’avocat de la défense qui a manqué d’énergie, de talent ou de motivation pour accomplir son travail de façon satisfaisante. On retrouve ainsi l’inégalité que secrètent les procédures américaines. Les pauvres qui ne peuvent pas  payer les honoraires d’un bon défenseur risquent plus que les autres de tomber dans le piège de l’erreur judiciaire.

     « Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir ». Depuis La Fontaine, il n’y a rien de nouveau sous le soleil voilé de la justice.

     

    Jean-Noël Cuénod

     

     

  • Suisses et protestants dans les rues de Paris

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    «Paris vaut bien une messe», aurait soupiré Henri IV — à moins que ce ne fût son fidèle Sully — avant d’abjurer la foi réformée le 25 juillet 1593, étape obligée pour s’asseoir sur le trône de France. C’est dire si la capitale restera toujours marquée par le catholicisme, qui fut l’élément moteur de la plus absolue des monarchies. Pourtant, à l’ombre du soleil royal et papiste, les protestants ont œuvré pour le bien de la France.


    Notre consœur Anne Cendre — qui fut correspondante à Londres de la «Tribune de Genève» — vient de sortir aux Editions Labor et Fides un ouvrage fort instructif à ce propos, intitulé «Promenades protestantes à Paris». Elle y a relevé près d’une centaine de rues portant le nom de protestants. Sur les quelque 5000 que compte la Ville Lumière, cela semble peu. Mais la trace réformée est présente dans tous les arrondissements, à l’exception du IIe.


    Le lecteur apprendra ainsi que le baron Haussmann, le préfet et urbaniste qui a créé le Paris moderne sous le Second Empire, cultivait sa foi réformée. Il avait épousé la digne représentante d’une grande famille vaudoise, Octavie de La Harpe, dont le père était pasteur à Bordeaux. Son boulevard frôle l’Opéra Garnier et traverse les IXe et VIIIe arrondissements.


    On remarque d’ailleurs que certaines voies parisiennes sonnent de façon familière aux oreilles romandes: rues Petitot, de Candolle, Léopold-Robert, Benjamin Constant, Henri Dunant, Necker, de Staël, Pestalozzi, Le Corbusier, sans oublier Jean Calvin, ce Français que ses compatriotes prennent pour un Suisse. En effet, parmi les protestants qui ont fait Paris et la France figurent nombre de Suisses et de ces binationaux que le Front national et l’UDC poursuivent de leur sotte vindicte. Ces personnalités ont porté haut le renom de la France et de la Suisse, sans diminuer l’éclat de l’une et de l’autre.


    Toutefois, la France, même laïque, même athée, demeure profondément catholique, ou plutôt césaro-papiste. Si l’on excepte l’ex-protestant Henri IV, le seul chef d’Etat français à professer la foi réformée fut Gaston Doumergue, président de la République de 1924 à 1931 (il n’a d’ailleurs pas de rue à son nom à Paris, sauf erreur). A l’époque de la Troisième République, cette charge, avant tout honorifique, ne prêtait guère à conséquence.


    En revanche, les réformés ont souvent occupé un nombre de postes ministériels de premier plan, hors de proportion avec leur poids démographique (2 à 3% de la population française). Mais chaque fois qu’un politicien issu d’une famille protestante sortait du lot — Michel Rocard et Lionel Jospin, entre autres — il a trouvé un obstacle sur sa route vers la magistrature suprême. Coïncidence? Sans doute.
    Il n’en demeure pas moins que le pouvoir français aime à utiliser les talents protestants, à la condition que ces parpaillots restent à leur place, celle d’éminences très grises.

     

    Jean-Noël Cuénod

     

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  • Mireille Bailly-Coulange, la sculptrice de la Lumière

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    mireillevitraux.JPG

    Elle sculpte la lumière, la grande artiste Mireille Bailly-Coulange. Son matériau n’est ni le marbre, ni la pierre mais le polyméthacrylate de méthyle, autrement dit l’Altuglas ou Plexiglas dont la transparence et la densité lui permettent de travailler la lumière. Ce faisant, elle a développé son concept d’«intailles lumineuses». Travaillant au moyen de fraises de métallurgiste, elle sculpte à l’intérieur du matériau, réalisant des fresques et des sculptures dont la lumière naît à l’intérieur de la masse.

    Cette lumière intérieure n’est pas seulement une technique. Elle guide la démarche philosophique et initiatique de l’artiste qui est avant tout une  «travailleuse de la Lumière»; celle qui baigne l’univers extérieur et intérieur. Lumière physique et Lumière cosmique coulent d’une seule source. Laquelle? A vous, de la découvrir. L’artiste vous indique le chemin. Mais il ne va pas l’accomplir à votre place. Contempler une œuvre n’est pas l’expression morne et passive de la consommation. C’est un acte positif qui engage, malaxe celui qui regarde, secoue sa paresse et le fait rêver mais non pas rêvasser. Le regardeur recompose, rassemble ce qui, en lui, était épars pour s’initier à l’évidence.

    Car l’évidence se mérite. Elle ne tombe pas du ciel. Elle monte du cœur vers la conscience. Le regardeur doit faire le lit de l’évidence, avant qu’elle ne s’y couche. Alors, et alors seulement, la nuit de noces peut commencer entre lui et l’œuvre.

    Mireille Bailly-Coulange est aussi peintre et, grâce à ses talents de coloriste, elle sert aussi la lumière avec d’autres outils.

    Son inspiration est formée de ses songes actifs et met en mouvement les symboles et les archétypes qui parlent à l’inconscient individuel et collectif. La conscience découvre ainsi d’autres territoires dont la nuit n’est faite que de multiples lumières

    Si vous passez à Paris, n’hésitez pas à prendre langue avec l’artiste (numéro de téléphone de l’étranger: 00 33 1 45 80 96 30; de France: 01 45 80 96 30); elle vous ouvrira généreusement les portes de son atelier, sis 26 rue Bobillot dans le XIIIe arrondissement de Paris, tout près de la Butte-aux-Cailles. On peut surfer pour se donner une petite idée de son travail sur ce site:

    http://www.adagp.fr/FR/image_fset.php?it=4&iid=2191

    En outre, elle expose actuellement un magnifique triptyque de vitraux (voir photo) illustrant la danse, jusqu’au 2 octobre au Château de la chapelle d’Angillon, près de Bourges, à l’occasion d’une exposition consacrée au centenaire des Ballets russes (commissaires: comte Jean d’Ogny, Jocelyne Meunier et Jean-Bernard Cahours d’Aspry)

    … Et contemplez l’œuvre de Mireille Bailly-Coulange avec vos trois yeux.

     

    Jean-Noël Cuénod

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  • Quand les paroles d'un enfant jettent un innocent en prison

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    Justice est faite. Mais à quel prix! Et quel temps elle a mis pour venir, la garce! Vendredi peu après midi, la Cour d'assises d'appel de Paris acquitte Loïc Sécher de l'accusation de viol qui pèse sur lui depuis onze ans (lire les textes précédents). Un acquittement qui sonne comme un réquisitoire contre la justice elle-même lorsque la présidente Nadia Ajjan, magnifique d'humanité, s'adresse à l'homme qui a subi sept ans et demi de réclusion criminelle à tort: "La Cour et le jury ont acquis la certitude de votre innocence. Ce n'est pas un acquittement au bénéfice du doute".  Vendredi matin, Le Plouc s'était rendu dans le labyrinthe du Palais de Justice parisien afin d'écouter les dernières paroles de Loïc Sécher en tant qu'accusé: "Mesdames et Messieurs les jurés, je vous renouvelle ce cri d'innocence que j'ai poussé depuis le 27 novembre 2000."

    27 novembre 2000. Loïc Sécher, 40 ans, sort de son anonymat d'ouvrier agricole au chômage, mal dans son identité sexuelle et mal dans sa vie, pour revêtir son personnage de coupable idéal. Un autre être humain, aussi mal dans sa peau, Emilie, 14 ans, a murmuré "oui" lorsque ses parents, inquiets de la voir meurtrie, l'ont pressée de questions: "Dis, ça ne serait pas Loïc Sécher qui t'a fait ça?"ça, c'est à dire le viol qu'elle aurait subi.

    Loïc n'a jamais cessé de clamer son innocence. Mais sa parole ne passait pas les murs de sa cellule dont il ne pouvait sortir de crainte de se faire tabasser par les autres détenus. Une première Cour d'assises l'a condamné à 16 ans de réclusion criminelle. Une deuxième a confirmé la peine. Il est alors devenu ce mort vivant dont le numéro matricule serait la seule épitaphe. Et puis, huit ans après les faits, Emilie devenue adulte livre la vérité: Sécher est innocent. Le procès est révisé. Une troisième Cour d'assises est convoquée à Paris. Cette fois-ci sera la bonne. L'ancien ouvrier agricole a jeté sa défroque de coupable idéal. Le temps de sa renaissance est arrivé. Il n'en veut pas Emilie et salue même son courage. Mais que dire de tous les gendarmes, magistrats et experts qui l'ont enfoncé dans sa geôle!

    Pour comprendre à quel point la parole d'un enfant peut se révéler dangereuse, Le Plouc a interviewé l'avocat parisien Dominique Inchauspé inchauspe.JPG(photo). Il est l'auteur d’un livre qui fait référence, «L’erreur judiciaire» paru aux PUF.  

    A l’heure où la police scientifique a progressé de façon spectaculaire, les accusations d’agressions sexuelles émanant d’enfants pèsent encore dans les décisions de justice…

    Même si elles sont incohérentes quand on les considère dans leur ensemble, ces accusations formulées, en règle générale, de façon répétitive, fourmillent d’une masse de détails qui font oublier cette incohérence. Et, même si elles sont contredites par des éléments matériels, le personnel judiciaire – policiers, juges, procureurs, avocats – privilégiera le plus souvent les paroles accusatrices des enfants. A cet égard l’affaire d’Outreau est exemplaire. Il y avait dans le dossier tous les éléments matériels pour arrêter le processus judiciaire. En particulier, des enquêtes de voisinage contredisant les accusations portées. Or, la parole des mineurs a eu systématiquement le dessus, même dans l’esprit des avocats qui n’ont pas tous cru à l’innocence de leurs clients.

    Mais pour quelle raison?

    La première pensée qui vient est: «Il est impossible que cet enfant invente tout ceci». Car dans les affaires de mœurs, de très jeunes mineurs développent devant le juge et les experts un vocabulaire sexuel d’une abondance ahurissante. Les enfants d’aujourd’hui grandissent dans une société du «tout-sexuel» et sont confrontés très jeunes aux terminologies liées au sexe. Les adultes, qui n’ont pas été élevés dans un tel climat, l’oublient. Ils ne parviennent même pas à l’admettre.

    Comment un enfant en vient à accuser quelqu’un?

    Les enfants, mais aussi les adolescents, cherchent à faire plaisir aux adultes et à ceux qui sont revêtus d’une charge impressionnante comme celle d’un juge. Ils vont lire dans les yeux, sur le visage de leur interrogateur la réponse qui lui ferait plaisir. Lorsque l’interrogateur donne le nom d’un suspect, le jeune sera induit à confirmer le soupçon. De plus, le mineur fait peu la différence entre la réalité et un monde de fiction. «Il joue» toujours plus ou moins. L’erreur judiciaire en matière d’infractions sexuelles est constituée d’un ensemble de mécanismes psychologiques qui ne sont pas du tout compris par le personnel judiciaire. Il faut donc craindre la répétition d’erreurs judiciaires dans ce domaine.

    Existe-t-il une spécificité des affaires à caractère sexuel?

    Incontestablement. Par leur caractère particulier, ces affaires sollicitent les fantasmes ce qui décuple les capacités de mentir, tant de la part des prétendues victimes que de celles des témoins. Cette capacité au mensonge prend des proportions que les personnels judiciaires mesurent mal. Par exemple, une étude menée récemment au Canada estime que la moitié des accusations en matière sexuelle formulées par des mineurs serait fausse, ce qui est énorme. Une telle proportion serait impossible dans des cas d’homicide. Cela dit, il ne faut non plus exagérer dans l’autre sens et croire que toute parole d’enfant est mensongère.

    Comment faire? Changer de procédure?

    Dans tous les systèmes judiciaires, il y a des erreurs. Ainsi, les Etats-Unis ont connu de spectaculaires «affaires d’Outreau» dans les années 1980. Ce sont surtout les mentalités qui doivent changer grâce à l’information du public sur ce genre de risques et surtout la formation des acteurs judiciaires afin que tous reçoivent la parole des enfants avec discernement.

     

    Jean-Noël Cuénod

  • Emilie innocente Loïc Sécher et s’explique à huis-clos

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    Juste avant d’aller écouter Galliano expliquer les bas-fonds de la haute couture aux juges de la XVIIème Chambre correctionnelle de Paris, Le Plouc a fait un saut au procès Loïc Sécher (lire le précédent texte).

     


    Pourquoi Emilie, lorsqu'elle avait 14 ans,  a-t-elle accusé à tort Loïc Sécher de l'avoir violée? Son audition à huis-clos, mardi après-midi, s'est révélée déterminante. En voici le résumé que l'avocat genevois François Canonica, qui défend Sécher avec Me Eric Dupont-Moretti, a livré au Plouc .

     


    Le jeune fille traversait à l'époque une crise d'adolescence particulièrement aiguë. Aujourd'hui, à 21 ans, Emilie se porte mieux et décrit l'engrenage du mensonge. Tout d'abord, elle réaffirme l'innocence de Loïc Sécher. Ensuite, elle décrit son mal-être qu'elle traînait comme un boulet. Ses parents l'ont interrogée sur  l'origine des bleus et des griffures qu'elle présentait aux bras. Emilie a bredouillé une histoire d'agression. Au fil des questions, l'adolescente donnait un signalement qui pouvait correspondre à celui d'un ex-ami de la famille, Loïc Sécher. Son père lui a demandé s'il s'agissait bien de Sécher. Emilie a acquiescé.

     


    Et la broyeuse juridico-policière s'est mise en route. Affolée, Emilie qui barbotait encore dans le monde de l'enfance était propulsée dans le monde des adultes avec leurs codes étranges, leurs mots incompréhensibles, leur autorité qui fait peur. Gendarmes, juges, procureurs, avocats, experts psychiatres devenaient autant d'ombres menaçantes et implacables. Comment auraient-ils pu comprendre ce moment d'égarement où l'on dit, comme ça, un peu n'importe quoi. Impossible pour la très jeune Emilie d'appuyer sur la touche "retour" du film.
    Ce n'est qu'après plusieurs années, devenue adulte, qu'Emilie a révélé dans une lettre l'innocence de Loïc Sécher. "A l'issue de cette déposition, tout le monde avait larme à l'oeil. C'était vraiment un très grand moment de justice", nous explique Me Canonica. "Les parents d'Emilie se sont approchés de nous et de Loïc Sécher dans un acte de réconciliation. Voilà pourquoi ce procès devait se tenir".

     


    Jeudi, l'avocat général François-Louis Costes devait requérir mais non pas contre l'accusé. Il devrait détailler, pendant trois heures, le mécanisme de l'erreur judiciaire.

    Jean-Noël Cuénod


    VIDEO  DE BAKCHICH TV : l’avocat français Dominique Inchauspé évoque les risques d’erreurs judiciaires aux Etats-Unis et en Europe.
    Un avocat en chasse de l'erreur judiciaire par bakchichinfo

  • La dernière étape du calvaire de Loïc Sécher

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    VERSION COMPLETE DE LA CHRONIQUE JUDICIAIRE A PARAITRE EN VERSION PAPIER MARDI 21 JUIN 2011 DANS LA TRIBUNE DE GENEVE ET 24 HEURES

     

    «Dans cette affaire, les gendarmes se sont pris pour des experts psychiatres et les experts psychiatres pour des gendarmes». Avec ses mines d’ours lorgnant sur un baril de miel, Me Eric Dupont-Moretti résume fort bien le drame de cette horreur judiciaire dont Loïc Sécher est la victime. Son calvaire: sept ans et demi de prison – «2655 jours, exactement», rectifie-t-il   subis dans les pires conditions. Battu par d’autres détenus en raison des accusations de viols sur une adolescente de 14 ans, Loïc Sécher a failli perdre son seul œil valide. Il a donc préféré ne pas quitter sa cellule plutôt que de risquer d’être aveugle en sortant pour la promenade quotidienne.

    Il commence aujourd’hui l’ultime étape de son supplice qui remonte au 27 novembre 2000 lorsque des gendarmes lui ont mis les menottes aux poignets. Lundi s’est ouvert son troisième procès, cette fois-ci devant la Cour d’assises d’appel de Paris. Les deux autres avaient conclu à sa culpabilité de viols sur la jeune Emilie, commis dans un village près de Nantes en Loire-Atlantique, et prononcé contre lui 16 ans de réclusion criminelle. Mais la Cour de Révision a annulé cette condamnation, fait rarissime, puisque depuis 1945, seuls huit verdicts ont été révisés. Le 13 avril 2010, ce quinquagénaire au chômage a été mis en liberté, mais provisoire. Il attend donc d’être acquitté définitivement vendredi.

    Ses chances paraissent évidentes. Emilie, son accusatrice (née en 1980) affirme aujourd’hui qu’elle l’avait accusé à tort et souffre de savoir un innocent prisonnier par sa faute. «Elle est très fragile sur le plan psychiatrique», assure son avocate Me Cécile de Oliveira. Emilie n’explique guère son geste. Voulait-elle innocenter des camarades de classe qui l’avaient piégée dans des jeux sexuels? Peut-être en dira-t-elle plus, mardi, devant les juges et les jurés qui l’interrogeront à huis clos.

    Mais la justice a tellement commis d’erreurs dans cette affaire que les deux «rois de l’acquittement» qui assurent sa défense   le Français Eric Dupont-Moretti et le Genevois François Canonica –, ne seront pas de trop.

    Pas la moindre trace ADN qui accablerait Loïc Sécher, pas la plus petite poussière accusatrice ne vient conforter le ministère public. Ce monstrueux et brinquebalant échafaudage ne repose que sur les seules déclarations d’Emilie, alors adolescente mal dans sa peau. Mais quatre experts psychiatriques ont décrété, des hauteurs divines de leurs diplômes, que sa parole était d’Evangile. Cela a suffi pour faire exploser la vie d’un homme.

    Ouvrier agricole besogneux, il a mené de front l’exploitation de la ferme familiale et le jardinage d’un golf près de Nantes : «J’ai souffert de dépression pour plusieurs raisons. Trop de travail, la mésentente avec mon supérieur au golf et ma difficulté d’assumer mon homosexualité. Alors, oui, j’ai bu trop d’alcool et fumé parfois de la résine de cannabis, mais pas autant que certains témoins à charge l’ont prétendu». Cette personnalité en souffrance a fait de lui un coupable idéal aux yeux des pandores de Loire-Atlantique, d’autant plus qu’il fréquentait souvent les parents d’Emilie et connaissait bien la jeune fille.

    «Comment expliquez-vous les accusations d’Emilie?» demande, lundi, la présidente de la Cour d’assises parisienne Nadia Ajjan.

    Loïc Sécher: «Je me suis cogné la tête contre les murs pour essayer de comprendre. Mais je n’y suis pas parvenu…»

    La présidente pose la même question aux parents d’Emilie.

    Le père: «Ma fille a fait une déclaration, il y a onze ans. Et puis une autre, maintenant. Où est la vérité? Je ne sais pas. On attend de la justice qu’elle nous dise où elle se trouve».

    La mère acquiesce et ajoute : «On est là pour aider notre fille…»

    La vérité? La justice? Plutôt que de se payer de mots devant tant de maux, les juges devraient se contenter de limiter les dégâts.

     

    Jean-Noël Cuénod

    VIDEO. LE DEBUT DU PROCES (AFP).

  • Double nationalité: l'exemple du chauffeur de taxi helvéto-syrien

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    En France, Marine Le Pen vient d’ajouter de nouveaux boucs émissaires à sa collection pourtant richement pourvue, à savoir les double-nationaux. Qui se ressemble s’assemble: l’UDC a choisi les mêmes. La conseillère nationale saint-galloise d’extrême droite Jasmin Hutter avait déposé une motion visant à supprimer la double nationalité pour les futurs naturalisés. Le 3 mars 2010, le Conseil national a rejeté cette motion par 121 voix contre 63.
    Mais l’idée persiste au sein de l’UDC, même si dans un pays comme la Suisse — les double-nationaux y sont nombreux — elle peut se révéler dangereuse en termes de suffrages. Parfois, la frénésie idéologique l’emporte sur la gourmandise électoraliste.

    Un récent échange que le signataire de ces lignes a partagé à Genève avec un chauffeur de taxi binational syrien et suisse illustre bien l’ineptie de cette posture. Sa femme et ses enfants vivent, comme lui, en Suisse. Lors du soulèvement populaire, il a rejoint la Syrie afin de protéger ses parents et participer à la révolution démocratique. Arrêté, passé à tabac, incarcéré pendant une dizaine de jours dans les conditions que l’on imagine, il a été expulsé vers Genève par les flics de Bachar el Assad. «Mais je vais tenter de retourner là-bas par la frontière turque. Je ne veux qu’une seule chose, que la Syrie prenne le chemin de la démocratie, comme en Suisse.»

    Alors son cœur ne penche-t-il que vers la Syrie? «Mais pas du tout! J’aime la Syrie où je suis né. Et j’aime tout autant la Suisse où sont nés mes enfants. Si la Suisse est attaquée, je serai le premier à prendre les armes. Le cœur est assez grand pour aimer deux pays.»

    Le chauffeur de taxi helvéto-syrien — ou syro-suisse — a compris notre époque bien mieux que nos politiciens UDC toujours en quête de sujets démagogiques à balancer pour amuser la galerie.

    Ce faisant, l’extrême droite occulte les véritables défis que pose la globalisation des échanges. On ne peut s’y opposer par décret. Mais il est urgent d’en maîtriser les effets. Dans ce sens, la préservation des emplois en Suisse relève de la priorité absolue. Et s’attaquer aux double-nationaux n’apporte aucun début de solution. Au contraire, les transformer en symboles d’une mondialisation honnie ne fait qu’introduire dans notre pays les germes de la division, ce qui l’affaiblirait au moment où il a besoin de toutes ses forces. Sous son masque nationaliste, l’UDC constitue donc un véritable danger pour la patrie et son unité.

    Par son amour de notre démocratie qu’il cherche à promouvoir dans son pays natal, le chauffeur de taxi helvéto-syrien fait bien plus pour le renom de la Suisse que tous les nationalistes pour banquets du 1er Août.


    Jean-Noël Cuénod

  • DSK (suite mais pas fin!): la justice est-elle une guerre comme une autre?

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    Après le cas Polanski, l’affaire Dominique Strauss-Kahn illustre les différences fondamentales qui séparent les conceptions européennes continentales et nord-américaines en matière de justice.

     

    Contrairement aux apparences, ce ne sont pas les usines à scénarios de Hollywood qui ont rédigé les lois de procédure pénale aux Etats-Unis. Mais les législateurs américains ont intégré de façon étonnante tous les ingrédients qui font d’un dossier une bonne histoire. L’enchaînement des étapes judiciaires s’articule comme le découpage d’un film. Cela explique l’abondance et la qualité des séries américaines qui prennent la justice comme personnage principal.

     

    Mais la réalité pénale des Etats-Unis se révèle encore plus rude que ne le suggère la fiction de ces séries télévisées. Alors qu’en Europe continentale, le but de la justice pénale est d’apaiser les conflits entre les parties — dans la mesure du possible — celle des Etats-Unis intègre et même développe la notion de guerre entre deux camps.

     

    Dans un premier temps, le suspect est dans les mains de la police qui en fait d’emblée son ennemi. Si elle arrive à convaincre le bureau du procureur de la solidité de ses griefs, alors le suspect devient également l’ennemi du procureur. L’accusation n’étant qu’à charge, le procureur s’assied sur la présomption d’innocence, du moins telle que nous la concevons en Europe continentale. Les policiers vont donc mettre en scène la culpabilité du suspect en le poussant, menotté, vers les projecteurs et caméras. Cela dit, ce coup bas ne réduira pas forcément les chances du prévenu de s’en sortir. Car le procureur devra, le cas échéant, soumettre ses charges au Grand Jury qui établira l’acte d’accusation ou ordonnera l’équivalent d’un non-lieu.

     

    Si le procureur franchit cette étape, la guerre va changer de camp. La défense utilisera tous les arguments légaux pour balancer des missiles contre l’accusation, en recourant souvent à des enquêteurs privés dont les honoraires peuvent atteindre 300 dollars l’heure. La violence subie jusqu’alors par le suspect, se retournera contre le plaignant et les témoins-clé. Leur passé, leurs amours, leurs petits ou grands secrets , leur intimité seront scrutés et décortiqués dans les moindres détails. La défense se montrera aussi impitoyable que l’accusation.

     

    Comme lors toute guerre, des armistices sont toujours possibles. Dans 90% des cas, les procureurs de New-York transigent une peine avec les suspects (plea bargain ). Mais pour en arriver là, que de sueur et de larmes! Du moins dans de nombreuses affaires. Sans parler de l’argent dépensé par l’accusé. Car si le système américain offre d’incontestables droits à la défense, le justiciable doit avoir les moyens de se payer d’excellents avocats et détectives privés.

    En cela, la justice américaine est profondément inégalitaire. Nés dans la violence des conquêtes et promoteurs du profit individuel, les Etats-Unis ont créé une justice à leur image.

     

    Jean-Noël Cuénod

    VIDEO: intervention à France-Info, candidate à la primaire des Verts pour l'Elysée et ancienne juge d'instruction (affaire Elf)
    "La justice américaine est violente" Eva Joly par FranceInfo

  • DSK, Jean-François Kahn: grandeur et décadence de Twitter

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     Le grand journaliste Jean-François Kahn fait partie des victimes collatérales de la bombe DSK qui a explosé à New York. Pour avoir laissé tomber une formule odieuse lors d’une interview à France Culture – il a évoqué un «troussage de domestique» à propos de l’affaire Strauss-Kahn – voilà Kahn voué au mitraillage médiatique. Dans un récent numéro de Marianne, il est revenu sur cette bévue, se livrant à un réquisitoire contre lui-même. Et en a tiré une conclusion à la mesure de son désarroi: le créateur de tant de journaux anticonformistes abandonne le journalisme.

    Tout le monde a oublié la teneur générale de l’interview de Kahn; chacun se rappelle l’ineptie car elle a été diffusée en boucle. Avec ses 21 caractères, elle présente un avantage essentiel pour toute diffusion par Twitter, qui limite chaque message à 140 signes. 
    Certes, la réduction du débat politique aux petites phrases est antérieure à l’invention de Twitter, nouveau truchement pour réseaux sociaux branchés. Ce vice a été introduit par les formats radiophoniques et tient au remplacement du débat d’idées par la guerre des personnalités. Les twits n’ont fait qu’amplifier ce phénomène. Et les médias réclamant de leurs intervenants de se prononcer, ici et maintenant, sur des sujets dont on ignore les tenants et aboutissants, il est inévitable que, dans ce flot de salive, surnagent en masse les détritus de la pensée.

    La souplesse et la rapidité de ce mode de communication permettent de mobiliser des foules en passant à travers les mailles de la censure, comme on l’a vu lors du Printemps arabe. Ce qui a conduit les médias à célébrer la «révolution Twitter».

    Les réseaux sociaux de l’internet allaient faire tomber l’une après l’autre les dictatures de la planète. Or,aujourd’hui, ces révolutions font du surplace car elles butent sur un obstacle majeur: comment transformer la communion créée par les réseaux sociaux en programme politique détaillant la marche à suivre pour forger les instruments de la démocratie et de l’Etat de droit? Cent quarante caractères ne servent à rien pour relever ce défi. Ils suffisent à exprimer cette indignation qui est dans l’air du temps. Mais une indignation collective ne fait pas le printemps des peuples. Si les réseaux sociaux ont provoqué l’étincelle, leur aspect réducteur empêche le feu de la pensée de se communiquer pour parvenir à dépasser l’état d’indignation; sauf s’ils permettent, par le jeu des liens hypertextes, l’accès à des documents plus substantiels. Mais à ne se concentrer que sur eux, l’expression se réduit et la pensée s’anémie.

    La globalisation intense des échanges et la perte des repères politiques traditionnels font que notre époque ne ressemble à aucune autre. Nous devons inventer une société, et l’on ne sait pas par quel bout commencer.
    Il n’y a ni miracle ni baguette magique électronique. Il faut s’embarquer dans une réflexion au long cours.

     

    Jean-Noël Cuénod

    (Ce texte est paru jeudi 9 juin 2011 en version complète dans la rubrique "Réflexion" de 24 Heures et en version légèrement raccourcie dans la rubrique "Perspective" de la Tribune de Genève)

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    Jean-François Kahn s'explique au micro de France-Inter.


    Jean-François Kahn par franceinter